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Horreur/Épouvante
Alcirion : Le prix de la curiosité
 Publié le 30/06/19  -  7 commentaires  -  28024 caractères  -  89 lectures    Autres textes du même auteur

Le lire conduit à d’abominables conséquences...
Lovecraft


Le prix de la curiosité


J’ai perdu à peu près toute compétence pour le sommeil. Il m’est devenu impossible de m’endormir plus de vingt minutes sans être réveillé par une nouvelle morsure d’angoisse. Cette nuit, j'ai été arraché à un léger assoupissement vers quatre heures du matin par un sursaut effroyable, incontrôlé et désespérant. Mes yeux se sont ouverts en grand et je me suis traîné jusqu’à la fenêtre, comme appelé malgré moi.

Je la vois s'avancer lentement sous la lumière trouble du réverbère et je sais déjà qu'elle va se livrer comme chaque nuit à une horrible scène de boucherie. Elle tient précautionneusement dans ses bras sa victime du jour comme on porte un enfant endormi. Une adolescente d’une quinzaine d’années à ce qu’il me semble depuis mon point d’observation. Aucun bruit ne trouble le silence de la nuit, on dirait que la femme vampire a fait taire toute agitation, imposé une ambiance calme, sereine, préparant dans la quiétude et la douceur de cette obscurité si particulière au solstice d’été son atrocité quotidienne.

Une extase malsaine s'empare de son corps, ses yeux divaguent, sa lèvre inférieure se met à trembler. Alors, elle baisse lentement la tête vers la gorge frémissante de la jeune fille tétanisée et la déchire avec délectation, avec ce goût, cette appétence pour la mort qui la caractérise. Son ombre accroupie se redresse, des gouttes de sang ruissellent encore le long de son menton, elle lève la tête dans ma direction, elle sait que je l’observe de derrière la fenêtre, elle sait que je n’ai rien manqué de l’abomination qu’elle vient de perpétrer.

Elle s'approche lentement jusqu'au bas de l'immeuble. Le regard qu'elle lève à présent vers moi est noyé de larmes, une mélancolie inhumaine ravage son visage et même si je ne l'entends pas, je sais qu'elle murmure mon prénom.

Mon regard se perd dans ses yeux, ses yeux irréels, magnifiques, elle est sûre de sa force, elle est sûre de sa beauté, jamais silhouette plus parfaite n’a été vue sur Terre.

Et alors je hurle, je hurle une nouvelle fois, je hurle comme je hurle chaque nuit depuis six semaines…



***



– Mais vous vous sentez mieux, n'est-ce pas ? Les antidépresseurs vous aident ?


Je relève la tête vers le jeune homme. Je me fais la réflexion qu’il ne doit pas être âgé de plus de trente-cinq ans. Je lui souris pauvrement.


– Je préfère ne pas vous mentir, docteur.


Deux fois par semaine depuis maintenant trois mois, j’écoute poliment le psychiatre tenter de me remonter le moral. À la fin des séances, il sait toujours trouver des formules pertinentes, pleines de bon sens, et je me laisse apaiser par ses paroles. Je ne prête pas vraiment attention à ce qu’il raconte en fait, je suis seulement admiratif de sa façon de faire.


– Il est parfois très long de surmonter un deuil, surtout dans les circonstances que vous avez traversées… Je sais que c'est facile à dire mais soyez patient. On va attendre encore une semaine et on modifiera la posologie si vous ne vous sentez pas mieux. Et puis, on peut essayer une autre molécule, vous savez ?


J’ai parfois envie de lui expliquer que ce qui me ronge vraiment est bien au-delà des ressources de ses molécules. Mais comment lui parler de ce qui m’accable, de ce qui a pris possession de mon cerveau, cette force effroyable, cet ailleurs qui dépasse l’entendement humain et que j’ai eu la mauvaise inspiration de mettre en branle ?


Il ne me croirait pas. Il penserait que je suis fou.



***



Cette nuit, je suis resté devant l’écran de la télé jusqu’à l’aube, le son coupé, sans parvenir à m’extirper du néant, après avoir assisté à une nouvelle scène abominable. À chaque fois, la femme vampire se rapproche un peu plus de l'entrée de l'immeuble et je sais déjà que d'ici quelque temps, je la verrai dans le hall, puis dans l'escalier et qu’enfin viendra le jour où elle franchira la porte de mon appartement, où elle s’assiéra en face de moi, sur ce vieux fauteuil en cuir. Alors, il me faudra bien payer le prix de ma curiosité.



***



Dieu sait pourquoi j'ai décidé de m’orienter vers une thèse d'archéologie à la fin de mon cursus d'histoire ancienne.


– Tu crois pas que t'as pas assez de diplômes comme ça ? avait gémi Estelle.

– Ben…


La perspective d'avoir pour directeur de thèse Jean-Luc Millard, un des meilleurs spécialistes français en archéologie et textes anciens m'avait excité le cerveau au plus haut point.


– Mais t'inquiète pas, je continuerai mes remplacements…

– Être vacataire à huit cents balles par mois alors que tu aurais pu avoir ton CAPES depuis des années, ça me dépasse…

– Justement, être à mi-temps me permet d'approfondir…

– De rêver tu veux dire ? m'avait-elle interrompu.


J'avais baissé les yeux sans répondre.



***



Le professeur Millard venait d’arriver à la Sorbonne, fuyant Nantes et une sombre histoire de jalousies académiques. Calomnié, traîné dans la boue par ses collègues au sujet de stèles par lui datées du néolithique et portant des inscriptions, il avait fini par perdre toute crédibilité scientifique à la faculté de Nantes et avait accepté ce poste en archéologie médiévale peu intéressant dans la mesure où il donnait essentiellement des cours généralistes à des étudiants de premier et deuxième cycles. Une sorte de pré-retraite et la fin de toute activité de recherche. Un vieil ami, professeur émérite à la Sorbonne, avait sollicité quelques relations pour lui obtenir ce refuge.

Je me rappelle encore de son regard effrayé quand je lui ai parlé du livre.


– À Prague, dites-vous ? C'est étonnant. Je n'ai jamais trouvé aucune mention de cet exemplaire…

– Et pour cause. Il n'a pas été répertorié. Il semble que ses propriétaires successifs aient été très prudents. J'ai rendez-vous la semaine prochaine avec un certain Jaroslav Procházková. Il prétend que sa famille possède le livre depuis le XIIe siècle…

– Impossible. Ou alors…


Je me rappelle très bien avoir vu la flamme d'une envie inhumaine s'allumer dans l’œil de mon directeur de thèse.


– Oui. S'il dit la vérité, il possède bel et bien une copie de la version grecque de Théodore Philétas puisque que la traduction latine d'Olaus Wormius n'est signalée qu'un siècle plus tard…


Le professeur Millard se laissa tomber sur son fauteuil.


– Une copie grecque du Necronomicon… Vous rendez-vous compte de ce que ça veut dire ? fit-il en relevant un regard hébété vers moi.

– Oui. Cela signifie que nous sommes au plus proche de la version originale d'Alhazred. Dieu sait quelles abominations cet ouvrage peut contenir…

– Alhazred était fou, toutes les sources anciennes concordent à ce sujet, mais l'aspect littéraire ou métaphysique de l'ouvrage nous importe peu. Par contre, la version de Philétas nous permettrait sans doute de localiser certains lieux, comme la Cité de Pierre du Yémen, par exemple, dont l'existence est attestée par d'autres auteurs plus anciens. Il est un fait que Wormius est peu fiable, plus poète qu'historien. Il a traduit un texte qu'il ne comprenait pas et il a je pense beaucoup projeté ou imaginé. Philétas était lui un véritable historien. Si votre ami tchèque ne vous attire pas dans un canular, nous avons des décennies de recherches devant nous…



***



Quelques jours plus tard, j'avais décollé très tôt d'Orly pour rallier Prague. Comme pour manifester sa désapprobation, Estelle n'avait pas daigné se lever pour me dire au revoir. Ce jour-là, j'avais réellement pris conscience que mes recherches menaçaient la survie de mon couple. Estelle aspirait à autre chose que cette vie d'étudiant attardé et c'était parfaitement légitime.


– Dès mon retour, je m'inscris au CAPES et à l'agrég, avais-je murmuré au moment où l'avion quittait la piste, provoquant un regard circonspect du passager voisin.



***



Jaroslav Procházková avait pris contact avec moi un mois plus tôt par le biais d’une longue lettre où il m’expliquait suivre les travaux du professeur Millard depuis des années. Il se présentait comme passionné d’archéologie médiévale et grand bibliophile. Issu d’une des plus vieilles familles de l’aristocratie tchèque, il prétendait connaître sa généalogie depuis le Xe siècle.

Ma thèse portant sur des textes anciens mis à l’index par le Vatican, il m’assurait posséder une version latine de l’effrayant Culte des Goules de Balfour d’Erlette, un exemplaire de l’Unaussprechlichen Kulten de Friedrich Von Juntz, des textes inédits d’Albert le Grand et bien d’autres curiosités encore… De quoi me mettre l’eau à la bouche. Le professeur Millard s’était montré plus que sceptique, surtout au sujet de la version grecque du Necronomicon, mais j’étais tellement avide de vérifier les affirmations de mon érudit tchèque que j’avais quand même décidé de faire le voyage.



***



À l’aéroport de Prague, je fus accueilli par le majordome du comte Procházková qui tenait au-dessus de sa tête un écriteau en carton avec mon nom inscrit dessus. Il me fit comprendre aussitôt qu’il ne parlait pas un mot de français ni d’anglais. M’ouvrant la portière arrière d’une luxueuse voiture allemande, il prit le volant en marmonnant en tchèque. Une vitre me séparait de lui mais elle ne m’empêcha pas de voir qu’il me jetait de temps à autre de mauvais regards à travers le rétroviseur. Je m’absorbai dans un des magazines gracieusement mis à ma disposition et m’endormis quelques minutes plus tard…

À mon réveil, je constatai que nous roulions à présent sur une petite route de campagne, au travers d’une forêt de chênes centenaires. Un quart d’heure plus tard, nous sortîmes du bois et je distinguai alors au loin, fiché en haut d’une petite colline, l’antique manoir de la famille Procházková. Un édifice austère qui me sembla dater du XVIIe ou XVIIIe siècle. Seule une partie du rez-de-chaussée et du premier étage avait été modernisée.

Le comte nous attendait sur le perron, les mains derrière le dos. Il m’accueillit chaleureusement et m’invita aussitôt à entrer dans un petit salon confortable. Le majordome m’amena alors un verre de vodka et de délicieuses bouchées apéritives et s’en fut aux cuisines surveiller l’avancée de la préparation du repas qu’on nous servirait bientôt.

Le comte me sourit et croisa les mains devant lui.


– Je vous remercie d’avoir fait le déplacement. En effet, je reçois d’ordinaire bien peu de visiteurs, l’isolement du manoir décourageant généralement mes vieux amis. J’en ai pourtant fait un endroit fort agréable…


Je l’observai attentivement. Un visage en lame de couteau, à peine ridé malgré le grand âge et, cela me frappa, de longues et fines mains très blanches, presque translucides.


– L’état civil vous apprendrait que je suis né le vingt-trois juillet 1928, me sourit-il, comme s’il avait deviné mes pensées. Mon père s’appelait lui aussi Jaroslav et lui aussi a vécu très vieux. Si la curiosité vous poussait plus avant, vous constateriez qu’avant lui, il se trouvait déjà un Jaroslav… Une tradition familiale qui remonte à l’époque qui nous intéresse, le XIIe siècle…


Je le regardai droit dans les yeux, hésitai et pris finalement la parole.


– En effet. Si j’ai bien compris, vous prétendez posséder un exemplaire de la version grecque, celle de Philétas, du Necronomicon ?


Il sourit.


– Je ne prétends rien, comme vous pourrez le constater. Je suis bien incapable de mentir. C’est un trait de personnalité.


Un bruit de pas vint troubler la quiétude la pièce.


– Bien, je crois qu’il est temps à présent d’aller nous restaurer, fit mon hôte en voyant revenir le majordome.


Le repas fut excellent et ponctué de la conversation incessante du comte. Il se contenta lui d’un verre de lait qu’il but à petites gorgées au cours de l’heure qui suivit. Il me parla longuement, comme dans un monologue, de la culture tchèque, des manuscrits rares qu’il possédait, de religion, de métaphysique, de cultes anciens… J’avais la tête qui tournait tellement il parlait vite sans jamais cesser de passer du coq à l’âne, d’un sujet qui le passionnait à un autre et il s’aperçut subitement que j’avais du mal à le suivre, fatigué que j’étais de mon voyage…


– J’espère que je ne vous ai pas ennuyé avec mes babillages. C’est que, comme je vous l’expliquais, j’ai peu d’occasions de voir du monde. La vieillesse est une chose ennuyeuse parfois et qui tend à vous isoler mais je m’en accommode je pense assez bien. Venez donc, fit-il en se levant, je vais vous montrer la bibliothèque.


Il me conduisit alors au sous-sol, dans une pièce obscure dépourvue d’électricité, au bas d’un escalier en colimaçon. L’odeur caractéristique des caves nous accompagnait mais je crus y distinguer autre chose, un effluve douceâtre et écœurant, et une sensation d’angoisse diffuse m’envahit alors. Derrière des grilles antiques, je découvris des milliers de volumes anciens, disposés sur de simples étagères et au centre de la pièce, sur un bureau, une sorte de chasse faite de verre et de bois précieux entourée de cierges gigantesques. On distinguait clairement l’ouvrage qu’elle contenait.


– C’est le livre ? balbutiai-je.

– Oui, c’est le livre. Mais je n’ai pas pris les clefs. Je vous le montrerai demain dans la soirée. Excusez-moi de ne pas vous tenir compagnie pendant la journée mais le soleil m’est de plus en plus cruel. Mes pauvres yeux ne supportent plus la lumière du jour. J’ai d’ailleurs pris l’habitude depuis des années de ne me coucher qu’à l’aube venue.


Il me souhaita alors une bonne nuit et se retira.


– Vous pouvez disposer de la bibliothèque comme bon vous semblera. Retrouvez-moi au salon vers dix-huit heures et je vous expliquerai alors certaines choses.



***



Je passai les heures qui suivirent dans une exaltation fiévreuse et incrédule. Car sur les étagères, je découvris avec stupéfaction les œuvres perdues de Démocrite, L’histoire romaine de Tite-Live en version intégrale, un exemplaire antédiluvien de l’Ancien Testament et des quantités d’autres manuscrits, parfois sur papyrus, de textes en grec, latin, slave, haut germanique, ancien français… et je crus rêver en découvrant coincées entre deux forts volumes des tablettes cunéiformes…

C’était impossible mais c’était pourtant devant moi. Je perdis la notion du temps et errai alors pendant des heures d’étagère en étagère, attrapant nerveusement un volume, y consacrant à peine quelques minutes avant de me saisir d’un autre… Je ne sais pas quand l’état de transe survint, tout ce dont je me souviens, c’est du majordome qui vint vers huit heures m’inviter à prendre le petit déjeuner.

Complètement hagard, je le dévisageai sans répondre quelques secondes et lui demandai s’il n’était pas plutôt possible qu’on m’apportât de quoi boire et manger. Je ne pouvais pas quitter ce lieu irréel, rien au monde ne me paraissait plus comporter à présent un autre intérêt…



***



Je m’endormis vers quatorze heures, sur un fauteuil de la bibliothèque, après avoir mangé des sortes de petits sandwichs locaux et ce fut le majordome qui me réveilla. Il prononça une phrase en tchèque et je compris que je devais le suivre pour retrouver le comte au salon.

Celui-ci arborait un air grave et il semblait avoir un état d’esprit bien différent de celui de la veille… J’eus l’impression effrayante d’être face à un ver gigantesque, rabougri sur un luxueux canapé en cuir. Son aspect avait clairement changé, il me paraissait à présent terriblement vieux et famélique. Il se leva péniblement et vint s’appuyer contre la cheminée.


– Comme je vous l’expliquais hier, il m’est impossible de mentir…


Je ne répondis pas.


– Je vous montrerai tout à l’heure l’exemplaire du Necronomicon mais il vous faudra auparavant m’écouter et me donner quelque chose en échange.


La surprise me fit plisser les yeux.


– Vous donner quelque chose ?

– À quel prix estimez-vous votre curiosité ?


J’eus l’impression que son visage avait encore évolué, il arborait une mine cruelle et abominable… mais se reprit bien vite.


– Je ne sais plus dissimuler mes sentiments. C’est une habitude ancienne que j’ai perdue. Il est vrai que cela ne sert plus à grand-chose lorsqu’on vit seul… Pendant très longtemps… Ce que je vais vous révéler maintenant vous surprendra sans doute un peu… Mais peut-être pas tant que ça au fond. Votre cerveau est très… rationnel, il peine encore à admettre ce qui est pourtant la réalité mais d’ici quelques minutes votre état d’esprit aura changé, faites-moi confiance…


Il s’interrompit un instant.


– Je suis un vieil homme, murmura-t-il avec difficulté. Un très vieil homme. Le plus vieil homme à avoir jamais vécu sur Terre…


Il me fixa froidement. Puis, poursuivant d’une voix forte :


– Il n’y a jamais eu qu’un seul Jaroslav…


Un lourd silence, oppressant, s’imposa dans la pièce et j’eus l’impression que la lumière avait baissé et qu’une obscurité malsaine s’imposait, comme émanant de la carcasse effrayante du comte…


– Je vais vous maintenant vous faire un récit édifiant. Une sorte de conte moral. L’histoire de ma vie et de ma folie centenaire…


Une quinte de toux l’interrompit. Il releva le regard vers moi avec lassitude, essuyant le mince filet de sang qui s’écoulait d’une de ses narines.


– Je suis venu ici avec mon peuple, reprit-il. Il y a fort longtemps. Nous venions du Nord, d’au-delà de la Pologne et de la Lituanie, d’au-delà même de Novgorod… Nous étions les derniers païens, des vestiges du passé, et nous avons fui jusqu’ici les persécutions chrétiennes…

Sur cette colline, nous avons trouvé un monastère et nous avons laissé libre cours à notre vengeance, nous avons égorgé et crucifié ceux-là qui se prétendaient des hommes de Dieu quand ils semaient la mort, le chaos et la désolation parmi les peuples du Nord qui refusaient de se soumettre à leur croyance absurde… J’ai beaucoup tué ce jour-là, ce jour d’hiver de 1157, et je n’en éprouve aucun regret.

Le lendemain, je découvris la crypte, la bibliothèque et l’atelier de copie et décidai d’épargner les trois moines qui s’y terraient en tremblant. Pendant des années, j’ai confronté mes croyances et mon savoir aux manuscrits que je découvrais. Les moines m’apprirent le grec et le latin et je conquis au fil des siècles de nombreuses autres langues encore.

J’expérimentai bien des pratiques occultes sans parvenir à de grands résultats jusqu’au jour où j’eus entre les mains le Necronomicon, ramené d’une expédition à Constantinople par les serviteurs que j’envoyais aux quatre coins du monde me chercher de la documentation. C’est ainsi que les tablettes mésopotamiennes et les papyrus égyptiens sont arrivés jusqu’ici.

Je ne tins aucun compte des avertissements de prudence que me donnèrent les hommes de science de cette époque et entrai à la lecture de l’ouvrage dans une transe qui dura une année entière, le temps de me familiariser avec les formules abominables, les psaumes sataniques et les rituels effroyables conseillés par l’ouvrage.

Par la suite, je m’établis seigneur de la colline, grand maître en sorcellerie et nul ne pouvait plus supporter la vue de mon visage sans défaillir. Je constatai que tous mes amis, tous ceux qui m’avaient suivi jusqu’ici, étaient morts et que je demeurais. Pendant des siècles, j’entretins la désolation et la terreur parmi les paysans des environs. Ils finirent par venir d’eux-mêmes m’offrir des victimes capturées par leurs soins pour éviter mes colères.

J’ai payé le prix de l’immortalité. Mes lectures et mes expérimentations ont fait de moi… une bien mauvaise personne. Voici plus de huit siècles que je n’ai pas vu la lumière du jour. Et je ne peux plus me sustenter que de sang humain.


Il sourit.


– J’avais fait ajouter un colorant au verre que j’ai bu avec vous hier soir. Pas pour vous dissimuler la vérité. Mais pour ne pas vous effrayer.


Il y eut un long silence.


– Je suis ce que vous appelleriez un vampire même si les croyances folkloriques des hommes à ce sujet sont fort éloignées de la réalité. Les abominables rituels issus du Necronomicon que j’ai expérimentés m’ont permis d’entrevoir la substance de l’univers et les noirs secrets qu’il renferme. Je suis devenu le serviteur d’une espèce antique, plus ancienne que tout ce que vous pourriez imaginer, une espèce malsaine et nuisible, et j’ai reçu en échange la triste condition qui est la mienne aujourd’hui…

Je reviens à présent à mon propos initial. Qu’êtes-vous donc prêt à me donner en échange du bénéfice que vous tirerez de la lecture du Necronomicon ?

– Et que pourrais-je donc bien vous donner ?

– Vous me donnerez votre vie. Votre vie ou votre âme, si vous croyez à ce genre de choses. Tout votre univers. Je prendrai tout. Je suis las de ce corps bien trop fatigué et en désire un autre. Plus jeune. Plus vigoureux. Si vous refusez je serai contraint de vous mettre à mort et je n’en ai aucune envie car vous m’êtes sympathique.


Je compris que la solitude qu’il connaissait depuis des siècles lui faisait parfois tenir des propos ineptes ou inappropriés. Il était à la fois dépourvu de sentiments et terriblement humain. Je ne m’effrayai même pas de ses menaces tellement ses yeux tristes et translucides me tenaient dans un état de sidération que je n’avais jamais connu…


– Mais pourquoi donc m’avez-vous fait venir de Paris ? Si vous voulez prendre la vie ou l’âme de quelqu’un, comme vous dites, il y avait plus simple…

– C’est vous qui m’avez choisi…


Je le regardai sans comprendre.


– J’ai conçu ce projet il y a des décennies et depuis, j’envoie des messages. Des messages à des personnes que j’estime compatibles avec mon projet.


Il sourit.


– Rien à voir avec votre personnalité, celle-ci disparaîtra à terme, ou même vos connaissances ou vos centres d’intérêt. Non, les formules que je vais employer nécessitent seulement des individus… biologiquement compatibles pourrions-nous dire, pour vous donner une idée. La science que j’utilise dépasse en effet grandement les connaissances et les concepts humains…


Il s’interrompit et mes lèvres ne parvinrent pas à prononcer la question que j’avais en tête. Il le fit à ma place.


– J’ai contacté, physiquement, mentalement et même par le biais de vos technologies nouvelles, plusieurs centaines d’individus. Vous êtes le seul à avoir répondu. Vous êtes le seul à être venu jusqu’ici. Votre curiosité était trop forte. Elle a masqué les messages d’alerte que votre inconscient vous envoyait. Tous les autres ont refusé de répondre car ils ont bien senti, même si ce fut toujours confusément, à quelles conséquences me rejoindre les exposeraient. Leurs cerveaux étaient rétifs. Le vôtre s’est porté volontaire… J’ai su me faire choisir. En vous alléchant avec des babioles anciennes. Comme on attirerait un chien avec un morceau de viande…


J’ouvris la bouche en grand mais je ne parvenais toujours pas à prononcer la moindre parole. J’eus l’impression qu’une porte s’ouvrait et qu’une résistance cédait. Je me retrouvai soudainement en pleine conscience. Et un sentiment de terreur inhumaine me parcourut alors de la tête aux pieds.


– Vous ressentez à présent ce qu’ont dû ressentir les autres, je pense. Mais il est trop tard pour faire marche arrière. Bien trop tard. Le voudriez-vous que vous ne pourriez prendre la fuite. Vous ne sortiriez jamais de la forêt qui cerne la colline, tous les chemins vous ramèneraient inexorablement au manoir…


Je rassemblai alors le peu de confiance qu’il me restait…


– Laissez-moi rentrer chez moi. Je vous laisse vos manuscrits et votre immortalité. Je veux vivre ma vie. Je refuse de vivre la vôtre.


Il poussa un long soupir mélancolique et releva le regard vers moi.


– Vous m’avez choisi depuis bien longtemps. Vous désirez profondément ce que vous prétendez refuser. Les jours qui viennent confirmeront ce sentiment, n’ayez crainte. Ceci sera notre dernier entretien. Je partirai demain pour un long voyage puisqu’il m’est compliqué de me déplacer en journée. Vous, vous resterez au manoir et dans deux jours mon serviteur vous raccompagnera à l’aéroport de Prague.



***



Le soir même, après que le comte se fut retiré dans ses appartements, son serviteur m’accompagna dans la crypte et ouvrit la chasse contenant le Necronomicon. Les deux jours qui suivirent me parurent complètement irréels. Je ne dormis pas, je pense, dévorant les abominables chapitres du livre dans une curiosité malsaine et terrifiée et je compris pourquoi Alhazred était devenu fou en l’écrivant. Le serviteur du comte me retrouva une soixantaine d’heures plus tard dans un état végétatif et me fit comprendre que j’avais à remonter pour prendre rapidement mes affaires. J’enfouis le Necronomicon au fond de mon trolley et quelques minutes plus tard seulement nous étions sur la route. Mon téléphone retrouva le réseau au bout de quelques kilomètres. Je le laissai tinter pendant deux longues minutes, dévidant tous les messages et notifications en retard… Ma mère avait appelé à de nombreuses reprises. Je lus d’abord son dernier SMS.


Rentre vite. Un grand malheur est arrivé.



***



Estelle avait disparu le jour même de mon arrivée au manoir. Les recherches de ses amis et de sa famille n’ayant donné aucun résultat, la police accepta finalement d’ouvrir une enquête pour disparition inquiétante, Estelle n’ayant toujours donné aucun signe de vie.

On retrouva quelques jours plus tard, dans un petit square, à un kilomètre environ de notre appartement, le corps exsangue d’une femme tellement mutilée que l’identification fut impossible. Même la denture ne permit pas d’en savoir plus, la mâchoire complètement fracassée empêchant toute comparaison avec les radios de son dossier médical. Tout le monde pensa néanmoins à Estelle.

Mais je savais bien moi qu’il s’agissait du corps de sa première victime.



***



Depuis quelques jours, elle m’apparaît en permanence. À l’épicerie, sur le parking, dans l’escalier… Hier soir, son spectre m’attendait derrière la porte de mon appartement. Et je sais déjà qu’elle viendra cette nuit… en chair et en os.

J’ai dû m’assoupir vers deux heures du matin devant un documentaire animalier. Le bruit de la porte m’a réveillé. J’entends ses pas sur le carrelage, je sens le prix de ma curiosité s’avancer inéluctablement et je relève alors un regard consterné et rempli de honte… Elle est déjà devant moi, dans toute sa beauté, dans toute sa splendeur irréelle. Je me lève pour l’enlacer. Ses larmes coulent à profusion, ses lèvres tremblantes semblent murmurer : « Pourquoi m’as-tu fait ça ? ». Et je ne sais que répondre, dévasté par la culpabilité. Me revient alors en tête la formule du comte.


– Je prendrai tout. Tout votre univers.


Et je vois tout à coup apparaître, aux côtés d’Estelle, son abominable silhouette.


– Vous disposerez pour l’éternité de la compagnie de la femme de votre vie. Vous ne serez pas seul. Je vous fais – je nous fais – cette faveur. Elle va dans un instant nous réunir.


Et sa présence irréelle disparaît bien vite dans la chaleur étouffante de cette nuit d’été. Estelle me regarde tristement. Ses pleurs ont cessé. Je vois seulement dans ses yeux un sentiment de reproche et de mélancolie inhumaine.


– Pourquoi m’as-tu fait ça, répète-t-elle ?


Sa main si douce s’approche et me caresse le cou. Nos corps s’étreignent, nous pleurons tous les deux abondamment et je sens soudain ses ongles glisser le long de mon cou…

Et à travers ses doigts si doux et si froids, tout me revient, le souvenir de notre vie passée, de notre attachement viscéral, de nos projets d’avenir. Nos joies et nos peines. Estelle m’embrasse une dernière fois et son souffle descend alors dangereusement le long de mon visage, un souffle de vie et de mort, un souffle d’éternité.


 
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   Jean-Claude   
20/6/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,
Du fantastique classique, une aubaine pour moi. Toutefois, je trouve que l‘introduction gâche le suspense. Les deux trames linéaires et parallèles auraient suffi.
Pourquoi le narrateur, contemporain, ne fait pas de lui-même le rapprochement avec les vampires ? Je trouve en effet bizarre qu’il n’ait pas à l’esprit les romans, nouvelles, BD, films ou séries fantastiques. Même sans y croire, il devrait y penser, ne serait-ce qu'avec ironie. Enfin, c’est mon opinion.
Il y a comme une superposition dans la dernière section où on ne sait plus très bien si le comte et le narrateur sont distincts. Est-ce volontaire ? Mais j'interprète quand même le dernier paragraphe comme la morsure que va dispenser Estelle au narrateur, donc distinct du comte.
Au plaisir de vous relire.

   hersen   
30/6/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Rhaaa, je me suis fait avoir comme le narrateur avec l'archéo et de vieux manuscrits ! J'ai plongé la tête la première sur cet appât et ne réalisai l'ampleur de l'abomination qu'à la toute fin, quand j'attendais Jaroslav...fondu dans le narrateur.
Alors puisque c'est autrement, c'est proprement effrayant, et le calvaire du narrateur ne fait que commencer après qu'il a reçu, de son "aimée", un souffle de vie et de mort, un souffle d'éternité.

Bigre...brrrr...

Ton écriture est comme d'hab, précise et directe, rien qui traîne et un vrai plaisir de lecture.

deux coquilles : puisque QUE la traduction d'Olan Wormius et
je vais VOUS maintenant vous faire un récit édifiant...

   Seelie   
30/6/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
La trame est bien trouvée, bien menée. C'est bien écrit, fluide, la lecture est agréable.

Je regrette un peu les explications trop longues. J'aurai préféré en savoir moins sur le narrateur.
J'aurai préféré que le vampire ne s'identifie pas, que le tout reste à demi-mots. Le lecteur y a été amené tout le long du récit. Et on anticiperait moins sur la chute.

Belle histoire sombre ! J'ai vraiment apprécié.

   Perle-Hingaud   
30/6/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Hello Alcirion ! Contente de te lire !

J'aime toujours autant ton écriture, calme, nette et précise.
Tout de même, je ne comprends pas trop certains enchainements de l'histoire: pourquoi laisser repartir le narrateur alors que le vampire lui dit trois lignes avant qu'il est coincé ?
"Mais il est trop tard pour faire marche arrière. Bien trop tard. Le voudriez-vous que vous ne pourriez prendre la fuite. Vous ne sortiriez jamais de la forêt qui cerne la colline, tous les chemins vous ramèneraient inexorablement au manoir…" : pourquoi cette phrase, en fait ? que le narrateur reste au manoir où qu'il s'échappe, quelle importance puisque le vampire va mordre sa compagne ? C'est elle qui est visée, finalement, pas lui, dans un premier temps. S'il s'enfuit dans les bois, il ne pourra pas la sauver, d'autant qu'il ne la sait pas en danger à ce moment là.
Dans la suite logique de mes interrogations, pourquoi l'avoir fait venir si finalement il peut l'atteindre via sa femme ? Simplement pour tester son degré d'intérêt ?
La "fusion" entre le vampire et le narrateur aura lieu lorsqu'il sera mordu par sa femme, si j'ai bien compris. Ok, mais ça me parait bien compliqué… l'inverse (le narrateur mordu et le comte "l'habitant" alors l'obligeant à mordre sa femme) me semblait plus naturelle...
Je crois que j'ai un problème avec le fond de l'histoire, je n'ai pas réussi à y adhérer totalement. Ceci dit, j'ai lu avec plaisir et intérêt.

   Ynterr   
3/7/2019
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Bonjour Alcirion
J'avoue que même si je me suis laissé porter par le voyage, mais la chaise n'était pas confortable
J'ai l'impression que l'in cipit, au niveau du style, ne colle pas au reste du récit. D'ailleurs il y a plusieurs passages de styles différents : une intro en thriller, un corps en sombre fantastique, avec quelques morceaux en pur fantastique, pour un final qui revient en thriller. Le tout n'est pas choquant, mais cela m'a un peu perturbé.
Et aussi, l'ambiance du manoir est très bien faite, et mise en emphase grâce au personnage du majordome.
Pour conclure, je dirais que la trame est simple mais laisse assez de place pour tout les personnages,
Donc un bon récit, mais quelques accrocs dans la toile (pour moi, cela pourrait très bien ne pas gêner d'autre)
À vous relire

   Inner   
3/8/2019
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Bonjour Alcirion,
J'ai trouvé ce texte un peu confus, comme si l'histoire changeait plusieurs fois de thème au cours du récit. Autant le début laisse présager une lutte d'un bonhomme contre une psychose ou un ennemi fantastique, la plupart du texte se concentre finalement sur cette rencontre avec Dracula. Les références culturelles directes à celui-ci sont d'ailleurs un peu nombreuses à mon goût.
Bref, loin d'être ennuyeux, cette nouvelle manque cependant de fil rouge et de surprise.
Disons le tout de même: l'écriture est très soignée!
Bonne continuation!

   FANTIN   
8/8/2019
Culture, élégance du style indéniables, mais ce texte doit beaucoup, un peu trop à mon goût, à Bram Stoker, même si vous l'avez un tant soit peu modernisé.
Moi aussi j'ai ressenti un décalage entre le début, la suite et la fin du récit, comme des pièces qui ne s'ajustent pas tout à fait.
L'ensemble est plaisant et de très bonne tenue, mais manque pourtant d'originalité. Sans doute la trouverai-je dans un autre texte? ...
Mon appréciation - qui manque dans celles proposées - est : assez bien.


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