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Humour/Détente
aldenor : La mycose
 Publié le 17/10/10  -  11 commentaires  -  10099 caractères  -  93 lectures    Autres textes du même auteur

Des relations entre l’homme et sa pensée.


La mycose


Élinar rapproche de ses yeux le pied qui le fait souffrir : on dirait un figuier de barbarie avec ses ongles tout fendillés. Un figuier de barbarie formant des lettres, du gros orteil bien arrondi au deuxième, long et effilé, aux petits tout rabougris : OIm, moi dans le désordre. Quatre interstices séparent les orteils. Et non pas cinq, car comme les entractes au théâtre, les intervalles égalent l’ensemble moins un. Ainsi un pied avec quatre orteils n’a que trois interstices. Ce qu’Élinar tente de vérifier en repliant un de ses orteils, mais tous se recroquevillent à l’unisson, comme une araignée à quatre interstices... Ce n’est pas très souple un pied, la preuve ça ne sait jouer d’aucun instrument de musique, ni faire des ombres chinoises…


- Qui te parle d’ombres chinoises, fulmine Élinar, je te demandais simplement de trouver la cause de mes maux de pieds !


La pensée d’Élinar sursaute ; elle a tendance à s’égarer de l’objectif que lui assigne son maître mais d’habitude il ne lui en tient pas rigueur et jamais ne lui parle sur ce ton. Elle s’empresse d’approfondir son examen ; elle retourne le pied endolori, rien par dessous non plus ; les petits orteils paraissent rougis et gonflés, mais comme c’est la première fois qu’Élinar les regarde avec autant d’attention, il se peut qu’ils aient toujours été ainsi sans qu’il ne s’en soit jamais aperçu.


- Des orteils gonflés au naturel ! Quel raisonnement grotesque, bougonne Élinar en trempant ses pieds dans une bassine d’eau chaude, qui déborde aussitôt. Même pas fichue de prévoir le déplacement de volume des liquides !


Archimède, sa pensée à lui savait s’organiser, déduire, tirer des conclusions, décortiquer le réel, pousser des eurêka ; pourquoi pas la sienne ?

Inexistante le matin, nichée dans quelque coin douillet de son cerveau, elle se lève avec une cigarette et une tasse de thé et se met à la fenêtre, derrière un des yeux d’Élinar, dans un déshabillé vaporeux. Il lui présente un petit problème de rien du tout : comment cuire un œuf ou bien où se trouve le Kirghizstan, elle sourit, elle s’en fout de son œuf et n’ira jamais au Kirghizstan, elle se pique de plus hautes préoccupations. Mais sans rigueur aucune, sans le moindre esprit analytique, aussi vaporeuse que son déshabillé, elle se contente de regarder avec indolence vagabonder les idées comme dans un café trottoir : la liberté et l’égalité volettent bras dessus bras dessous ; le temps fait les cent pas en culotte bouffante rouge et verte ; l’esprit dit à la nature « Ma chère, le dualisme est inacceptable… » ; Nietzsche sifflote sur un air de Tino Rossi…

Et puis elle se fatigue du va-et-vient des idées ; elle se mire dans la surface d’un des yeux d’Élinar, elle montre ses seins, étire son corps langoureux. Entre-temps, l’œuf explose dans la casserole.

Et dire qu’il la traitait avec révérence, comme une activité de nature supérieure… Ce n’est qu’une fainéante en fin de compte, qui ne s’est jamais donné la peine de vérifier le nombre d’interstices entre ses orteils. Dans ces conditions, ne pourrait-elle aussi se tromper sur le nombre même de ses orteils ?

La pensée d’Élinar, de plus en plus inconfortable, se sert de ses doigts pour compter ses orteils. Elle conclut :


- Il y a autant d’orteils que de doigts. Voilà une certitude.


Hmmm, maintenant viennent les certitudes ! constate Élinar. Il suffisait d’avoir mal aux pieds pour montrer un peu d’autorité. Une pensée, ça se dresse comme un toutou : on lui dit 972 x 653, si elle répond juste, on lui refile un sucre, sinon on la soumet aux électrochocs. Voilà le secret d’Archimède !


- Six cent mille et des fractions…

- Ouais. Possible. Mais avec ça, on ne sait toujours pas ce qu’il a, mon fichu pied !

- Tu veux savoir d’où provient ta douleur, mon maître adulé ? Je ne vois que quelques callosités, rien de plus. Je crois que c’est ce qu’on appelle des cors, mais je ne suis pas vraiment forte en médecine. Aux taches brunes sur ta peau, aux veines saillantes, je vois un vieux pied fatigué.

- C’est ta faute. Tu disais : « Les idées me viennent plus facilement lorsque tu marches ». Alors j’ai épuisé mes pieds à marcher dans la nature durant des heures et des jours et des années, en quête d’inspiration : pour rien ! À chaque frémissement je t’envoyais en reconnaissance « Vas-y ma pensée, va ! J’entrevois une idée ravissante. Cherche ! » ; tu traînais mollement dans les environs, faisant mine de t’activer et puis tu revenais en haussant les épaules et montrant tes mains vides : la grande idée à plumes multicolores s’était envolée. Alors tais-toi maintenant, respecte ce pied spartiate qui souffre en silence....


Tout en faisant ainsi l’apologie de son pied, Élinar le sort de la bassine et son regard se porte sur ses petits orteils gonflés et comme ça, sans raison, il les écarte et découvre le pot aux mycoses : une innommable moisissure peuple son interstice. Et même tous les interstices entre ses orteils.


* * *


Élinar tient sa pensée pour responsable de ce fiasco : l’avoir laissé souffrir sans songer à en chercher la cause, la mycose, pourtant flagrante. Une pensée qui ne sait pas s’occuper des petits soucis quotidiens de son maître, ça sert à quoi ? Sans parler de son incapacité à lui fournir des sujets d’écriture cohérents… Car Élinar écrit. Mais pas comme un écrivain respectable qui reçoit ses idées en flot continu, qui n’a qu’à se soucier de la mise en forme. Lui doit prier sa pensée, la ménager, attendre son bon vouloir ; pour finir elle lui livre quelque idée biscornue, par exemple un dialogue entre un homme et sa pensée…

Elle n’est pas sérieuse, elle traite les idées comme un jeu, voilà le problème, elle n’aspire pas comme Élinar à découvrir le fond des choses. Ça ne sert à rien une pensée pareille, intermédiaire inutile, écran de parasites entre lui-même et le réel, qui empêche de vivre et de comprendre la vie.


Élinar essaye de s’imaginer le réel à l’état brut, sans le filtre de la pensée. Prendre un objet, par exemple la bassine. Éliminer toute trace de savoir antérieur ; à quoi elle sert, comment, de quoi elle est faite, quel est son nom. Faire le vide…

Sa pensée est épouvantée. Elle essaye de parler, sa voix ne sort pas, comme si elle avait été bâillonnée. Elle tambourine frénétiquement contre une paroi vitrée.

Élinar serre les dents pour accentuer son effort de déconcentration. Il ne pense presque plus. La bassine n’est plus bassine, ni même objet ; seule persiste une impression de forme, de luminosité, de couleur, de consistance, de sonorité ; elle ne sert à rien, d’ailleurs Élinar n’a plus conscience de la notion d’utilité ; le réel, tel qu’il est immédiatement, s’offre à lui. Je ne pense plus donc je suis, songe-t-il avec délectation.


Cependant le tambourinement se fait plus persistant, plus rythmé. On dirait un message en morse. Élinar prête l’oreille plus attentivement…

A.L.E.R.T.E.M.Y.C.O.S.E.

Alerte à la mycose ? Mais il le sait déjà ! Ne peut-on le laisser ne pas penser en paix !

M.Y.C.O.S.E.C.R.Â.N.E

Elle se propagerait dans son crâne ? C’est quoi cette histoire ?


* * *


Élinar gravit le vieil escalier en colimaçon encastré dans ses narines. Au sommet, une galerie part le long de son arcade sourcilière ; au bout, une porte en ivoire, l’entrée de son cerveau. Il s’arrête, il a beau être le maître des lieux, il est troublé à la perspective de s’introduire dans cet espace de haute spiritualité. Il tourne la poignée, pousse la porte ; elle ne s’ouvre pas. Il pousse plus fort, elle résiste. Il lui donne un grand coup de pied, se fait mal et sautille en s’exclamant « Aïe, aïe »…

Cependant la porte s’est entrebâillée. Élinar se faufile dans l’ouverture en poussant le battant des épaules, enjambe un tas de bandes dessinées et de magazines qui bloquaient la porte et se trouve à l’intérieur de son cerveau. C’est une salle de jeux.

La boîte crânienne aménagée en toboggan, des membranes de méninges tendues en guise de toile de trampoline, un échiquier formé de blocs de matières grises et noires ; partout un fouillis indescriptible de boîtes, de boules et de pièces de jeux éparpillées ; des dessous féminins lancés sur un thalamus.

Au fond de la salle, les yeux d’Élinar, comme des vitraux, contre lesquels devait tambouriner sa pensée. Un poste d’observation, à l’intérieur d’une des pupilles, à partir duquel il se penche : en bas, ses pieds sortis de la bassine se sèchent soigneusement et bandent un de leurs gros orteils ensanglanté. Surpris, il continue de les observer : ils enduisent d’une pommade les interstices entre leurs orteils, se liment les ongles, mettent du vernis…


- Amusant, la vue d’ici, non ? dit la pensée d’Élinar en posant son sudoku, assise de travers dans un creux de l’hippocampe en forme de fauteuil Chesterfield.


Élinar se retourne :


- Ah vous voilà ! Que se passe-t-il ? Où est-elle cette mycose ?

- On ne peut pas la voir. Je crois que c’est une mycose métaphysique.

- Absurde. Zéro en logique ! Si on ne peut pas la voir, ça ne la rend pas métaphysique, c’est qu’elle n’existe pas !

- Pardon, pardon. Je commence à en avoir ras le bol de vos airs de manitou, savez-vous. Je suis ici chez moi, le cerveau est mon domaine ; contentez-vous d’exister. Vous êtes, je pense…


Sur ces entrefaites s’élève une voix caverneuse disant :


- À mon avis, il s’agit d’une mycose de l’interstice entre l’homme et sa pensée.

- Ça doit être contagieux un truc pareil, lui répond une autre voix caverneuse.

- Assurément, confirme la première voix, nous ferions mieux de filer illico presto !


Élinar et sa pensée se regardent.


- Qui parle ? demande Élinar.

- Je n’en sais rien, dit sa pensée.


Cependant tout se met à trembler autour d’eux. Élinar et sa pensée s’élancent vers le poste d’observation : le corps d’Élinar s’est mis en mouvement.


- Ce sont tes pieds qui discutaient, et maintenant ils s’en vont ! constate la pensée d’Élinar. En emportant ton corps avec eux !

- Merde, nous voilà privés de corps ! dit Élinar.


FIN


 
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   doianM   
9/10/2010
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Elinar et un voyage dans sa tête. A propos d'une mycose.

De l'imagination pour dissocier l'être de sa pensée, une intrusion anatomique dans le cerveau.

La tête pensante, les pieds et leur maladie.

Un peu forcé, malgré qu'on ose tout quand il faut faire rire.

Bonne continuation

   Jagger   
12/10/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Très bon texte, amusant, imaginatif et bien pensé.

Pas grand chose à dire, j'ai beaucoup apprécié l'idée et le style.

Un petit regret sur la chute que je trouve moins cohérente, même s'il s'agit d'un délire de personnage.

Merci à l'auteur.

   florilange   
12/10/2010
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Merci Aldenor, de cette façon de philosopher. Il faut bien commencer par le commencement et se poser les bonnes questions.
À la fois surréaliste et logique. Et bien écrit.

   jaimme   
13/10/2010
 a aimé ce texte 
Bien
De la schizophrénie ou de la dualité (mais c'est moins rigolo) du corps et de la pensée... Il est parfaitement exact que l'on pense à ça en regardant ses orteils: "c'est à moi c'est trucs-là?".
Un texte original par le traitement. M'a fait penser à un passage de Dreamcatcher de Stephen King où le héros s'enferme dans une partie de son cerveau pour échapper... Ben z'avez cas le lire!
Bref un texte vraiment sympa qui a quand même un overdose de ponctuation anarchique. J'ai préféré le début et la fin au milieu. J'ai le droit, non?
(évitez le "fin", d'abord est-ce vraiment la fin?)
Bonne continuation.

   Niels   
17/10/2010
Bon... malgré deux tentatives, je n'ai pas réussi à aller au bout. Je suis encore plus perdu dans le texte qu'Élinar dans ses pensées.

Sur ce que j'ai lu, j'ai vraiment rien trouvé qui m'accroche, et le ton m'a paru beaucoup trop lourd (probablement volontairement, toutefois) ; mais ça ajouté à la répétition pénible du prénom, ça m'a fait un bel effet hypnotique.


Désolé...

   caillouq   
18/10/2010
 a aimé ce texte 
Pas
J'ai bien aimé le premier paragraphe, et aussi la toute fin, à cause des possibilités que ça ouvrait.
Entre les deux ... Ben, j'ai toujours un peu du mal lorsqu'on préfère filer une métaphore plutôt qu'en inventer une autre, genre deux phrases grand maximum alors tout un texte ... Ca ressemble un peu à une panne d'inspiration. Qui ne m'aurait pas posé de problèmes si l'auteur s'était, derrière un titre aussi alléchant, lâché sur des détails corporels immondes ou des considérations bien gore, histoire de lire des choses un peu différentes, mais cette petite pensée proprette à la place (je parle de la personnification ! Rien d'autre) ... Non, vraiment, je n'arrive pas à adhérer. Sorry.

   Anonyme   
20/10/2010
 a aimé ce texte 
Bien
Je me permets de trouver la fin un peu envoyée.
La pensée d'Elinar m'a un peu perturbée dans le dialogue interne, l'alternance de "il" "elle" (Elinar et sa pensée) fait un peu perdre le fil si bien qu'au bout d'un moment, la féminité de la pensée n'étant induite que par son pronom, on perd un peu le bout. Mais j'm assez l'idée. Il y a un style agréable, un personnage énervant, une fin - si elle n'est pas parfaite - rigolote.
Je l'aurais aimée plus absurde encore.

   marogne   
25/10/2010
 a aimé ce texte 
Bien
Bon, après avoir lu maître Larivière, je tombe dans ce traquenard, et me perd dans le labyrinthe de la pensée d’Aldénor qui semble avoir du mal à contrôler son corps et son âme ; Courage ami, il ne suffit que d’un peu d’autorité et tu verras que tu sauras remettre au pas tous ces révolutionnaires de pacotille qui ne pensent qu’à prendre leur retraite loin du carcan que tu veux leur imposer (… horreur, aurais-je fais un commentaire politique ? mais non bien sûr, à ce niveau ce n’en est plus ! Ah bon, j’en suis rassuré. Et moi fort Aise ! Suffit ! Que ces doigts reviennent dans le droit chemin ou alors… ou alors ? Et bien je tempèterai, je bomberai, je dirai, je …. Je ? Oui je !). Reprend disais-je (ou écrivais-je, ou tapais-je), reprend le contrôle, et fait nous rire par la suite.

Et puis c’est la saison, il suffit d’un peu d’ail et de persil, et tout ça est parfait. Un rosé peut être ? Ou alors un bon Madiran !

   Flupke   
31/10/2010
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Aldenor,

Amusant. Bien aimé la légère mise en abyme.

Ce n’est pas très souple un pied, la preuve ça ne sait jouer d’aucun instrument de musique, ni faire des ombres chinoises…
Pas d'accord va sur http://www.youtube.com/watch?v=Y7CeoUZbW3Y pour voir un jeune chinois chinois manchot jouer du piano avec ses pieds.

Mais autrement, j'ai bien aimé ce genre de divagation avec un humour typiquement aldenorien.

Merci.

Amicalement,

Flupke

   Anonyme   
1/12/2010
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
j'avoue avoir eu du mal a lire ce texte, mais en allant au bout les choses s'éclaircissent un peu et finalement, le texte est drôle et original.
Un bémol cependant si Elinor est bien un homme comme je l'ai compris. pourquoi les pieds se mettent-ils du vernis?

   Bidis   
22/1/2011
 a aimé ce texte 
Passionnément ↓
Comme dans « Mugolt », Aliénor-Élinar emprunte ici une forme de pensée pour moi jubilatoire. Seul petit bémol : peut-être que, de temps à autres, le texte aurait intérêt à s’élaguer un peu, j’ai une impression d’un zeste de verbiage. Mais c’est vague, et si je relis, je suis reprise par le plaisir que ces entourloupettes procurent à mes méninges et cette réserve reste une impression imprécise.

Et me fait mettre un moins à l’exceptionnel que certainement vaut pour moi ce délicieux moment de lecture.


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