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Réalisme/Historique
alvinabec : Cours Mirabeau
 Publié le 17/11/15  -  10 commentaires  -  19928 caractères  -  84 lectures    Autres textes du même auteur

Le monsieur lui donna dans le dos une petite tape d'encouragement. (Kafka)


Cours Mirabeau


Elle transpire, ça se voit de la place où je suis sous le grand platane de gauche, elle mâchouille son crayon, tourne les pages de son cahier à l’envers, revient à la page en cours, griffonne un mot, soupire, lève le nez comme à la recherche d’un souffle frais, c’est vrai qu’il fait trop chaud sous ce soleil zénithal cours Mirabeau. Encore plus pour elle que pour moi parce qu’elle est grosse et, c’est bien connu, les gros, ça supporte pas la chaleur avec toute la graisse qui les entoure déjà. Je confirme, j’ai moi-même été obèse à un moment. Maintenant elle suçote la paille de ce que je suppose être son pastis comme si là, résidait la suite de ce qu’elle écrit. Il y a de ces leurres… comme si l’alcool ouvrait les vannes de la création. Ça déverrouille le mot, vrai de vrai, mais pour le reste…


On en était là, moi dans ma lecture de la presse quotidienne, ce qui est mon loisir préféré, et si possible au café, elle dans son écriture, toutes deux à la terrasse de cette brasserie célèbre quand, cherchant sans doute l’inspiration dans un mouvement de balancier, elle est partie à la renverse, la nuque sur la chaise calée derrière la sienne, puis lentement elle a glissé au sol sans un mot. Elle gisait sur le dos agitant un peu les bras comme pour se relever mais c’était tout à fait impossible. Les deux garçons de la terrasse se sont approchés, j’ai dit, je la connais, pas de panique, elle est sujette aux malaises, ne vous en faites pas, je m’en occupe. L’un m’a dit : « Pas de souci mais, s’il y en a un de souci, vous me faites signe, hein ? » En clignant de l’œil. J’ai dit que oui, d’accord, merci et je me suis assise à côté d’elle qui remuait doucement entre deux tables. Je ne dis pas qu’elle était aux anges mais ça n’avait pas l’air de la traumatiser d’être comme un hanneton sur le dos. Pourtant je la voyais prisonnière de ce gros corps comme si elle y était enfermée de l’intérieur.


Elle semblait tout de même agacée, se dire peut-être, je me fais l’effet d’une tortue carapace à terre, quelle bêtise de vouloir se balancer sur sa chaise comme si cela pouvait aérer mes pensées. Ou alors pensait-elle, que fait cette gamine à me regarder sans même m’aider ? Quand elle a murmuré : « Vous me remettez d’équerre ? Seule je n’y parviendrai pas. » J’ai fait une moue philosophique avant d’entamer la manœuvre.


J’ai pris le temps de ramasser son cahier avant de lui tapoter la main, lui dire que j’allais l’aider à refaire surface, bien sûr… et je survolais les pages remplies de notes, de bouts de phrases, de rimes de ce qui, manifestement, devait devenir un jour un texte. Lequel ? Ça ne me semblait pas défini au premier coup d’œil mais il s’agissait quand même de disputes dans une famille ou absence de famille. Un truc compliqué. Elle ne pouvait pas se relever seule à cause d’une ceinture abdominale formidable, ses bras, ses jambes s’agitaient au rythme de ses efforts mais impossible de se remettre à flot sans aide extérieure. Je l’ai assise entre les tables puis, nos pieds soudés, ses poignets collés aux miens, nos doigts enlacés, j’ai tiré bien fort et elle a pu se réinstaller sur sa chaise en soufflant sa fatigue. Je suis une spécialiste de l’arrimage des obèses, j’ai bien connu la chose, c’est tout le temps pareil, traction, extension, faut quand même que l’autre y mette du sien, que l’on travaille en couple.


La commande d’un apéro anisé a mis en fuite toute excuse, on a bu très vite un premier verre à la santé du monde et on a papoté de ci, de ça, de ce que j’avais lu dans le journal qui m’interrogeait, cette femme infanticide – huit marmots tout de même – dont on pouvait supposer l’immaculée conception tellement l’article ne mentionnait aucun propriétaire de spermatozoïdes…


Elle a ri en entassant son paquet de feuilles et son cahier sur un bord de la table. Je lui ai demandé ce qu’elle écrivait, enfin si elle voulait bien m’en dire les grandes lignes. Bien sûr, elle a dit, ça se passe dans des familles où, justement, ça ne se passe pas bien, j’essaie de collecter pas mal d’histoires et d’en faire un livre… en quelque sorte une cathédrale à la gloire des guerres mortifères, souterraines dont jamais l’on ne fait écho dans les journaux, les revues, tellement c’est moche, sans doute pas vendeur. C’est un travail arachnéen. Je ne dis pas que Cosette ferait encore recette, quoique… Folcoche sans doute aussi dans le même esprit.


Je ne connaissais pas les personnages dont elle causait mais j’avais bien enregistré qu’elle cherchait l’inspiration, ou de la matière, autour d’elle. J’ai commandé une deuxième tournée, j’ai bu cul sec l’alcool jaune. Restait le glaçon esseulé au fond du verre. Je me suis lancée, moi je peux vous raconter une histoire si vous êtes preneuse. Elle a souri, pourquoi pas… J’ai dit :


– Je n’ai jamais raconté ça mais vous m’avez l’air de confiance, juste, vous ne prenez pas de notes devant moi, ça me bloque, ce n’est pas naturel, vous comprenez ?

– Je comprends, elle a dit, et elle s’est calée contre le dossier de sa chaise.

– Je ne sais pas par où commencer, murmurai-je.

– Commencez par ce que vous voudrez, elle me répondit l’air étrangement calme, comme si elle m’attendait. Je suis toute à vous pour le moment, vous me disiez donc…


Alors je l’ai regardée en totalité et j’ai souri, j’avais l’attaque : J’étais trop grosse – elle n’a pas tiqué –, c’est comme ça, élevée aux frites et aux quiches surgelées réchauffées au micro-onde, pas le temps de les mettre au four sinon avec Maman on manquait dans la série TV la partie la plus intéressante, vous savez, la partie où vous comprenez tout au destin de Maggie ou Jennifer. Bon, des séries, on en regardait toute la nuit. Je me couchais à cinq heures du matin parce que j’aimais m’endormir quand la ville s’éveille et que j’avais moins peur aussi. Je me levais en début d’après-midi et tout de suite la TV avec les céréales du petit déj’ ou une pizza en général. Bon, forcément, à ce régime-là, la silhouette s’en ressent. Ma mère faisait le double de mon poids, j’avais de la marge et un modèle. Avec Maman, on était fusionnelles, tout ce qu’elle faisait, je le copiais, la frange mode années seventies, les burgers et les séries TV. Je ne me posais pas de questions dans ce cocon, Maman et moi dans cet horizon calfeutré, c’était vraiment bien. Pas de visites, pas d’hommes, surtout pas de sexe, le sexe c’est sale, affreux… Maman disait que celles qui aiment ça sont des salopes, ou des putains, ça dépendait des jours. Mon père, je ne sais pas, je ne l’ai jamais connu, une passade m’a toujours dit Maman qui me voyait comme son prolongement et moi, j’imaginais vivre toujours avec elle, plus un ou deux enfants, des filles, des franges et pas de mari. On les aurait élevées toutes les deux, un clan de femmes bien entre elles.


Elle m’interrompt d’un :


– Vous permettez, on va se commander un petit quelque chose à grignoter, j’ai faim.


Elle agite sa main potelée et le serveur est déjà là avec son grand tablier noir, elle demande Burrata et jambon, je préfère la sardine dans les entrées, pour la suite elle dit qu’on avisera. Peut-être pense-t-elle que ça ne sera pas long mon histoire ou a-t-elle vraiment envie de goûter son plat avant de décider d’un autre choix. M’est d’avis qu’elle se contente pas de peu à ses repas.


– J’en étais où ? Ah, oui, donc Maman et moi assises sur le canapé, les séries TV et des chips aux oignons, j’adorais ça. Comme Maman ne pouvait quasiment plus marcher, c’est moi qui faisais les courses une fois par semaine. Elle me donnait la liste, toujours la même. C’était, à quelques euros près pour le mois, la moitié de sa pension d’invalidité qu’elle était bien contente d’avoir obtenue. Les genoux abîmés, les œdèmes qui coulaient… Maman ne pouvait plus se porter, on faisait venir le médecin à la maison quand nécessaire. Je ne sortais pratiquement que pour le supermarché, j’avais quitté le collège avant d’entrer en seconde, on avait essayé les cours par correspondance un moment mais c’était vraiment dur et les séries TV nous irriguaient le cerveau. À y repenser c’était un peu comme une anesthésie permanente au manque de tout, je soupire.


Je regarde mon assiette.


– Prenez le temps de manger, je nous commande un rosé frais pour accompagner, elle dit en tapotant son tas de feuilles. Vous racontez pas mal cette histoire de misère, votre mère aboulique et la fascination pour la TV et la nourriture. Je veux bien l’entendre. Je vois que vous avez fini les sardines. Ah misère, j’ai vraiment trop chaud même si les platanes adoucissent la température, quel dommage d’avoir oublié mon éventail. Vous disiez donc…

– Mumm, fameuse la sardine… Ah, alors les courses, à chaque fois que je sortais pour ça, il y avait le voisin qui traînait sur le palier. Il avait mon âge, on se connaissait de l’école maternelle mais on s’était perdus de vue et puis là, il était tout le temps dans la cage d’escalier. Seul. À tourner en rond. À ne rien faire. Un peu comme moi. Il me regardait entrer, sortir. Je sentais bien qu’il voulait me parler. Je savais qu’il vivait avec son père adoptif, un gars qui picolait sévère, plutôt gentil, enfin inerte, shooté jusqu’aux yeux à boire des trucs pas clairs, du détachant, de l’alcool à 70°, du parfum quand il avait des échantillons. Il disait qu’il faisait collection mais, en fait de collection, c’est son foie qui collectait. Bon le fils, à tourner dans la cage, il avait l’air triste, malheureux, alors je lui ai souri un jour en revenant des courses avec le caddie et on a tout de suite parlé… Peu à peu c’est devenu une habitude, on discutait des heures sur les marches et on s’est aperçus qu’on pensait plein de trucs pareil. On s’est mis ensemble, c’est-à-dire qu’il me tenait la main et me faisait un bisou dans le cou quand j’étais d’accord. Pas plus pas moins car je n’aime pas trop qu’on me touche, je trouve ça un peu sale. Après le bisou j’étais obligée de me laver le visage… mais il avait l’air heureux, alors, ben tous les soirs dans la cage d’escalier à la place des séries TV, c’était du changement, c’est sûr ! Maman était contente au fond, à elle aussi ça faisait de la nouveauté comme si le personnage sortait de nos séries TV et s’invitait dans notre univers. Elle parlait avec lui quand je devais sortir. Tous les deux se sont trouvés pas mal de points communs… Quand on ne se voyait pas, on se connectait sur Facebook. C’était une occupation à plus que plein temps. On a presque laissé tomber la TV, c’est-à-dire qu’on ne la regardait plus avec autant d’avidité même si elle était allumée en permanence. La vraie vie était sur le palier, c’était très excitant. Mais plus ma mère s’enthousiasmait pour le malheur du voisin, moins ça me plaisait. Juste avant Noël, il cherchait une idée de cadeau pour moi, il me parlait de combines, ça m’avait l’air fumeux comme affaire, j’ai senti qu’on allait droit sur une arnaque, je me suis méfiée, je ne sais pas pourquoi. Je ne voulais pas d’embrouilles. Et puis à me glacer le cul sur les marches, j’en avais marre, on n’avançait pas, ça n’allait nulle part. On n’avait pas de projet, je ne dis pas à l’échelle planétaire, il n’avait pas même envie d’aller dans une galerie marchande. Il ne bougeait pas de la cage d’escalier. Bon, je ne sortais pas beaucoup non plus mais quand même… Il était replié sur l’étage un peu comme Maman qui ne bougeait plus de la maison, comme s’ils avaient peur tous les deux, enfin Maman c’était ses jambes qui ne portaient plus ses deux cents kilos… mais lui, tout grand, costaud, dix-huit ans et toujours à se plaindre que ça n’allait pas comme il voudrait. Il ne faisait rien, je lui servais de nouveauté. Il disait qu’il m’aimait, je crois surtout qu’il pouvait me geindre plein de trucs dans l’oreille. Finalement il m’a paru moins vivant que les séries TV alors je l’ai largué un soir dans l’escalier. Il me soûlait, je lui ai dit. Il a vaguement pleurniché et je suis partie m’enfermer dans ma chambre avec mon ordi et Facebook. C’est là que Maman a basculé si je peux dire. Tout a été différent.

– Attendez un instant, j’appelle le garçon, choisissez un plat, buvez un peu, vous allez vous assécher à ce rythme, prenez le temps… comme moi. Je n’ai aucune urgence, mon ami dort, il est fatigué, je lui ai laissé le bénéfice de l’appartement pour se reposer vraiment. Je crois bien que je vais passer la journée à la brasserie. J’ai quitté la maison en laissant Charles au lit, épuisé par six jours de traitement. Alors qu’il maigrit, moi je thésaurise les calories comme si de me remplir comblait un sentiment d’existence un peu mince, une fragilité face à l’inconnu. Je ne sais pas très bien où l’on va, à l’hôpital on nous dit une chose puis une autre, tout ceci est assez confus, j’ai du brouillard plein la tête sans la maîtrise du temps, je suis dans une irréalité cotonneuse un peu comme Joseph K. Un dessert vous ferait plaisir ?

– Je n’ai plus faim, merci. Un café fera l’affaire.

– Garçon, la grillade du jour pour moi et un café pour mademoiselle, s’il vous plaît.

– Je disais que tout a changé…

– Oui, je vous suis.

– Il y avait elle et moi, plus lui qui se retrouvait au centre, entre nous deux et qui cassait ma fusion avec Maman. Maintenant il était là et, parce que je l’avais dégagé, Maman s’est mise en tête de le consoler. J’avais été méchante, c’était normal qu’elle s’en occupe. Il n’avait personne à chérir le pauvre et personne qui l’aimait. J’étais vraiment une sale fille, quelle horreur ! Elle a pris le relais, elle discutait avec lui, lui faisait des petits cadeaux… C’était un peu comme son fils, d’ailleurs c’était son fils, voilà, m’a-t-elle dit un matin où j’allais au ravitaillement. Moi je ne faisais plus partie de la famille, d’un coup je ne lui ressemblais plus à Maman, je m’étais exclue de moi-même disait-elle. J’ai été choquée.

– Ah, là je devine la suite, le voisin qui envahit l’espace, la jalousie avivée par le partage du cœur de votre mère, les combats de chacun pour préserver son pré carré affectif et votre mère face à son choix « d’adopter » ce deuxième enfant… Ça pourrait entrer dans le cadre de ce qui m’occupe en ce moment quoique. Je suis sur une histoire d’abandon, l’abandon d’une mère qui applique Brel à la lettre, « Madame promène son cul sur les remparts de Varsovie » et sa fille loin d’elle, atone. L’écrasement des sentiments nécessite beaucoup d’efforts, j’essaie du moins de m’y attacher dans ce texte. Mais je vous ai interrompue, continuez donc…

– Bien sûr, j’ai été bouleversée. Comment ça, moi, un frère ? Mais non, je n’en veux pas ; le voisin, je l’ai lâché, ce n’est pas pour récupérer un frangin. Je lui disais à ma mère quand elle le plaignait trop, mais laisse-le, tu vois bien qu’il le fait exprès et moi tu m’abandonnes, je suis ta fille tout de même. Elle disait, c’est pas pareil, toi tu es une ingrate, tu l’as jeté, il a personne… tout ça c’est de ta faute. Et puis elle m’a traitée de tous les noms, c’est dur à entendre de sa mère. Elle m’a complètement délaissée à son profit à lui. Je regardais la TV seule, faisais seule à manger, ne mangeais plus trop, ne parlais plus. J’ai maigri assez vite quand j’ai compris que ma mère me préférait le voisin. C’était vraiment injuste. Quand ils n’étaient pas ensemble dans l’escalier ils se téléphonaient, surtout la nuit, plutôt mes nuits, c’est-à-dire le matin quand je dormais. J’entendais ma mère chuchoter derrière la cloison, elle ne voulait pas me réveiller. Elle faisait attention à moi quand même. Un jour, je me suis levée plus tôt que d’habitude et ma mère a raccroché, j’ai cru la déranger, elle était toute rouge comme avec ses bouffées de chaleur. Ça m’a paru bizarre mais j’ai pensé que c’était parce qu’elle avait encore grossi. Sept kilos avait dit le médecin à la pesée en début de semaine. Il lui a proposé pour la énième fois une chirurgie digestive, un « by pass » mais elle l’envoyait paître… Et si je mourais de l’anesthésie, hein docteur, vous y pensez ? Pendant ce temps ses ulcères aux jambes se creusaient, infectés de mauvaise graisse. Forcément empiler les burgers ça aide pas quand on ne bouge plus de son canapé… et l’autre lui déposait tous les matins des petits pains chauds sur le paillasson. Elle s’empiffrait de lui, l’autre, son « fils » adoptif. Pour le remercier, elle lui faisait encore des cadeaux, des films, des jeux qu’elle repérait sur Internet et tranquillement, comme ça, comme rien, elle a commencé à m’injurier jusqu’à me traiter de salope. Je n’y comprenais rien, je pleurais beaucoup dans mon lit la nuit. Elle était trop gentille avec lui qui en profitait.

– Un autre café ? Garçon, deux noirs. Je crois que je ne vais pas finir la sauce et les légumes, ça me semble d’un coup un peu trop, la faute à la chaleur ou est-ce votre histoire et ce que vous dites du corps de votre mère ? Non, je ne crois pas, c’est autre chose, m’habiller en taille cinquante-deux me pèse d’autant plus depuis que mon ami, qui est fatigué, maigrit… Laurel et Hardy, avec la femme dans le rôle du gros, ça n’est pas raccord, même si de nos jours on a les idées larges sur la question. Mais je parle de moi et vous me disiez… votre maman…

– À ce stade, ce n’était plus Maman mais ma mère… Elle m’injuriait trop pour être encore ma petite Maman. Un matin où elle me croyait endormie, je l’ai entendue haleter dans le combiné, j’ai eu peur, j’ai cru à un malaise, à moitié réveillée je me suis redressée dans mon lit… Elle chuchotait si fort, c’était horrible, elle disait : Baise-moi, prends-moi, j’ai envie de toi, je te veux, là, oui… C’était comme un cri et c’est moi qui ai hurlé. Je suis allée au salon elle avait raccroché. Elle m’a dit, ben quoi, j’ai le droit, je suis ta mère. Tu crois qu’on peut vivre comme dans un cloître mais tu ne connais rien à la vie ma pauvre fille. Être enfermée au couvent c’est une idée à toi… Comme si ça pouvait exister… T’es qu’une petite salope tandis que moi, j’aide ceux qui sont dans le besoin d’amour comme le voisin. Je pleurais, je pleurais, je pleurais. De rage ou d’autre chose, je ne sais pas. Le monde dérapait sous mes pieds comme un énorme mensonge. J’ai pris la seule valise de la maison, vu qu’on ne voyageait jamais autrement qu’avec la TV, j’y ai entassé mes fringues, mes livres, ma tablette, mon phone et je suis partie. Comme ça, d’un coup, la fuite. J’ai appelé Mélanie, mon amie d’enfance que je ne « voyais » que sur Facebook depuis un moment, elle m’a dit, viens, je t’attends. Elle était en location dans une studette de quatorze mètres carrés. On s’est débrouillées pour finir l’année à deux là-dedans. Elle était en première année de prépa, moi qui avais quitté le collège en troisième, j’étais en prépa chômage si on veut. Elle m’a beaucoup aidée, j’ai été prise en internat l’année suivante jusqu’au bac et puis j’ai eu le choix. Ma mère s’est mise avec l’autre, son fils adoptif comme elle disait. Je ne sais pas s’ils sont encore ensemble. J’avais dix-huit ans. Ma mère m’avait prédit le couvent et j’ai signé un engagement dans l’armée de terre. Je suis dans un régiment d’artillerie avec plein de bonhommes. Comme quoi les mères ne savent pas tout… Voilà j’ai fini.


Je me suis levée, j’ai repoussé ma chaise. Elle tapotait encore ses feuilles, elle avait mis son assiette de côté. En raclant sa voix, elle m’a parlé doucement :


– Merci de votre contribution pourrais-je vous dire et c’est bien plus que cela. Sans doute viendrez-vous vous glisser dans mon livre d’une façon ou d’une autre, je le sens. Mais l’essentiel, voyez-vous, c’est que vous m’avez convaincue aussi d’une autre façon. Je vais me mettre à la salade dès maintenant et, si les résultats ne sont pas probants, j’opterai pour une chirurgie bariatrique. Il n’est plus question que je chute sans pouvoir me relever. Je sens la nécessité d’une métamorphose.


Là, je n’ai pas su quoi lui dire alors je l’ai embrassée, elle sentait la lavande.


 
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   AlexC   
22/10/2015
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

La scène et l’histoire qui y est narrée m’a vaguement rappelé certaines œuvres d’Amélie Nothomb. Je ne saurais dire si le style se rapproche de celui de l’écrivain à succès, mais en tout cas il m’apparaît comme plein de personnalité. Il colle bien au récit et à ce narrateur dont le triste passé familial à tout de ces drames ubuesques dessinés dans des émissions telles que Tellement Vrai.

Sur le fond donc, j’ai trouvé l’intrigue divertissante. On ne s’ennuie pas et les pauses gourmandes, bien qu’inutiles, ont le mérite de détendre l’atmosphère.
Sur la forme, je verrais bien quelques retouches par-ci par-là pour donner à ce style très amical une tournure un peu plus polie. Mais rien de flagrant cependant.

Merci pour cette charmante lecture.

   Anonyme   
1/11/2015
 a aimé ce texte 
Un peu
On n'y croit pas trop à cette histoire, à cette rencontre fortuite entre deux femmes dont l'une se met d'emblée à raconter sa vie. Je suis attaché à la crédibilité dans un récit et là il y a trop d'invraisemblances pour que j'adhère. Même l'autobiographie est peu crédible tant l'attachement soudain de la mère pour le jeune homme semble étonnant. Tout ceci me semble excessivement tiré par les cheveux.

Sinon le style est bon, plaisant à parcourir. L'incrustation de dialogues dans des phrases narratives est néanmoins déroutante : "Elle semblait tout de même agacée, se dire peut-être, je me fais l’effet d’une tortue carapace à terre, quelle bêtise de vouloir se balancer sur sa chaise comme si cela pouvait aérer mes pensées."

Une histoire qui aurait été davantage intéressante si elle s'était fondée sur des bases moins farfelues. J'ai d'ailleurs préféré le début, qui tient la route, à la suite qui s'égare.

   Perle-Hingaud   
1/11/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Ah, j'ai tout aimé de cette histoire d'un genre très particulier, décalé, étrange - on pourrait être dans un conte...
- votre style, une narration équilibrée et élégante. L'écriture est harmonieuse, étudiée. On sent parfaitement les deux personnalités, même si vous abusez du "bon", à mon avis. Ah, quelques soucis de ponctuation, je pense; de place de la virgule. Mais comme moi-même, je virgulite n'importe comment...
- son traitement: les jeux subtils, similitudes et différences, entre les deux héroïnes, les détails qui sonnent et plantent le décor, presque fantastique au début avec la chute de la femme, le symbolisme derrière cette construction en miroir.
Je relève cette très jolie pensée: "L’écrasement des sentiments nécessite beaucoup d’efforts, j’essaie du moins de m’y attacher dans ce texte. "

"Quand ils n’étaient pas ensemble dans l’escalier ": ??? je croyais que ses jambes ne la portaient plus, qu'elle ne sortait plus de l'appartement ?

Bravo et merci, j'en redemande.

   Pepito   
17/11/2015
Bonjour Alvinabec,

Forme (oui, je sais, c'est facile ;=) : très bonne écriture, comme d'hab.
"avec toute la graisse qui les entoure déjà" j'ai trouvé ce bout de phrase en trop, un peu lourd (oups !)

Puis plein de trucs très bon :
"Ça déverrouille le mot" excellent
"comme si elle y était enfermée de l’intérieur. "
"en soufflant sa fatigue" très visuel

Fond : ouha ! Pas facile le sujet, casse gueule dirais-je...
J'ai trouvé que la "grosse" ne savait pas écouter et elle m'a gêné. Je pense que c'est fait exprès, mais je ne vois pas la raison.
L'histoire de la mère, la fille et le voisin est au delà du Zola. J'avais même l'odeur de l'appart dans les narines... pas vraiment la rose.

La narratrice m'a bien plu, même si il est un poil rapide, j'ai bien aimé son rétablissement. Par contre l'odeur de lavande sur une "grosse" qui mijote sur une terrasse toute l'après midi, j'ai un doute. Mais cela faisait une fin mimi comme tout.

Une histoire bien "originale". ;=)

Quel affreux ce Pepito.

Pepito

   Anonyme   
18/11/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Une moiteur, une touffeur se dégagent de ce Cours Mirabeau.

L’auteur arrive à m’oppresser avec une situation, banale en quelque sorte (je suis persuadée que ce n’est pas un cas rare derrière les portes closes).

Plus qu’invitée, je me suis retrouvée engluée dans le tableau, suspendue aux virgules jusqu’au dénouement.

Je m’incline chapeau bas devant votre art de la mise en scène et des mots agencés avec maestria. Vos personnages sont vivants à souhait. On sent que le problème de l’une résonne en l’autre. La première partie amène le sujet rubis sur l’ongle.

Comme pour la vie de la fille, bien expliquée, j’aurais aimé en apprendre davantage sur celle de la « potelée». C'est elle qui m’a laissée, comment dire… sur ma faim. ^^

L’ambiance décalée choisie pour traiter le sujet participe à mon plaisir pris à entrer dans la danse. Il y a de l’élégance dans votre écriture, très « anxiogène » avec sa touche surannée, elle a dimensionné le propos.

Merci Alvinabec, à vous relire.

   Mauron   
18/11/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Belle histoire, bien menée. Une rencontre, en somme avec un(e) "double", sans jeu de mot, puisque c'est celle qui lit qui nous "écrit" cette histoire d'une femme qui écrit... En effet, j'ai pensé à Amélie Nothomb (Les Catilinaires, me semble-t-il avec cette femme obèse prisonnière d'un pervers?...) mais vous faites plutôt référence à Kafka, à sa "Métamorphose" et j'ai trouvé l'image plutôt bien venue, avec cette chute sans possibilité de se remettre debout, du "hanneton" obèse. J'aurais aimé que vous alliez plus loin dans cette direction, sans lourdeur excessive néanmoins (quoique...) Tout est effleuré et c'est léger, si je puis dire, peut-être un peu trop. On aurait aimé en savoir un peu plus non pas sur la narratrice qui fut elle aussi obèse mais sur l'autre qui l'écoute, et sur sa propre démarche (pourquoi collecte-t-elle des histoires, comme le père du voisin collectait soi-disant, des bouteilles?...). Et pourquoi y a-t-il eu ce "coup de foudre" entre ces deux femmes?

Sinon, j'aime beaucoup le cadre, très décalé par rapport à ce qui est raconté. Cela engendre une certaine angoisse tranquille très kafaïenne, de fait. Un "décor" qui cache une réalité sordide.

   carbona   
18/11/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour alvinabec,

Quelques remarques au fil de ma lecture :

- "Il y a de ces leurres… comme si l’alcool ouvrait les vannes de la création." < je l'enlèverais, les reste est délicieux et on n'a pas besoin de cette phrase pour comprendre

- "Pourtant je la voyais prisonnière de ce gros corps comme si elle y était enfermée de l’intérieur." < "comme si elle y était enfermée de l'intérieur" pas terrible, enfermée contient déjà l'idée d'intérieur et comme il y a prisonnière de ce gros corps avant... ça se répète à mon sens

- "cette femme infanticide – huit marmots tout de même " < cela me fait penser à la nouvelle "Le huitième" de Letti (sur Oniris)

- Elle semblait tout de même agacée, se dire peut-être, je me fais l’effet d’une tortue carapace à terre, quelle bêtise de vouloir se balancer sur sa chaise comme si cela pouvait aérer mes pensées. Ou alors pensait-elle, que fait cette gamine à me regarder sans même m’aider ? < cette manière d'écrire les pensées du personnage, je me pose toujours la question de la forme que l'on doit donner à ce genre de propositions : guillemets, italique ? Ou rien comme vous le faites mais ça fait quand même un petit chouilla tiquer le passage abrupt entre le elle et le je.

- "des filles, des franges et pas de mari." < excellent, des franges

- "Il disait qu’il faisait collection mais, en fait de collection, c’est son foie qui collectait." < en trop pour moi, juste mentionner les échantillons était suffisant

- "alors, ben tous les soirs dans la cage d’escalier à la place des séries TV, c’était du changement, c’est sûr !" la sensation qu'il manque quelque chose dans cette phrase, sujet-verbe

- " Et puis à me glacer le cul sur les marches, j’en avais marre, on n’avançait pas, ça n’allait nulle part." je trouve qu'il manque une transition entre la joie de découvrir la vie sur le palier et la lassitude, le revirement m'a paru soudain même si vous évoquez la combine foireuse du cadeau, ça va un peu trop vite.

- "Attendez un instant...je suis dans une irréalité cotonneuse un peu comme Joseph K." < je n'aime pas ce passage, je suis plongée dans l'histoire de la jeune et du coup repartir dans une autre histoire me coupe dans mon élan

- "Maman s’est mise en tête de le consoler." < s'était mise, non ?

- "j’ai compris que ma mère me préférait le voisin." < le "me" me surprend

- L'histoire de la jeune à partir de la découverte des halètements de la mère va trop vite, un peu expédiée.


Une nouvelle dans laquelle je me suis directement plongée avec une écriture excellente et délicieuse sur les trois-quarts.

En revanche je n'ai pas du tout aimé la chute de même que je n'ai pas aimé les parties de dialogue où l'écrivain parle d'elle (j'en ai cité un exemple au dessus, mais les deux suivants m'ont également désintéressée ). La chute est liée aux interventions de l'écrivain. Donc c'est l'ensemble qui ne me plaît pas. Je devine que vous dressez un parallèle entre les deux couples (mère-fille / homme-femme) et que l'écrivain veut maigrir comme son compagnon pour ne pas s'éloigner de lui.

Ce thème de l'obésité me rappelle votre nouvelle "A quel nom la dédicace ?". L'écrivain serait-elle la personne qui était venue "se confier" auprès de la novelliste ? Cette idée me plaît !


Un beaucoup pour la qualité de l'écriture (vraiment, elle se savoure !) au service d'une scène qui m'a dans l'ensemble beaucoup plu et un moins pour les raisons que j'ai citées ci-dessus.

Au plaisir d'une nouvelle lecture !

   Vincendix   
19/11/2015
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Une histoire rondement menée, même si c’est parfois c’est un peu gros.
Je vois le tableau de la demoiselle sur une « balançoire » qui se retrouve les deux fesses par terre, agitant ses menottes potelées ! Comique ? Peut-être sur le coup mais après réflexion, c’est plutôt triste.
Ce texte a le mérite de mettre en exergue les difficultés que doivent rencontrer les personnes obèses dans la vie de tous les jours.
Que la « grosse » demoiselle raconte sa vie à une inconnue ne me parait pas incongru, elle a grand besoin de se confier, de parler au lieu de manger. Je pense que le surpoids n’est pas seulement provoqué par un dérèglement physique mais que le psychique a sa part de responsabilité.

   Louis   
24/11/2015
 a aimé ce texte 
Passionnément
Ce texte trace, me semble-t-il, un itinéraire qui va de l’image à l’écrit, en passant par la lecture.

Le texte commence par ce qui se voit : « Elle transpire, ça se voit ». Il commence par une image perceptive.
L’image renvoie à l’écrit. Ce qui se voit, c’est une femme qui écrit, mais l’écrit lui-même n’est pas de l’ordre de la vision et de l’image, mais du lire.
Dès les premières phrases, se noue le jeu de l’image, de la lecture et de l’écrit ; du voir, du lire et de l’écrire.

La narratrice se présente, non pas seulement comme une spectatrice, mais comme une lectrice : « On en était là, moi dans ma lecture… , elle dans son écriture ». ,
Or la narratrice, liseuse, occupe la position de locutrice, celle qui raconte et écrit le texte-récit qui nous est donné à lire, à nous lecteurs.
Ainsi la lectrice et celle qui écrit ne font qu’un, tout en étant deux ; elle est une, la même, et autre. L’une est le double de l’autre, dans un reflet inversé en miroir.
Ce dédoublement est à son tour reflété dans le texte qui présente deux personnages féminins dans un même espace, la terrasse d’une brasserie, l’une qui lit, l’autre qui écrit.

Celle qui écrit subitement perd pied, elle perd sa forme humaine, se déshumanise, pour ressembler à un animal, « tortue carapace à terre », comme Gregor Samsa, le personnage de La Métamorphose de Kafka, transformé en un horrible insecte. Son obésité est cause de cette transformation momentanée. Dans le temps de cette métamorphose, elle n’est plus humaine, elle n’est plus écrivaine.
L’intervention de la narratrice permet de lui redonner un corps humain. Le procédé de cette remise en forme humaine est significatif. Il passe par une fusion entre les deux femmes : « nos pieds soudés, ses poignets collés aux miens, nos doigts enlacés, j’ai tiré bien fort ». Quand enfin, la femme obèse se retrouve « arrimée », quand elle n’est plus à la dérive hors de l’humanité, les deux femmes peuvent se séparer et tout rentre alors dans l’ordre des choses. Union et séparation, mais par un double mouvement de « traction, extension », de rapprochement fusionnel et d’éloignement, séparation.
Ce double mouvement reproduit celui qui a lié puis séparé la narratrice à sa propre mère ; il en est un double, double d’un double mouvement.
On est passé de « l’une est l’autre » à « l’une et l’autre ».
Le résultat de cette mise en ordre, c’est que chacun revient à soi, chacun se retrouve soi-même, la femme-qui-écrit regagne son humanité, se retrouve elle-même, la femme-qui-lit retrouve son indépendance et gagne une identité propre.

Le double n’est pourtant pas un reflet à l’identique de l’image originale.
Le rapport de la narratrice à sa mère est aussi un rapport d’abord fusionnel : « Avec Maman, on était fusionnelles, tout ce qu’elle faisait, je le copiais ». La mère est obèse, non pas seulement par ingestion excessive de burgers, frites et autres pizzas, mais aussi par nourriture excessive d’images, celles des séries TV regardées en permanence.
Le femme-qui-écrit est grosse de lettres, la mère est bouffie d’images.
La narratrice et sa mère vivent recluses, fermées sur elles-mêmes, sans rapport à autrui. Leur seul rapport au monde est médiatisé par les images télévisuelles dont elles se gavent. Elles ne vivent que par procuration, dans les images et fictions télévisuelles.

La rencontre de la narratrice avec son voisin marque l’irruption de la réalité dans sa vie. Ce voisin qui est aussi un double, un double masculin de la narratrice, « un peu comme moi », le décrit-elle. Il vit seul avec son père, qui lui n’est pas boulimique, mais se remplit d’alcool. Pas obèse, mais toujours plein.
Elle se détourne des images, après leur rencontre, après leur attirance réciproque, « comme si le personnage sortait de nos séries TV et s’invitait dans notre univers ». Il n’y a pas un élan vers la réalité, mais une image de fiction qui prend corps dans la réalité, et s’immisce en elle. Comme l’acteur du film de Woody Allen, Tom Baxter dans La rose pourpre du Caire, qui sort de l’écran de cinéma pour entrer dans la réalité.

Mais la rencontre avec la réalité ne se fait pas dans un contact direct, elle n’aime pas d’ailleurs le contact avec le corps de ce voisin ( « Je n’aime pas trop qu’on me touche. » dit-elle), mais par la médiation de Facebook, de l’écran informatique.

Un pas vers la réalité est franchi, mais insuffisant. Et la liaison avec ce voisin s’avère décevante. Il se tient dans la cage d’escalier, à l’extérieur de l’appartement, lieu d’enfermement, prison d’images TV, mais n’en bouge pas, ne fait pas un pas de plus vers le monde réel. La narratrice, qui a enfin réussi à sortir de son enfermement, trouve le ressort pour se diriger vers la réalité. Le voisin n’est pas plus vivant que les images TV : « Finalement il m’a paru moins vivant que les séries TV ».

La mère aimera ce double masculin de sa fille, si peu vivant, si proche d’une image. La psychologie des personnages est intéressante, mais plus encore la trajectoire qui va mener la narratrice d’un détachement de l’image, non pas tellement vers la réalité, mais vers une appréhension de la réalité à travers la lecture. De spectatrice, elle devient lectrice, après l’éclatement de l’unité fusionnelle à sa mère.

Dans le rapport à la femme-qui-écrit, elle cherche à rentrer dans l’écrit. Elle veut se transformer en personnage écrit, non un personnage de fiction, non une image, mais une réalité écrite. Elle veut être adoptée dans le livre de cette femme, elle qui pourtant est « sur une histoire d’abandon ».

Mais elle veut aller plus loin encore, s’unir à cette femme, s’identifier à elle, s’unir à elle, mais sans fusion cette fois. Puisqu’elle écrit son histoire, puisqu’elle écrit ce texte.
Ainsi son parcours l’a mené de l’image à l’écrit, en passant par la lecture.
Elle ne se trouve elle-même totalement qu’en devenant auteur, auteur de son histoire, et auteur de sa vie. Elle n’atteint tout à fait la réalité que dans l’écrit.

L’écrit double-t-il la réalité ?
Peut-être l’écriture permet-elle d’échapper au problème du double, si présent dans le texte. A elle seule, cette question mériterait un autre développement, un autre commentaire.

Une remarque finale encore pour ne pas être trop long : l’itinéraire suivi semble pourtant mener encore à l’image, non pas l’image d’où l’on est parti, l’image sur écran TV, mais l’image littéraire, comme semble l’indiquer le titre de la nouvelle : « Cours Mirabeau ». On y entend le « cours » du parcours, on y entend le verbe mirer dans Mirabeau, l’image en laquelle on se mire, l’image qui retrace tout le parcours dans la mise en scène des deux personnages féminins, et on y entend le « beau », l’image authentiquement belle, l’image littéraire.

Un texte très riche de contenu, très intéressant et bien écrit.
Bravo Alvinabec.

   senglar   
1/12/2015
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour Alvinabec,

Kafkaïen en diable, avec de la drôlerie en plus... que le diable précité n'avait pas. Rendre génial l'absurde, le faire retomber sur ses pattes dans ce récit où l'obèse avait caché qu'elle était lavandière...

Parfum de fraîcheur dans un récit bien noir.

Mais où K. reluit au frottis dudit savon.

Récurage salutaire !


Me voilà tout neuf moi...

:)))

brabant

Des vertus du détachement (lol)


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