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Fantastique/Merveilleux
ambrosetathoe : Le reclus du dernier étage
 Publié le 27/12/20  -  9 commentaires  -  9416 caractères  -  38 lectures    Autres textes du même auteur

Début XXe siècle, un étrange locataire emménage dans la résidence. Personne ne l'a jamais rencontré. Qui est-il ?


Le reclus du dernier étage


N'allez pas chercher son nom. Aucun des locataires de la pension ne l'apprit jamais et l'espace réservé à cet effet, près de la sonnette, demeura vacant. Si certains copropriétaires s'en émurent, ils baissèrent les bras après s'être heurtés à la porte close du studio occupé par l'inconnu. Nul ne croisa sa silhouette dans les corridors, pas même tard le soir, à l'heure où les chats font de la nuit leur complice. Du reste, passées les premières semaines, personne n'y songea plus. À deviser sous le peuplier de la cour mitoyenne, nous nous contentions de railler son quotidien de vieux garçon, le train-train et la gaucherie qui, le supposions-nous, l'en tissait des fibres de l'ennui. Sans doute préférait-il se dérober au lancinant rituel des mondanités, hypocrites astreintes de nos sociétés dites progressistes auxquelles la plupart d'entre nous souscrivions à contrecœur ? Alors quoi ? Parmi le fouillis des factures régurgitées par sa boîte à lettres, nous ne découvrîmes la moindre trace de correspondance intime. Je le sais pour l'avoir épluché au peigne fin, une nuit où la curiosité se prit à réprouver les bonnes manières. La propriétaire se souvenait-elle seulement de son visage, elle d'ordinaire si scrupuleuse ? Blasés de nos clabauderies, l'oisiveté aidant, nous prîmes la ferme décision de résoudre ce mystère.

Si, par quelque aventure, mes affaires m'amenaient à son étage, il n'était pas rare d'y entendre des assonances dignes d'un conte d'Edgar Poe. Impossible de comparer cela à de mornes éclats sexuels, le contraire eût été étonnant. Ces rugissements empruntaient aux doléances d'une improbable bête de somme, avec ce soupçon de macabre propre à l'acier pelletant la terre. Bien qu'intrigué, j'abdiquai en silence, à dodeliner sur les braises de mon imagination. Car le fruit de cette effervescence consistait en un tel parfum d'étrangeté qu'il n'appartient plus au prosateur de ces quelques lignes d'y puiser des merveilles de littérature.

Je me mis néanmoins en devoir d'éclaircir l'affaire à mon retour de la capitale où je venais d'assister à un colloque ayant pour thème « le surnaturel dans la culture populaire ». Je croisai l'exquise Lucille, appliquée à décrire l'incessant tapage provenant dudit appartement à une assemblée de colocataires tout entière suspendue à ses lèvres. La sylphide de mes nuits solitaires narrait un incident surréaliste, à même de glacer le sang des plus endurcis. Force commentaires et préjugés, aussi loufoques les uns que les autres, soit dit en passant, ponctuèrent alors son récit. Certaines allégations firent état de malédictions ancestrales, d'autres des préparatifs du futur attentat de la Bande à Bonnot. Bref, chacun d'entre nous sentait monter la panique. Si je n'avais été le témoin de la suite des événements, j'en rirais encore à gorge déployée.

Apprenez les habitudes de l'adorable Lucille. L'intrigue d'un feuilleton policier lui était un remède afin de lutter contre ses insomnies. Il en fut ainsi, le soir où une tempête à décorner le diable en personne malmena les persiennes. Non que ma jeune et belle voisine fût particulièrement portée sur l'art des lettres, il lui semblait juste idiot de perdre toutes ces nuits dans la traque d'un sommeil fuyant. Quel ne fut son émoi lorsque, en parallèle au suspens déroulé par Agatha Christie, un vacarme de l'ampleur d'un tremblement de terre fit gémir le parquet à l'aplomb de son lit. La singularité du tumulte l'amena à se calfeutrer sous la courtepointe, tel l'enfant dont ses traits gardaient précieusement la mémoire. Elle y distingua ce même raclement de pelle à l'œuvre dans la croûte terrestre dont je me faisais l'écho la semaine précédente. De noire, sa nuit vira blanche.

Vingt-quatre heures plus tard, sourde aux appels languissants de Morphée, elle se mit à guetter un éventuel mouvement à l'étage du dessus. Minuit sonna l'effroyable labeur de se reproduire. Pour quelles raisons ne l'avait-elle perçu plus tôt ?

Histoire de couper court à la crédulité, comme à la paranoïa de mes voisins, je me proposai de sonner à la porte de l'importun, d'en exiger une promesse à défaut d'éclaircissements. Ayant déjà eu maille à partir avec des drôles de cet acabit, le genre peu soucieux des vertus du dialogue ou du respect d'autrui, je le savais bien, fallait-il me montrer ferme mais courtois. Peaufiner mes arguments occupa mon esprit la majeure partie de la nuit. Dès l'aube, d'autant plus déterminé que je tenais à infléchir les sentiments de Lucille à mon égard, j'escaladai les six étages de la résidence. Pour la circonstance, j'avais revêtu mes plus beaux habits, convaincu, par la complexité de ma mise, d'ébranler les certitudes d'un énergumène probablement aussi frustre qu'un bougnat ou un terrassier des voies ferrées. Parvenu à l'ultime barricade néanmoins, autant dire l'égal d'une porte donnant accès au purgatoire, je remarquai de profonds sillons creusés en travers du panneau de chêne à plates-bandes. Étrangement, je songeai que seules les griffes d'un démon détenaient pareille force. C'est alors que des entrailles de l'appartement monta un cri identique au grasseyement du croquemitaine procédant à quelque ignoble sacrifice. Mes jambes, d'authentiques caramels mous mis à bouillir, se dérobèrent sous mon poids. Par une plainte, le parquet trahit ma présence. Je m'immobilisai, pleutre en proie à la tachycardie, autant de coups de semonce répercutés d'une tempe à l'autre. C'est alors qu'une ombre enroba le rai de lumière filtrant sous la porte. Lors de cette attente pour le moins anxiogène, s'éleva une puanteur de fosse commune. J'extirpai de mon gilet un mouchoir brodé à mes initiales, me le collai sur le nez. Subterfuge abscons, imbécile autant le reconnaître, mais dont je me parai néanmoins. Je restai planté là de longues minutes, pétrifié, incapable de trouver la force du moindre mouvement. Enfin, le dément reprit ses maudites libations et, tel un gosse monté en graine, je fondis en larmes. Il n'y avait rien à faire dans ces conditions, aussi dévalai-je les escaliers en trombe avant de m'abandonner, piteux, suffocant, à la caresse du soleil et rendre grâce à Dieu de m'avoir tiré de ce que je n'avais aucun mal à considérer comme un mauvais pas. Marqué au fer rouge de l'humiliation à la perspective d'admettre mon fiasco à la belle Lucille, je différai l'aveu autant que possible.

Nous décidâmes d'en finir après une nuit supplémentaire de désordre. En ce sens, il fallut désigner deux des nôtres, en l'occurrence un juriste et un instituteur, soit des gens d'esprit capables de solliciter le renfort des forces de l'ordre par le biais d'une argutie à la fois lapidaire et pondérée. Un duo de pandores fut ainsi assigné à notre affaire. Sourds à la brûlure de leur morgue, nous les guidâmes à l'étage du dévoyé. Dois-je confesser à mon lecteur le burlesque de notre cortège, tantôt en robe de chambre, tantôt en habit du dimanche ? Si reconnaître une situation ubuesque est un mérite à nul autre pareil, comment passer outre notre embarras ?

Dans le respect des lois en vigueur, les gendarmes frappèrent au battant scellé sur le mystère des cénobites. Personne n'espérait de réponse. Du reste, personne n'en obtint. Nos protecteurs s'entretinrent à voix basse. De leur conciliabule, nulle esquisse de solution ne nous apparut clairement, hormis l'usage de la force physique. En moins de temps qu'il n'en faut à un dramaturge digne de ce nom pour retranscrire la scène sur le papier, ils enfoncèrent la porte à coups d'épaules. De l'appartement surgit alors ce même relent de putrescence qui me mordit naguère. Certains de mes voisins parmi les plus peureux de notre assemblée fuirent en ordre dispersé. D'autres furent saisis par un abominable haut-le-cœur et souffrirent du mauvais équilibre de leurs estomacs. En dépit d'une répugnance légitime, seuls certains téméraires prirent racine, soucieux d'élucider le drame noué sous notre toit. Dans le vague espoir de réparer ma récente conduite, je fus du nombre. Au coude à coude, pistolet au poing, les gendarmes investirent l'obscurité après nous avoir assigné du geste une position de repli. Ils en revinrent hagards, nimbés de la lueur de l'aube filtrant des persiennes. Leurs mines dévastées suffirent à nous apporter une réponse. Une vision d'effroi, littéralement parlant.

Au centre du salon, à l'heure où l'appartement était utilisé à des fins domestiques, il faut le comprendre, s'élevait une sépulture fraîchement comblée, surmontée d'une croix de bois. Tout autour, un muret de parpaings laurés, parsemé d'hibiscus, de lauriers-sauce, et cerné d'une pelouse entretenue avec un soin quasi maniaque par un esthète aux doigts verts. Près de la baie vitrée, une fontaine de marbre déversait une eau limpide, potable, en une homélie spécialement composée pour le repos des âmes en peine. En guise de piédestal, deux allées de gravillons blancs impeccablement ratissées contournaient la stèle pour se rejoindre en un arc de cercle aux courbes déistes. Dans cette structure, demeurait une étrangeté : personne n'avait pris le soin de sculpter le nom du défunt sur la croix.

Dubitatifs, les pandores se grattèrent le front. Nous les imitâmes.

Quelqu'un amena à boire. Un saint-romain millésimé. Chacun de se désaltérer au goulot en un réflexe certes plein d'irrévérence, mais salvateur ô combien.

Est-il encore besoin, à ce stade, de préciser le réconfort que nous en conçûmes ?


 
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   cherbiacuespe   
26/11/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Certes ! Et le mystère reste entier ! Vampire post moderne ? réincarnation improbable Cthulhuesque ? invasion barbare et extra-terrestre ? Tout est possible !

Ce texte vaut par ces quelques passages qui m'ont bien fait rire et en totale opposition avec un style très collé monté. Inconditionnel de ce procédé, je suis admiratif de l'adresse de l'auteur. Ce verbiage inutile et convaincant, l'agencement précis et, finalement, plus dépouillé qu'il n'y paraît, m'a bien captivé et amusé. Tellement bien écrit et décrit que l'on s'y croirait ! un tombeau dans un immeuble, fallait oser...

Cherbi Acuéspè
En EL

   SaulBerenson   
27/11/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Je me suis tant laissé bercer par le style que l'intrigue m'est passé au second plan. Ecriture riche mais jamais prétentieuse, le talent se passe de pompes, notre ami(e) peut ainsi marcher sans ampoules.

Seul regret; "Morphée", inévitable cliché qui tache, mais que beaucoup dont je suis lui pardonneront.

Question cohérence, puisqu'il faut bien qu'il en soit une;
-comment sait-on que l'inconnU est un garçon puisque personne ne semble l'avoir vu ?
-le juriste et l'instit se mettent en marche, d'accord, mais d'où sortent donc les gendarmes ?
-réconfortés les braves résidents ? moi je le serais moins; où est passé le jardinier disparu ? Caché sur le balcon ? Auto-inhumé en ayant refermé la stèle derrière lui ?

J'ai ainsi plusieurs raisons d'espérer une suite à cette histoire.

   Donaldo75   
6/12/2020
 a aimé ce texte 
Bien
L'écriture est volontairement connotée début de vingtième siècle même antérieure mais ça installe le décor. Je ne suis pas un fan de ce style mais il est nécessaire au vu de l'histoire, de l'époque - au passage, Agatha Christie, c'est les années vingt au mieux me semble-t-il - en termes de notoriété. L'ensemble se lit bien et le lecteur se pose des questions proches de celles du narrateur, en moins voyeur peut-être car lui ne va pas écrire sciemment tout ce qui lui passe dans la tête. La chute est en trompe l’œil me semble-t-il mais je ne vais pas me lancer dans une analyse détaillée de comment elle aurait pu être et pourquoi elle ressemble au résultat que je viens de lire. Il y aura probablement de commentatrices et commentateurs pour ça.

   Arsinor   
27/12/2020
Je n'ai pas compris l'histoire... je reviendrai sur ce texte pour laisser une appréciation qui vaille la peine. Très vite, j'y ai vu une ironie de forme et je me suis mis à croire que le narrateur était un diable.

   Dugenou   
28/12/2020
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour,

Le style est impeccable, on ne s'ennuie pas et le suspense dure jusqu'au dernier moment. La fin est couillue : une tombe au dernier étage d'une résidence ! Un relent de Lovecraft dans l'idée, pour un personnage qu'on ne connaîtra jamais. Faut reconnaître, c'est une heureuse trouvaille.

Je surnote de tels textes, veuillez m'excuser je vous prie !

Dugenou.

   Charivari   
28/12/2020
Bonjour.

J'ai lu votre récit comme un exercice "à la manière" des écrivains du fin XIXème - début XXème... Mais, désolé, je n'ai pas accroché. Le style prime trop sur le reste et au final, le récit est abscons - pas sûr d'avoir tout compris, d'ailleurs-. Dommage.

Effectivement, c'est très bien écrit, mais le "style", c'est aussi une mise en relief des éléments narratifs, le rythme, l'intensité... L'idée étant à la fois de ne pas perdre le lecteur, le tenir en haleine, lui donner envie de continuer sa lecture, ne pas l'obliger à revenir en arrière pour s'assurer qu'il a bien compris. Si ces éléments ne sont pas pris en compte, le style n'est que verbiage, et il devient ampoulé. C'est le cas ici, -à mon avis tout à fait subjectif bien sûr-, le texte est court mais il est déjà long et ennuyeux, il ne tiendrait pas la longueur, à la différence des textes d'époque, qui savent captiver et se centrer, après de longues digressions, sur le mouvement narratif. Ici, il y a des digressions dès le départ mais rien n'est fait pour nous ramener à l'histoire, et on a l'impression que l'auteur se regarde écrire.

Désolé pour cette critique peut-être un peu dure, car il y a vraiment un potentiel au niveau de l'écriture, sans faille (Gêné tout de même par ce terme "studio" que je trovue anachronique). Pour moi, en épurant certains passages (pas tous), en jalonnant un peu mieux le récit et surtout, en creusant un peu plus l'intrigue, on pourrait obtenir un très bon texte

   ambrosetathoe   
4/1/2021
Modéré : Commentaire de l'auteur sous son texte (si besoin, ouvrir un sujet dans le forum "Discussion sur les récits").

   Microbe   
30/12/2020
 a aimé ce texte 
Bien
La forme est habile, l'exercice (puisque c'en est un) est réussi. Même si finalement l'allusion à Agatha Christie (1920 à 1970) questionne.... j'ai plutôt pensé à Edgar Poe (1850) qui est d'ailleurs cité. Je doute quand même qu'on évoque des éclats sexuels en ces termes en 1850. Quant à la bande à Bonnot c'est 1911.... Du coup, c'est quoi ce contexte de société progressiste? Ce serait donc une histoire contemporaine écrit par un accro du XIX-début XXème ? A voir donc...
Pour ce qui est de l'intrigue, bon, ben, ...elle est intrigante...à partir du 6ème paragraphe, je n'ai rien lâché. Et la fin, si elle laisse sur sa faim, l'amateur de chute n'en est pas moins spectaculaire avec cette description de décor morbide. Terminer par les questions même sans réponse m'aurait bien convenu pour me sentir moins seul : Qui entretient le jardin? S'il y a odeur de corps en décomposition, à qui appartient ce corps ? Et d'ailleurs boire un coup dans cette odeur ne gène personne? Eventuellement que devient la Sylphide ? C'est dommage qu'il n'y ait eu aucun nom sur la tombe... comme celui du narrateur accro au XIXème par exemple ????

   in-flight   
6/1/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Au début, j'ai eu le sentiment d'une écriture qui se regarde dans le miroir. Et puis j'ai compris que ce style volontairement "ampoulé" apportait une ironie mordante. J'ai tout de même l'impression que clairsemer ces "sorties" pleine d'emphases pourrait embellir l'effet.

J'aurais arrêté l'histoire à la descente au goulot du vin millésimé, j'ai trouvé ça très drôle et cette "chute" aurait scellé la situation absurde dans laquelle les personnages sont plongés.

Merci pour cette surprenante scène d'immeuble.

--》 "Le parquet à l'aplomb de son lit": ça s'appelle du lambris, non?


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