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Humour/Détente
Andre48 : Le grand saut
 Publié le 14/03/19  -  8 commentaires  -  8805 caractères  -  49 lectures    Autres textes du même auteur

Une idée d'artiste, impliquer Ronald McDonald dans un événement artistique lucratif...


Le grand saut


Mike River, le propriétaire de la galerie Artĭfĭcĭum située sur la 5ème avenue de New York, attendait Glen Dinano. Le court message de l’artiste l’avait laissé rêveur. Le titre – Le grand saut de Ronald McDonald – semblait accrocheur et cette idée de vendre des répliques de l’événement principal, ces douze maquettes numérotées. Mia son associée avait eu un petit sourire et lâcha un : « Pourquoi pas ? »


***


Mike avait choisi le salon de l’hôtel Peninsula pour en discuter avec Glen. Petit, replet, il arborait une chemise rose, juste pour égayer son costume anthracite. Confortablement installé dans son fauteuil grège, son regard balayait la salle de l’hôtel. Une musique agréable, peu de consommateurs, deux longues silhouettes blondes au bar, courbes parfaites, certainement hors de prix. Çà et là quelques hommes, la cinquantaine comme lui, des gestes lents dans des costumes sur mesure.

Glen franchit la porte tambour, grand, mince, jean étriqué et blouson fatigué, visage émacié et une barbe de trois jours. Immédiatement le galeriste le reconnut et marmonna « style vieil ado anglais, caricature de l’artiste rebelle, du marginal, certainement addict… » Glen esquissa un sourire et tira un fauteuil.


— Bonjour Mike, vous avez réfléchi à mon projet ?

— Oui Glen, l’objet de ton mail : suicide du monde capitaliste représenté par Ronald McDonald, me semble intéressant et nous connaissons tous Ronald.

— Accrocheur, facile, dans l’air du temps, en fait ce qui me motive le plus, c’est de réaliser mes douze répliques synchrones.

— Le projet est ambitieux, je pense que c’est réalisable mais on doit tout revoir en détail.


Mike remplit son verre d’eau gazeuse.

Glen commanda son Bloody Mary et commença son récit.


— Voilà la scène principale.

Ah oui, en fait, l’idée m’est venue un soir, dans un McDo quasi désert, sans enfants. J’ai mis mon plateau sur une table, en face du clown bêtement assis sur son banc, il souriait dans le vide, indifférent aux odeurs de frites.

J’ai mangé lentement sous son regard, puis, je me suis assis à côté de lui. Cela m’amusait de voir les regards furtifs des employés. J’ai posé ma main sur celle de Ronald. En fait j’ai ressenti l’horreur de sa situation, sa lassitude, depuis toutes ces années. Une empathie douloureuse m’a étreint : « À sa place, je me suiciderais ! ».

Quand ils ont éteint les lumières, ma décision était prise, son suicide pouvait le libérer, fermer ses lèvres. Oui, mais un suicide utile, dénonciateur de ce monde capitaliste et si possible lucratif pour moi. En sortant, je me suis retourné, il m’a paru résigné, consentant.

Ronald apparaîtra perché en haut d’un bâtiment, penché dans le vide, évidemment je serai à ses côtés pour les selfies. À vingt-deux heures précises, il chutera au pied de l’immeuble, vers la cible, s’y écrasera, s’y disloquera dans une mare de sang.


***


Glen reprit son souffle et commanda un deuxième verre.

En silence Mike se repassa le film, son film : contre-plongée, vers le haut de l’immeuble, Ronald se penche, chute. Il a une caméra insérée dans son œil droit, images tourbillonnantes, le sol se rapproche, noir de trois secondes, balayage des visages des spectateurs, gros plan sur la tête éclatée, la mare rouge…

Imaginatif, Mike cultivait un don, à partir des mots, les images lui venaient, s’enchaînaient…

Une partie des solutions lui venaient à l’esprit.


— Oui Glen ; c’est possible, je connais un immeuble, à deux pas de ma galerie, bon emplacement, bien visible, avec, en bas un petit espace sur le côté droit.

— Mike, tu peux avoir le feu vert du proprio ?

— Je pense, il vend des objets luxueux, l’événement artistique rendra l’adresse célèbre. Il voudra conserver ton installation au moins quelques mois.

— OK, ça me convient.


L’artiste vida son verre avant de décrire ses répliques.


— Mike, je connais ta salle d’expo, mes douze répliques s’aligneront de part et d’autre d’une allée centrale. Chaque maquette aura une base carrée, grise, de soixante centimètres avec sa cible blanche et rouge. À un angle, un bloc blanc d’un mètre et son petit Ronald perché dessus.

Quand ce clown chutera depuis le haut de l’immeuble, les douze petits Ronald s’écraseront dans ta galerie. Tu devras mettre l’accent sur la synchronicité, des suicides instantanés, du sang sur tous les slogans que j’aurai écrits sur les cibles. Treize œuvres d’art créées au même instant !


Glen enthousiaste, emporté par son discours, avait élevé la voix, les regards se tournaient vers eux.

Mike le fit redescendre : « Attends, on se revoit avec Mia à la galerie. Budget, contrats, plan de com, ça ne peut pas se faire sur un coin de table. »


***


Mike connaissait la réputation de Glen, des idées, un peu de travail et toujours à court d’argent. Il savait que Mia, son associée serait son meilleur rempart contre les dépenses inutiles. Il s’amusait déjà de le voir drivé par Mia, de se plaindre… La belle Eurasienne était née trente-cinq avant, uniquement pour museler ce genre de mec. Il l’imaginait née d’un père auvergnat et d’une mère de la Chine profonde ; un couple improbable, un merveilleux résultat. Avant même la rencontre de ces deux-là, Mike se dit : « direct, il essayera de se la faire, elle le rembarrera. Il va se vanter, déployer son ego surdimensionné ; pas intéressée, elle pensera à nos seuls gains ».

Glen comprit vite que Mike le laissait entre les griffes de Mia. Tout se déroula comme prévu. Elle mit sa petite robe noire et croisa impeccablement ses fines jambes. Excité, il l’invita au resto. Elle lui dit ne manger que carottes concombre à dix-huit heures, dans un snack bio. Elle ajouta que se levant à quatre heures trente chaque matin, elle devait se coucher à huit heures trente. Il lui dit qu’il serait l’artiste du siècle. Elle lui répliqua qu’il saurait cela dans cent ans, lors de sa deuxième réincarnation, en homme modeste…

Il lui restait la soumission et de museler un temps son ego, elle n’était pas pour lui. Il se plaignit à Mike de la froideur de Mia.


— C’est quoi le problème de Mia, une vraie dictatrice.


Narquois Mike le taquina :


— Essaye le charme.

— J’ai pas envie d’être sous sa coupe.

— Avec elle tu réussiras, elle a les contacts internationaux, sans elle tu dois chercher une autre galerie.

— C’est elle la patronne ici ?

— Non, on a chacun notre domaine, la com et les contacts, c’est elle.

— Vous êtes deux drôles d’associés !


Glen sortit, résigné.


***


Plannings, demande de devis, suivi des dépenses, contacts avec les amateurs d’art moderne… Mia se chargeait de tout.

Ronald le grand et les douze petits Ronald furent réalisés, sous leurs vêtements on plaça des sacs remplis de peinture rouge. Glen commença à écrire ses slogans rageurs sur les cibles, dénonçant – État, Finance, Illuminati…

Mia surveillait les états d’âme de l’artiste, veillait sur les dépenses que Glen essayait de faire allégrement grimper. Il voulait plein de caméras : vers le haut de l’immeuble, vers les futurs spectateurs, dans l’œil de Ronald, dans la galerie et l’enfilade de répliques. Grâce à elle en cinq mois, tout était en place pour inonder les réseaux sociaux, s’assurer le soutien des médias, se doter d’un système d’enchères en ligne. Mia savait que tout reposerait sur le buzz fait par le suicide du clown pour entraîner la vente des douze répliques alignées dans la galerie.


***


C’est le soir fatidique, Mike est assis devant son écran, serein, autant que possible. Ce qui s’est passé à vingt-deux heures précises, à deux pas de sa galerie, c’est si énorme.

Tout a été filmé, sous tous les plans, avec mise en scène, musique et jeux de lumière.

La silhouette noire et longiligne de Glen tenant la main de Ronald. Ils sont penchés dans le vide. Toutes les lumières s’éteignent quelques secondes, reviennent et là, l’impensable. L’artiste et le clown chutant vers la cible.

Mike suit la scène sur ses écrans, les deux corps étalés dans des flaques et traînées rouges, la foule sidérée commençait à réagir. Les connexions explosaient, Mia restait muette. Son regard balayait la salle, les douze petits Ronald gisaient chacun sur sa cible. Elle esquissa un sourire en voyant les enchères s’affoler.


— Mia ! Le con. Il s’est suicidé ! Comment tu peux rester assise, sans rien dire ?

— Respire Mike, on a gagné, tout est vendu, bien au-delà de nos prévisions.

— Mais Glen !

— Attends cinq minutes et tu verras.

— Vous avez monté un coup, il n’a pas sauté ?

— Évidemment, il aime trop le fric et la vie dans ce monde qui lui insupporte. C’est son mannequin qui gît en bas.


 
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   Corto   
10/2/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Belle nouvelle car...on se laisse prendre.

La performance artistique très originale avec un coup pied en passant aux virtuoses de la malbouffe, est séduisante. Bien sûr on sent qu'il y aura une arnaque quelque part mais où ?
Le personnage du clown est totalement ambigu et montre jusqu'où peut aller le racolage commercial.

Le cynisme de l'artiste "évidemment je serai à ses côtés pour les selfies" est réjouissant, comme l'est la description de l'eurasienne affriolante.

Au total on aime se balader dans cette intrigue qui ne se prend pas au sérieux, avec un déroulé très bien construit.

Bravo.

   FANTIN   
10/2/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une nouvelle intéressante qui restitue avec assez de vraisemblance les calculs conjoints des artistes et de leurs agents pour tirer profit du système en feignant de le dénoncer. C'est cynique à souhait. Le business avant tout. La mise en scène. Le public abusé. Le jackpot à la clé...
La fin en rajoute une couche: là où on s'attend depuis un moment à la chute de l'artiste, il ne s'agit en fait que d'une idée promotionnelle de plus. La dernière phrase résume bien l'ensemble et son esprit.
Bravo pour le titre, l'idée originale, l'écriture agréable, et ce zoom satirique sur la mentalité régnante dans nos sociétés capitalistes.

   maguju   
14/3/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un texte original et bien rythmé dans lequel le monde de l'art contemporain en prend pour son grade...La lecture est fluide et très plaisante. Je suis un peu moins fan de la fin mais votre nouvelle tient la route! Bravo à vous

   plumette   
14/3/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
belle ambiance dans ce texte qui nous balade dans le monde de l'art contemporain avec cette "performance" hors du commun.

La nouvelle contient un paradoxe: Glen veut dénoncer la finance et va se faire un fric de dingue! avec ça.

La narration est fluide, les personnages ( surtout Glen et Mia ) sont bien campés, en eu de mots et avec peu d'effet.

la chute ( au propre et au figuré ) surprend , c'est réussi!

   senglar   
14/3/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Andre48,


Vous allez rire... ou pas : je ne connaissais pas Ronald McDonald (j'en suis resté au lapin chasseur et au boeuf mironton moi lol). Cette nouvelle m'a été une véritable mine d'informations. Ainsi ce clown aux cheveux rouges serait l'un des trois plus célèbres personnages de la publicité aux USA... J'imagine alors que ce propriétaire de galerie n'a pas pu monter son opération sans payer des droits pharamineux, et puis comment faire disparaître le comédien véritable, enfin il aura fallu trouver un artiste de la renommée de Koons pour construire et signer les maquettes, le coût du sang de porc ou synthétique n'a pas dû être négligeable non plus lol je plaisante :D

Je doute qu'une intelligente et séduisante Eurasienne fût-elle née d'un père Auvergnat et d'une mère de la Chine profonde (elle-aussi) ait pu se tirer de ce guêpier-là.

Mais c'était bien joué hein et Orignal, Inattendu, Inédit, Et j'ai joué avec vous :)

senglar

   Anje   
15/3/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Je n'ai pas su faire avec Ronald le grand saut. Peut-être quelques expériences avec des cascadeurs professionnels ou bien de n'avoir pas senti de tentation dépressive chez Glen mais plutôt l'envie de faire un gros coup. J'ai donc été privé de la surprise de dénouement qui vient habituellement donner l'estocade d'une nouvelle.
Néanmoins, l'histoire très bien contée, facile à lire et instructive à plusieurs égards m'a bien plu.

   hersen   
15/3/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Une nouvelle qui se moque en premier lieu de "l'Art", mais pas seulement. tant qu'il y aura tant de suiveurs, il y aura ce genre de show.
Il faut vendre; et tout est vendu.

l'artiste, c'est Mia, dans l'histoire, non , elle n'a pas besoin de pantin, elle.

j'ai bien aimé ce cynisme, de ce que l'artiste (glen, cette fois) dénonce mais ne renonce pas.

il y ade la lucidité, aussi; si chacun le reprend à son échelle.

(à la fin : qui l'insupporte, non ? (vt)

   Iktomi   
19/3/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Tout cela est mené d’une plume alerte, sans échapper à quelques poncifs mais rien de bien grave.
Un seul regret, une fin un peu faible et expéditive.


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