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Sentimental/Romanesque
Canuelle : On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve
 Publié le 10/03/19  -  16 commentaires  -  3262 caractères  -  133 lectures    Autres textes du même auteur

Scène de la vie quotidienne.


On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve


« On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. »

Je n'ai jamais compris cette phrase ; je ne sais pas, il ne cesse de la répéter. Il est là, seul, sur le balcon et c'est ce qu'il dit. Il dit : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». Et moi, assise sur le divan beige, défoncé, dans notre salon défraîchi, je l'écoute. Il a souvent des phrases comme ça, comme : « Il y a une fraternité qui ne se trouve que de l'autre côté de la mort » ou : « Quand les dieux veulent vous punir, ils exaucent vos vœux ». Et puis il se tait. Il attend. Il ne dit plus rien. Il a seulement les yeux qui se plissent davantage mais je le sais, il attend. Sans doute a-t-il l'impression qu'après avoir dit ça, la terre n'a plus qu'une seule chose à faire : se fendre en deux, une belle faille horizontale s'étendant sur des centaines de mètres, une métaphore de ce que révèlent ses paroles, ce que l'on ne voit pas mais sur lequel, tous les jours, nous marchons ; ce qui est en dessous, caché. Après encore, il contemple le lointain, fouille l'azur, recherche la confirmation qu'il a bien été compris et puis j'entends un petit claquement sec, ses dents qui s'entrechoquent, le craquement de ses deux mâchoires. Ensuite il rentre, il a fini.

Il se tourne vers moi et de toute sa hauteur, me regarde.

Je le connais depuis si longtemps. Son visage émacié, ses pommettes dessinées haut et ses lèvres charnues qui font douter d'une quelconque génétique. Il apparaît comme un agrégat de différents morceaux, un collage facétieux d'un Arcimboldo fatigué. Debout devant moi, il me regarde et là encore, attend. Il attend un sourire, un battement de cil en quête du moindre signe de connivence entre nous même si c'est la soumission, j'en suis persuadée, qui lui conviendrait davantage.

Je le connais depuis si longtemps, je le sais si trébuchant.

J'en suis convaincue : il ne croit pas un mot de ce qu'il dit, je doute même qu'il en comprenne le sens. Pourtant il s'essaye. Bien sûr il met les mots dans sa propre bouche mais c'est à d'autres qu'il laisse le soin de les goûter.

Jamais je ne lui dirai. Jamais je ne ferai monter le soupçon qui grignoterait son existence. Jamais mes yeux ne diront la supercherie même si je pense qu'au fond, il n'est pas dupe et qu'il sait que mes preuves d'admiration pour lui sont un jeu du théâtre que nous jouons.

Mais c'est un jeu merveilleux auquel nous jouons depuis toujours.


Le soir dans notre chambre, le soir dans notre lit, dans nos draps froissés, il me parle longuement de sa journée. Il me raconte, encore, ses étonnements et ses colères, des scènes la plupart du temps insignifiantes où il surjoue des sentiments ridicules à grands coups de phrases prêtes à dire. Je le laisse parler encore et bats des cils, l'encourageant à poursuivre.

Alors, il m'embrassera sans plus rien dire et me caressera doucement, longtemps. Je deviendrai folle de ça, folle de lui et ne me souviendrai plus rien de ses paroles qu'enfin, il aura tues. Et dans la nuit qui monte, son personnage disparaîtra. Il se dissoudra et ne restera entre nous que son odeur et son poids, sa frustration et ses égarements et l'immense reconnaissance émue que j'éprouverai, encore une fois, d'avoir eu le courage de me les offrir.


 
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   Corto   
5/2/2019
 a aimé ce texte 
Un peu
Mystérieux. J'ai l'impression de lire un monologue intérieur où de fait il n'y aurait jamais eu qu'un seul personnage faisant travailler son imagination.
Cette impression est renforcée par l'utilisation d 'expressions passe-partout, le titre bien sûr mais aussi "visage émacié", "pommettes dessinées haut", "nos draps froissés", "me caressera doucement" etc.
La dernière phrase complétera ce sentiment d'illusion organisée mais dont on ne retire pas d'enrichissement.

   Neojamin   
8/2/2019
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour,

J'ai du mal à prendre ce récit comme une nouvelle... j'y vois plus une sorte de poème en prose pour l'être aimé malgré tout.
J'ai bien aimé "un collage facétieux d'un Arcimboldo fatigué"
Pour le reste, pas grand chose à dire... c'est bien écrit, c'est court, très court et j'ai du mal à y voir une intrigue. Mais est-ce si nécessaire? si le texte était apparu dans Laboniris, j'aurais pu l'apprécier davantage, là, ça me laisse plutôt indifférent.
Au plaisir !

   FANTIN   
13/2/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Dans ce texte il est question de grandes pensées, de formules à décrypter, qui conservent leur part de mystère. Il est question aussi d'un couple et de la comédie jouée par chacun pour faire croire à l'autre que le Verbe a du sens entre eux, alors qu'il n'en est rien.
Leur relation est pourtant profonde et s'inscrit dans la durée, mais sa vérité est bien plus physique qu'intellectuelle - bien qu'aucun ne l'avoue - car alors chacun cesse de jouer un personnage, et la parole se révèle totalement inutile quand les corps se rejoignent et fusionnent.
Hommage rendu à la chair, bien plus puissante ici que le Verbe et les jeux de l'esprit. L'amour vrai pour finir y trouve quand même son compte.

   izabouille   
14/2/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
"Scène de la vie quotidienne" (pour reprendre votre exergue), mais racontée avec autant de sincérité et de vérité, on en redemande ! C'est court, net, précis, j'ai vraiment adoré. C'est écrit avec justesse, avec des mots choisis. Je ne vois pas quoi dire d'autre...
Merci pour ce bon moment de lecture !

Iza en E.L.

   Alice   
10/3/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Texte de mots choisis s'il en est. Une parenthèse pleine de douceur, un très beau mélange d'humilité et d'orgueil comme seule la vraie intuition peut en fournir. Par paresse de lectrice ou carrément intellectuelle j'apprécie les textes courts, d'autant plus qu'ils donnent le défi de bien camper l'atmosphère en très peu de temps.


Un texte agréable à relire et à redénicher sans doute. La fin me plaît tout particulièrement, je n'ai personnellement senti une petite lourdeur que dans le milieu, peut-être purement la longueur d'une ou deux phrases de description physique. Mais pour la longueur du texte ça ne représente pratiquement rien et le tout se digère très bien, comme toute bonne tranche de vie dans l'oeil lyrique d'une subjectivité.

Merci et bravo !

Alice

   bardamu   
11/3/2019
 a aimé ce texte 
Pas
Une ou deux phrases intéressantes. Pour le reste c'est assez plat et convenu. C'est très autocentré et pas assez subversif dans le style. Il n' y a pas de trame et le personnage narratif est assez superficiel dans le regard qu'il porte sur l'autre. Désolé pour cette fois!

   in-flight   
11/3/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Le personnage le plus étrange n'est peut-être pas celui qui balance des aphorismes sur le balcon, mais bien le conjoint qui joue l'admiration face à celui qui énonce ses sentences.
Dans un premier temps, le texte semble peindre un couple dont la femme feint l'admiration de son homme pour étouffer la frustration de celui-ci, mais dans un second temps, on peut deviner que cette relation est ponctuelle, nouvelle, voire imaginée ("Et dans la nuit qui monte, son personnage disparaîtra").

Dernière hypothèse, son ancien amant a disparu et elle continue de fantasmer sa présence érotique. Cette hypothèse semblerait un peu en contradiction avec l'incipit "scène de la vie quotidienne".

"qui font douter d'une quelconque génétique" --> pas bien saisi le sens de cette remarque.

   senglar   
11/3/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Canuelle,


Une complicité latente mais jouée ouvertement (ça n'est pas contradictoire) pour un amour vrai (chacun sait ce qu'il attend de l'autre mais ça n'empêche pas), chacun donne en toute conscience à l'autre ce que l'autre attend de lui, c'est un marché mais pas un marché de dupes car chacun y gagne son bonheur là où il y aurait pu y avoir de l'exaspération. La femme accepte l'homme - pas intelligent (phraseur) , pas beau (visage de fruits et légumes, pourquoi pas un nez bulbeux. lol) - avec ses défauts. On devine (faut pas être grand clerc!) un amant remarquable (Elle doit être pas mal non plus hein), c'est le prix à payer (il y a toujours un prix à payer de toute façon). Il sait lui-aussi, lui non plus n'est pas dupe, mais pour lui-aussi c'est le prix à payer (mais pour lui c'est plus facile), le prix du bonheur du couple ; à ce jeu c'est cependant la femme qui la plus fine des deux mouches (on s'étonne même de ne pas les voir éclater de rire, de rester dans le tacite). Alors ne soyons pas bégueule. On a de plus un second degré réjouissant. SUBTIL !


Senglar le Flahute

   STEPHANIE90   
11/3/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonsoir canuelle,

Peut-être juste pour contredire votre titre et votre personnage masculin "on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve" ???
"Mais c'est un jeu merveilleux auquel nous jouons depuis toujours. "

L'amour, une façon original de le mettre en avant de la scène, où plutôt de votre nouvelle. Original !
Seul petite incompréhension pour moi, votre phrase final. Il doit me manquer quelques détails pour bien la comprendre. >l'immense reconnaissance émue que j'éprouverai, encore une fois, d'avoir eu le courage de me les offrir.

Mais en dehors de ça, j'ai beaucoup aimé vous lire,

StéphaNIe

   plumette   
12/3/2019
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
voilà un texte d'atmosphère.

On ne saura rien de la narratrice, si ce n'est qu'elle participe à une sorte de comédie qui ne la trompe ni elle, ni lui. Comédie de l'admiration?

Lui qui s'exprime par aphorismes pour peut-être donner du mystère et de la profondeur à ce qu'il est : un homme banal.

l'étrangeté de ce texte a du charme. J'ai eu l'impression de quelque chose de flou, de flottant, l'écriture a fait surgir quelques images.

Mais est-ce une nouvelle?

   hersen   
13/3/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
On ne peut tout aimer dans une personne. mais si la face que nous aimons illumine, alors le reste, des phrases, bouts de pensées, aphorismes ici, tout cela ne devient que broutille. Ou peut-être même attendrissement.

j'aime vraiment beaucoup la dernière phrase, qui dit qu'il faut une sorte de courage pour aimer. qu'il faut le vouloir. Il faut aimer quelqu'un avec ses défauts ou ne pas l'aimer.

   aldenor   
14/3/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Un texte très intéressant. Qui cherche l’autre au delà de ce qu’il dit, de quoi il a l’air et de comment il se comporte. Tout ce que notre société tient comme constitutif de la personne n’est ici qu’un jeu, un rôle. L’autre, dans son essence, est indéfinissable.
Une belle phrase : « ...il met les mots dans sa propre bouche mais c'est à d'autres qu'il laisse le soin de les goûter. ». Et en général, l’écriture m’a paru fine.
Le changement de temps était-il nécessaire dans le dernier paragraphe ?
Et la conclusion me laisse perplexe. En abrégeant la phrase on aurait : “ ...la reconnaissance que j'éprouverai d'avoir eu le courage de me les offrir.”. On croit d’abord que le courage vient d’elle, je ne sais pas, quelque chose manque il me semble...

   Amelie   
15/3/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Ce texte est très... doux. Je ne parviens pas à le dire autrement. Il est sobre, pas d'éléments perturbateurs, une description fine et efficace. Il me fait penser à ces couples qui ne se cimentent que sur l'une des faiblesses de l'autre (ou l'une des forces). L'un qui joue sa scène et l'autre qui plus que d'accepter de jouer le spectateur, y trouve un bénéfice. Une autre manière d'aimer, peut-être. J'ai beaucoup aimé la sobriété, ce qui est glissé sans être dit. Merci Canuelle :-)

   Vincente   
18/3/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Canuelle,

J'arrive tard mais votre échange en forum m'a titillé, et bien m'en a pris.
Votre nouvelle est d'une belle profondeur, l'équilibre entre "l’honnêteté" de se dire et la pudeur de se préserver est très maîtrisé. Quand j'écris maîtrisé, je sens que ce terme risque de trahir votre sensibilité car il pourrait sous-tendre une manipulation. Il ne faut y voir que le talent d'avoir su parler de soi, de l'intimité mentale de son couple, avec la fraîcheur de la sincérité et la distanciation salvatrice.

Je ne vais par disséquer chaque "épisode" de votre récit, il n'y a rien à jeter. Je passe directement au final.
Les deux derniers paragraphes révèlent l'ambiguïté qui trouble votre esprit, une emprise psychique vécue en conscience, qui "justifie" toute la volonté de ce texte, "état des lieux" d'une relation, déclaration d'amour dont la beauté ne vient pas d'une évidence mais de ses complexités. Une sorte d'extrapolation révélatrice. Vous m'avez cloué le bec (c'est pour ça que je dois écrire...!). Et puis tout ça sans pathos, bravo. Même l'écriture m'a paru très juste, sincère et efficace.
Au plaisir de vous lire à nouveau.

   Donaldo75   
19/3/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour Canuelle,

J'ai été pris par ce texte. Il met des mots devant quelque chose que je ne comprends pas souvent, ce qui fait de la narratrice une femme amoureuse d'un homme de ce genre, un personnage qui s'est lui-même fabriqué, dans un bois vermoulu, à coups d'artifice de vieux sage et je ne sais quoi encore.

Le style est fort. Tout est dit en finalement peu de mots.

Bravo !

Donaldo

   Iktomi   
19/3/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Il fallait la trouver cette citation d’Héraclite qui au fond n’est pas si mystérieuse.
Comme argument de départ ça peut passer pour assez mince mais à mesure qu’on avance dans le texte le thème se déplace vers tout à fait autre chose.
Un texte énigmatique écrit avec beaucoup d’élégance.


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