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Réalisme/Historique
Abrante : L'auto-stoppeur
 Publié le 08/03/19  -  13 commentaires  -  4997 caractères  -  54 lectures    Autres textes du même auteur

Un bref – trop bref – moment avec un auto-stoppeur séduisant.


L'auto-stoppeur


J'avais passé la frontière du Perthus depuis peu de temps quand je me rendis compte que la jauge d'essence clignotait dangereusement.

La circulation était assez fluide, et la nuit noire nous enveloppait d'une douceur fœtale. Mais la pointe d'inquiétude ne se dissipait pas. Pourtant une petite voix raisonnable soutenait que je pouvais encore rouler une cinquantaine de kilomètres. Heureusement, quelques minutes plus tard j'aperçus un panneau indiquant l'aire du Village catalan. La route se perdit dans des détours sinueux pour arriver enfin à la station-service, dans un éblouissement cru de néons aveuglants.

J'arrêtai le moteur et fermai la portière doucement pour ne pas réveiller Lina, allongée sur la banquette arrière et qui dormait du sommeil heureux de l'enfance, tendrement lovée dans la tiédeur câline de la couette.

Je replaçais le bouchon du réservoir quand j'entendis une voix grave, un peu voilée, qui disait : « Excusez-moi... ». Je me retournai : un jeune homme assez grand, plus blond que châtain, me souriait vaguement. En l'apercevant, l'image d'un poulain fougueux s'imposa à mon esprit : le cerveau humain est fort étrange, souvent déconcertant.


– Excusez-moi, reprit-il. Est-ce que vous pourriez m'avancer vers Montpellier ?


Il portait un sac à dos assez volumineux. Un routard, mais très propre. Je crois que ce qui emporta ma décision fut sa retenue : il attendait ma réponse, tranquille, souriant, sans faire un geste ni dire un mot pour tenter de s'imposer.


– Montpellier ? D'accord, dis-je en ouvrant le coffre pour y ranger son sac.


Il me remercia et je l'invitai à monter dans la voiture.

Ce fut un plaisir de retrouver la route obscure et de m'éloigner de ce bocal de lumière trop crue.


– Vous venez d'où ?


De Séville. Il avait traversé l'Espagne par l'intérieur, et s'était retrouvé dans des situations invraisemblables qu'il racontait avec une distanciation amusée qui me faisait rire, et la conversation s'installa paisiblement, aisée, coulante, comme entre de vieux amis qui se retrouvent après une séparation involontaire.

Dans la nuit de velours, des phares par intermittence troublaient notre intimité, et j'en profitais pour jeter un regard furtif dans sa direction, vers son profil illuminé quelques secondes avant de se fondre dans l'ombre propice qui nous enveloppait à nouveau. Il était indéniablement très beau, alliant la pureté des traits à une sorte de douceur virile assez surprenante.

J'avais conscience de l'impression qu'il produisait sur moi, et il ne semblait pas indifférent à mon égard : une ou deux fois, son regard se tourna vers moi comme une caresse muette.

Je m'enhardis, lui demandant où il dormait à chaque étape.

Parfois au bord du chemin, parfois dans une auberge quand il était en fonds, parfois chez l'habitant, quand on l'invitait. Je rassemblais mon courage pour lui offrir mon hospitalité quand la couette glissa en un froissement soyeux, et Lina grogna, s'extirpant d'un rêve troublé.

Il sursauta et se retourna brusquement.


– C'est ma fille, expliquai-je.

– Je monte jamais quand y a quelqu'un ! s'exclama-t-il.


Je ne me souviens plus des termes exacts qu'il employa, seulement de ma surprise à la vigueur de son étrange réaction : une parole brute, surgie de l'inconscient, shuntant le filtre de la raison.

Le charme était rompu, fin cristal qui se brise. L'éclat des phares blessait mes yeux.

Nous échangeâmes encore quelques mots : ce n'étaient que des banalités, et nous étions conscients l'un et l'autre que le moment de grâce s'était dissipé, malgré la douceur de la nuit.


– Il y a une station-service avant Montpellier ?


Nous venions de dépasser Béziers, un panneau indiquait l'aire de Montblanc.


– Déposez-moi ici, demanda-t-il d'un ton neutre. S'il vous plaît.


Je mis le clignotant et quittai l'autoroute. Le rêve s'arrêtait là. Il prit son sac, referma le coffre et me fit un signe de la main. Je redémarrai.


– Suis contente qu'il s'en aille.

– On arrive bientôt, ma chérie, répondis-je à Lina.


J'essayai de secouer la tristesse qui me collait au cœur. Ç'aurait pu être une aventure charmante. Il était parti. Terminé. Il me faudrait passer à autre chose.


Quelques mois plus tard, je rêvassais à la lueur vacillante du feu de bois, et Lina, installée sur le parquet du salon, jouait avec son album de coloriages magiques. J'avais déplié un vieux journal pour protéger le sol des traces de feutre.


– Viens voir, m'appela-t-elle.


Je m'approchai.


– Regarde !


En première page du Midi Libre, la photo d'un homme. Elle ne lui rendait pas justice : il avait l'air sale, mal rasé, et le regard sournois. « L'auto-stoppeur dévalisait ses victimes » proclamait le titre en gros caractères. Je ramassai le journal, hésitai une seconde à lire l'article...

J'en fis une boule, et la jetai dans le feu. Elle s'embrasa brutalement, le papier incandescent s'effritant en cendres grises qui disparaissaient dans les braises, débris d'un rêve avorté.


 
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   Corto   
9/3/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Une histoire simple dans laquelle on pénètre aisément.
Le récit est cohérent, se déroule facilement.
On imagine les scènes: risque de panne d'essence, station service, auto-stoppeur mignon.
La conductrice aime cette compagnie qui pourrait peut-être se prolonger. Puis patatras tout s'arrête lorsque le troisième personnage émerge.
Le final n'est guère surprenant.

On attend presque une morale comme chez Jean de La Fontaine:
"d'un auto-stoppeur n'imaginez pas que le meilleur"...
Bravo.

   FANTIN   
8/2/2019
 a aimé ce texte 
Un peu
Un texte bien écrit et rythmé, avec des images sobres mais qui fonctionnent.
Cette nouvelle semble l'illustration de l'expression connue: "Trop poli pour être honnête", et de plusieurs proverbes: "Il faut se méfier des apparences", et tous ceux, nombreux, qui ont trait à la prudence.
Il ressort de cette anecdote sans prétention que le quotidien est rempli de sujets d'inspiration; que les enfants sentent mieux les choses parfois que les adultes, - surtout si l'adulte en question est un peu trop fleur bleue; et enfin qu'on frôle quelquefois des drames ou des mésaventures sans même s'en apercevoir.
Une lecture sans beaucoup d'épices mais néanmoins agréable.

   STEPHANIE90   
8/3/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Abrante,

une nouvelle qui tient la route, que j'ai lu aisément. "trop poli pour être honnête"...
Le fond : intéressant, on peut aisément s'identifier au personnage principal.
La forme : manque un peu de matière pour moi au niveau ressenti, émotion.
La chute est peut-être trop minimaliste.

Merci pour la lecture,
StéphaNIe

   Donaldo75   
8/3/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Abrante,

J'attendais que le voyage soit plus long, probablement comme la narratrice. Ce qui signifie que j'ai été pris dans ce récit, même court mais assez intense, avec son apogée dramatique quand l'auto-stoppeur décide de descendre.

La fin explique un peu le pourquoi mais il reste des zones de mystère. Ce n'est pas plus mal ainsi, même si certains lecteurs pourraient être frustrés de ne pas en savoir plus sur la narratrice, sur l'auto-stoppeur, sur les raisons qu'a chacun d'entre-eux de se retrouver sur la route, enfin pas mal de questions qui ne m'ont pas effleuré tellement c'est bien raconté, de manière simple, dans un style fluide.

Merci pour le partage.

   senglar   
8/3/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour Abrante,


Bon ben je me suis planté, complètement planté, faut pas m'en vouloir hein Abrante ; en fait j'ai commenté il n'y a pas longtemps le poème "Dites-lui", je n'en suis probablement pas encore sorti :) Allez donc le lire...

Alors je donne mon com. tel quel. Tant pis ! Après j'aurai quand même deux éléments de justification...

" Belle écriture, légère, très agréable. Votre nouvelle est claire et se laisse parcourir ; même si le sujet est ambigu. Voilà donc un homme marié pour raison de convenances, à moins qu'il n'ait adopté sa fille. Ce qui n'est pas facile, pas évident. En tout cas chez lui il est seul avec elle. L'ambiance est feutrée, habilement sensuelle, quasiment féminine tout au long de ce récit qui n'a contre lui que d'être anecdotique. D'ailleurs pour finir le journal relate bien un fait divers.

J'en conclus pour finir qu'il faut avoir un petit enfant chez soi (lol)."

Deux petites choses pour me justifier (un peu):
"l'image d'un poulain fougueux... le cerveau humain est fort étrange, souvent déconcertant."
Ben non c'est l'image que peut avoir une femme spontanément ;)
je le sais de source sûre, ah ! j'ai rien dit hein, ni de qui il s'agit, peu importe le vécu de qui que ce soit...

"la conversation s'installa... comme entre de vieux amis..."
Ben non, une femme et un homme séduisant non, et je ne crois pas trop à une amitié sans sous-entendu(s) entre "une personne du sexe opposé... une personne du genre qu'on n'a pas" comme dit la chanson à peu de choses près, en tout cas c'est pas un bon plan de drague.

Ben voilà ! je préfère ma version pour tout dire :)))

senglar/brabant

   izabouille   
8/3/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Un peu court, j'aurais aimé un peu plus de longueur, un peu plus de suspense. Cela dit, j'ai bien aimé, c'est bien écrit et on entre facilement dans l'histoire. On s'imprègne du décor et de l'humeur des personnages.
Je ne m'attendais pas à la fin, j'ai bien été surprise.
Bon moment de lecture, merci !

   Iktomi   
9/3/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bref, trop bref, sans doute.

Mais dans sa brièveté le texte se suffit à lui-même.

Il y a un début, un milieu et une fin : la recette de toute bonne histoire.

C'est de la belle ouvrage.

   GillesP   
9/3/2019
 a aimé ce texte 
Pas
L'histoire se lit facilement, elle est cohérente à défaut d'être originale, et pourtant je n'ai pas réussi à accrocher à cette nouvelle. Ce qui m'a gêné, c'est le style, trop cliché à mon goût. Les adjectifs et adverbes sont nombreux et prévisibles. Quelques exemples: la nuit est noire, évidemment, la jauge clignote dangereusement, les néons sont aveuglant. Certains adjectifs sont moins cliché, mais m'ont laissé perplexe: une caresse muette, par exemple. Par définition, une caresse est toujours muette, non ? La synesthésie ne fonctionne pas ici, pour moi.
En revanche, l'oxymore "douceur virile" me paraît mieux réussie. En plus, elle colle à la dualité de cet homme, que l'on découvre à la fin.

D'une manière générale, comme j'ai commencé à me focaliser sur ce genre de détails, j'ai cessé de m'intéresser à l'intrigue. J'ai conscience que ça vient de moi, pour une part: je n'aime pas trop les adjectifs que l'on plaque mécaniquement, presque sans y penser, sur certains noms.
Au plaisir de vous relire.

   maguju   
9/3/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Un texte bien écrit et plaisant à lire. Quelques adjectifs inutiles, mais cela n'engage que moi.
Sur le fond, j'ai relevé une invraisemblance, lorsque la petite fille reconnaît l'homme en photo dans le journal...Il me semble qu'elle dormait le temps du voyage. Et que le jeune homme ne s'est ensuite pas attardé. Comment peut-elle le reconnaître sur une photo où, vous le dites vous-même, "il avait l'air sale, mal rasé..." Bon, ce n'est qu'un détail...

   Canuelle   
10/3/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
On se croirait dans un film, avec une montée de désir et d'adrénaline! Mais .... la vérité sort de la bouche des enfants, bien entendu. Peut-être, cette fin, justement, je l'aurais souhaité différente, le risque aurait pu être plus grand qu'un simple détroussage ....

   plumette   
11/3/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Vous avez su transcrire ce moment de trouble où la conductrice ( au fait est-ce bien une conductrice ? j'ai cherché des indices de "genre" dans le texte et je ne les ai pas trouvé!) commence à fantasmer sur ce bel auto-stoppeur.

le texte est fluide,vous entretenez un suspens avec peu et puis, il y a cette rupture brutale lorsque l'auto-stoppeur se rend compte qu'il y a quelqu'un d'autre dans la voiture. Une bizarrerie que la conductrice ( ou le conducteur!) n'interprète pas.

je n'ai pas cru aux modalités de la fin: que ce soit l'enfant ( que j'imagine jeune ( 8 ans maxi ) qui reconnaisse l'auto stoppeur sur le journal alors qu'il faisait nuit et qu'elle était endormie lors du voyage, et que la photo ne lui rendait pas justice. Mais bon! il fallait bien rester sur un effet de surprise.

Le texte est agréable à lire, il saisit un instant et j'aime bien ça, mon bémol vient de la fin, mais aussi de ma difficulté à situer s'il s'agit d'un narrateur ou d'une narratrice.

   in-flight   
13/3/2019
 a aimé ce texte 
Un peu
Un classique de la nouvelle, l'homme bien sous tout rapport masque une traitrise qui sera révélée dans la chute.
Un texte qui mériterait d'être étoffé sur le plan de la psychologie des personnages afin que le final soit plus renversant.

   hersen   
13/3/2019
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
j'ai un sentiment de manque de profondeur du sujet. je crois que cette nouvelle pourrait être reprise pour n rendre l'atmosphère plus prégnante.
Car j'ai aimé l'idée de l'enfant qui dormait à l'arrière et que l'auto-stoppeur n'avait pas vue, mais le tout est trop rapide, il n'y a pas de "préparation" pour le lecteur qui reste un peu impuissant dans sa lecture, je veux dire qu'il le lit presque comme un fait divers.

Et c'est dommage. car l'écriture est précise, agréable à lire.

Merci de la lecture


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