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Fantastique/Merveilleux
Annick : Comme une longue plainte [Sélection GL]
 Publié le 10/08/20  -  8 commentaires  -  89081 caractères  -  74 lectures    Autres textes du même auteur

1886. (Les Alpes). Emma vient de perdre ses parents dans un tragique accident. Elle part pour un séjour à l'hôtel dans une ancienne forteresse située sur un piton rocheux. Après ce repos qui lui est bénéfique, elle s'apprête à repartir pour Paris. Mais les événements vont en décider autrement... La forteresse aurait-elle un secret à lui confier ?

(Quelques lettres et un journal intime.)


Comme une longue plainte [Sélection GL]


Le 18 avril 1886,

Mon cher Lorenzo,

Je vous écris de « l'Ermitage Saint-Benoît » où je passe quelques jours de vacances. L'établissement où je loge est le prolongement d'un piton rocheux. C'est une très belle bâtisse qui paraît être là depuis l'éternité. Mon âme vibre et s'accorde avec ce lieu infiniment désolé et silencieux. Le vide du précipice, juste au-dessous de ma fenêtre, me donne le vertige. C'est peut-être ce que je suis venue chercher ici pour oublier. Je pense que vous aussi, mon ami, vous aimeriez cet endroit qui semble investi par les anges.

Infiniment vôtre.

Emma


Le 25 avril 1886,

Mon cher Lorenzo,

Je vous remercie pour votre réponse diligente qui m'a procuré un immense réconfort. Je suis désolée que vous ne puissiez me rejoindre dans ce cadre exceptionnel mais je comprends fort bien que vos affaires vous éloignent de moi pour le moment. Je passe mes journées à méditer et cela me fait le plus grand bien. Je laisse ma pensée flotter au-dessus des nuages car cette ancienne forteresse où je loge est un refuge pour randonneurs et alpinistes (au siècle précédent, elle abritait un ermite). Je suis comme un oiseau, je vois le monde d'en haut, c'est ce qui me permet de mettre de la distance entre les événements tragiques que j'ai vécus et moi-même. Cela m'apaise. Je me nourris de la beauté minérale de ce paysage où les coteaux verdoyants épousent, curieusement en leurs sommets, les blocs de rochers aux pentes abyssales. Surtout écrivez-moi. Rien ne me fait plus plaisir que de vous lire et de deviner à travers vos lettres ce que je n'ai pas encore perçu de vous.

Toute mon amitié.

Emma


Le 3 mai 1886,

Mon cher Lorenzo, mon ami,

J'ai craint de ne recevoir aucune réponse de vous tant l'attente a été longue. Ce matin, enfin, j'ai eu le plaisir de trouver votre lettre glissée sous la porte de ma chambre. Je constate que votre métier d'armateur ne vous laisse aucun répit. Entre le port de Houston et de la Louisiane, et d'autres encore, vous passez une grande partie de votre temps à voyager. Mais les affaires sont les affaires. Alors que vous veillez au bon déroulement des expéditions maritimes, et que vous portez sur vos épaules de lourdes responsabilités, moi, je me noie en rêveries inutiles. J'ai parfois peur de perdre votre amitié, tellement je me sens insignifiante.

Hier soir, avant de m'endormir, j'ai entendu à travers les rafales de vent – car à cette altitude, les bourrasques sont parfois violentes – comme une longue plainte. Est-ce le fruit de mon imagination ou est-ce bien réel ? Peut-être un randonneur égaré ? Ce matin, j'ai relaté cet incident au concierge de l'hôtel qui m'a certifié n'avoir rien remarqué d'anormal.

Bien à vous.

Emma


Le 6 mai 1886,

Mon doux ami,

Je suis parvenue au terme de mon séjour. J'y ai trouvé grande paix, une sérénité qui m'a permis de me recentrer sur moi-même, sur ce qui est essentiel : respirer... et le faire encore et toujours jusqu'à l'enivrement. La mort accidentelle de mes parents a été un choc terrible pour moi. Me voici orpheline à 26 ans. Cette période d'intense douleur est si intime que parfois, on ne peut la partager qu'avec quelques proches. Vous êtes l'un de ces amis en qui j'ai déposé ce fardeau et vous l'avez reçu avec une générosité et une bienveillance sans faille.

Demain, je ferai mes malles pour Paris. Je quitterai les Alpes sans regret. Ces lieux enchanteurs m'ont aidée à me débarrasser de mon enveloppe douloureuse. Je vêts, aujourd'hui, de nouveaux habits plus riants et colorés. J'espère vous revoir très bientôt. Nous irons boire un chocolat au Café de Flore. Il est excellent. Il vient tout droit du Guatemala. Les serveurs le battent à l'aide d'un petit moulin afin qu'une écume se forme. Ainsi, il prend toute sa saveur. Il est mélangé avec du lait et parfumé de cardamome. Ce seul mot me fait rêver tant il est exotique. Vous me raconterez vos voyages, vos affaires. Cela me distraira car je veux aller dans le sens de la vie.

Je serai la dernière à partir, les rares touristes encore présents ont quitté l'ermitage ce midi. Je me retrouverai seule, ce soir, dans cette immense bâtisse où les escaliers se croisent pour desservir les vingt chambres d'hôtes, les cabinets de toilettes et d'aisance, plus les salles de réception, de jeux, les salons de repos. Quelques portes et issues sont condamnées donnant sur je ne sais quels endroits secrets. Bien sûr, le concierge reste sur place pour assurer la sécurité du lieu, le jardinier également doit veiller à ce que la végétation n'envahisse pas le domaine, la cuisinière fait aussi office de femme de chambre. Elle travaille ici à plein temps pour nourrir les journaliers pendant l'été qui font des réparations et maintiennent le bâtiment en bon état. Les autres domestiques ont terminé leur saison de vacation et reviendront en octobre. Contrairement aux hôtels classiques, cette pension de haute montagne ouvre quand la neige commence à tomber afin de permettre aux marcheurs en raquettes et aux tout nouveaux skieurs de profiter de leur sport favori.

Votre fidèle amie.

Emma


Le 12 mai 1886,

Mon cher Lorenzo,

Je vous écris en urgence mais je ne sais si ma lettre vous parviendra. Un événement fortuit s'est produit cette nuit, mettant à mal mes projets de départ. Je pense que je devrai rester sur place plusieurs jours ou plusieurs semaines car une terrible tempête a ravagé la forêt qui tapisse la face sud du piton rocheux. Les pins, les hêtres, les bouleaux, les sorbiers des oiseaux, ont presque tous été déracinés et font maintenant obstacle à l'unique chemin qui permette l'acheminement des provisions à l'Ermitage. C'est également par ici que passent chevaux, carrioles, diligences amenant ou remmenant leurs lots de voyageurs. Je ne sais que faire ! Cette nuit encore, j'ai entendu des gémissements mais ils semblaient, cette fois, provenir de l'intérieur de la bâtisse. J'ai peur !

Emma


Le 13 mai 1886,

Je renonce à écrire à mon cher Lorenzo. Le facteur ne passera pas aujourd'hui, ni les jours suivants. Il lui est impossible de franchir les obstacles constitués d'arbres déracinés qui barrent le chemin. De plus, le torrent de la Trémière est sorti de son lit et se déverse maintenant en travers de la route, charriant limons, rochers, troncs d'arbres, branches, qui s'amoncellent çà et là, créant de nouveaux barrages, à l'intérieur même de la forêt. Les rochers se détachent de leur assise, roulant, boulant, crânes monstrueux, écrasant tout sur leur passage dans un bruit d'enfer. C'est le jardinier qui nous a décrit le chaos qui se situe à peine à trois kilomètres du piton rocheux.

Me voici prisonnière ! Avant que ne survienne ce pénible événement, je passais le plus clair de mon temps à méditer dans de petites alcôves destinées à celles et ceux qui voulaient admirer le paysage en dehors de toute agitation. Les touristes, je les croisais, mais n'avais noué avec eux aucune relation particulière. Juste quelques saluts courtois venaient ponctuer agréablement mes journées faites de solitude et de recueillement. Mais aujourd'hui, je voudrais tant converser avec quelqu'un afin de lui faire part de mon inquiétude.

Ce midi, j'ai pris mon repas en compagnie du concierge. Nous avons fait plus ample connaissance car jusqu'à présent mes relations avec lui se limitaient aux contingences pratiques : aller chercher la clef de ma chambre, à la conciergerie.


– Et voilà pour vous ma petite dame, claironnait-il. Il brandissait la clef, un œil sur sa cliente et l'autre rivé sur sa fiche, le crayon à papier posé en équilibre parfait entre son crâne et le lobe de l'oreille. Monsieur Jean est un homme un peu rondouillard, se déplaçant rarement, dispensant les informations, cartes à l'appui. C'est un homme-tronc qui semble ne faire qu'un avec son fauteuil épais.


Je suis inquiète. J'ai peur de dormir dans cette chambre, à plus forte raison dans une aile située à l'extrême sud de la forteresse, tellement éloignée du monde. Une pièce perchée dans les nuages, tout en haut de ce bloc de pierre taillé en une seule masse. J'espère seulement pouvoir m'endormir très vite et ne plus entendre ce terrible gémissement.


Le 14 mai 1886,

J'ai dormi comme un bébé. Aucun bruit n'est venu perturber mon sommeil. Il faut dire que ces événements m'ont épuisée. Ce matin, j'ai pris mon petit déjeuner avec Marcelline, la cuisinière. Marcelline et son chat ! Un chinchilla aux yeux verts diaboliques et au pelage blanc immaculé. Un compromis entre le diable et le bon Dieu !


– Comment s'appelle-t-il ? lui ai-je demandé.

– Mistigriff. Très câlin avec les personnes qu'il connaît mais méfiant envers les étrangers.

– Je suis une étrangère pour lui. Puis-je le caresser ou bien dois-je me tenir à distance ?

– Dans un premier temps, je vous conseille de ne pas le toucher. Mais si vous lui plaisez, il vous le fera comprendre rapidement.


Marcelline est une femme d'une cinquantaine d'années, affable, simple. Son univers, c'est sa cuisine. Elle prend beaucoup de plaisir à régaler son monde. Elle règne sur ses bataillons de casseroles comme le ferait un général en chef. Gentille, certes, mais volontaire, organisée, menant tambour battant la maisonnée. C'est qu'il en faut du caractère pour gérer plus d'une cinquantaine de repas par jour, petit déjeuner, déjeuner et dîner compris ! Parfois, elle donne même un coup de main à la femme de chambre. Une vraie force de la nature, de l'énergie à revendre et de la joie à partager.


– Si vous le désirez, mademoiselle Emma, vous pouvez aller vous distraire à la bibliothèque. Il y a des trésors à découvrir, sur la région, sur l'histoire de cette ancienne forteresse et ses différents occupants et propriétaires. Je vous confie la clef. Vous pouvez la garder le temps de ce séjour forcé.

– Merci, lui ai-je dit avec empressement.

– J'espère que vous ne serez pas obligée de rester trop longtemps ici. Votre famille va s'inquiéter.

– Je n'ai pas dit précisément quand je rentrerai à Paris. Heureusement !


Dans un sourire, je l'ai laissée à ses occupations et me suis dirigée vers la porte. Mistigriff est venu se planter devant moi, le regard à la fois inquisiteur et câlin. J'ai effleuré sa longue queue en panache. Il m'a gratifiée d'une caresse humide de son petit museau !


15 mai 1886,

Cet après-midi, je suis allée à la bibliothèque. Munie d'une lampe-tempête, je me suis engagée dans un dédale de couloirs où j'ai failli me perdre plusieurs fois. Un vrai labyrinthe ! Le concierge m'a prêté un plan, mais entre les passages qui ne mènent nulle part, les accès qui aboutissent à des portes fermées à clef, et les boyaux où il faut se tenir plié en deux pour pouvoir avancer, j'ai bien cru que je n'arriverais jamais à destination. Monsieur Jean, par la suite, m'a expliqué que tout le contenu de la bibliothèque avait été déplacé, pour un temps, dans l'une des caves. Car la grande salle située au dernier étage de l'aile sud, prévue pour recevoir tous les livres de la forteresse, devait être rénovée. Les sous-sols sont complètement secs et les murs très épais, avait-il précisé. L'atmosphère, fraîche l'été et douce l'hiver, permet la conservation des vénérables manuscrits jaunis par le temps.

En tournant la clef, j'ai été agréablement surprise de découvrir un endroit bien organisé : dans la grande salle éclairée par quatre larges soupiraux, des étagères remplies de livres couvraient toute la surface des murs. Chaque paroi était partagée en quatre parties bien distinctes, correspondant aux genres des livres : les romans d'aventures, d'amour, le théâtre, les fabliaux, les poésies... Puis venaient les dictionnaires, les encyclopédies... Les documents historiques, les textes de lois... par auteur, par ordre alphabétique... Le tout dans une atmosphère feutrée. De grands tapis d'Orient aux couleurs chatoyantes recouvraient les pierres du sol. Une table en bois verni, qui n'en finissait pas de s'allonger, trônait au milieu de la pièce autour de laquelle étaient disposés des chaises en cuir vert et des fauteuils en velours rouge. L'endroit, bien qu'insolite, invitait à la lecture. Il semblait un refuge pour les âmes solitaires, passionnées de voyages immobiles. Une odeur douceâtre de vieux papier, d'encre et d'encens flottait dans l'air. Le silence, peuplé de la pensée des grands auteurs, avait une épaisseur qui forçait le respect.

Je n'ai pas cherché longtemps ce que je désirais trouver : sur le dos d'un livre était écrit : « Histoires et légendes de l'Ermitage Saint-Benoît ». Il n'en fallait pas plus pour piquer ma curiosité. Enveloppée dans mon châle, je me suis assise confortablement dans un fauteuil et ce que j'ai découvert en feuilletant les pages m'a stupéfiée !

À peine avais-je eu le temps de parcourir quelques chapitres qu'il m'a semblé sentir derrière moi une présence, comme si quelqu'un lisait par-dessus mon épaule. Cette sensation était si prégnante que je me suis retournée. J'ai alors aperçu, au-dessus de moi, une forme humaine, éthérée, vaporeuse, qui ondulait. Puis, elle s'est dissoute instantanément. J'ai cligné des yeux pensant que ma vue me jouait des tours. Je n'ai pas eu peur mais j'ai préféré emporter mon livre pour le consulter dans ma chambre.


16 mai 1886,

Cette nuit encore, la tempête a fait rage. Un vent sinistre est venu du creux de la gorge, s'est élevé jusqu'au sommet du piton rocheux, a modulé ses hurlements, d'abord graves, puis allant crescendo jusqu'aux gémissements les plus aigus, imitant à la perfection la voix humaine. C'est alors qu'il est devenu hideux, lugubre, comme le dernier râle d'un pendu. Presque toute la nuit, la forteresse a subi les assauts répétés du vent comme autant de meurtrissures.

Je l'ai de nouveau perçue, cette longue plainte, parmi les bourrasques et les tourbillons. Puis tout ce vacarme a fait place au silence. Je me suis endormie, épuisée.

Au matin, j'ai été réveillée par des bruits de pas et de froissements d'étoffes qui provenaient du couloir. J'ai pensé que Marcelline voulait peut-être m'informer d'un événement important. Pourtant ce n'est pas dans ses habitudes de venir s'exiler de si bon matin aussi loin de sa zone d'influence : sa cuisine. Je me suis précipitée hors de ma chambre pour comprendre de quoi il retournait. Mais il n'y avait personne. L'immense couloir, à peine éclairé à ses extrémités par deux petites fenêtres donnant sur le précipice, était désert. Plus tard, j'ai interrogé Marcelline à ce sujet mais elle m'a certifié qu'elle n'était pas venue dans l'aile où je réside. Je suis perplexe. Elle a ri, suggérant que ce pouvait être un fantôme :


– Il y en a tellement ici, paraît-il, mais je n'en ai jamais aperçus !


Sa bonne humeur communicative m'a fait oublier la nuit mouvementée que je venais de passer. Je n'ai pas osé évoquer avec elle ce que j'avais vu, hier, à la bibliothèque, de peur d'être ridicule.

Après avoir pris mon petit déjeuner, je me suis plongée à nouveau dans mon livre. Tant d'événements tragiques se sont déroulés ici. Dans la deuxième moitié du 16e siècle, les guerres de religion faisaient rage dans le royaume. La bâtisse était encore une fière forteresse flanquée de deux donjons. (Aujourd'hui, ceux-ci ont disparu, sans doute érodés peu à peu, faute d'entretien, par les intempéries). L'édifice a été le siège de batailles sanglantes opposant les catholiques et les protestants. À cette époque, le château appartenait à une ancienne et puissante famille qui tirait sa fortune de négoces d'huiles et d'épices. De confession protestante, la lignée a été décimée par les catholiques.

Certains souterrains de la bâtisse, dont les issues sont condamnées, doivent peut-être receler les traces de ce passé douloureux. Je les imagine jonchés de squelettes démembrés, de pendus au bout de leur corde, ou de restes momifiés de soldats de Dieu jetés dans les oubliettes du temps.

J'ai posé mon livre sur mes genoux, songeuse. Ce lieu chargé d'histoire n'avait peut-être pas révélé tout ce qu'il renfermait. Bientôt, je retournerai à la bibliothèque pour en savoir davantage.


18 mai 1886,

Ce matin, il faisait déjà grand jour quand j'ai entendu un miaulement dans le couloir menant à ma chambre. D'abord timide, celui-ci est devenu insistant, presque impérieux. Après avoir ouvert la porte avec précaution, j'ai vu Mistigriff aller et venir en un gracieux ballet, battant l'air d'un mouvement léger, de son panache blanc ! Ainsi, le farouche félin avait ravalé sa fierté pour venir me saluer à la manière des félidés : « Si tu veux m'attraper, je te fuis, si tu me dédaignes, je quémande des caresses. » J'ai tout de suite cerné le petit personnage, ai fait semblant de l'ignorer. C'est alors que sa petite tête soyeuse s'est lovée dans ma main. J'ai effleuré son échine, toujours sans le regarder pour ne pas l'effrayer ! Mais quand j'ai voulu le flatter, il a filé au bout du corridor et a disparu.

J'aime cette liberté dont les chats sont épris. Une indépendance toute sédentaire ! À l'abri des regards, entre ces murs séculaires, je m'affranchis et me délivre de mes tourments.

J'ai pris dans le tiroir de ma coiffeuse un miroir. J'ai osé me regarder. Enfin ! Après des semaines d'infinie tristesse, de larmes retenues, mon nouveau visage m'est apparu, celui d'avant la mort de mes parents, du temps où je riais pour rien, où je pleurais de rire. Imperceptiblement, chaque jour a lissé la soie de ma peau, a déposé sur la prunelle de mes yeux l'étincelle de vie. Marcelline m'a dit que j'avais le regard vert agate de Mistigriff ! Le même éclat mystérieux qui fascine et effraie un peu.

Ne recevant plus de lettres de ma part, Lorenzo doit se faire un sang d'encre. Il pense peut-être que les messageries maritimes ne sont pas toujours fiables. Ses lettres me manquent. Elles étaient le lien ténu que j'entretenais avec le monde extérieur, mais surtout, à chaque fois que j'ouvrais l'une de ses enveloppes, il me semblait que s'exhalait un parfum d'une douceur indicible, un je-ne-sais-quoi de suave et puissant à la fois. Le reverrai-je bientôt ?

Pour la première fois, je suis allée dans le jardin accolé à la forteresse. C'est une parcelle de terrain d'un hectare qui se situe sur la partie la plus accueillante du coteau, éclairée par un soleil souvent capricieux. D'un côté, le verger, de l'autre, le potager où toutes sortes de fruits et légumes sont cultivés.

À cette période de l'année, il y a déjà des fraises. Heureusement qu'elles sont sous serres, car elles n'auraient pas résisté aux pluies diluviennes et aux vents forts de ces derniers jours. Il y a aussi des tomates, des aubergines, des courges, des plantes aromatiques comme la coriandre, le basilic, et le thym citronné.


– Les cerises ne vont pas tarder à mûrir, mademoiselle Emma, m'a soufflé une voix, derrière moi.

– Oh, c'est vous Julien ! Vous m'avez fait peur !

– Ce n'était pas mon intention ! Pour me faire pardonner, je vous offre un panier de fraises.

– Merci beaucoup, ai-je dit, tout en prenant la petite corbeille par l'anse.

– Si vous deviez rester plus longtemps au domaine, vous ne manqueriez pas de vivres. Regardez le potager ! Et vous n'avez pas tout vu ! Dans les caves voûtées, des jambons, des oignons, de l'ail, sèchent au bon air de la montagne, depuis des semaines.

– Vous me suggérez de passer l'année ici, si je comprends bien !

– C'est comme vous voulez, mademoiselle Emma, mais vous vous y ennuieriez. À part les randonnées au grand air, les lacs à découvrir au soleil des beaux jours, les chamois, les chevreuils à débusquer, il n'y a pas grand-chose à faire. Non, m'a-t-il chuchoté d'un air complice, l'aventure est à l’intérieur. Il s'en est passé des choses dans le domaine ! Mais, je n'ai pas vraiment le temps de me documenter à ce sujet. Mon jardin m'occupe assez comme ça !

– Cet après-midi ou demain, je dois justement retourner à la bibliothèque pour peaufiner mes recherches sur une certaine famille qui a habité ici. Les de Mancy. Et puis, un ermite, aristocrate, a séjourné sur ce site, au 18e siècle, sous la Révolution. Connaissez-vous un peu sa vie ?

– Non. Tout ce que je sais, c'est qu'il a mis fin à ses jours en se jetant du haut d'un donjon !

– Vous voulez dire qu'il s'est écrasé au fond de la gorge ?

– C'est peut-être une légende, mademoiselle Emma. Mais c'est ce qui se dit au pays !


Après avoir échangé encore quelques paroles avec Julien, sur les intempéries de ces jours-ci, je l'ai salué. Il m'a répondu d'un petit signe de la main.

Puis, je me suis dirigée vers la haute porte d'entrée, faite de ce bois de chêne imputrescible traversant les siècles sans grand dommage, majestueuse, flanquée de deux colonnes, construites en pierres sèches, aux sculptures léonines. Elle ressemble à l'un de ces portiques de temples romains qu'un voyageur reclus découvrirait au détour d'un poème, l'invitant à franchir le pas vers des paradis insoupçonnés ou de ténébreux royaumes.


19 mai 1886,

Julien m'a annoncé ce matin que les travaux de réfection de la chaussée avançaient bien, mais que le chemin détrempé ne permettait pas encore le passage des voitures. Les roues des diligences auraient tôt fait de s'enfoncer dans de profondes ornières, immobilisant du même coup les voyageurs. Je dois donc encore patienter. Je m'y emploie de la meilleure façon qui soit : je lis.

Quand j'ai ouvert la porte de la bibliothèque, j'ai senti une odeur d'amande et de framboise. On dit que le parfum des livres varie selon les bois dont ils sont issus, mais aussi à cause des colles pour la reliure, et des encres pour l'impression des caractères. Les antiques manuscrits peuvent exhaler une odeur déplaisante de renfermé, de vieux cuir tanné et de moisissures.

Je me suis dirigée vers les étagères, j'ai compulsé tour à tour plusieurs ouvrages sur le 16e siècle et j'ai enfin trouvé ce que je cherchais sur les guerres de religion qui ont duré de nombreuses années, entrecoupées de périodes de paix. J'ai découvert quelques passages concernant le marquis de Mancy, seigneur dès 1562 de ce château féodal, nommé à cette époque le Domaine de Courrèges, avant de devenir plus tard l'Ermitage Saint-Benoît. Il vivait là, avec son épouse Marie, et sa petite fille Violetta qui allait bientôt avoir huit ans, en cet an de Grâce 1572. Cela faisait dix ans que la famille coulait des jours heureux, entrecoupés des absences du sieur Gilles, fort occupé par son négoce d'épices. La famille élargie, composée de beaux-frères et belles-sœurs, de nièces et neveux, de cousins et cousines, vivait ici, également, et s'égayait à tous les étages des donjons, chacun son territoire, dans une harmonie quasi parfaite. Il faut dire que le marquis, figure imposante et charismatique, d'une bienveillance toute paternaliste, savait se faire respecter et régnait sur sa famille comme un roi sur sa lignée.

Pourtant, depuis quelque temps, il était de mise de se faire plus discret, les catholiques se montrant plus incisifs.

Des rumeurs couraient en cette fin du mois de mai 1572. Quelques nouvelles parvenaient de bouche à oreille : Paris et plusieurs villes de province seraient le siège de tumultes, d'émeutes sanglantes. Certains membres de la famille de Mancy, des paysans, des artisans, se réfugièrent alors dans les souterrains du château. On s'approvisionna en eau, en vivres, en éclairage...

Le maître des lieux était absent depuis quelques semaines pour affaires. Quand il rentra au bercail, ce qu'il découvrit défia son imagination. Dans la cour pavée, entourée de remparts, se dressaient les restes d'un bûcher tapissé çà et là de corps calcinés, de monceaux de cendres à formes humaines, enlacées, enchevêtrées les unes dans les autres, formant un spectacle insoutenable pour qui voulait bien encore faire preuve d'une once d'humanité. Quelques rescapés de l'odieux massacre, cachés au fond des geôles obscures, ont pu raconter que le pauvre homme, horrifié par cette scène apocalyptique, avait hurlé comme un loup et qu'il hurle encore, selon la légende, si l'on veut bien prêter l'oreille, les jours de grande tempête. Seule sa petite fille Violetta avait été épargnée, mais celle-ci, de constitution fragile, n'avait pas supporté l'épreuve et elle était morte quelques mois plus tard d'une simple fièvre. Son père, fou de douleur, avait alors entrepris de confier son petit corps à un embaumeur réputé de la région, afin de préserver à tout jamais sa beauté exceptionnelle : brunette au teint de nacre, et aux yeux bleu marine.

Le silence de la pièce, tout à coup, s'est fait pesant. C'en était trop ! J'ai arrêté là mes investigations. J'ai décidé de revenir plus tard pour essayer d'élucider le mystère de la mort de cet ermite dont la vie s'est partagée entre la prière, la méditation, et l'ascèse.

Un frémissement imperceptible m'a fait pencher la tête, vers l'un des fauteuils en velours rouge, près du soupirail. Mistigriff était confortablement installé en rond et dormait du sommeil du juste. « Je crois que ce chat m'aime bien », ai-je pensé, heureuse de trouver un peu de réconfort dans cette petite boule de poils ronronnante.

J'ai réveillé le dormeur puis ai refermé la porte sur ce 16e siècle très perturbé. J'ai prié le ciel et tous ses saints que la paix demeure à jamais sur cette terre de France où je me sens si bien.


20 mai 1886,

Je suis allée rendre visite à monsieur Jean pour le saluer et lui demander un plan plus détaillé de la partie souterraine du château, afin de poursuivre mes investigations. J'ai aperçu l'employé, assis entre deux piles de documents administratifs, inscrivant sur un cahier, de sa petite écriture droite, d'interminables lignes de chiffres.


– Bonjour monsieur Jean. Vous êtes bien occupé, ce matin !

– Bonjour mademoiselle Emma. Je suis en train de faire le bilan comptable de cette saison touristique et cela me prend beaucoup de temps.

– Vous êtes polyvalent, alors !

– Vous ne croyez pas si bien dire ! À une époque, quand j'étais encore valide, j'accompagnais les touristes dans des randonnées un peu périlleuses. Mais depuis mon accident, j'ai dû accepter bon gré mal gré mes nouvelles fonctions.

– Que vous est-il arrivé ?

– Je suis tombé dans une crevasse où j'ai failli laisser la vie, et depuis cet accident, j'ai un pied bot ! Mais la relève est assurée. Julien guide les randonneurs en haute montagne quand son travail de jardinier lui laisse un peu de temps devant lui. C'est un alpiniste chevronné. Il a même escaladé la haute muraille de la forteresse avec force attirail : chaussures à clous, pitons, piolets, cordes... et agile avec ça ! Un véritable acrobate des hauteurs ! Au fait ! Qu'est-ce qui vous amène, ma petite demoiselle ?

– Je voudrais un plan détaillé des souterrains, s'il vous plaît. J'ai l'espoir de découvrir des indices, des inscriptions ou des objets datant du 16e siècle.

– J'ai un plan qui date de 1550 ! Depuis, le château a subi quelques transformations ! J'en ai un autre plus récent, si vous voulez.

– Donnez-moi donc les deux, s'il vous plaît !

– Faites quand même attention, mademoiselle ! Si vous voulez aller à la découverte des souterrains, des geôles et des oubliettes, ne perdez pas les plans ! Et puis, certains endroits peuvent être dangereux, munissez-vous d'un bon éclairage. Ce château a été occupé un temps par une famille protestante, et selon la légende, il y aurait un temple quelque part. Mais on ne l'a jamais trouvé. À cette époque, les protestants devaient se cacher pour pratiquer leur religion sans dogme, considérée comme hérétique par les catholiques.

– Et savez-vous ce qu'est devenu le marquis de Mancy après ce terrible massacre ?

– Il est mort de chagrin peu de temps après. Le château n'a pu être vendu car il était considéré comme maudit et hanté par les âmes des défunts. Les gens des villages environnants ne se hasardaient pas dans les parages, surtout la nuit. Des clameurs, des cris horribles, se faisaient entendre parfois des donjons où une partie de la famille de Mancy avait résidé. Du moins, c'est ce qui se rapporte de bouche à oreille.

L'Église catholique s'est appropriée ces lieux vers 1760 et on a commencé à restaurer le château qui menaçait de tomber en ruine. Pendant un temps, il est devenu un couvent qui abritait des sœurs cisterciennes. Mais les conditions de vie étaient tellement difficiles pour ces femmes que le cloître a été déserté. Il a été racheté en 1830 ensuite par un riche industriel qui en a fait un hôtel.

– Et qui était cet ermite qui a occupé les lieux sous la Révolution ?

– Un aristocrate fortuné qui a surtout fui Paris pour ne pas être raccourci par le peuple, en révolte contre tout ce qui portait particule.

– Pourquoi s'est-il jeté du haut d'un donjon ?

– Quand il a vu à travers les meurtrières la horde de populace sauvage, munie de bâtons, de pioches et de fourches, venue le supplicier, il a mis fin à ses jours, échappant ainsi à la torture et à une mort lente, affreuse.

– Il est mort en martyr !

– Contre son gré, à mon avis !

– Merci beaucoup, vous êtes un puits de savoir.

– Une crevasse, mademoiselle, une crevasse !


Il m'a donné tout un trousseau de clefs et m'a chuchoté à l'oreille :


– De nombreux accès sont fermés à clef ! Il pourrait vous être utile.


Monsieur Jean m'a raccompagnée en claudiquant jusqu'à la porte. Je l'ai salué et l'ai remercié chaleureusement !


21 mai 1886,

La belle saison a remplacé peu à peu le morne hiver. Les coups de vent de ce printemps se sont faits plus rares et moins violents. La forteresse elle-même s'est ornée d'une clarté qui met en valeur ses rondeurs. Les angles que forment les murs des remparts se font plus doux, les contrastes entre ombre et lumière rendent les recoins de la cour intérieure plus secrets. Imperceptiblement, les ombres glissent, à mesure que le soleil tourne, caressent les pierres séculaires, les enveloppant d'une étreinte délicate. Les arbres ont retrouvé leur chevelure hirsute, les coteaux verdoient, les herbes ondoient sous la brise légère. Le minéral et le végétal se fondent en un tout presque charnel, pour une année encore.

De la fenêtre ouverte de ma chambre, j'ai aperçu le fond de la gorge qui buissonne. Les arbres et les arbustes, que la tempête a épargnés, rivalisent de couleurs : les lilas mauves, les prunus roses, les cornouillers blancs, les cognassiers orangés, tout est prétexte à la nature pour se parer de ses plus beaux atours ! La parade nuptiale peut commencer, celle des insectes, des oiseaux, des mammifères... Le cycle de la vie se perpétue, immuable ! L'air est doux et parfumé avec ce je-ne-sais-quoi d'indéfinissable qui enivre et exalte les sens.

Malgré l'appel du printemps, j'ai décidé de m'en tenir à ce que j'avais envisagé de faire : aller à la découverte des souterrains pour y découvrir, peut-être, quelques vestiges de ce passé qui me fascine et me terrifie à la fois. J'ai attaché autour de mes hanches la ceinture où pend mon petit sac et dans lequel j'ai glissé un flacon d'eau, des biscuits, des feuillets, un crayon et les plans. Dans une main, le trousseau de clefs, dans l'autre, la lampe à huile. J'ai prévenu Marcelline de ce voyage intérieur. Elle m'a encouragée tout en me recommandant d'être prudente. Je lui ai promis de ne pas tenter le diable et de revenir sur mes pas si je jugeais la situation périlleuse. Avant de tourner la clef de la porte qui mène aux pièces obscures, je me suis retournée et j'ai vu Mistigriff, assis sur un tabouret, parfaitement immobile, me fixant de son regard pénétrant, mystérieux. Puis, d'un mouvement leste, il a sauté par une fenêtre ouverte et a disparu.

Me voici dans l'obscurité. Ma lampe jette, sur le sol en terre battue et sur les murs en pierres sèches, des reflets jaunâtres. De part et d'autre du long couloir voûté, des petites pièces sans porte, remplies de victuailles. De la viande séchée pend des plafonds. Des pots d'huile, des bocaux de légumes remplissent les étagères qui couvrent en grande partie les murs. Au bout du corridor, un escalier tournant semble m'inviter à poursuivre mon chemin et à m'enfoncer plus avant, dans les entrailles de la terre. À mesure que j'avance, j'ai la nette impression que je ne suis pas seule. Je me sens observée, accompagnée par une présence impalpable, opiniâtre et bienveillante. Une légère brume s'enroule autour de ma taille. Un souffle froid soulève ma jupe, et effleure ma nuque. Il me faut me ressaisir ! Je ne dois pas laisser mon imagination vagabonder au moindre courant d'air. Tous ces souterrains communiquent entre eux et nécessairement, il doit y avoir des appels d'air. J'ouvre quelques portes avec précaution. Rien. Les pièces désertes n'offrent à ma vue que claustration et abandon. Quelques chaînes fixées au mur laissent à penser que ce sont peut-être d'anciennes geôles.


22 mai 1886,

À la lueur de ma lampe, j'ai regardé le plan et j'ai constaté avec soulagement que j'étais bien au deuxième sous-sol du château. À chaque niveau, un emblème :

– Au premier, les armoiries léonines de la famille du marquis de Mancy.

– Au deuxième, la devise du sieur Gilles : « Sola fide » (seule la foi compte).

– Au troisième, le sceau royal du roi Charles IX, gravé dans la pierre.

D'autres inscriptions, çà et là, presque effacées témoignaient de l'empreinte du protestantisme : « Sola scriptura » (par l'Écriture seule), « Solus Christus » (Jésus-Christ seul intercesseur entre Dieu et les humains).

Cette section secrète, utilisée par les huguenots, permettaient de tenir un siège de plusieurs semaines contre les assauts des catholiques. Sur le plan, il est fait mention d'un passage qui permettait d'accéder à la partie habitable de ces caves. Mais il n'est pas précisé où il se trouve exactement, sans doute pour éviter que les protestants, vivant reclus, pendant les innombrables périodes de guerres, ne tombent aux mains des ennemis.

Tout à coup, j'ai senti sur mon épaule une pression douce, comme si quelqu'un posait sa main sur moi afin d’attirer mon attention. Je me suis retournée et j'ai perçu un halo diaphane. Alors que j'étais plongée dans mes réflexions, celles-ci ont été annihilées. Je ne pouvais plus réfléchir, ma conscience était comme annexée à une force inconnue, subordonnée à une volonté supérieure à la mienne. J'avais l'impression que mon cerveau s'était scindé en deux : une partie pour moi et l'autre... Pour qui ? Peu à peu, j'ai retrouvé l'usage de mes facultés, mais des pensées parasites qui ne m'appartenaient pas s'inscrivaient dans mon esprit. J'ai compris alors qu'on voulait communiquer avec moi :


– N'ayez pas peur ! Je suis là pour vous guider.


Ces mots s'imprimaient en moi. Ils n'étaient ni audibles, ni visibles et pourtant je les comprenais. J'ai essayé de rassembler mes idées et j'ai commencé à échanger des propos avec ce que j'identifiais comme un fantôme.


– Qui êtes-vous ? ai-je demandé sans état d'âme aucun, spectatrice de ma propre personne.

– Une essence bienveillante, pure, délivrée de ses péchés. Ma mort a racheté mes fautes passées.


La forme mouvante s'est figée tout à coup, s'est épaissie, puis s'est matérialisée. À quelques pas, devant moi, un moine, vêtu d'un scapulaire noir serré à la taille par une cordelette blanche, un capuchon relevé sur la tête, me fixait de son regard doux.


– Comment êtes-vous mort ? lui ai-demandé ?

– Je me suis jeté du haut d'un donjon de cette forteresse pour échapper à la vindicte populaire sous la Révolution. J'étais un ermite cistercien, cherchant à élever mon âme, dans la prière, les privations, la charité.


Voilà que j'étais en train de communiquer par la pensée avec le fantôme du suicidé et tout cela me paraissait normal ! Il me semblait être à la frontière de deux mondes, celui des vivants et des morts.


– Je sais lire dans vos pensées. Suivez-moi, me dit-il. Je vais vous conduire au passage secret qui mène au temple protestant, celui que vous cherchez. Une porte surmontée d'une arcade donne accès à une crypte également. Mais attention, ce conduit ne reste ouvert que pendant une certaine durée. Avec les années, le mécanisme s'est un peu enrayé. À moins que ce ne soit l'œuvre d'esprits malins...


Je frissonnais, inquiète.


– Combien de temps reste-t-il accessible, lui ai-je demandé ?

– Vous avez quelques heures devant vous... Après, il sera trop tard !

– Je compte rester une demi-heure, tout au plus, pour noter sur mes feuillets ce qu'il y a d'intéressant à observer, lui ai-je répondu, comme si je parlais à un ami.


D'un signe de la main, il m'a invitée à le suivre dans une pièce que j'identifiais sur le plan comme étant une ancienne cuisine et où se trouvait une cheminée en briques. L'homme a imprimé une légère pression sur les parois de l'avaloir. Puis j'ai vu, avec stupéfaction, le fond du foyer pivoter sur lui-même. Le moine m'a encouragée du regard à avancer. J'ai envisagé la possibilité que ce pouvait être un piège !

L'entité a senti mon angoisse et m'a rassurée :


– Cependant, prenez garde a-t-il précisé ! Parfois des êtres malfaisants, des apparitions non incarnées peuvent rôder. Ce qui veut dire qu'ils n'ont jamais eu d'existence sur terre. Ce sont les plus dangereux ! Ils sont tyranniques et peuvent être violents, jaloux de n'avoir pu jouir de tous les bienfaits que procure une vie terrestre. Mais leur présence est rare, car pour hanter ces lieux, ils ont besoin d'une énergie qu'ils n'ont pas. Ils la puisent dans les reflets de la lune, le scintillement des étoiles ! Ils ne sortent que la nuit et aiment se repaître de la pureté des âmes comme la vôtre ! Ils savent qui vous êtes, s'imposent à votre esprit, non pas pour communiquer avec vous, mais pour s'approprier la quintessence de votre être, et faire de vous un pantin qu'ils manipulent selon leur bon vouloir ! Mais soyez sans crainte. Je ne sens nulle présence spectrale dangereuse pour le moment.


J'ai remercié mon guide. Avant de m'engager à l'intérieur du boyau obscur au bout duquel brillait une lumière, je me suis retournée. Le mur ne s'est pas refermé derrière moi, mais l'ermite débonnaire s'est comme dissipé dans l'air ! Une brume légère flottait devant la cheminée.

À mesure que j'avançais, le conduit étroit s'élargissait en un vaste corridor. Au bout de celui-ci, la lumière du jour s'agrandissait, rassurante. Soudain, j'ai entendu derrière moi comme un galop de cheval. Le martèlement sourd des sabots sur le sol en terre battue s'est fait de plus en plus net. Dans un nuage de poussière, j'ai vu apparaître deux chevaux à la robe grise, crinière et queue dressées, naseaux fumants. Leur allure était puissante et fière, leurs muscles bandés, saillants, brillaient d'une clarté surnaturelle. Deux cavaliers en armure, en suspension sur leurs étriers, rênes en main, hurlaient, encourageant leur monture. Ils sont passés devant moi dans un coup de tonnerre. J'ai juste eu le temps de me plaquer contre la muraille pour ne pas être piétinée. Qui étaient-ils ? Où allaient-ils ? Puis, parvenus au bout du tunnel, ils ont disparu. Le silence est redevenu pesant, exprimant tout l'abandon de ces lieux sinistres et désolés.


23 mai 1886,

Le contraste entre l'obscurité des caves et la lumière provenant des soupiraux m'a fait cligner des yeux. Il m'a fallu accommoder ma vue à la soudaine clarté du lieu où je me trouvais. Je me suis accroupie, enveloppant mes jambes dans ma jupe longue dont les multiples volants s'éparpillaient sur le sol poussiéreux. J'ai bu quelques gouttes d'eau après avoir grignoté un biscuit. Ces pérégrinations m'avaient épuisée. J’ai eu beau consulter mon plan et l'observer dans tous les sens, il m'a été impossible de localiser la pièce où je me trouvais. Elle semblait tout simplement ne pas exister.

J'ai essayé d'analyser le plus objectivement possible ce que j'avais vécu et entendu dans ces artères obscures. Mes certitudes ont vite été balayées. Je suis intimement persuadée d'être atteinte d'une maladie mentale ! À Paris, j'irai consulter le professeur Charcot*, un éminent spécialiste des névroses hystériques. Mes désordres mentaux ont certainement une cause traumatique. Mon système nerveux doit être ébranlé par la mort de mes parents. Il ne peut en être autrement.

J'ai noté sur les feuillets que j'ai emportés dans mon sac tout ce que j'ai expérimenté, comme autant de preuves à apporter au spécialiste qui m'examinerait.

J'ai décidé d'explorer l'endroit où je me trouvais : une sorte de corridor circulaire percé d'une porte en fer. Quand je l'ai ouverte avec l'une de mes clefs, elle a grincé sur ses gonds en un gémissement strident.

Enfin ! J'ai découvert l'ancien temple que je recherchais. Le décor sobre, épuré, pour ne pas dire dépouillé de la pièce, déconcertait. C'était un petit amphithéâtre aux murs blanchis à la chaux vive et aux boiseries parfaitement saines. Quatre colonnes en pierres soutenaient la structure de l'édifice surmonté d'une coupole en bois. Celle-ci semblait protéger l'ensemble de la bâtisse comme la Main Divine. Sur l'une des parois, un œil-de-bœuf était occulté par une feuille de parchemin huilé. Au milieu de la nef, une chaire en bois sculpté servait à accueillir le pasteur. Elle ressemblait en tous points à celles que l'on trouve dans les églises catholiques destinées au prêche. Tout autour de la pièce étaient disposés des bancs afin que les fidèles puissent entendre distinctement la voix du prédicateur. L'autel, au fond de cet espace circulaire, ne comportait qu'une simple table. De toute évidence, ce lieu n'était pas un sanctuaire. Il semblait destiné à réunir les croyants pour le partage de leur foi. On pouvait lire cette devise, au-dessus de l'autel : « Est in nobis et ubique » (Il est en nous et partout).

Peu à peu, j'ai perçu des chuchotements, comme des prières murmurées. L'espace entier était empli de ces souffles célestes, psalmodiés. Des ombres se sont glissées entre les bancs, ont envahi la nef de leur présence enveloppante. Certaines m'ont encerclée, en une sorte de ballet éthéré, embrumé ! Fantômes redoutés et désirés à la fois car ils sont pour moi une image poétique de la mort. Je crois que j'ai crié ! Je me suis évanouie. Quand je me suis réveillée, tout semblait normal. J'avais dû faire un léger malaise car mes nerfs avaient été mis à rude épreuve !

Avant d'aborder le chemin du retour, il me fallait visiter la crypte. Il faisait encore grand jour. Je devais me dépêcher si je ne voulais pas être enfermée à tout jamais dans ce lieu. Je me suis surprise à croire à cette chimère digne d'un conte pour enfant. J'ai éclaté de rire. L'écho facétieux a fait rebondir mon rire, de mur en mur, celui-ci heurtant chaque paroi, ballotté de-ci de-là, comme un jouet.


24 mai 1886,

Je me suis souvenue que monsieur Jean avait attiré mon attention sur la présence de ce temple protestant dont on ne trouvait plus trace, mais il n'avait pas évoqué la crypte. À la bibliothèque, ni manuel, ni plan n'en faisait mention.

Or, je sais qu'il y a un caveau car l'ermite me l'a dit et qu'une porte située dans le temple donne accès à celle-ci. Comment expliquer cela autrement ?

Ou ferais-je partie de ces êtres capables de double vue ? Le temps linéaire n'existerait-il pas pour moi ? Le passé et le présent seraient-ils confondus en une même et unique notion ? L'espace et le temps seraient-ils mêlés dans mon esprit libéré de toute entrave liée à mes sens ? À moins que ce ne soit une déduction logique que ma conscience m'a fait prendre pour quelque chose de tangible, de réel. Après tout, trouver un site funéraire à proximité d'un lieu de culte est plausible...

La porte qui s'est entrebâillée sur le monde des morts était bien réelle. Au-dessus de celle-ci, une arcade sur laquelle était inscrit, en français, un verset biblique : « Ils ne sont pas perdus mais ils nous ont devancés, ainsi ne crains pas. Crois seulement ».

Sur les murs gris étaient peintes des Tables de la Loi. Au sol, de simples dalles laissaient entrevoir quelques épitaphes : « Le soir venu, Jésus dit : passons sur l’autre rive ». Ou encore : « Que ta volonté soit faite ». Puis venaient des noms à peine lisibles dans la semi-obscurité du caveau. À droite, une stèle : « Ci-gît Gilles de Mancy, 1540 – 1578 » , puis une autre, « Amaury de Mancy, 1546 – 1572 ».

Au milieu de la salle funéraire, à la faveur de ma lampe, j'ai aperçu une sorte de petit cercueil posé sur un piédestal en granit. Il semblait être fait d'une autre matière que le bois ou la pierre. D'un geste de la main, j'ai chassé la poussière sur ce qui me semblait être un couvercle. Ce que j'ai découvert, alors, m'a tétanisée. À l'intérieur d'une tombe en verre, comme une poupée en porcelaine dans sa boîte, était allongée une petite fille. Ses yeux bleu marine étaient grands ouverts. Son regard semblait songeur comme si elle s'accordait un moment pour rêver. Son petit nez retroussé et ses lèvres à peine boudeuses accentuaient le côté poupin du visage. Une empreinte rose rafraîchissait ses joues. Quelques boucles brunes adhéraient à son front embué d'une légère transpiration. Elle se reposait certainement après avoir couru au grand air, dans les champs. C'est du moins ce que j'imaginais car la momie avait l'apparence de la vie. Sa tête était couronnée d'un diadème serti de fines pierres mauves. Sa robe de dentelle blanche était serrée à la taille par une ceinture de couleur violette nouée à l'aide d'une broche en or. Ses petits bras étaient repliés en croix sur son sein. Seule cette position évoquait la mort. Le nom de l'enfant était gravé dans le verre en lettres d'argent. Violetta de Mancy : 1564 – 1574. L'embaumeur, comme un magicien, avait su préserver sa beauté, peut-être pour l'éternité. Mon cœur battait très fort et je ne pouvais détacher mon regard de cette vision qui tenait du songe et du néant.

J'ai refermé la porte à regret. C'est alors qu'en me retournant, j'ai aperçu à quelques mètres la fillette. Son regard rieur m'invitait à la suivre. Elle portait la même robe en dentelle blanche et tenait dans l'une de ses mains, une poupée de chiffon. Tout comme l'ermite, elle communiquait avec moi par la pensée.


– Suivez-moi, me dit-elle, je vais vous montrer là où j'habite.


Que pouvais-je redouter d'elle ? Je la suivais sans me poser de questions. Nous avons contourné le temple et longé un tunnel. Puis nous sommes parvenues à une haute porte en fer, ouverte sur la cour intérieure de la forteresse. Celle-ci me semblait à la fois familière et étrangère. Je ne saurais expliquer pourquoi. Tout à coup, j'ai aperçu deux donjons reliés par une coursive, qui se découpaient sur le bleu du ciel. Où étais-je ? Maintenant ou jadis, ici ou ailleurs ? La fillette, par ses cris joyeux, m'a sortie de ma torpeur.


– Maman ! Viens voir ! J'ai une nouvelle amie, elle s'appelle Emma, dit la petite fille, en entrant dans une antichambre. La hotte de l'imposante cheminée en pierres était décorée par les armoiries léonines de la famille de Mancy. De riches tapisseries aux arabesques blanches et ocre couvraient les murs.


Sa mère, qui était assise dans un fauteuil en velours rouge, travaillait à son ouvrage de broderie. Elle n'a pas levé les yeux vers sa fille car elle devait prendre garde de ne pas se piquer avec l'aiguille.


– Emma ? C'est un joli prénom ! Elle a ton âge ?

– Non, c'est déjà une demoiselle. Elle a 26 ans. Et ses yeux sont verts comme ceux de Mitsy.

– Où est-elle ? a demandé la jeune femme, en se redressant.

– Elle est avec moi. Là, tout près !

– Mais... Je ne la vois pas.

– Si maman. Elle te sourit et elle est très jolie.


Marie était un peu inquiète, tout à coup.


– Non, je t'assure, je ne la vois pas ! Tu as beaucoup d'imagination, Violetta ! Alors, tu t'inventes des amies, maintenant ? Supposons qu'elle existe ! Tu ne pourras pas jouer avec elle, elle est trop âgée pour toi !

– Non maman. Je n'invente rien. Emma est bien réelle. Elle m'a dit qu'elle me raconterait des histoires, celles du temps futur, quand la lumière de la foudre serait emprisonnée dans des petites boules en verre pour éclairer la nuit...


J'ai promis à Violetta de revenir le lendemain. J'ai repris le même chemin qu'à l'aller sans oublier ma lampe, laissée à l'entrée du souterrain. J'ai trébuché sur une pierre et me suis évanouie. Quand je me suis réveillée, la clarté de la lune versait des lueurs pâles sur la muraille.


Le 25 mai 1886,

Tout en me relevant, je pensais avec inquiétude que je m'étais évanouie à deux reprises : d'abord dans le temple, puis en regagnant le souterrain, après ma rencontre avec Violetta et sa maman.

Je me souviens, lorsque j'étais adolescente, avoir consulté un médecin qui m'avait diagnostiqué une maladie épileptique :


– Elle peut être accompagnée de confusion mentale et d'hallucinations visuelles et auditives, de courtes pertes de connaissance ou de véritables syncopes, avait précisé le praticien.


Ces crises convulsives ont cessé durant plusieurs années. Pourraient-elles réapparaître, favorisées par le choc psychologique que j'ai subi à la mort de mes parents ? Du moins, c'est l'explication rationnelle que j'aurais aimé retenir !

À quoi me rattacher ? Suis-je malade ? Suis-je folle ? Les fantômes existent-ils ? Qui est Violetta ? Serais-je moi-même un esprit puisque, Marie, sa mère n'a pu me voir alors que j'étais juste devant elle ? Mais elle-même n'est-elle pas un spectre ? Ces questions m'obsèdent en une hésitation perpétuelle.

Cette visite souterraine n'avait que trop duré. J'ai découvert des trésors du passé mais il me faut rejoindre le monde tangible. Avant de partir, je suis retournée dans la crypte. Le cercueil en verre était bien là, sur un piédestal, au milieu du sanctuaire, comme une sorte de mausolée édifié par le marquis de Mancy, à la mémoire de sa fille tant aimée.

Puis je me suis dirigée vers le couloir qui mène à la cheminée dont l'un des murs du foyer avait pivoté. J'ai frissonné à l'idée qu'il ait pu se refermer. L'ermite avait précisé que le passage n'était ouvert que quelques heures. C'est alors que j'ai compris combien j'avais été imprudente de pousser plus loin mes investigations. Il me semble perdre parfois mon discernement. À mon grand soulagement, l'accès béant semblait m'inviter à sortir des entrailles de la terre. Tout en regardant mon plan, j'ai poursuivi mon chemin, persuadée qu'il suffirait de quelques minutes pour être de nouveau dans ma chambre.

Là, où hier se trouvait un couloir, se dressait à présent une paroi solidement bâtie, comme si elle avait été construite en quelques heures.

J'ai effleuré la muraille pour m'assurer qu'elle était bien réelle. Force était de constater que l'issue était condamnée. J'ai pensé que je m'étais trompée. J'ai refait le chemin en sens inverse, ai tenté une autre échappatoire. Mais il y avait encore une cloison qui me barrait le chemin. Je suis donc revenue sur mes pas, perplexe. Où que j'aille, des murs insidieux avaient poussé çà et là, m'empêchant de revenir à la surface de la terre. Était-il possible que des esprits démoniaques aient pris possession de mon cerveau pour l'embrumer et le manipuler à leur guise : transformer l'espace tangible et le réinventer pour mieux me tromper ! Comme la lumière de ma lampe commençait à vaciller, j'ai préféré m'engager à nouveau dans le passage secret et rejoindre le lieu où je m'étais endormie car il y avait des meurtrières qui laissaient passer la lueur de la lune. Quelques minutes après, j'ai entendu un cliquetis. J'ai compris que l'accès s'était refermé. Sur le moment, je n'ai pas réalisé que j'étais prisonnière de ce lieu, à jamais.

J'ai entendu, tout à coup, un grognement puis un grondement. J'ai senti nettement une emprise, un étau se refermer autour de mon cou. Était-ce l'angoisse de mourir enfermée dans la basse-fosse à tout jamais qui provoquait cette sensation d'étouffement ? Ou étais-je aux prises avec ces entités maléfiques qui absorbent l'énergie des astres pour se mouvoir et s'emparer de l'âme des vivants ? L'ermite avait évoqué leur existence spectrale.

Soudain, j'ai été violemment plaquée au sol. Une sorte de créature ni bête ni homme, hideuse comme la mort, a exercé une pression sur ma gorge, m'empêchant de respirer. Son haleine sifflante brûlait mon visage. Le monstre m'a griffée aux bras si fort que je saignais. À force de combattre cet être vil, mes forces s'amenuisaient. J'allais donc mourir ? L'étais-je déjà ? Je me suis sentie tirée par les cheveux vers un trou béant, prêt à m'engloutir. Peut-être une oubliette ! Était-ce cela que j'étais venue chercher ? Le vide ? l'abîme ? Cette créature l'avait compris et m'avait attirée dans ce souterrain pour me broyer, moi, proie facile, perdue entre le monde des vivants et des morts !

Le jour a éclairé peu à peu le contour des pierres. La lumière de la lune a disparu faisant place à un soleil radieux. L'étreinte de la bête s'est relâchée, privée de l'énergie astrale. J'ai repris mon souffle puis me suis endormie, épuisée. Je savais que je pouvais me reposer sans crainte car le soleil me protégeait de l'innommable.

Quand je me suis éveillée, j'ai bu un peu d'eau et mangé un biscuit. De grandes griffures barraient mes membres. Sans doute, en avais-je aussi sur le cou et le visage. J'ai pris mon mouchoir et j'ai essuyé le sang qui s'était coagulé. J'ai pensé que je m'étais éraflé les mains, les bras, les jambes, toute seule dans mon sommeil. Puis je me suis souvenue de ce terrible combat.

J'ai vu que Violetta était près de moi, me tenant par l'épaule avec douceur.

Elle m'a demandé de la suivre car elle voulait me faire visiter la basse-cour* :


– Il y a de très beaux chevaux dans les écuries et des lévriers au chenil.


La fillette ne semblait pas étonnée de me voir assise à même le sol, mes bras entourant mes jambes repliées, la tête enfouie dans les plis de ma jupe pour ne pas lui montrer que je pleurais.


26 mai 1886,

Dans la haute cour, nous avons franchi un long escalier voûté descendant à la basse-cour, où résident les archers, les soldats, les canonniers, et les serviteurs. Mon regard s'est porté sur le chemin de ronde de la courtine où circulaient des hommes en cotte de mailles. Au sommet de chaque donjon, une sentinelle veillait, prête à alerter, en cas de danger.

Tout un remue-ménage de petites gens faisait de cet endroit une particularité ! Le four à pain ronronnait et répandait une odeur alléchante de céréales chaudes. Il suffisait que l'on se déplace de quelques mètres pour être incommodé par un fumet de paille, de crottin, de cuir d'animal, qui émanait des écuries. Des servantes s'affairaient autour de la margelle d'un puits. Par des tractions laborieuses, elles remontaient des seaux débordant d'eau claire. Une flaque s'est agrandie sur les pavés à la faveur d'une légère pente. Les conversations allaient bon train à cette heure matinale. On se hélait. Les hommes, en guise de salut, s'échangeaient quelques bourrades dans le dos. Jupons et braies se côtoyaient dans une bonne humeur toute populaire.


– Aujourd'hui est un jour particulier pour les villageois, m'a expliqué Violetta. Ils doivent s'acquitter des banalités. Les paysans paient cette taxe à mon père pour avoir le droit d'utiliser le four à pain, ainsi que le moulin et le pressoir qui se trouvent à l'extérieur du château. Les collecteurs chargés de recouvrer l'impôt viendront déposer leur recette dans le bâtiment qui est proche de l'écurie. Est-ce que les seigneurs du futur se comportent ainsi ?

– Il n'y a plus de seigneurs, dans mon futur à moi, mais les taxes existent toujours et elles sont multiples comme les vôtres.


Nous avons croisé deux palefreniers à pied, tenant par les rênes des chevaux de trait et un écuyer chevauchant un étalon à la robe noire, au trot. L'allure du coursier était aérienne. Chacun de ses pas semblait suspendu dans l'air en un mouvement élégant. Dans les stalles, j'ai aperçu piaffant d'impatience deux destriers gris. Il m'a semblé reconnaître ceux qui avaient failli me renverser dans le souterrain.

La petite fille m'a précisé que celui qui était noir appartenait à son père, absent.


– Mon papa est très occupé. Il part souvent dans des pays étrangers pour ses affaires mais les soldats et les archers sont là pour nous protéger des attaques des ennemis.

– Quels ennemis, lui ai-je demandé ?

– Des assaillants de toutes sortes : des bandits, parfois des paysans qui se révoltent car ils ne sont jamais satisfaits de leur sort ! Avez-vous vu le nombre de soldats en place ?

– Oui, un effectif considérable !

– Mais les attaques les plus dangereuses sont celles des catholiques. C'est maman qui me l'a dit. Nos hommes d'armes et de trait sont aux aguets car des rumeurs courent que nos ennemis ont déjà massacré un certain nombre d'hérétiques, comme ils disent... à Paris et en provinces.

– Toute votre famille appartient à cette même confession ?

– Oui. Tous mes oncles, tantes, cousins, cousines. Mon père aristocrate catholique s'est converti par amour : ma mère descendant d'une famille bourgeoise protestante. Et tout le monde a fait de même...


La petite fille, très mûre pour son âge, m'impressionnait. Elle a poursuivi :


– Dans quelques mois, j'aurai 9 ans. Exactement le 2 janvier 1573. Maman m'a promis qu'un clerc viendrait m'aider à améliorer mon écriture, à peindre et à chanter, et Mélie ma gouvernante, à broder, et à être une bonne épouse quand je serai grande. Et vous, serez-vous une bonne épouse ?

– Je ne pense pas à me marier...


La petite a détourné le regard, distraite un instant par un aboiement.


– Maintenant, je vais vous montrer quelque chose qui va vous ravir.


Elle a ouvert doucement le portail du chenil, une sorte d'immense cage grillagée où se reposait une meute de lévriers.


– N'ayez pas peur, ils ne sont pas méchants. Regardez ! Il y a une chienne qui vient d'avoir des petits !


Dans une niche, la fillette a pris délicatement un chiot suspendu aux mamelles de sa mère et me l'a tendu. Celui-ci a bâillé bruyamment et Violetta a trouvé qu'il avait de drôles de manières. Elle souriait dans sa jolie robe de satin rose. Ses joues se sont empourprées de plaisir.


Le 27 mai 1886,

Après avoir déposé le chiot dans la niche, nous nous sommes dirigées sous le passage voûté donnant sur la cour d'honneur destinée à la famille et aux invités. Celle-ci, austère, formait une sorte de vaste patio où quelques herbes folles poussaient entre les interstices des pierres plates qui pavaient le sol. Contrairement à la basse-cour, elle était déserte. Les étroites fenêtres vitrées des bâtiments cachaient aux regards indiscrets la vie intime des habitants. Le soleil éclairait faiblement les murs de pierre grise.

Violetta m'a expliqué comment étaient disposées les pièces de la demeure, en pointant l'index vers les parties concernées :


– Ici, vous avez le logis seigneurial, là, l'office et la cuisine. De part et d'autre de la cour, deux donjons permettent d'accéder aux chambres et aux latrines. Dans une tourelle, se trouvent la bibliothèque et la salle de musique.


Tout à coup, un martèlement de sabots s'est fait entendre. Un cheval blanc, au galop, est arrivé derrière nous, puis s'est immobilisé. Le cavalier, pour calmer l'animal, a fait un cercle autour de nous, et a pris les deux rênes dans la main gauche. D'un geste souple, de l'autre main, il s'est appuyé sur l'encolure du palefroi, et a sauté à terre.

La fillette s'est adressée à moi.


– Je vous présente mon cousin, le chevalier Amaury de Mancy, le fils de mon oncle, frère de mon père. Il a exactement votre âge. Il revient de la chasse. Il y a beaucoup de cerfs, de chamois et de sangliers dans la région !


Le jeune homme a incliné la tête pour me saluer. Afin de lui témoigner respect et déférence, j'ai légèrement fléchi les genoux, saisi entre le pouce et l'index un pli de ma robe pour lui faire une révérence des plus gracieuses.


– Qui êtes-vous jolie damoiselle ?

– Je me nomme Emma. Je suis une amie de Violetta et je viens du futur, ai-je dit, comme une boutade.

– Diable ! Vous venez du futur ? Dites-moi donc mon avenir damoiselle Nostradamus ! Et il rit de bon cœur.


Sa haute taille m'impressionnait. Il portait une simple tunique grise serrée par un cordon, et des souliers à lanières enserraient ses braies. Ses cheveux bruns bouclés tombaient sur ses larges épaules, en cascade. Ses yeux bleus avaient la fulgurance de l'éclair mais la douceur et la noblesse de ses traits calmaient le feu de son regard.

Ce qu'il avait pris pour une plaisanterie était pourtant la stricte vérité. Je savais exactement ce qui allait advenir de tous ces gens, nobles et serviteurs, puisque que je venais d'une époque postérieure à la leur. Les assaillants arriveraient sans doute dans quelques jours, pour tuer un par un les habitants de ce château fort ! Pouvais-je avoir une quelconque influence sur leur destin ? Était-il possible qu'en les mettant en garde contre l'ennemi qui ne manquerait pas de venir jusqu'ici... Était-il possible que j'inverse le cours des événements ?

Violetta m'a interrogée du regard puis m'a chuchoté à l'oreille :


– Demain, nous organisons une fête pour le baptême d'un petit cousin prénommé Thibaut. Il est né, il y a quelques jours. Voulez-vous être des nôtres pour le repas ? Maman possède une garde-robe bien remplie. Vous pourrez choisir une jolie tenue de bal.


Voyant que j'hésitais à prendre ma décision, Amaury de Mancy m'a priée d'accepter l'invitation :


– Si vous le désirez, je serai votre chevalier servant, et je vous apprendrai quelques pas de danse, damoiselle du futur. La fête commence à midi précis.


Je lui ai promis que je serais au rendez-vous. Il m'a souri puis a emmené son cheval à l'écurie, tout en le caressant doucement sur le chanfrein*.

Violetta m'a proposé de dormir dans une chambre tout près de la sienne. J'ai accepté l'invitation avec plaisir.


– Vous pourrez y rester le temps qu'il vous plaira, a-t-elle ajouté.


Le 28 mai 1886,

Lorsque je suis entrée dans la vaste salle peinte de paysages figurant les quatre saisons et où se déroulait la fête, tous les regards se sont tournés vers moi. Ainsi, maintenant, j'étais vue de tout le monde. Amaury m'a présentée comme l'une de ses amies. Je conversais avec tout un chacun. Leurs voix parvenaient jusqu'à moi et je pouvais en échange me faire entendre ! Je ne rêvais pas ! On m'a complimentée pour ma tenue et l'éclat de mon teint. Je portais une robe en velours de soie blanche, serrée à la taille par une ceinture dorée, et au décolleté finement bordé de fourrure, comme il était d'usage de se vêtir à cette époque. Un diadème de perles fines retenait ma chevelure brune.

La longue table était disposée en U au centre duquel se trouvaient les hommes les plus influents. Cependant, Gilles de Mancy, le seigneur de ce lieu était absent, remplacé par son frère cadet qui présidait le haut bout de la tablée. Au bas bout, se trouvaient les dames. À l'intérieur du U, personne n'avait pris place, cet espace étant réservé au spectacle afin que les invités puissent profiter pleinement du jeu des troubadours et des jongleurs. Pendant que le panetier finissait, avec ses gens, de placer les nappes, de préparer les tranchoirs, de poser les tranches de mie de pain qui feraient office d'assiettes, on m'a placée à côté de Violetta.

Le son du cor a retenti annonçant le début des festivités. Un maître d'hôtel a fait le service du repas et du vin. Les mets se sont succédé selon un rituel immuable. D'abord les fruits accompagnés d'échaudés*, de pâtés arrosés de vins doux aux épices, puis les potaiges composés de gibiers et de volailles mitonnées. Ont suivi salades, pois, choux et céréales. Pour clore ce somptueux repas, des préparations sucrées : flans, tartes, crèmes rissolées. J'ai bu un verre d'hypocras* en grignotant des gaufrettes. Comme tous les invités, nous nous sommes extasiées, Violetta et moi, devant le jeu subtil des comédiens, les voix chaudes des chanteurs accompagnées par des musiciens fort habiles à distraire l'assemblée au son des tambours, luths, violes, fifres. La petite fille était si heureuse qu'elle frappait dans ses mains accompagnant le rythme de la musique. De temps à autre, Amaury me souriait de loin, m'invitant à ne pas oublier ma promesse : entamer avec lui quelques pas de danse. À la fin du repas, certains convives, après avoir récité les grâces, se sont retirés dans leurs appartements.

Aux accents d'une pavane, Amaury est venu galamment me prendre la main pour ouvrir le bal. Cette basse danse très lente est d'une exquise élégance. Les autres danseurs, deux par deux, nous ont suivis, formant une chaîne ininterrompue, comme une vague majestueuse se déployant doucement. Dans son habit de chevalier, Amaury avait belle allure. Puis, il s'est immobilisé. Me faisant face, il s'est mis à chanter en me prenant par la taille :

« Viens danser damoiselle !

Que j'aime joliette

Sentir ta taille frêle

et te conter fleurette.

Mais ne sois pas rebelle

Ma belle tant aimée.

Ô ne sois pas cruelle,

Mon cœur est éploré.

Ta beauté m'ensorcelle...

Donne-moi un baiser. »

L'assistance s'est faite complice et a crié à l'unisson : un baiser-un baiser-un baiser... Que pouvais-je faire d'autre que d'accepter ? Je lui ai tendu mes lèvres et j'ai reçu le plus beau baiser d'amour qui me soit donné. Les danseurs applaudissaient à tout rompre. Des hourras fusaient de toutes parts. Puis la danse a repris son droit, chacune et chacun se donnant un bon moment de plaisir.

Plus tard, mon chevalier servant m'a conduite hors de la salle, dans une secrète alcôve, afin que le doux enlacement se prolonge indéfiniment. Ce que je lui accordai volontiers...


Le 29 mai 1886,

Cet après-midi, je suis allée rendre visite à la maman de Violetta. Elle m'a invitée à entrer dans l'antichambre où la famille prend ses repas. Pour elle aussi, je suis visible, maintenant. Seulement, elle n'a pas fait le rapprochement entre l'amie « imaginaire » de sa fille et moi-même. Je me garde bien de lui dire que je suis une seule et même personne. Hier, quand elle m'a prêté une de ses robes pour le bal, j'ai prétexté que j'étais une amie d'Amaury, qu'un incident m'avait empêchée de changer de tenue, et qu'il était trop tard pour retourner au manoir de Vellières, où je résidais. Comme elle ne semblait pas prête à accepter la vérité, je me devais de la ménager. Il ne fallait surtout pas l'effrayer. La petite fille, en me voyant, a couru vers moi et m'a serrée dans ses bras.

Elle a glissé dans ma main une marguerite :


– C'est un cadeau ! Je vous aime tant !


Je l'ai remerciée en l'embrassant sur le front. Mélie, sa gouvernante, un livret à la main, l'a appelée pour lui donner sa leçon de maintien :


– Violetta ! Récitez-moi les préceptes d'une bonne attitude en société !


La fillette a posé sa petite main devant sa bouche, et a susurré en riant sous cape :


– Je dois m'abstenir de bâiller en criant.

– Qu'est-ce qui vous fait rire, a demandé Mélie, en fronçant les sourcils.

– Je pense au chiot qui, il y a quelques jours, a bâillé bruyamment et...

– Un peu de sérieux, Violetta. Reprenons la leçon. Que savez-vous d'autre ?

– Je ne dois jamais être méchante, mais au contraire, toujours aimable.


Puis elle a poursuivi, dans un sourire contenu :


– Je ne dois porter mon mouchoir ni à la main ni à la bouche et ne dois pas faire trompette avec mon nez en me mouchant... Pas manger la bouche pleine et surtout, pas me lécher les doigts à grand bruit...

– Ne tronquez pas vos phrases ! On reprend...


J'ai alors pris congé discrètement puis suis allée rejoindre Amaury à l'écurie comme il avait été convenu entre nous. Tout en marchant, je me suis dit que cette fillette était attachante et qu'elle avait la pétillance qui convient à son âge. J'aurais aimé être aussi insouciante qu'elle l'était. Je frissonnais en pensant au destin tragique qui l'attendait, elle et sa famille. J'aurais voulu me tromper, sortir de ce mauvais rêve, et pourtant...

Comment pouvais-je alerter les de Mancy sans paraître suspecte et me mettre en danger ? Peut-être me prendraient-ils pour un éclaireur catholique venu inspecter les lieux afin de renseigner les assaillants ? Qui pourrait me croire si ce n'est Violetta elle-même ? Et Amaury, me trahirait-il auprès des siens si je lui avouais que j'étais de confession ennemie ?

Le jeune homme était en train de seller son cheval et de le sangler quand je suis arrivée près de lui. Ma jument était déjà prête. Il m'a fait monter en amazone en me conseillant de bien tenir les rênes. Lui-même a enfourché sa monture, puis il est venu vers moi me donner un baiser. Le pont-levis qui donne sur le coteau s'est baissé devant nous. Nous l'avons franchi au pas.


– Je vous emmène à la source des Elfes. C'est à une demi-heure d'ici. L'endroit est un peu escarpé mais ne soyez pas effrayée, les chevaux ont l'habitude de trotter en altitude.

– Je vous suis, lui ai-je simplement répondu, en souriant.


Le soleil de cette fin d'après-midi, encore chaud, dégourdissait un air à peine frisquet. Le chemin montait en longs lacets. De temps à autre, à travers les sapins, on pouvait apercevoir sur les pentes les plus douces un village dont les maisons se pressaient les unes contre les autres comme pour se protéger de la froidure des hivers. Les couleurs, vertes, brunes et chatoyantes des arbres, se fondaient en un tableau changeant à mesure que l'on avançait. Les feuilles sèches crépitaient sous les sabots des chevaux et l'humus répandait dans l'air un parfum aux notes de myrtilles et de fleurs. La terre transpirait de cette vie riche en exhalaisons, comme une paysanne après une journée de travail aux champs.

Nous avons cheminé, silencieux, happés par la beauté de ces lieux.


Le 30 mai 1886,

À mesure que nous prenions de l'altitude, les chênes, les châtaigniers et les noisetiers se faisaient plus rares. Ils laissaient place aux épicéas et à toutes sortes d'essences capables de survivre à deux mille mètres. Au cœur de la forêt, l'atmosphère était plus fraîche et humide. Nous avons passé un gué dont les filets limpides se faufilaient jusque dans les herbes clair-semées.


– Le point d'eau est proche, m'a dit Amaury en se tournant vers moi.


Il a sauté à terre, et m'a aidée à descendre de la jument en me prenant par la taille. Nous avons attaché nos bêtes à un arbre. Puis nous nous sommes dirigés vers la petite grotte où se trouvait la source. Elle coulait, abondante, d'une grande fissure, comme d'une blessure. Quand Amaury s'est accroupi pour boire, le flot a semblé jaillir d'entre ses doigts. Mon bien-aimé a formé une cuvette de ses mains, l'a remplie et m'a invitée à me désaltérer dans ce récipient improvisé. Puis il a absorbé un peu d'eau qu'il a gardée dans sa bouche et, dans un baiser, a laissé le liquide couler doucement au fond de ma gorge. J'ai bu à ses lèvres comme on boit à la fontaine.

Le rêve était si beau ! Quand allait-il prendre fin ? Un voile triste a assombri mon regard. Amaury s'en est aperçu :


– Qu'as-tu Emma, pour être si songeuse ? Ne t'ai-je point assez montré les sentiments que je te porte ? Dois-je affronter Dieu lui-même pour te témoigner de ma fidélité ? a t-il demandé, soudain inquiet.


Puis, voyant que je restais muette, il m'a pris le menton doucement :


– Parle, n'aie crainte ! Tu peux tout me dire. Je suis épris de toi. Si tu étais le diable en personne, je renierais Dieu pour un seul de tes baisers !


Alors, je lui ai tout avoué : l'époque à laquelle je vivais, la mort de mes parents, le séjour à la forteresse afin d'apaiser mon chagrin, les souterrains, les fantômes, le temple, la crypte, Violetta, la confession à laquelle j'appartenais, et surtout l'angoisse qui me tenaillait de penser que les catholiques pouvaient, d'un jour à l'autre, prendre d'assaut le château fort...


– Crois-tu tout ce que je t'ai confessé ? lui ai-je demandé, essayant de trouver dans son regard une quelconque approbation.


En guise de réponse, il m'a croqué doucement l'épaule, le cou, les lèvres. Puis il m'a regardée tendrement et m'a confié :


– Tu aimes les chimères, damoiselle ! Mais afin de te plaire, dès ce soir, je demanderai aux soldats et aux archers d'être encore plus vigilants.


Après un silence, il a poursuivi :


– Mon âme... Tu as de l'ange et du diable ! Ta beauté n'a d'égale que celle de la Vierge Marie. Mais tes appas sont si délicieux qu'ils ne peuvent qu'émaner de la volonté du Malin. Mon vœu le plus cher serait de mourir dans tes bras !


Je l'ai remercié d'un sourire et d'un baiser, cachant avec peine mon désarroi. Ainsi, j'étais la belle affabulatrice dont on raille un peu les propos. Mais, le fait qu'il prenne des dispositions renforcées pour la sécurité des habitants du château me réconfortait.

Tout à coup, nous avons entendu une branche craquer, puis un souffle, comme un signe d'alerte, et enfin un claquement de dents a éveillé notre attention... Un animal était là, énorme, prêt à charger. Un sanglier, de ses yeux rouges, nous jaugeait, avant de s'élancer vers nous, pour nous empaler de ses défenses, aiguisées comme des poignards. Ses grognements emplissaient mes oreilles. J'étais paralysée de peur.


– C'est une femelle ! Elle vient d'avoir des petits. Elle est très agressive. Ne bouge pas, a crié Amaury !


Au moment où la laie a attaqué, il s'est élancé vers l'animal, a planté son couteau dans le flanc de celui-ci. Du sang vermeil s'est répandu sur le sol et s'est mêlé à l'eau de la source. La bête s'est affaissée comme une masse et a rendu son dernier soupir dans un gémissement rauque.


– Quelle horreur ! ai-je crié. Je ne veux pas rester ici ! Cet endroit est beau mais dangereux !

– Partons, a-t-il répondu, en s'essuyant le front d'un revers de manche ! Le soleil décline ! Abreuvons nos chevaux !


Il a planté son couteau dans la terre pour en ôter le sang et l'a remis à sa ceinture.

Je me suis appuyée contre le fût d'un sapin, pour reprendre mes esprits. C'est alors qu'il m'a pris la main et l'a serrée un peu plus fort.


Le 31 mai 1886,

Ce matin, Violetta m'a apporté un bouquet de pervenches qu'elle a cueilli, hier, en allant au bois avec sa gouvernante. Au creux de celui-ci, elle a glissé une carte et une petite broche sertie de pierres mauves. Ses joues ont rosi, à peine :


– Promettez-moi de ne pas la lire tout de suite. Quand vous reviendrez dans votre époque, vous l'ouvrirez et alors, vous vous souviendrez de moi.


Elle a déposé sur mon front un baiser doux comme un bonbon.


– Merci ma petite fille pour ce témoignage d'amitié.


Puis, je l'ai serrée contre mon cœur en lui promettant de lire la carte dès mon retour.

Violetta m'a dévisagée comme pour débusquer un trait de ma personnalité qui lui aurait échappé.


– Et quand vous porterez cette broche, vous ne pourrez m'oublier, n'est-ce pas ?

– Non, même sans ces jolis cadeaux, je ne pourrais vous oublier. Jamais. Vous êtes une petite fille singulière, espiègle comme un chaton.


Elle a ri tout à coup, passant de la gravité de l'émotion à la gaîté la plus débridée :


– Que veut dire « espiègle » ?

– Vive et malicieuse.

– Ma gouvernante me dit parfois que je suis dissipée.

– Vous êtes surtout pleine de vie et votre intelligence est grande.

– J'aimerais que vous soyez ma gouvernante. Mélie ne me donne pas le droit de m'exprimer et il me faut toujours obéir à des règles qui ne me laissent jamais le temps de rêver. Et vous, que faisiez-vous avant de me connaître ?

– Je donnais des cours de piano dans une école de musique.

– Une école de musique ?

– Oui, c'est un établissement où l'on regroupe des enfants pour leur apprendre à déchiffrer la musique et jouer d'un instrument. Il faut beaucoup de discipline pour progresser.

– Comme j'aimerais apprendre à jouer d'un instrument... mais seulement avec vous !


Soudain, des appels au rassemblement se sont fait entendre de la chambre où nous devisions. Les cris provenaient des coursives.


– Mon Dieu ! dit-elle affolée. Je crois bien que c'est un assaut ou un siège.

– Les catholiques ?

– Oui ! Il va falloir encore nous réfugier dans les souterrains. Et mon père qui est absent !


Je regardais avec inquiétude ce petit bout de femme déjà rompue aux vicissitudes de la vie. Je lui ai pris la main pour tenter de la rassurer.


– Où est ta maman ?

– Elle doit être dans la basse-cour avec les paysans. Elle est allée faire provision de légumes ce matin. Pourvu qu'il ne lui arrive rien !


Le 1er juin 1886,

Je me demande parfois si je dois continuer à écrire mon journal tant les événements présents sont terrifiants.

Hier, quand je suis sortie du donjon en compagnie de Violetta pour me diriger vers la haute cour, un spectacle apocalyptique s'est offert à nos yeux. La grande porte qui ouvre sur le pont-levis était en feu. Des flèches flamboyantes piquetaient le bois torturé par les flammes. Des soldats à cheval, dissimulés sous un heaume et un haubert, pourfendaient de leur épée, ici, un ventre qui éclatait de ses blessures, là, tranchant à la volée, bras et jambes. Les cris, les hurlements, les râles se faisaient plus implorants à mesure que le combat s'intensifiait. Les boucliers à blasons et les lances se heurtaient dans un cliquetis sec.

À l'extérieur de l'enceinte, on entendait les bombardes cracher des boulets de pierre qui venaient heurter dans un bruit d'enfer la forteresse. Elle était ébranlée par les assauts répétés, comme elle l'est parfois les jours de grande tempête.

À quelques centimètres de Violetta, une hache est venue se planter dans le fût d'un chêne séculaire. J'en ai senti le souffle froid, immonde. J'ai compris que l'ennemi n'était pas venu pour prendre du butin mais pour massacrer cette famille protestante.

Nous nous sommes réfugiées dans un renfoncement de la muraille car il nous était impossible pour le moment d'accéder aux souterrains. Violetta s'est blottie entre mes bras tremblants et a pleuré :


– Ma maman ! Où est ma maman ?


J'ai pensé à Amaury, mon cher amour. Mon regard a fouillé cette foule compacte, mouvante comme un serpent.

C'est alors qu'un soldat brandissant une dague s'est jeté sur moi. J'ai reconnu en lui un proche de la famille de Mancy :


– Pendons cette femme ! C'est elle qui nous a trahis ! C'est une catholique !

– Il faut la jeter au bûcher, a crié une ombre, plus loin ! C'est une diablesse !


Les deux hommes m'ont plaquée au sol et m'ont traînée par les cheveux jusqu'à un brasier. Je ne pouvais plus penser. Mon corps était écorché par les cailloux coupants et ma tête me faisait mal.

Soudain, les deux tueurs ont lâché prise et se sont affaissés dans une mare de sang.

Amaury, sorti de nulle part, d'un coup d'épée, venait de transpercer les corps de ses cousins.

Je me suis relevée tant bien que mal, la bouche remplie de terre et de cendre. Mon sauveur m'a hissée sur son destrier et m'a emmenée vers le souterrain en me déposant à l'entrée. J'y ai retrouvé, Dieu merci, la petite fille qui avait pu s'enfuir de cet enfer.

Puis Amaury s'est éloigné en me criant :


– Emma, prends soin de la petite. Et quoi qu'il arrive, tu es mienne.


Je l'ai supplié de se cacher avec nous mais son cheval s'est éloigné au galop, absorbé par la poussière, la cendre et la fumée.

Je sais qu'un chevalier ne se rend pas ! Il est brave et méprise la souffrance et la mort quand la cause est juste.


Le 2 juin 1886,

Les souterrains étaient peuplés des ombres des paysans, des servantes, des palefreniers, des charpentiers, des forgerons qui étaient venus se réfugier là pour échapper à la barbarie. D'autres encore se tenaient cachés dans des geôles, depuis quelques jours déjà, pressentant le pire.

Violetta m'a conduite dans une réserve dont elle a trouvé la clef sous une pierre : une pièce immense, aux murs noircis, éclairée par une meurtrière. Au plafond, pendaient des grappes d'oignons et de la viande séchée. Par terre, des fûts de vin et de bière. Sur les étagères, des pots de miel, des sacs de noix, des bouteilles d'huile, des chandelles, des bougies. Dans un coin de la pièce, à même le sol, des paillasses et des couvertures. Tout pour tenir un siège pendant quelque temps.

Serrées l'une contre l'autre, nous avons mêlé nos peurs et nos pleurs.

Le lendemain, ayant constaté que les couloirs étaient vides de leurs occupants, nous nous sommes alors dirigées vers la sortie, avec précaution. À la porte, grande ouverte, un silence pesant, épais, ignoble. Des cadavres par dizaines jonchaient le sol, leurs faces hideuses tournées vers le ciel. Un bûcher, dont les fumerolles tournoyaient, donnait à ce lieu de désolation, un semblant de vie.

Parmi les décombres, un peu plus loin, un homme à genoux, les mains jointes, priait. Soudain, de sa gorge s'est élevée une plainte, longue, modulée comme celle du vent, de ce vent impétueux, âpre. On aurait dit un loup hurlant à la mort.


– Papa ! a crié Violetta. Elle s'est élancée au-devant de lui, trébuchant à chaque pas contre un corps, une pierre, une épée. Celui-ci s'est accroupi pour recevoir dans ses bras sa fille chérie qu'il croyait morte.

– Je te protège mon ange !

– Maman ! Où est maman ?

– Elle ne craint plus rien là où elle est.


La petite fille a sangloté au creux de son épaule pendant un long moment. Puis elle m'a fait un signe, comme un adieu. Paume vers le ciel, main devant la bouche, je lui ai soufflé un baiser que la brise a porté jusqu'à elle.

Je m'en suis retournée vers le souterrain que j'ai suivi d'un pas lourd, n'espérant plus rien, seule au monde.

Alors que je m'éloignais dans l'ombre du corridor, une voix aimée m'a hélée :


– Emma, attends-moi !

– Amaury ! Dieu soit loué, tu es sain et sauf !


J'ai couru jusqu'à la sortie, éperdue d'amour et de reconnaissance à la vie qui me choyait... malgré tout.

Mais la grande porte avait disparu. À la place, un mur de pierres séculaires semblait me narguer de toute sa hauteur. Je me suis effondrée, terrassée par le chagrin, sans larme ni sanglot. Pourquoi fallait-il toujours payer un prix exorbitant pour un bonheur éphémère ?

Près de moi, rôdaient des êtres malfaisants dont je sentais l’haleine brûlante contre ma bouche.


Le 3 juin 1886,

Je suis enfermée pour l'éternité et vais bientôt mourir. J'ai rassemblé mes forces afin d'aller dans la crypte. Un chant mélodieux s'est élevé de la chambre des morts. Les dalles qui recouvrent le sol semblaient prêtes à s'ouvrir pour mon dernier passage.

J'ai lu à nouveau sur les stèles les noms des disparus : Violetta de Mancy 1564 – 1574. Amaury de Mancy : 1546 – 1572... J'en ai caressé doucement le granit. Puis mon cœur s'est affolé et je me suis évanouie.

À mon réveil, il m'a semblé voir une ombre se profiler devant la porte ouverte. Une petite ombre légère, féline, qui est passée et repassée dans un sens et dans l'autre.


– Mistigriff ?


Alors que je me relevais et m'approchais doucement vers lui, il s'est échappé et s'est réfugié dans un renfoncement du souterrain. Il portait le même collier bleu roi que je lui connaissais.

Je me suis saisie de mon crayon et j'ai déchiré une feuille de mon carnet pour y inscrire rapidement ces quelques mots : « Perdue au milieu de nulle part près d'une meurtrière qui donne sur le pic du mont Hable. » Emma

Puis j'ai attiré le chat avec un morceau de biscuit. Je sais qu'il est farouche et qu'il suffit de peu pour le faire fuir. Mais il est gourmand. Peut-être se laisserait-il séduire par la gourmandise ?

Je l'ai appelé par son prénom pendant que je lui tendais la friandise. Ses yeux se sont plissés de contentement. Il s'est alors dirigé vers moi à pas feutrés et pendant qu'il croquait le biscuit, je l'ai saisi et j'ai glissé le billet sous son collier. Surpris, il s'est débattu, a sauté de mes bras, et s'est enfui.


Le 4 juin 1886,

Je n'ai presque pas dormi de la nuit car j'avais froid et horriblement soif. Ma gourde était vide. Un rayon de soleil s'est infiltré le long de la meurtrière pour s'échouer à mes pieds.

J'espérais seulement qu'on puisse me venir en aide. Alors que je m'abîmais dans de sombres pensées, j'ai entendu un léger bruit provenant du fond du souterrain.


– Le chat ! Ce doit être Mistigriff qui est revenu !


Puis il m'a semblé reconnaître des pas et un froissement d'étoffes.


– L'ermite ? Il vient sans doute me réconforter avant que je ne meure !


Ma vue et mes idées se brouillaient. Bientôt j'allais perdre conscience et tout serait fini. Personne ne retrouverait jamais mon corps. Je resterais emmurée jusqu'à la fin des temps.

Soudain, devant moi, un homme s'est accroupi. Il m'a prise doucement par les épaules et m'a fait boire quelques gorgées d'eau.

J'ai ouvert grand les yeux et j'ai reconnu Julien. Il m'a souri :


– J'ai trouvé votre mot. Vous pouvez dire que vous avez eu de la chance. Nous avons pu vous localiser grâce à vos indications.

– Et les murs ?

– Quels murs ?

– Ceux qui ont poussé comme des champignons et qui m'ont empêchée de revenir de cet enfer.

– Je ne sais de quoi vous parlez ! Il n'y a jamais eu de murs ! Tous les souterrains sont libres d'accès.


Puis il a ajouté :


– Nous vous avons cherchée des jours entiers. J'ai même escaladé la muraille à l'aide de piolets, de pitons et de cordes pour m'approcher des meurtrières afin de vous apercevoir. Je n'ai jamais entendu d'appels au secours. Ah ! Vous devez une fière chandelle à Mistigriff !


Il m'a aidée à me relever, m'a prise par la main. Nous avons marché à travers un dédale de tunnels, de soubassements, de geôles. Je devais sans cesse me reposer, accroupie contre les parois rocheuses pour reprendre mon souffle. Mais j'étais sauvée.


– Il va falloir que vous alliez consulter un médecin. Vous n'êtes guère solide, m'a dit le jardinier.


À notre sortie, j'ai été étonnée et bien heureuse de revoir Lorenzo. N'ayant plus de mes nouvelles, il était revenu en France. Il était allé à l'hôtel où je séjournais et c'est là qu'il avait appris la nouvelle de ma disparition.

Il m'a réconfortée et serrée dans ses bras. J'ai pleuré.

Marcelline et monsieur Jean ont salué mon retour avec soulagement. Mistigriff me regardait à bonne distance, perché sur un tabouret, placide, l'air satisfait.


Le 12 juin 1886,

Je suis folle ! C'est certain. Il ne peut en être autrement ! Tout ce que j'ai vécu, je n'ai fait que le rêver. J'ai donc pris rendez-vous chez le docteur Charcot, spécialiste de l'hystérie et de l'épilepsie.

À Paris, Lorenzo m'a emmenée au Café de Flore. Son regard était doux comme un nuage de lait. Nous avons dégusté un chocolat à la cardamome. Puis, sans plus de façon, il m'a demandé de l'épouser. Je me suis souvenue alors du visage d'Amaury, de son regard bleu acier, de ses boucles brunes tombant en cascade sur ses épaules. J'ai senti son parfum de cuir sauvage et de lavande. Jamais je ne connaîtrais d'amour plus beau que celui-ci.

J'ai souri à Lorenzo et lui ai accordé ma main. À 26 ans, il fallait bien que je songe à fonder une famille. Il serait mon mari et mon ami. Et puis j'apprendrais à l'aimer.

Il m'a rappelé à la réalité :


– N'oubliez pas votre rendez-vous avec le médecin. Ces évanouissements, ce n'est pas normal !

– Vous avez raison. Je ne suis pas normale. Il faut que je me fasse soigner. Il y a des traitements efficaces contre ce type de malaises et cette maladie.

– Racontez-moi ce que vous avez vécu dans ces souterrains.

– Je n'ai rien vu, rien entendu. Seulement le silence...


Il m'a raccompagnée jusqu'au seuil de mon appartement, a déposé un baiser sur mon front puis il est reparti. J'ai commencé à trier mes affaires pour préparer mon déménagement. Dans quelques jours, j'aurai repris mes cours à l'école de musique. J'imaginais déjà ma vie future de femme mariée, de mère de famille, sage et rangée, douce et sereine, sans accroc et sans rêve.

J'ai retiré de ma valise ma robe poussiéreuse pour la laver dans le chaudron en fonte. J'ai senti qu'il y avait des objets dans la poche gauche. J'en ai sorti une marguerite, un bouquet de pervenches fanées et une broche en or sertie de pierres mauves. Et puis une petite carte sur laquelle étaient écrits ces mots d'une jolie écriture enfantine, toute ronde :

« Ma chère Emma,

Vous êtes mon amie pour toujours.

Je vous serre fort dans mes bras.

Violetta »


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Notes :

* Jean-Martin Charcot, fondateur de la neurologie moderne, déclare que les symptômes hystériques sont dus à un « choc » traumatique provoquant une dissociation de la conscience.

* Basse-cour : cour de l'enceinte basse d'un château fort où se trouvaient les écuries et les dépendances.

* Chanfrein : partie antérieure de la tête du cheval, qui s'étend depuis les yeux jusqu'aux naseaux.

* Échaudés : pâtisseries élaborées à la façon d'un biscuit très ferme.

* Hypocras : vin épicé et sucré très apprécié au Moyen Âge.


 
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   socque   
15/7/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Deux choses que je ne comprends pas :
1) Comment le temple protestant au sous-sol peut-il bénéficier de la lumière du jour ? Cela m'avait déjà étonnée pour la bibliothèque, et le temple doit se situer encore plus bas, non ?
2) Le découpage en journées du journal qui intervient parfois en pleine action ; j'imagine assez mal Emma ménager savamment ce genre de suspense "je m'arrête d'écrire pour cette nuit histoire de laisser le lecteur sur sa faim, on reprend demain".

Sinon, j'ai plutôt apprécié cette histoire fantastique assez classique d'incursion dans un autre temps, de retour à son époque avec rejet de l'aventure dans l'onirique, enfin de conclusion avec indice matériel qui remet tout en question. Rien de bouleversant mais j'ai trouvé l'ensemble bien mené, avec une écriture soignée cohérente avec l'époque des faits. Soit dit en passant, le français oral a beaucoup évolué entre le 16ème et le 19ème siècle, aussi Emma et ses copains médiévaux devraient-ils avoir du mal à se comprendre !

La longueur du texte ne m'a pas beaucoup gênée, mais un peu tout de même ; je pense que le récit gagnerait à être resserré, à aborder plus rapidement l'exploration des souterrains et à moins s'attarder sur la vie quotidienne au Moyen Âge. Je n'ai pas trop perçu l'intérêt non plus de la visite du potager de Julien... Bien sûr, c'est vous qui voyez.

   ANIMAL   
18/7/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Vraiment une superbe nouvelle que j'ai lue d'une traite malgré sa longueur. Un véritable mini-roman fantastique très bien écrit, passionnant, sans temps mort. Le style est limpide, l'histoire forte.

Rien à redire ni sur le fond, ni sur la forme. Les deux époques sont dépaysantes, l'héroïne intéressante, il y a de l'action, des descriptions riches, des passages poétiques. Tout pour plaire à la lectrice que je suis.

Je ressens tout de même une incompréhension entre le 22 et le 25 mai. Il est dit que si Emma entre dans le souterrain, elle doit y rester peu de temps de crainte que le passage se referme. Et elle remplit 4 jours de son cahier avant de rester prisonnière alors qu'elle ne semble pas retourner sur ses pas et revenir à chaque fois le lendemain. Soit j'ai loupé un détail, soit il y a une précision à apporter ici.

Plus loin, le passage du sanglier arrive un peu comme un cheveu sur la soupe. Ou alors, il le faudrait un peu plus long car on ne se débarrasse pas aussi facilement de la bête noire sans un bon épieu. Et quid des marcassins si la mère est tuée ? Je crois qu'une fuite de nos tourtereaux serait plus honorable.

Pour ce qui est de la chute, elle est attendue : Emma n'est pas folle. J'aurais aimé un message plus original de Violetta qui est décrite vive d'esprit et intelligente.

Il n'empêche, je salue ici une plume de talent.

en EL

   cherbiacuespe   
25/7/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Je ne suis pas séduit. Certains diront que ce texte est trop long, qu'il aurait fallu couper certains passages inutiles. Je dirais, moi, qu'il en manque! Je perçois bien la sensibilité qui se dégage de cette histoire, autant sentimentale que fantastique. Il se trouve que je ressens aussi des vides. Ou plutôt des absences ( Emma passe plusieurs nuit dans ce labyrinthe, j'attendais plus de confrontations avec les entités maléfiques, des révélations par exemple). C'est bien écrit cependant, je n'ai jamais été embarrassé par la construction, le vocabulaire choisi, les descriptions, l'historique, ni l'ampleur du récit (mais on a affaire là à une vrai nouvelle).

Mon impression est donc mitigée autant qu'admirative devant le travail d'écriture et de recherche accompli.

Cherbi Acuéspè
En EL

   IsaD   
10/8/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Annick

Tout d'abord, j'ai beaucoup aimé votre nouvelle, apprécié les recherches qui en découlent pour nous conter la vie en 1786 et en 1572 (ce qui n'est à aucun moment rébarbatif tant la narration est fluide) et votre écriture remarquable !

J'ai été cependant déroutée par le fait du journal qui continue à être daté, lorsque, au 24 mai 1886 Emma entre dans une autre dimension. C'est un point que je n'ai pas compris.

J'avoue aussi que je m'attendais à une autre fin, pensant qu'Emma allait peut-être découvrir je ne sais quel secret ou que son passage "secret" allait tournebouler sa vie de manière plus significative (ou symbolique).

En tout cas : bravo, et encore bravo !

   ours   
11/8/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonsoir Annick

J'ai pris un très grand plaisir à lire votre nouvelle, je regrette de ne pas avoir eu le temps de la terminer sur ma pause méridienne. J'ai du reprendre ma lecture - sans accrocs - ce soir, mais je suis sûr que lue d'une traite, je l'aurais encore plus appréciée.

Les détails fourmillent, et on sent que le travail de recherche a porté ses fruits, dans le sens où il ne s'agit pas d'un exposé brut mais d'une histoire très bien construite et bien racontée ! Malgré la longueur vous avez su insuffler régulièrement de l'inventivité et de la poésie dans la narration et ce malgré le format "journal intime" qui pourrait avoir un côté répétitif.

Sur la forme, je n'ai pu m'empêcher de penser au "Jeune homme, la mort et le temps" de Richard Matheson. Entre folie, doute, fantastique et voyage dans le temps, un peu de romantisme suranné, beaucoup de galanterie, cela nous donne une tonalité très agréable à l'ensemble.

Bref, je me suis laissé emporter par le fantastique, sans jamais me demander pourquoi et pour moi c'est le signe d'une bonne lecture.

Puisqu'il faut aussi dire ce qui nous a moins plu, c'est peut être l'attitude d'Emma qui essaie de s'auto-diagnostiquer. Je comprends qu'elle puisse se penser folle ou perdre pied, mais la notion de choc traumatique me semble un peu anachronique. Mais ce léger désagrément que j'ai ressenti est largement compensé par tout le reste.

Vraiment merci du partage!

   Pepito   
12/8/2020
Bonjour Annick, pas trop chaud ? ^^

Bon, ce coup-ci je l'ai terminé. Quelques "annotations" (oups !) pour ne rien changer :

"L'établissement " du début m'a perturbé. Je n'ai pas instantanément compris que c'était un hôtel.
"J'ai alors aperçu, au-dessus de moi, une forme humaine"... impression trop nette à mon avis. Une vague forme humaine... sinon, gulps !
"je riais pour rien"... "je riais pour un rien"
"s'approvisionna en ... éclairage" et un paquet de lumens, un ! ^^
"polyvalent" à l’époque des calèches ? Pourquoi pas "moultitaches" tant qu’à faire. ;-)
"La mort accidentelle de mes parents a été un choc terrible pour moi. " ... pour eux aussi, non ? ^^ Sur ce, le "pour moi" me parait en trop.
"Me voici dans l'obscurité. Ma lampe jette..." c'est'y l'obscurité ou c'est'y pas ?
"j'ai retrouvé l'usage de mes facultés"... retrouver ses facultés devrait suffire. ^^
"Je sais lire dans vos pensées. " ... alors pourquoi est-il nécessaire de lui expliquer qui il est ? Tss, tss... ces fantômes alors...
- "L'homme a imprimé une légère pression " ... ah, ces fantômes, toujours aussi impalpables.
- ", ils ont besoin d'une énergie qu'ils n'ont pas. " ... "Il est besoin d'énergie..." non ?

"Elle a déposé sur mon front un baiser doux comme un bonbon."... Yo ! Délicieux.

J'ai beaucoup aimé la description du tombeau de la petite. Peut-être insister sur la propre analyse d'Emma, faire penser qu'elle divague réellement pour renforcer la fin. Un bon texte.

Voilou, voilou...

Pepito

   Annick   
14/8/2020

   Perle-Hingaud   
14/8/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'ai bien aimé lire cette nouvelle, distrayante et bien écrite. J'ai trouvé quelques passages trop longs, au début du texte, mais c'est peut-être une mise en place nécessaire du rythme.
Petites réflexions sur le style: j'aurais changé de type de narration entre l'épistolaire du début et le journal ensuite: j'ai trouvé la transition maladroite. Certains passages au passé seraient plus percutants au présent, en trouvant une astuce de narration.
Mais ces détails ne changent rien à mon ressenti général, d'une aventure classique et agréable à lire.


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