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Humour/Détente
Asrya : Du Scorff à la Rade
 Publié le 12/11/18  -  5 commentaires  -  11054 caractères  -  34 lectures    Autres textes du même auteur

Un jeune se questionne sur sa vie, la Vie. Une réplique de sa mémé pourrait le sauver.


Du Scorff à la Rade


Je suis paumé.

Tout simplement… dans ma vie, dans la Vie ; trop compliquée.

J'ai passé ma jeunesse à étudier, à suivre un système, à me laisser guider par le flot d'un avenir surmédiatisé. Et maintenant qu'est-ce que je fais ? Deux années que cela dure et tout cela ne rime à rien. Je ne trouve pas… ni ma place, ni ma voie. J'ai tout bien fait. Mes lacets, mes colères, ma puberté, ma sexualité, ma scolarité, tout. Et maintenant je n'ai rien. Tout a une fin.

Jeune diplômé, je pensais que tout allait commencer, à nouveau, recommencer en un cycle et que tout allait m'arriver : à moi l'aventure et la destinée. Mais j'en fais quoi de ce bout de papier ? Quel objectif à présent ? Quelles perspectives ? Pas de réponse à mes CV, pas une, et pas question d'aller à Pôle Emploi !


– Hé oh, arrête de chouiner un peu ! C'est bon on a compris le topo, ça fait deux ans que ça dure, faudrait passer à autre chose et te lancer maintenant. T'es pas un bon à rien, si ? Non ! Bon, alors tu te secoues les miches et tu t'en sers pour te trouver quelque chose.

– Quelque chose, quelque chose, t'es marrante toi ! Je ne veux pas quelque chose… je ne veux pas qu'une chose. Je veux savoir. Je veux comprendre. Je veux trouver ce qui me convient, pas qu’une chose, tout. Où aller, où vivre, où m'installer, quoi faire, quand, comment, servir, aider, obéir ? Tout je te dis… tout.

– T'es entré dans le trip à mémé ?

– Le trip à mémé ? Pourquoi tu me parles de mémé ?

– Mais si tu sais, ce qu'elle disait… c'était un truc du genre :


« Du Scorff à la Rade, tu vogueras

Seul dans ta tête, écoutant l'expérience

De la mer, de son coffre aux mille vies.

Après Groix, à Pen Men tu trouveras

Seul dans ta tête, la réponse aux silences. »


– Ce qui signifie ?

– Tu te souviens pas ? Elle arrêtait pas de dire ça quand on lui posait des questions et qu'elle avait pas les réponses.

– Et ?

– Et toi tu te poses des questions, et t'as pas les réponses !

– Ouais d'accord, mais je comprends toujours pas ce que ça signifie son truc.

– Roooh… mais tu te souviens vraiment de rien ! T'es pire que pépé, Alzheimer en moins ! Elle disait que dans la vie, quand on se posait des questions, y avait qu'un endroit pour trouver les réponses : le balcon.

– Tu sais j'y vais souvent sur le balcon et c'est pas pour autant que j'y trouve les réponses à mes questions.

– Tu le fais exprès ou quoi ? La corniche près du phare à Pen Men ! Elle l'appelait tout le temps comme ça : le balcon.


J'étais paumé. Mais après ce repas avec ma sœur, je me suis dit que je n'avais rien à perdre, que je n'avais qu'à chercher cette corniche et… qui sait… la mémé disait peut-être vrai.

Alors je suis allé sur Google et j'ai cherché Pen Men. L'île de Groix... Le bout du monde pour un Meldois.

J'ai ensuite tapé le S du « Scorff » et toutes les lettres qui suivaient ; et ça m'a amené ici, à Lorient.

J'avais besoin d'un bateau. En faisant le tour des possibilités, je me suis rendu à la Compagnie Océane qui m'a gentiment proposé la traversée jusqu'à l'île moyennant quinze euros. Pour me retrouver dans l'album de vacances d'un touriste en anorak jaune, je pouvais m'en passer.

J'allais tout de même pas leur répondre ça, ils m'auraient pris pour quoi… Je leur ai dit merci, à eux et à leur système capitaliste, et je suis parti. Mine de rien, on peut pas faire grand-chose dans la société sans fric. Et pour en avoir, il faut bosser. Ça vaut vraiment le coup de travailler pour du fric ? C'était pas ce que je m'imaginais quand j'étais môme.

J'ai arpenté la Rade de Lorient à pied, plongé dans mes pensées. Chercher, trouver une solution à ce qui me peinait. Je suis finalement arrivé au Quai du Pourquoi Pas. Je me suis dit… pourquoi pas ! Là j'ai flâné sur les berges du port, j'ai regardé les voiliers, les frégates, les zodiacs ; j'ai regardé et je me suis dit : je connais pas tout ça. Je suis pas d'ici. À quoi ça sert ce machin et ce bidule, et ce cordage qui pend dans le vide. À quoi ça sert tout ça ? J'ai regardé, observé, décrypté… et je me suis dit : ça doit avoir son utilité. Comme le vieux là-bas.


– Hé ! monsieur, monsieur, excusez-moi de vous déranger. Je cherche à aller sur l'île de Groix.

– C'est en face, petit gars, tu sais nager ?

– Ça me paraît un peu loin non ?

– Question de motivation. On peut louer des bateaux dans la Rade, tu sais ! Fais-y un tour, tu trouveras.

– Et avec votre bateau vous pourriez pas m'emmener ?

– Si… mais je vais pas à Groix ! Va un peu plus loin, cherche la Callune ; son capitaine y mouille régulièrement.


Alors j'ai poursuivi mon chemin sur la jetée à la recherche du bâtiment qu'on m'avait indiqué. Fidèle, Béatrice, Espérance ; c'est marrant tous ces noms féminins pour les bateaux, c'est beau les femmes, ça a son petit côté poétique, fleur bleue. Mais j'en ai pas de femme moi ; j'en ai pas souvent eu.

C'est grand un port, ça en jette, on s'y perdrait. Tous ces mâts alignés les uns à côté des autres qui vacillent au rythme du vent, qui tanguent tout droit, et qui dressent d'un trait leur destin vers le ciel.


– Je cherche le capitaine de la Callune.

– On se connaît ?

– Euh… non… non, je… c'est un capitaine qui m'envoie.

– Un capitaine ? Qui ça ?

– Je ne sais pas, un capitaine amarré un peu plus loin.

– Pourquoi il vous envoie ?

– Je cherche à aller sur l'île de Groix, mais j'ai ni permis, ni sous en poche pour payer la traversée ; enfin si je pourrais mais je préférerais être seul !

– Seul ? Vous voulez ma bicoque pour aller sur l'île de Groix, tout seul ? Vous êtes pas gêné !

– Non, non ! Je veux y aller avec vous. Enfin… j'aimerais que vous m'y emmeniez si cela ne vous dérange pas.

– Mais si nous y allons ensemble, vous ne serez pas seul.

– Oui mais… je dois être seul… dans ma tête… C'est pas grave, merci quand même, je vais me débrouiller.

– Et comment vous reviendrez si je vous y emmène à l'île ?

– Je n'en ai pas pour longtemps, je dois seulement aller à un balcon.


Elle me regarde, béate.


– Parisien ?

– Meldois !


Elle me regarde, sourit, un clin d’œil :


« Je vais y penser ! Allez grimpe ! »


C'est déroutant un catamaran. Je ne sais pas si tous les bateaux le sont. Celui-là oui. Il tangue. Beaucoup, même à quai. Mémé… je te retiens.


« Jette un œil à la balancine, pour voir si on risque rien avec la bôme. »


Oui oui, tout de suite…

Elle a vite compris que… quand je disais que je n'étais pas d'ici, je n'étais vraiment pas d'ici. Elle m'a fait un topo avant de partir. Elle souriait ; trop souvent à mon goût. Pont, proue, mât, drisse, écoute, étrave, hauban, gîte, vit-de-mulet, foc ! Tout y est passé… et j'étais pas loin d'en faire autant.

On part, le vent en poupe. Qu'est-ce que j'aimerais être la Callune.

Elle me réquisitionne, j'obéis. C'est rassurant d'obéir. Bon… c'est plus rassurant quand on comprend les ordres.


« On va empanner, suis-moi ; tribord amures. »


J'ai encore du boulot. C'est vraiment plus « cata » que marrant.

Le vent se calme, la voile aussi ; une impression de retenue venant de la poupe. Elle s'installe sur la coque de son bateau et m'invite à la rejoindre.


– Alors… c'est quoi ton histoire de balcon ?

– C'est un peu long à expliquer… c'est ma mémé… mes questions, sans réponse… c'est compliqué.

– T'aimes pas causer ?

– Si si, ça va, après, c'est pas ma spécialité.

– Il est où ton balcon ?

– À Pen Men, pas loin du phare. C'est une image le balcon tu sais, c'est juste une corniche.

– J'aime bien les images. J'en ai plein la tête, j'en ai toujours eu. J'ai toujours voulu en faire quelque chose. Dans ma vie.

– À quoi elles ressemblent tes images ?

– Des phares. J'en vois tellement des phares dans ma tête ; alors qu'en vrai, ils se ressemblent tant. Tu sais… quand j'étais jeune, je rêvais de dessiner des phares. Architecte de phare. C'est bizarre comme vocation hein ! Maintenant je suis ostréicultrice. Pas sur cette bicoque ! Non… avec un bon bateau ostréicole dernière génération. La mer ça donne la pêche ! Mais ça l'assèche. Et toi ?

– Je ne fais rien. Plus rien. J'ai terminé mes études il y a deux ans, et maintenant, je ne fais plus rien. Je ne sais même pas si j'ai envie de faire quelque chose en fait. C'est pour ça que je viens ici. Trouver des réponses, être éclairé sur ma vie, ce que je dois faire à présent.

– Du coup… un phare, c'est pas si mal comme destination.

– Sûrement. Je n'ai jamais eu de rêve. Je n'ai jamais pris le temps d'imaginer avoir des ambitions, un avenir. J'ai toujours remis ça à demain. Mais demain, c'est maintenant. Si j'avais eu des rêves, j'aurais tout fait pour les réaliser ! Pourquoi être ostréicultrice si tu rêvais d'être architecte ?

– J'ai raté le concours.


Elle m'a déposé à la gare maritime de Groix.

Comme ça c'est fait ! Allez, accroche-toi, encore un peu. Regarde derrière toi tout le chemin que tu as parcouru pour en arriver là, ici, à Pen Men, espérant enfin comprendre le sens de ta vie. Mets-toi en marche gamin, vas-y, fonce, le phare est à toi, sa lumière te guidera sur ta voie. Allez, un petit effort !

Il faut bien se motiver sur le Massif armoricain ! Heureusement que les lignes bleutées des schistes glaucophanes m'accompagnent dans ma traversée en me guidant vers l'ouest.

J'approche. La bâtisse entre dans mon champ de vision. Sa tour culmine à quelques pas. Allez, tu y es, enfin, la délivrance.

En face, l'Océan, à perte de vue. Le phare est à mes pieds, tout comme je suis aux siens. Mes cheveux s'abattent sur mes tempes, bourrasques à l'appui, et la capuche de mon anorak me recouvre le cou indépendamment de sa volonté. J'avance ! Ah... ce bleu.

Je l'aperçois. Enfin, à quelques mètres. Elle est là, la corniche : un balcon sur la mer. Une avancée de terre, au bord de la falaise qui s'approche dangereusement de l'Océan ; on s'y confondrait à marcher dessus. J'ai l'impression d'être encerclé, immergé, Moïse et la mer Rouge, le pied !

Cette falaise paraît si frêle. J'ai réussi mémé, j'y suis. J'attends maintenant, je veux savoir. Mes questions. Que faire de ma vie à présent ? Quels objectifs ? Dis-les moi Océan ! Dis-les moi corniche ! Dis-les moi balcon, j'ai fait tout ce chemin pour le savoir, je suis prêt !

Tout au bout, un panneau.

Faut-il que je m'approche encore, si près du bord pour devoir en connaître le contenu. Oui il le faut, je suis là pour ça, mes doutes, mes peurs, gardez-vous dans mon esprit et laissez mon corps s'octroyer sa récompense.

Lis à présent, tu vas les avoir tes réponses :


« Du Scorff à la Rade, tu vogueras

Seul dans ta tête, écoutant l'expérience

De la mer, de son coffre aux mille vies.

Après Groix, à Pen Men tu trouveras

Seul dans ta tête, la réponse aux silences.

Silence.

Silence.

L'embrun, le vent, le sel, tous en silence

T'observent, parient. L'auras-tu appris ?

Que ce voyage t'a gardé en vie ?

La lumière… c'est de l'orient qu'elle resplendit

Alors rentre, pars, oublie ta souffrance


Ou sautille… si tu n'as rien compris. »


Je suis parti.

Merci mémé. En rentrant… je m'inscris à Pôle Emploi.


 
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   izabouille   
25/10/2018
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Tout ça pour ça... J'ai bien aimé, mais la fin est un peu décevante. On est dans l'attente que quelque chose se passe et au final, il ne se passe pas grand-chose.
J'ai apprécié le style, l'écriture est belle
C'est un bon moment de lecture, si ce n'est la fin.

   plumette   
28/10/2018
 a aimé ce texte 
Bien
j'ai bien aimé voguer avec le narrateur jusqu'au balcon/ corniche au pied du phare de l'île de Groix.
Joli récit d'un d'un parcours initiatique.certains lorsqu'ils se posent des questions vont voir un psy, d'autres vont voir une voyante, d'autres font le chemin de saint jacques de Compostelle, d'autres se laissent faire par un fil tiré au gré des circonstances: la soeur qui en a marre des plaintes du narrateur, lui rappelle les paroles de Mémé et le voilà parti .
les petites portions de dialogues allègent le texte, lui donnent un rythme.
j'aime bien l'univers marin, cela me fait un point de plus pour apprécier ce petit moment "déclenchant".

Bonne continuation

Plumette

   hersen   
13/11/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Il y a quelque chose que j'aime vraiment beaucoup dans cette nouvelle : après que la soeur lui secoue les épaules et lui parle de sa grand-mère, il va entreprendre un chemin initiatique "à la moderne".

Un peu comme un Siddhartha qui est assis sur son caillou, qui part voir autre chose, des fois que... et qui se retrouve assis sur son même caillou, mais avec une vision différente.

Après son périple, le narrateur est prêt à affronter, à se conformer. ce sera le début de son vrai voyage, mais nul doute que sa démarche initiatique lui fera entrevoir, ou assumer aussi des choix différents.

Et bonjour Asrya, ça faisait longtemps :)

   Perle-Hingaud   
13/11/2018
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Asrya,

J'ai trouvé cette histoire agréable à lire. Pas très originale, mais sympathique et surtout très "naturelle", "spontanée" dans son écriture, ce qui est plaisant.
J'ai eu l'impression de lire un début, j'aurais aimé lire la suite de la vie du narrateur.
Un bon moment de détente, merci !

   matcauth   
14/11/2018
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour,

j'ai bien aimé votre texte, l'écriture est agréable. L'histoire est simple, finalement, mais vous ne tombez pas dans l'écueil de la moralisation, du jugement, en évoquant simplement le chemin que peut emprunter un homme pour trouver sa voie, la rédemption, d'autres choses encore, pourquoi pas.

Et c'est vrai que parfois le déclic tient à pas grand-chose, même si le phare n'est pas la seule raison. Le capitaine, l'ostréicultrice y participent également.

c'est donc bien construit, structuré, peint par petites touches. On aimerais en savoir plus, peut-être, il manque un peu un contexte plus précis, car le héros est un peu parachuté et, ne sachant rien de lui, on peut rester un peu en surface du texte. C'est ce qui est dommage ici.


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