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Fantastique/Merveilleux
Babefaon : La Belle d'Orsay
 Publié le 08/04/26  -  14 commentaires  -  5463 caractères  -  54 lectures    Autres textes du même auteur

De l'ombre à la lumière…


La Belle d'Orsay


La timide liliacée avait peur de grandir. Elle redoutait d’affronter le monde, et pour cause : il se susurrait, à l’abri des mottes sablonneuses qui l’obligeaient à s’allonger toujours davantage pour aller chercher la lumière, que les tiges de son espèce étaient fort appréciées des fins gourmets pour leur goût subtil et délicat, et finissaient la plupart du temps dans leur assiette, généralement agrémentées d’une mousseline légère et onctueuse à dessein d’en relever la saveur. Alors elle prenait le temps. Elle n’était pas pressée de connaître le sort qui lui était réservé, et se recroquevillait à chaque fois qu’elle entendait les pas lourds du fermier se faire plus présents à ses côtés, qu’elle sentait sa main experte s’enfoncer dans la terre, précédée de la lame qui ne laisserait aucune chance au turion qui osait pointer son nez ; priant de toutes ses forces pour que la main se fasse plus hésitante à son approche, qu’elle se ravise et finisse par jeter son dévolu sur ses voisines visiblement plus empressées qu’elle d’aller régaler les palais.


Malheureusement pour elle, ce jour d’avril 1880 lui fut fatal, scellant à jamais son destin. Ce matin-là, ce n’est pas la main du fermier – cloué au lit par une forte fièvre – qui vint à sa rencontre, mais celle moins clémente et plus déterminée d’Hippolyte, le cadet de ses fils qui, emporté par sa fougue juvénile et la fierté de cette nouvelle tâche qui venait de lui être confiée, ne fit aucune exception et retourna les mottes dans tous les sens, bien décidé, en l’occurrence, à ne laisser aucune chance à la pauvre asperge qui n’aspirait à rien d’autre qu’un peu de tranquillité pour continuer sa croissance et retarder la funeste échéance.


C’est ainsi qu’elle se retrouva quelques jours plus tard sur un étal du marché ; fouettée par le vent du nord qui s’engouffrait dans les allées et quelque peu gênée par la pâle lumière du soleil qui tentait de s’infiltrer à travers les nuages épars, à l’égard de laquelle elle continuait à se montrer réfractaire. Elle espéra toute la matinée un sursis improbable qui lui permettrait d’échapper au triste sort qui l’attendait, comme elle l’avait fait pendant les mois qui avaient précédé sa prise fortuite. Mais les clients étaient au rendez-vous ce matin-là, et les ventes allaient bon train. Ses sens, déjà mis à rude épreuve depuis qu’elle s’était vue arrachée violemment à ses racines, n’en finissaient pas de s’exacerber dès que la maraîchère s’approchait d’un peu trop près de la botte dans laquelle elle s’était trouvée enserrée quelques heures plus tôt malgré elle.


En dépit de ses espérances, elle ne put échapper bien longtemps à l’œil avisé de Léonie, venue faire son marché pour le compte d’un artiste installé du côté des Batignolles, et se retrouva bientôt à sa merci dans la cuisine d’un appartement bourgeois, à la fois résignée et paralysée, à l’idée de finir épluchée puis ébouillantée dans la marmite qui trônait majestueusement sur le piano tout juste allumé.


À l’approche du moment fatidique, Léonie fut soudainement interrompue par le maître de maison qui fit irruption un billet à la main, dans un état d’excitation extrême, lui demandant sans même la saluer s’il lui restait une de ces asperges qu’elle venait d’acheter pour le dîner. Habituée à ses excentricités et sans chercher à obtenir plus d’explications, elle lui répondit que oui et lui tendit la dernière, qu’elle serrait entre ses doigts noueux et qui avait bien manqué lui échapper au moment de cette incursion intempestive. Dans son empressement, il oublia de la remercier et s’en retourna sur-le-champ dans son atelier situé à quelques pas de là, après s’être vu rétorquer alors qu’il s’apprêtait à claquer la porte d’entrée : « Mais enfin, monsieur, n’en aurez-vous donc jamais assez ? » Ce à quoi il ne vit rien à objecter, hormis un succinct haussement d’épaules tandis que la porte se refermait violemment derrière lui.


Une fois dans son antre, il déposa le précieux butin sur un plateau en marbre veiné d’un gris légèrement bleuté, caressé par la douce lumière qui filtrait à travers la verrière, pour en saisir au mieux toutes les nuances. Il en scruta ses moindres contours et réfléchit à la meilleure orientation possible, disposant, réflexion faite, la pointe vers la gauche et la queue légèrement en dehors du rebord, dans un équilibre qui se voulait précaire. Voilà, il y était. C’était l’impression qu’il souhaitait donner : celle d’une asperge croquée à la hâte sur un support avec lequel elle se serait presque confondue s’il n’y avait ajouté une pointe de jaune pour l’en détacher.


Lorsqu’il eut apposé un simple « m » en guise de signature, il contempla avec ravissement l’œuvre tout juste achevée, puis il s’empara du billet qu’il avait remisé sur la table encombrée de bouquets de fleurs odorantes dont il aimait s’entourer. Enivré par leurs senteurs qui se mêlaient aux effluves de térébenthine, il y écrivit avec la même passion et dans la même urgence qu’il avait peint le tableau : « Il en manquait une à votre botte. »


Nul ne sait ce qu’est devenue la timide liliacée après cette séance de pose inopinée, sinon que son image est, depuis, passée à la postérité. Plus communément connue comme L’Asperge, de Manet, il se murmure, dans un cercle plus intime, qu’elle le serait également sous l’appellation moins anecdotique mais plus poétique de La Belle d’Orsay.


 
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   SQUEEN   
25/3/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour,
Très belle écriture, peut-être n'est-il pas nécessaire de donner l'année "1880", ça perturbe, d'après moi, la lecture, (on part ailleurs...), alors que jusque là on est vraiment avec l'asperge. Le changement de point de vue est particulièrement réussi, même si l'on aurait aimé connaître les sentiments de l'asperge d'être ainsi croquée. Merci pour ce partage,

   Cristale   
28/3/2026
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très aboutie
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J'aime beaucoup la façon captivante dont l'histoire de cette liliacée est racontée. Dans mon monde poétique on nomme cela "prosopopée", c'est joli non ? Liliacée aussi c'est joli et lui va tellement bien à cette extra-ordinaire asperge qui a échappé au pire destin de l'épluchage et de l'ébouillantage menant aux crocs de sadiques mâchoires d'hominidés.

Son portrait éternisé sur une toile de maître admirée par des milliers amateurs d'Art, elle ne pouvait rêver meilleur destin.

Une histoire écrite avec simplicité dont la lecture m'a été plaisante.

Bravo à l'auteur(e)/narrateur(trice).

   papipoete   
8/4/2026
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bonjour Babefaon
J'étais là sous mon talus de terre arable, tremblant de tout mon être, alors que j'étais " à point " et finirais sur une table de gourmet
en tant que " Belle d'Orsay "
Mais vint le moment fatal, où sans ménagement, on m'extirpa manu militari ! mon sort était compté...
NB on pourrait croire que la belle asperge, ira bien vite dans une assiette, se marier ( en mourant ) avec une suave mayonnaise ? C'est sans compter sur cet artiste-peintre, un certain Manet qui au lieu d'un aller direct en estomac, en fera succulent légume oblige, la reine d'un de ses fameux tableaux.
Sans vouloir offusquer l'auteur, j'aimais donner à qui n'en est pas doté, esprit et réflexion ; un arbre, une pierre, un végétal, un serpent... ( la timide liliacée semble susurrer " j'ai peur de mourir " même sans le dire à voix intelligible )
en cela, j'aime beaucoup ce texte et la première strophe particulièrement.
la mise en décor de la belle, sur le plateau de marbre est récompense méritée pour notre héroïne de jardin.

   Polza   
8/4/2026
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très aboutie
et
aime beaucoup
L’histoire inspirée de ce fait réel entre Éduard (aux mains d’argent) Manet et Charles Ephrussi est vraiment très bien écrite.

Hormis peut-être un peu trop de « plus » au début et à la fin du récit, je ne trouve rien à y redire.

C’est fin, drôle et intelligent à la fois (et cultivé, pour une asperge c’est encore mieux !).

Tout le monde ne connaît pas la sauce mousseline (enfin, je crois) ou ce qu’est un turion (entre autres). J’ai fait des études de cuisine, alors je sais !


Je commente rarement les nouvelles, mais attendu que vous avez commenté la mienne (même si vous n’avez pas aimé), j’avais envie de vous rendre la pareille.


Moi qui écris et commente plutôt de la poésie, je trouve que votre récit n’aurait pas fait pâle figure dans cette catégorie…

   Mikard   
9/4/2026
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Beau titre, ça donne envie d’y aller, ensuite belle écriture, pas trop long, tout va bien dans cette nouvelle. J’ai pas saisi la portée historique, d’ailleurs je me demandai pourquoi mettre une date, le texte brut se suffit à lui-même. En plus, bien raccord avec la saison, il y en a partout sur les marchés.
Après vient le cruel dilemme, mousseline, vinaigrette, mayonnaise ?
J’aurai pas dû lire ça ce matin ...☺☺
Bravo en tous cas, j’ai vraiment bien aimé.
Mik

   Yakamoz   
9/4/2026
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Une nouvelle de saison, qui a pour héroïne une asperge, voilà qui n’est pas commun !
J’ai beaucoup aimé l’écriture, riche en images et en belles descriptions, avec une pointe de poésie. L’histoire se dévoile peu à peu, on suit avec gourmandise le destin de cette asperge qui ne voulait pas être mangée, du champ sablonneux jusqu’aux cimaises du Musée d’Orsay.

   Robot   
9/4/2026
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Dés l'ouverture on sait qu'il ne s'agira pas d'une odalisque ou d'une naïade.
Le récit nous entraîne directement dans ce monde du maraichage ou nous est conté l'aventure de cette liliacée récalcitrante à finir dans une assiette. Elle finira sur du marbre.
C'est une histoire de doubles cultures: jardinage et art.
La représentation a rendu le pâle légume universel et éternel.

   Marite   
9/4/2026
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très aboutie
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Cette anecdote relative au tableau de Manet et la perception qui nous est relatée du point de vue de l'asperge est très originale. Au fil de la lecture, une sympathie naît envers ce légume dont au final, l'image est passée à la postérité grâce à Manet ... N'ayant aucune idée au sujet de la "Belle d'Orsay" la lecture de cette nouvelle m'a donné l'occasion d'en découvrir davantage à son sujet. Aucun ennui au fil des mots qui s'enchaînent si aisément que, ma foi, c'est avec un sourire qu'on achève la lecture.

   GLOEL   
10/4/2026
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très aboutie
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C est justement pour cette raison que je n aime pas les fleur coupee.
Sur les étals, elles ont presque toujours cet air de triomphe, car elles ignorent leur fin prochaine.
Tres beau texte sur la fatalité d un destin de fleur !

Belle ecriture ! Je me souviens du mois d'avril 1880.

   LeChevalier   
14/4/2026
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J'ai pris beaucoup de plaisir à lire ce texte modeste mais plein de fantaisie. Pour moi, cela a été l'occasion de me documenter sur les asperges de Manet. Je crois que je poursuivrai bientôt mes recherches sur des spécimens cuits.

J'ai beaucoup aimé le choix du personnage principal et le développement de toutes ses craintes et appréhensions, celles d'une vraie coquette. C'est aussi une belle métaphore de l'immortalité des modèles des artistes. Dans la section des poèmes il a récemment été question de Marquise et de Corneille, d'ailleurs.

Bien que le style m'ait été très agréable, il me semble que certaines phrases auraient pu être quelque peu allégées. Mais c'est peut-être davantage une affaire de goût personnel que d'appréciation objective.

   marcolev   
17/4/2026
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très aboutie
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aime beaucoup
Bonjour,

La jeune Lily Acée n’aurait pas pu rêver d’un plus auguste destin.
Après avoir grandi comme une asperge, elle devint modèle d’artiste.

Un souffle de fraîcheur souffle sur cette narration très cohérente
Merci pour ce savoureux partage.

   Lariviere   
20/4/2026
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très aboutie
et
aime bien
Bonjour Babefaon,

J'avais découvert votre texte en espace lecture, et j'avoue que j'étais passé à côté de ses qualités, le réduisant à un récit anecdotique qui ne m'avait guère suscité d'intérêt.

En le relisant, je me demande comment j'ai pu être aussi sot et insensible à la beauté du style.

Votre réalisation est de belle tenue. L'écriture soutenue et racée reste fluide et plaisante.

Sur le fond, je vous remercie de m'avoir fait découvrir ce tableau de Manet que je ne connaissais pas ainsi que l'histoire authentique qui est à l'origine de votre extrapolation amusante.

Sinon, après avoir visualisé ce tableau que je trouve d'ailleurs fort beau et réussi, j'ai essayé de voir si on en connaissait un sens caché plus coquin ou s'il y avait une quelconque malice ou dérision dans les intentions du peintre, mais apparemment non. Je suis le seul apparemment à y voir une connotation sexuelle et un symbole phallique, bien qu'il soit reconnu que dans l'antiquité, l'asperge par sa forme avait cette symbolique. Du coup, je me demande si je ne devrais pas consulter...

Pour finir, juste rajouter que je n'ai pas bien compris le choix de la catégorie.

Merci donc pour cette relecture, et bonne continuation !

   Pattie   
24/4/2026
trouve l'écriture
très aboutie
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Très bien écrit, très "couleur temporelle". J'ai aimé le côté saugrenu de faire parler une asperge. J'avoue que, bon public, j'ai souffert avec elle quand elle a finalement été capturée ! Ensuite on change d'espace et me voici dans le monde de Léonie, si bien tracé qu'il me manque. Mais, enfin, on ne va pas suivre ce malpoli de peintre, quand même ! Et là, encore une fois je me trouve happée par cette excellente capacité à projeter dans l'univers du peintre. Je ne connaissais pas du tout ni le tableau ni l'histoire du tableau,cet rien que pour ça, le texte m'aurait plu. Mais il y a en prime cette capacité à dessiner des univers avec des mots.

   Cyrill   
16/5/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Bonjour Babefaon.
La nouvelle est pourtant sortie avec la saison des asperges mais je me suis demandé quelle pouvait bien être cette liliacée, si élégamment posée. La toile ne m’était pas inconnue, contrairement à l’anecdote à l’origine de la transposition que vous proposez. L’asperge, en protagoniste incarnée.
J’ai apprécié la bonne tenue du style, elle fait écho à la peinture. La précision dans l’enchaînement des évènements, les tableaux successifs brossés avec soin permettent aux images de se former.
Un bémol cependant, les enfilades de subordonnées freinent un peu l’action, et c’est quelqu’un porté sur le travers qui vous le dit.
Merci pour cette agréable lecture.


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