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Fantastique/Merveilleux
Babefaon : La Belle d'Orsay
 Publié le 08/04/26  -  2 commentaires  -  5458 caractères  -  7 lectures    Autres textes du même auteur

De l'ombre à la lumière…


La Belle d'Orsay


La timide liliacée avait peur de grandir. Elle redoutait d’affronter le monde, et pour cause : il se susurrait, à l’abri des mottes sablonneuses qui l’obligeaient à s’allonger toujours davantage pour aller chercher la lumière, que les tiges de son espèce étaient fort appréciées des fins gourmets pour leur goût subtil et délicat, et finissaient la plupart du temps dans leur assiette, généralement agrémentées d’une mousseline légère et onctueuse à dessein d’en relever la saveur. Alors elle prenait le temps. Elle n’était pas pressée de connaître le sort qui lui était réservé, et se recroquevillait à chaque fois qu’elle entendait les pas lourds du fermier se faire plus présents à ses côtés, qu’elle sentait sa main experte s’enfoncer dans la terre, précédée de la lame qui ne laisserait aucune chance au turion qui osait pointer son nez ; priant de toutes ses forces pour que la main se fasse plus hésitante à son approche, qu’elle se ravise et finisse par jeter son dévolu sur ses voisines visiblement plus empressées qu’elle d’aller régaler les palais.


Malheureusement pour elle, ce jour d’avril 1880 lui fut fatal, scellant à jamais son destin. Ce matin-là, ce n’est pas la main du fermier – cloué au lit par une forte fièvre – qui vint à sa rencontre, mais celle moins clémente et plus déterminée d’Hippolyte, le cadet de ses fils qui, emporté par sa fougue juvénile et la fierté de cette nouvelle tâche qui venait de lui être confiée, ne fit aucune exception et retourna les mottes dans tous les sens, bien décidé, en l’occurrence, à ne laisser aucune chance à la pauvre asperge qui n’aspirait à rien d’autre qu’un peu de tranquillité pour continuer sa croissance et retarder la funeste échéance.


C’est ainsi qu’elle se retrouva quelques jours plus tard sur un étal du marché ; fouettée par le vent du nord qui s’engouffrait dans les allées et quelque peu gênée par la pâle lumière du soleil qui tentait de s’infiltrer à travers les nuages épars, à l’égard de laquelle elle continuait à se montrer réfractaire. Elle espéra toute la matinée un sursis improbable qui lui permettrait d’échapper au triste sort qui l’attendait, comme elle l’avait fait pendant les mois qui avaient précédé sa prise fortuite. Mais les clients étaient au rendez-vous ce matin-là, et les ventes allaient bon train. Ses sens, déjà mis à rude épreuve depuis qu’elle s’était vue arrachée violemment à ses racines, n’en finissaient pas de s’exacerber dès que la maraîchère s’approchait d’un peu trop près de la botte dans laquelle elle s’était trouvée enserrée quelques heures plus tôt malgré elle.


En dépit de ses espérances, elle ne put échapper bien longtemps à l’œil avisé de Léonie, venue faire son marché pour le compte d’un artiste installé du côté des Batignolles, et se retrouva bientôt à sa merci dans la cuisine d’un appartement bourgeois, à la fois résignée et paralysée, à l’idée de finir épluchée puis ébouillantée dans la marmite qui trônait majestueusement sur le piano tout juste allumé.


À l’approche du moment fatidique, Léonie fut soudainement interrompue par le maître de maison qui fit irruption un billet à la main, dans un état d’excitation extrême, lui demandant sans même la saluer s’il lui restait une de ces asperges qu’elle venait d’acheter pour le dîner. Habituée à ses excentricités et sans chercher à obtenir plus d’explications, elle lui répondit que oui et lui tendit la dernière, qu’elle serrait entre ses doigts noueux et qui avait bien manqué lui échapper au moment de cette incursion intempestive. Dans son empressement, il oublia de la remercier et s’en retourna sur-le-champ dans son atelier situé à quelques pas de là, après s’être vu rétorquer alors qu’il s’apprêtait à claquer la porte d’entrée : « Mais enfin, monsieur, n’en aurez-vous donc jamais assez ? » Ce à quoi il ne vit rien à objecter, hormis un succinct haussement d’épaules tandis que la porte se refermait violemment derrière lui.


Une fois dans son antre, il déposa le précieux butin sur un plateau en marbre veiné d’un gris légèrement bleuté, caressé par la douce lumière qui filtrait à travers la verrière, pour en saisir au mieux toutes les nuances. Il en scruta ses moindres contours et réfléchit à la meilleure orientation possible, disposant, réflexion faite, la pointe vers la gauche et la queue légèrement en dehors du rebord, dans un équilibre qui se voulait précaire. Voilà, il y était. C’était l’impression qu’il souhaitait donner : celle d’une asperge croquée à la hâte sur un support avec lequel elle se serait presque confondue s’il n’y avait ajouté une pointe de jaune pour l’en détacher.


Lorsqu’il eut apposé un simple « m » en guise de signature, il contempla avec ravissement l’œuvre tout juste achevée, puis il s’empara du billet qu’il avait remisé sur la table encombrée de bouquets de fleurs odorantes dont il aimait s’entourer. Enivré par leurs senteurs qui se mêlaient aux effluves de térébenthine, il y écrivit avec la même passion et dans la même urgence qu’il avait peint le tableau : « Il en manquait une à votre botte. »


Nul ne sait ce qu’est devenue la timide liliacée après cette séance de pose inopinée, sinon que son image est, depuis, passée à la postérité. Plus communément connue comme L’Asperge, de Manet, il se murmure, dans un cercle plus intime, qu’elle le serait également sous l’appellation moins anecdotique mais plus poétique de La Belle d’Orsay.


 
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   SQUEEN   
25/3/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour,
Très belle écriture, peut-être n'est-il pas nécessaire de donner l'année "1880", ça perturbe, d'après moi, la lecture, (on part ailleurs...), alors que jusque là on est vraiment avec l'asperge. Le changement de point de vue est particulièrement réussi, même si l'on aurait aimé connaître les sentiments de l'asperge d'être ainsi croquée. Merci pour ce partage,

   Cristale   
28/3/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
J'aime beaucoup la façon captivante dont l'histoire de cette liliacée est racontée. Dans mon monde poétique on nomme cela "prosopopée", c'est joli non ? Liliacée aussi c'est joli et lui va tellement bien à cette extra-ordinaire asperge qui a échappé au pire destin de l'épluchage et de l'ébouillantage menant aux crocs de sadiques mâchoires d'hominidés.

Son portrait éternisé sur une toile de maître admirée par des milliers amateurs d'Art, elle ne pouvait rêver meilleur destin.

Une histoire écrite avec simplicité dont la lecture m'a été plaisante.

Bravo à l'auteur(e)/narrateur(trice).


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