C’est tout au fond de moi, l’envie de voir des rêves qui tourbillonnent de joie. Ma tristesse est immense, mais quelque part là-bas, je sais que tu m’attends. Inde. Là-bas, tes foules tourbillonnent, en mon absence, sous le soleil subtropical, dans ces ruelles bondées de mendiants et de handicapés. Danses bienheureuses et enivrées, populeuses et enfantines, puissantes et subtiles, jamais dangereuses, où l’on embrasse son prochain comme un frère, où chacun se place à la bonne distance des autres, comme le passereau dans sa volée. Un jour, dans les rues de Shahpura, j’ai dansé et sifflé : les gens ont dansé aussi, avec une grande technicité chorégraphique ; un homme est sorti de sa case avec un orgue de barbarie ; et même, un chameau est venu nous voir. Car l’Inde danse. N’oubliez pas que l’Inde danse. Bhopal, cité de lacs et de collines. Bhopal, où pullulent les motos, les vaches et les ordures. La France, société irrespirable, aseptisée, où les gens cherchent, mimétiques, à se dominer les uns les autres ; société où, pour obtenir une position sociale, il faut construire une stratégie, propre à éliminer les rivaux ; société où l’on affiche les valeurs de respect et d’humanisme comme autant de mensonges faits à soi-même ; société où les compétences techniques s’effacent devant la comédie du travail et la mise en scène de la vie quotidienne. Je briguais le succès, sans connaître les codes. Je portais de lourdes chaînes. J’avais le diplôme mais, dixit les recruteurs, aucune présence. Je ne savais pas ce que je voulais. Je voulais retourner à Bhopal.
L’adresse du psychanalyste : 3, place Ladmirault, à Nantes – ou à Poitiers –, je ne sais plus. Je pousse la porte. J’emprunte le chemin jusqu’à la salle d’attente : cour, escaliers, couloir. L’architecture française est belle, si inventive et homogène à la fois. Est-ce que, en Inde, on aurait balisé ce petit parcours ? En Inde, il y a toujours quelqu’un. Il n’y a pas de panneau, ni de carte, ni de GPS : on s’adresse à la personne la plus proche. Si elle ne sait pas, elle demande à son voisin et, quelques minutes plus tard, arrive un parfait inconnu, tout sourire, capable de vous renseigner, à la recherche d’un pourboire. Le jeu de piste se fait à l’oral.
La salle d’attente du psychanalyste, ses livres et ses revues. Son fauteuil unique et la petite fenêtre. Au bout de vingt minutes, la porte s’ouvre :
– Vous êtes ? – Alexandre Leblanc. – C’est à vous.
Je le suis, j’entre. Je m’assois, sur son invitation. Séance n° 1. Juin 2025.
– Alors, racontez-moi.
Silence.
– Qui êtes-vous ? Parlez ! – Je m’appelle Alexandre Leblanc, j’ai 26 ans. Je suis HPI. J’ai passé la WAIS. (Jovial.) Je n’en tire aucune fierté. Ce n’est pas le plus intelligent qui a raison, c’est celui qui avance le meilleur argument ! – Humm… – (Attristé.) Paradoxalement, je ne crois pas aux vertus de la psychanalyse, très critiquée de nos jours. Je crois au dialogue. Mais je n’ai pas d’ami. C’est pourquoi je viens vous voir. – Ce n’est pas tout à fait un dialogue, et un psychanalyste ne peut pas être votre ami… En psychanalyse, il s’agit de dire, sans censure, tout ce qui vous vient à l’esprit. L’objectif est de comprendre vos motivations profondes, de rendre conscient ce qui est inconscient, et de vous libérer des conflits internes. – Je voudrais retourner en Inde. – Vous voudriez retourner en Inde ? – Oui. Chaque matin et jusqu’au soir, je souffre d’une angoisse, qui pèse comme un couvercle. Je peine à me rendre à mon lieu de travail et je peine à rentrer chez moi. Je suis diplômé d’une école supérieure de commerce mais je n’ai pas le profil d’un cadre. On me l’a répété. C’est à cause de mon enfance… J’ai nié le problème pendant toute mon enfance et mon adolescence, jusqu’à un âge avancé, jusqu’à ce qu’il m’éclate à la figure. Mon père ne parlait jamais. C’était un taiseux. Je lui adressais la parole et il ne répondait pas, obstinément. Exceptionnellement, il prenait la parole pour me condamner ou pour me faire taire. Mon frère, puisque j’ai un frère de cinq ans mon aîné, se moquait de moi, et me manipulait pour me pousser à la faute, au ridicule. Il me demandait sournoisement ce que j’avais compris d’un film et se moquait de ma réponse. Il avait ce rire satanique, suraigu. Je n’avais pas compris le film… Je ne comprenais pas la vie et il s’en réjouissait, en lançant des sarcasmes. Dans la famille, il y avait mon frère aîné, l’homme en puissance, et moi, j’étais le petit à sa maman. Mon père jouait avec mon frère au football ; ils parlaient de sport, d’argent, du travail. Et, avec moi, rien. Les derniers temps, nous étions trois à table et ma mère disait à son mari : « Adresse la parole à ton fils ! » C’est une réplique emblématique. Ma mère m’a appris à me tenir en société, à me faire à manger, à m’habiller. Mon père ne m’a pas initié au réel. Il ne m’a pas ouvert les portes du social. Il ne m’a présenté à personne, et ne m’a pas emmené à son bureau. Il s’est contenté de me juger, et de juger ma mère, qui répondait : « C’est facile de critiquer, tu ne fais rien ! » Il paraît qu’il lui avait dit à ma naissance : « Élève-les, et j’en ferai des hommes. » Le service militaire servait d’initiation, autrefois. On disait de ceux qui en étaient revenus qu’ils étaient devenus des « hommes ». Je ne connais pas le respect entre hommes. Je n’ai pas cette chance. Enfant, je donnais satisfaction aux professeurs et je ramenais de bonnes notes à la maison. Cela compensait les humiliations de la maison. L’école républicaine sous-entendait que la position sociale dépendait du mérite : plus vous travaillerez, mieux vous serez payé. Cela n’a jamais été entendu ni explicite, mais c’était un discours sous-jacent. Je pensais prendre ma revanche par ce moyen. J’ai continué à travailler, sans me plaindre. J’ai eu mention très bien au baccalauréat, je suis allé en classe préparatoire, et j’ai fait une école de commerce, à Paris. J’espérais y devenir adulte. L’école de commerce préparait au monde du business, au pragmatisme. Elle m’aurait appris à avoir les pieds sur terre, à mettre les mains dans le cambouis. C’est ce que je croyais. En fait, c’était un prérequis. Il fallait la bonne personnalité d’emblée, avant même la première année. J’avais de bonnes notes sur le plan académique, mais, en travail de groupe, j’étais nul. Et en stage, nul et archinul. Je me souviens que, lors de mon dernier stage, dans un cabinet conseil en stratégie, à Paris, je m’étais plaint auprès d’une collègue que le chef d’entreprise m’avait mis au placard. Elle m’a répondu, sur le ton de l’évidence : « Il faut se battre pour obtenir du travail, Alexandre… » Je savais qu’elle avait raison. Il fallait se faire respecter. Il fallait sortir ses tripes pour avoir raison, montrer sa confiance en soi. Celui qui a besoin de réfléchir n’est pas sûr de lui, croit-on, et il est suspect… et, moi, je réfléchissais, car c’était la méthode que j’avais découverte pour me faire bien voir des professeurs. Une fois sur le marché du travail, en septembre 2024, j’ai essayé de me faire recruter comme contrôleur de gestion. J’aimais l’idée d’organiser le travail de production d’une entreprise à l’aide de ratios et de schémas, de tableaux. Toute cette rationalité formait une armure pour mon petit cœur blessé. J’ai passé cinq entretiens, tous catastrophiques. Mon CV intéressait les entreprises, mais, une fois en entretien, j’avais le souffle court. L’un des recruteurs m’a dit : « En général, nous téléphonons aux candidats pour leur communiquer la décision. Mais je vais être franc avec vous tout de suite : vous n’avez aucune présence. Quand on vous voit arriver, on croirait voir arriver un séminariste. » Finalement, j’ai abandonné cette quête qui n’était pas la mienne, moins par découragement que par lucidité. Ces gens-là avaient raison : je n’avais pas le profil. Je n’avais pas le truc. Je ne savais pas qui j’étais. J’étais un agneau sacrificiel, au milieu des loups. Ils me mangeaient, tous les jours et, chaque matin, je me régénérais. Je suis comme Jésus : je meurs sur la croix, pendant la journée, et, le lendemain, je ressuscite. – Humm… – S’il y a un endroit où pourrait revenir Jésus, de nos jours, c’est bien en Inde, avec sa profusion de sectes et ses hindouismes solaires, coruscants. À Bhopal, en Inde, j’ai donné des cours de français, pendant douze mois, après une formation en FLE, français langue étrangère, au sein d’un organisme privé, pendant une année césure, de septembre 2022 à août 2023 inclus. Je n’ai pas été convaincu, ni par mes prestations pédagogiques, ni par le principe de l’opération. L’Inde compte plus de 1 600 langues, et sa langue véhiculaire, destinée à unifier les communications entre régions, est l’anglais. Le français, dans cette situation linguistique, tombe comme un cheveu sur la soupe. Pourquoi le français ? Parce que j’étais français. Quelle raison idiote ! Les gens ont besoin de s’approprier leur propre culture, non pas celle d’un para-post-colon, venu faire briller la tour Eiffel en plein Madhya Pradesh ! Je pense que, si je devais retourner en Inde, ce serait pour favoriser l’enseignement du hindi aux hindiphones, fonder des écoles de langues à l’usage des classes défavorisées, décrypter les livres sacrés et les documents d’entreprise… Et encore, le Madhya Pradesh ne m’a pas attendu pour éduquer ses enfants. C’est un fantasme de Blanc : croire que son arrivée à l’étranger lui donne des compétences, sans les avoir travaillées ! Bref, en rentrant à Nantes, j’étais submergé de désespoir. J’ai beaucoup pleuré. Je n’avais pas le profil d’un cadre, je n’avais pas le profil d’un professeur. J’avais le profil d’un employé. J’ai trouvé un emploi en libre-service dans un supermarché Carrefour. Le gérant s’est montré étonné : au lieu de passer par les formulaires Internet et par les DRH, je m’étais rendu sur le point de vente, et j’ai parlé direct au chef. Ça lui a plu. Depuis, je pose les bons produits aux bons endroits : je défais les cartons ; je délote et je place les articles sur les étagères. J’aime bien mon chef. Il sait ce qu’il veut, il le dit. Il m’a appris mon métier en dix minutes. Grâce à ce métier, je peux me faire croire, de temps à autre, que j’ai une perspective : tous les cadres de la grande distribution ont commencé à la base, et ont gravi les échelons. Mais je n’y compte pas, je préfère rester à la base. – Vous avez d’autres activités, mis à part le supermarché ? fit le psychanalyste. – Je prends des cours de hindi et d’anglais. – Vous voyez du monde, à part votre chef et vos cours de langues ? – Je suis un consommateur moderne enfermé dans sa bulle, qui communique par Internet. – Vous avez des amis, que vous voyez en chair et en os ? – Non. Les seules personnes que j’aime sont en Inde. – Vous avez une compagne ? – Je suis gay. Je n’ai pas de compagnon. Je trouve la sexualité dégueulasse, je suis puceau et sexophobe. D’ailleurs, si j’ai choisi Bhopal, c’est parce que, dans le Madhya Pradesh, l’homosexualité est passible de la peine de mort. Je ne sais plus si c’est la pratique et le flagrant délit qui déclenchent la procédure, ou la seule intention. J’ai choisi le Madhya Pradesh à cause de ça. C’est un acte manqué. Mais du moment que je cache mon orientation, je ne risque rien. Une question habituelle qu’on fait aux étrangers en Inde, c’est : « Are you married ? » Ensuite, ils te proposent leurs filles en mariage. Une fois, j’ai dit : « I’m a widower. » Que Bhopal ait été le lieu de la plus grande catastrophe industrielle de l’histoire, et que les gays y soient passibles de la peine de mort, rétablie il y a peu, c’est ce qui m’a attiré. Je voulais mourir. J’ai voulu un suicide assisté, une mort romantique, un autocide original. Je rêvais d’une pierre tombale : « Alexandre Leblanc – Nantes 1999 – Bhopal 2024 ». Mais mon père m’empêche d’aller en Inde. Son fantôme m’en empêche. C’est comme si son bras s’allongeait, enjambait les immeubles pour continuer à me harceler et à diminuer l’estime que je me porte. – Par quel moyen votre père vous empêche-t-il de vous rendre en Inde ? – (Long soupir.) Le problème des gens, en France, c’est que la raison du plus fort est toujours la meilleure, comme l’a dit notre maître à tous, Jean de La Fontaine. À comparer avec l’inversion utopique de Victor Hugo : « La raison du meilleur est toujours la plus forte. » – Mais par quel moyen votre père vous empêche-t-il de retourner en Inde ? Répondez. – Je ne suis pas un homme. Je n’ai pas été initié. L’homme, c’est mon frère et mon père. Moi, je suis un avorton. Je n’existe pas. Je ne suis pas sûr d’être né. Mon esprit le sait, mais pas mon âme. – Qu’est-ce qui vous distingue des autres hommes ? – Ce que vous voyez là est une enveloppe, à l’intérieur, il y a un fantôme. Je suis un drap. – Vous êtes un drap ? – C’est ça. – Comment vous considèrent les gens que vous rencontrez ? – Ils pensent que je suis un homme, je suppose. J’en ai l’enveloppe. – Et quelle est votre définition de l’homme ? – Un animal politique, d’après Aristote. Pascal dit que c’est un roseau pensant, et Marx, un animal qui produit ses moyens de subsistance. Mais Aristote a une autre définition, d’une tendresse cosmique, faussement enfantine, si bellement inclusive, qui surpasse toutes les autres : un homme a deux pieds, deux jambes, un sexe, un buste, deux bras et une tête avec deux yeux, une bouche et un nez. – Et il vous manque quelque chose ? – Je suppose que vous voulez me faire dire que j’ai, moi aussi, un sexe, puisque nous sommes en psychanalyse. Mais je préfère dire que je suis un homo sapiens mâle adulte. Un homo sapiens sapiens homo. C’est un palindrome. Enfin, je ne le dis jamais, seulement à votre personne, bien que ce trait d’humour soit irrésistible et voué au succès mondain ! On redouble le sapiens parce que, il y a peu, on a ajouté sapiens à neanderthalensis : homo sapiens neanderthalensis. Pour le distinguer, on a appelé homo sapiens homo sapiens sapiens. – Vous êtes un homo sapiens sapiens mâle adulte. – Oui. – Et quelle différence faites-vous entre homo sapiens sapiens mâle adulte et homme ? – Aucune. – Donc, vous êtes quoi ? – Je suis un homme. Non, je… ! – (Interrompt.) C’est vous qui l’avez dit. (Il se lève.) Nous allons en rester là. – !... – Je vous ai indiqué le prix par texto. C’est cinquante euros. – Je n’envisageais pas de partir sans payer. C’est seulement que j’exprimais mon étonnement. C’est déjà fini ? – J’ai d’autres patients après vous. – Combien de temps dure une psychanalyse ? – Vous parlez de la durée d’une séance ou du temps sur lequel la thérapie se déploie ? – Le temps sur lequel la thérapie se déploie. – Ça peut durer vingt ans. Rarement vingt semaines. Vous êtes en bon chemin pour battre un record. Je vous conseille de revenir. Dans deux mois à la même heure, ça vous convient ? – Oui… – Eh bien, à la prochaine fois, monsieur Leblanc.
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Dans une nuit noire, un dragon rouge et vert surgit, se mord la queue, forme un cercle et tourbillonne. Hanumān, singe musculeux, richement vêtu d’ors et de jades, quadrumane, dieu sans repos, qui agit avant de réfléchir, accumule les erreurs et les bienfaits, bras droit de Vishnou et ami des fleurs, réalise un double saut périlleux arrière et atterrit dans le cercle. Le dragon se déroule, et laisse le singe le chevaucher.
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Séance n° 2. Août 2025.
– Je suis allé à Barcelone, quelques jours après la première séance. Je suis parti un vendredi soir et je suis rentré le dimanche après-midi. J’ai pris cette décision après un rêve. C’était Hanumān, un dieu indien, qui prenait un dragon par les cornes. J’ai une statuette d’Hanumān chez moi, offerte par mes élèves lors du dernier cours. C’était livré avec un texte en anglais qui en fournissait l’interprétation symbolique. – Qu’est-ce que vous êtes allé faire à Barcelone ? – Barcelone est un classique du tourisme français. Surtout, je l’ai choisie pour faire une expérience philosophique. J’ai voulu un cadre grandiose, propre à me magnifier. Après la puberté, un terme que je n’emploie jamais – mais cela ne me dérange pas de le dire à un psychanalyste –, je refusais de montrer mes avant-bras et mes jambes couvertes de poils. Mes parents allaient à la plage à Pornic, et m’obligeaient à me déshabiller. J’étais humilié mais, un jour, à 15 ans, j’ai dit non et je suis parti de la plage tout seul. Après cet acte de bravoure, j’ai porté des polos à manches longues et des pantalons, même en période de canicule, obstinément, en dépit des sarcasmes de mon frère. Je ne me déshabillais que dans la salle de bains, soigneusement verrouillée. Cette fois, je me suis rendu à Barcelone : j’ai acheté là-bas un maillot, je suis rentré à l’hôtel pour l’enfiler et, par-dessus, j’ai mis mes vêtements de ville. Mon esprit savait qu’aucune émeute ne se déclencherait, qu’aucun rire satanique ne retentirait. Les plagistes ne prêteraient pas attention à ma présence. Mais mon cœur, affolé, n’était pas au courant, et croyait que je renoncerais, au dernier moment, tant l’opération lui paraissait dangereuse. J’ai marché jusqu’au milieu de la plage. J’ai enlevé le tee-shirt, le pantalon, les chaussures, les chaussettes, comme lors d’un acte de folie, et me suis retrouvé en maillot en trente secondes. Je n’ai jamais eu aussi peur. Puis, j’ai regardé les gens, un par un. Personne ne me regardait en retour. Tout le monde s’en fichait comme de la dernière chemise de l’an quarante. Mon cœur battait la chamade et je rougissais de la tête aux pieds. Finalement, avec mes vêtements dans le sac, j’ai traversé la plage de Barcelone dans toute sa longueur. Le lendemain, toute la honte s’était envolée. Je suis rentré à Nantes, et j’ai acheté trois chemises à manches courtes, et un bermuda. À présent, je me promène même en short chez moi, même sur la terrasse, au premier étage. Ç’aurait été impensable quinze jours plus tôt. Pour confirmer, j’ai réitéré mon exploit à Pornic. Dans le même mouvement, je me suis rendu à un Fitness Center. J’avais l’habitude de regarder à travers la vitre les clients musculeux et magnifiques. Non sans griserie, mais sans rien laisser voir, je suis entré, et j’ai demandé des renseignements. Le coach ne m’a pas rigolé à la gueule. Il est payé pour attirer les clients et pour les fidéliser, pas pour se moquer des gringalets bedonnants. Il m’a expliqué le fonctionnement de la salle. Électrisé, quoique de bonne contenance, j’ai rempli le formulaire, j’ai payé, je suis parti, j’ai acheté une tenue de sport, et je suis revenu, à une heure de pointe. Dans les vestiaires, je me suis déshabillé devant les autres clients pour enfiler ma tenue de sport, et, comme à Barcelone, comme à Pornic, comme sur la terrasse, aucune émeute ne s’est déchaînée. J’ai réalisé ma première séance, guidé par l’application de la chaîne de fitness. L’activité m’a plu et je suis revenu plusieurs fois. Après la période de découverte, j’ai adopté un programme de perte de masse graisseuse. Je m’amuse comme un petit fou avec les développés, les tirages, les extensions, les rameurs, les machines à trajectoire guidée, et avec l’alimentation rationnelle. C’est la première fois que j’aime faire les courses : il s’agit de jongler avec les glucides, les protéines et les lipides, de mettre le bon carburant dans la machine, et non plus d’« apprendre à savourer » ni de bien se tenir à table. C’est même la première fois que je m’amuse, dans la vie ! Il est arrivé autre chose, également. Dans la salle, un type nommé Romain m’a vu galérer à une machine, et m’en a indiqué le bon usage. Puis, il m’a dit que, sans protéine de Whey en poudre, les résultats resteraient décevants. Il devait s’y connaître, vu son corps de demi-dieu gréco-romain… Je n’avais jamais vu une musculature aussi développée, aussi sculptée, avec des bras si énormes. Apollon et Jupiter pouvaient se rhabiller. En plus, c’était une tête, il est ingénieur ! Il voulait être mon coach parce que le coaching de la salle, sur le mobile, était insignifiant. Je lui ai parlé de mon projet de séjour en Inde pour fonder des écoles de hindi. Je l’ai pressenti comme assistant, mais il a des attaches françaises. Un autre jour, il m’a présenté sa femme, au visage et aux cheveux nordiques. Elle était si belle que j’ai pleuré ; il m’est même venu un poème aux lèvres. Elle est partie avant la fin, et Romain m’a dit, sur un ton légèrement agressif : « Tu vas te calmer. » Je suis resté coi : me considérait-il comme un rival ? J’ai essayé de lui bafouiller que j’étais un fantôme au-dessous de l’échelle sociale, sous le trottoir, et lui, un ingénieur herculéen marié à une princesse norvégienne, mais il m’a dirigé tout en douceur vers la sortie. Deux jours après, c’était copain et compagnie, sans transition. Romain entendait m’apprendre à vivre et me fournir les codes… Il aurait fait un bon grand frère de substitution. Mais je n’en suis plus là. Tout cela est une affaire française. – … – L’Inde est un des six foyers de civilisation, au même titre que la Méso-Amérique, les Andes, la Mésopotamie, l’Égypte et la Chine. S’y rendre, c’est changer de pays, mais c’est aussi changer de logique. Ce n’est plus Aristote ni Jésus, ni La Fontaine, ni Hugo, c’est Shiva et Brahmâ, Bouddha et Gandhi. Les Bhopali sont si gentils, ils se plient en quatre pour rendre service. Pas un mot plus haut que l’autre. Si on fait une bêtise, ils rient tous de bon cœur, comme des enfants. Mes élèves indiens, en français, étaient si attentifs, si prompts à m’aider à faire le cours, toujours à me faciliter la tâche. Je suivais le manuel d’enseignement du français de façon psychorigide, et leurs réactions fusaient, et rendaient le cours souple et vivant. Les Indiens vous acceptent comme vous êtes, et c’est une libération ! À Bhopal, mes soucis s’envolent. J’apporte ma bêtise européenne et Bhopal lui donne une solution. Peu à peu, je guéris. Lors de mon séjour de douze mois, j’étais invité à dîner tous les soirs, à droite et à gauche. Je leur racontais mes déboires en France, et ils riaient. C’était grandiose de générosité et de simplicité. Il est possible de croire que les émotions des Indiens sont comprises, canalisées, prises en charge par les dieux et par les aventures de ceux-ci. Jalousies, ruptures, indignations, soucis, les dieux soignent les hommes. Les dieux indiens sont sauvages, agités, pleins de vie, de puissance, de sagesse : pour rien au monde, ils n’iraient sur la Croix. Cela donne des personnalités claires, profondes, sensibles, expressives, si adorables. Les Indiens sont très concrets, pas dans les nuages pour un sou. C’est pourquoi j’ai formé un projet. Fonder en Inde une chaîne de fitness. – Vous voulez fonder une chaîne de fitness en Inde ? – Oui. Je connais le contrôle de gestion, la grande distribution, le hindi, la musculation… Les cinq piliers de la musculation d’après le consensus sont : les exercices de musculation, de souplesse, le cardio, l’alimentation et le repos. Cela demande de la discipline, en droite ligne avec le yoga. Tous les jeunes veulent des muscles, de nos jours, c’est devenu universel, grâce aux vidéos virales de coachs sportifs. Il n’y a rien à Bhopal, en matière de salles de sport. Sur le plan marketing, ce serait une stratégie d’adaptation culturelle… Je parle hindi. Quand on parle anglais, les Indiens trouvent ça normal, même si, pour un Français, cela ne va pas de soi. Mais si un Européen parle le hindi, ils trouvent ça merveilleux ! Il me faut un collaborateur qui connaisse la ville, un utilisateur des machines de musculation, un polyglotte, qui parle hindi, ourdou, anglais. Il me faut plusieurs assistants. Et gagner la confiance des Indiens. J’ai le contact de mes étudiants et de leurs familles, qui ne m’ont pas oublié. Ils savent que j’envisage de revenir à Bhopal. Je peux recontacter mon propriétaire. En Inde, on a le monde sous la main, à condition de rencontrer les personnes en présentiel… J’ai besoin de relations humaines. C’est si facile avec les Indiens. Je les aime. Les tarifs seront proportionnés au pouvoir d’achat des riches, la surface publicitaire énorme sur la devanture, comme c’est la norme là-bas, et le bouche-à-oreille prendra le relais de la satisfaction client. Je table sur un 1 000 m2 agrandissable, à l’étage, un restaurant et un supermarché pour une alimentation adaptée, un parking à motos à côté, et un espace externe dédié à un module de street workout, à disposition du public. Je sais déjà dans quel quartier faire l’implantation. – Dans quel quartier ? – À Shahpura. – Et vous pensez que le terrain est libre ? – Il faut demander à la mairie. Il faut aussi des architectes, et des ouvriers en bâtiment qui suivent les normes de sécurité françaises. Le droit du travail est permissif en Inde, mais je ne veux pas faire n’importe quoi en matière de sécurité. Il me faut les relations, l’étude marketing et le dossier de crédit. Pour l’investissement, il faut déposer un dossier de demande de crédit auprès de la Central Bank of India. Un de mes étudiants me disait que c’était facile en ce moment, même pour des étrangers, et que Bhopal était dans une phase dynamique. – Bon ! Qu’est-ce que vous allez faire, alors ? – Je vais à Bhopal. – Est-ce que vous considérez que votre psychanalyse est terminée ? – Oui. Peut-être. – Si vous êtes en Inde, vous ne pourrez pas venir me voir. Je vous réserve une place dans deux mois, à la même heure. Vous me contacterez à l’avance pour confirmer.
*
Je suis arrivé à l’aéroport de Bhopal le 15 novembre 2025, à 19 heures, lieu international aux vitres géantes donnant sur l’extérieur, et je suis sorti. J’ai pris un rickshaw, petite camionnette à trois roues servant de taxi, et j’ai donné au chauffeur le nom du quartier de destination. J’avais un plan dessiné au crayon, pour aller de la Porte 7 jusqu’à la résidence de mon propriétaire, dans la poche. Je n’avais pas de bagage, seulement une clef USB autour du cou, le mobile et un portefeuille, avec le passeport. Mon cœur s’est mis à battre. Les boutiques de street food défilaient les unes à côté des autres, le long des trottoirs. Le dégradé de couleurs ocre du paysage urbain. Les monticules d’ordures orange broutées par ces toutes petites chèvres. Les meutes de chiens jaunes, avec des têtes toutes identiques. Le rickshaw et ses zigzags autour de la ligne blanche, prenant un risque à chaque croisement, un véhicule arrivant en sens inverse. Les vagues de motos nous dépassant par la droite et par la gauche. Les vaches sacrées sur la route, bloquant la circulation. Les murs couverts de panneaux publicitaires Seiko, la chaleur sèche et le crépuscule. Les camions bondés d’individus debout, dont certains se maintenant presque à l’oblique. Les bus pleins à craquer, des Indiens sur le toit. Les tribus de singes et les écureuils qui courent à toute allure, dans le même sens que les véhicules. La nuit qui tombe, et les réverbères qui s’allument. La Porte 10, et l’Arera Colony. Le chemin que j’indique au conducteur, en anglais : « On the left… On the right… » Un sanglier qui patauge dans une mare entre deux maisons. L’insalubre qui côtoie l’hygiénique. Le luxe qui côtoie le dépotoir. Le rickshaw qui s’arrête et me demande si j’aurai besoin encore de ses services. Je n’ai pas encore de puce indienne pour noter son contact. Je paye, je descends, je me dirige vers la porte de Rakesh Vikram. Je me retourne. Inde. Je savais que tu m’attendais. Ma tristesse était immense. Quelque part au fond de moi, d’ores et déjà, mes rêves tourbillonnent de joie.
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