Au petit matin, le froid me réveilla avant la lumière de l’aube.
La nuit, nous avions échoué au premier étage d’un garage, un espace presque vide, éclairé par de violents néons. Dans ce pays, même le vide est propre.
La dureté du sol traversait mon sac de couchage, s'insinuant dans mes vertèbres. Je soufflai dans mes mains, la buée s'élevant dans l’air gris.
À côté de moi, mon ami dormait encore, recroquevillé en boule dans son duvet, son manteau par-dessus. Depuis plusieurs semaines, nous traversions le Japon à pied, de Tokyo à Kyoto, sans véritable but précis, sinon celui de marcher lentement, de voir ce qui se passerait, et de photographier les rencontres les plus improbables.
Nous avions décidé de faire un détour. Kobe. Nous en avions entendu parler – le port, les collines, le bœuf. Rien de précis, juste assez pour nous pousser à y aller.
Vers dix heures, nous étions sur une petite route de campagne, le ventre vide, en train de faire de l’auto-stop.
Le village de Midorimachi derrière nous semblait figé sous la neige tombée pendant la nuit. Des maisons basses, des jardins parfaitement ordonnés, et la neige qui lissait les rizières. Les voitures étaient rares et ne s’arrêtaient pas. Après une demi-heure, une berline blanche ralentit et s’arrêta dans un crissement de graviers.
À l’intérieur, deux hommes semblaient venir de mondes opposés. À l’arrière, un bloc de chair : un homme massif, le costume gris trop étroit pour sa stature, prêt à céder à chaque mouvement. La peau de son visage était luisante en dépit du froid et transpirait légèrement. Au volant, un profil de lame, le visage sec comme une gravure sur bois, perdu dans un kimono de travail sombre. À première vue, ils n’étaient pas du tout faits pour s’entendre. Le contraste entre les deux hommes en était presque caricatural, peut-être juste un patron et son employé.
Mon ami se pencha. Un bref échange, puis la sentence tomba :
— Il demande pourquoi Kobe ?
Je haussai les épaules, un peu agacé :
— Pour voir, pour visiter ! ai-je répondu un peu court.
L’homme massif échangea un regard avec le chauffeur avant de changer de place pour rejoindre son collègue à l’avant.
Puis, d’un geste impérieux du menton, il lâcha :
— Montez !
Le trajet fut une apnée de silence. Les poteaux électriques défilaient comme les points de suture d'un ciel laiteux. Puis, sans prévenir, la berline quitta l'asphalte pour une contre-allée de terre, s'arrêtant devant une serre protégée par des pins.
Tandis que le chauffeur ouvrait sa porte sans un mot, l’homme se tourna vers nous, la voix basse et empreinte d’une certaine fierté :
— C’est le maître !… Le plus grand du Japon pour le bonsaï et la tsubaki (camélia). C’est son entreprise. Il doit régler une ou deux questions.
Ils s’éloignèrent, nous laissant seuls dans l’habitacle. Le temps japonais s'étira ainsi plus d’une heure… Le froid et l’humidité m'envahissaient à nouveau avec ce sentiment de rester au seuil des choses, de ne jamais vraiment saisir cet endroit. Kobe, ce matin-là, se transformait en malaise.
— On a une chance d'atteindre Kobe avant le soir ? demandai-je brusquement à mon copain.
Il n'eut pas le temps de répondre. La portière s'ouvrit brusquement sur le colosse. Il était essoufflé, le regard brillant.
— Kobe plus tard. Avant… ofuro ! annonça-t-il à la volée.
L’ofuro, le bain traditionnel japonais, nous attendait dans un grand hôtel moderne, un bloc de béton et de verre dressé sur plusieurs étages. C’est là, dans la buée du bain brûlant, que mes doutes commencèrent à s’évaporer. Sous la vapeur, je vis les tatouages qui couvraient une partie de ses épaules : des écailles de carpe et des fleurs de cerisier encrées sur sa peau. Le yakuza soupirait, les yeux clos. À l’opposé, le maître de bonsaï restait assis, le dos droit, l’eau ne montant qu’aux pectoraux. Il ne bougeait pas. Il nous observait en silence, son regard perçant traversant la vapeur d’eau. Son regard traversait la brume comme un scalpel, acéré, implacable. Il semblait veiller sur quelque chose que je ne pouvais pas saisir. Un maître dans son élément, mais un peu comme moi, observant la scène sans vraiment y être.
En sortant, une employée nous tendit des petites serviettes chaudes, avec le nom de l’hôtel brodé en noir.
Je pensais que ce rituel marquerait la fin de notre détour, mais le yakuza, toujours aussi décidé, trancha. Il avait un autre plan, qu’il dévoilait au dernier moment, comme un champ de bataille.
— Restaurant, prononça-t-il en ajoutant dans la foulée : je vous invite !
Ce nouveau projet de détour me rendit nerveux.
Le déjeuner fut une succession de plats étranges et de saveurs surprenantes, la viande grillée étant mise à l’honneur. Après cela, à quatorze heures, Kobe semblait encore plus lointaine, comme une promesse lointaine.
À la sortie du restaurant, une nouvelle idée traversa l’esprit du yakuza.
— Nihon de mottomo utsukushii bukkyō jiin. Temple !
Ce dernier mot était exprimé à mon intention… Ce n’était pas une question mais plutôt une intention incontestable. Il était déjà douze heures quarante-cinq.
Il nous conduisit vers une grande structure de bois millénaire, entièrement restaurée, presque trop belle pour être ancienne. Aucun touriste, seulement l’odeur de l’encens et du cèdre froid. Lorsque nous franchîmes le portail, le soleil perça enfin, embrasant les charpentes du temple.
Puis il insista pour nous emmener dans le temple de sa famille. Le prêtre, un maître de calligraphie, traça d’un geste sec et précis un caractère noir, aussi immense qu’indéchiffrable. Il lui glissa deux billets, soi-disant pour des prières aux ancêtres. La neige se remit à tomber. Il était dix-sept heures. Kobe nous narguait par-delà les montagnes.
Je pense que c’est précisément à cet instant que je perdis tout espoir de me diriger vers Kobe.
Un bref arrêt devant un magasin d’alimentation permit au maître des bonsaïs de récupérer un paquet de viande persillée.
— On dort chez le samouraï, murmura mon ami. Il nous invite à diner et à passer la nuit chez lui.
J'ai simplement grogné, épuisé par cette succession de détours. La demeure était un labyrinthe de tatamis et de cloisons de papier. Nous nous installâmes autour du kotatsu, une table basse chauffante, tandis que la femme du samouraï s'affairait en silence. Le yakuza débouchait les bouteilles de bière et de saké. L’alcool monta en nous comme une marée.
La fille de la maison, une adolescente aux gestes de poupée de soie, se colla à ma jambe tout en pliant des origamis en papier avec une dextérité presque magique. Elle baragouinait quelques mots d'anglais, me regardant de ses grands yeux noirs, sans rien dire d'autre. Son innocence, cette proximité presque gênante, me frappait. Elle semblait porter l'âme même de l'endroit, figée dans un rituel d'une simplicité déconcertante. Je pensais à l'image des geishas.
Un instant plus tard, le yakuza raconta une anecdote entrecoupée de puissants « OH ! » ou « OOH ! » gutturaux, pour marquer un étonnement mêlé d’admiration qui fit éclater de rire l'assemblée.
La fille gloussa de rire, sa main couchant son sourire, sa tête légèrement penchée en avant.
— Qu’est-ce qu’il dit ? demandai-je à mon ami.
Il sourit, un peu gêné, et répondit :
— L’ofuro.
— Et alors ? lui rétorquais-je. — Il dit qu’il a vu ton sexe. Qu’il est très grand !!! ajouta-t-il pour finir sa phrase.
Le rire fut général, gras, contagieux. Je me levai, fuyant vers les toilettes sous le poids d'une honte absurde. Je restai là quelques minutes, attendant que mon visage refroidisse.
En revenant dans la pièce, je fus accueilli par un silence de crypte. Le yakuza et le maître me fixaient, le regard dur comme le granit.
— Mauvais chaussons, souffla mon ami.
J’avais gardé aux pieds les pantoufles des toilettes. Je venais de souiller le tatami sacré. Un frisson me parcourut. Je retournai les changer en tremblant.
À mon retour, l'équilibre était rétabli. Le saké reprit son œuvre. Au dixième verre, le monde s'effaça.
Le lendemain, la lumière filtrait à travers les shoji. Je me réveillai dans la soie, le cœur battant à contretemps, comme si mon corps ne savait plus exactement où il se trouvait.
— Tu as vomi toute la nuit, me dit mon ami. Ils ont tout nettoyé. Sans dire un mot.
Une gratitude mêlée de honte m'envahit, comme un désir étrange de tout effacer. Que restait-il de ce que nous avions vu ? De ce que nous avions vécu ? Je restai immobile, savourant la chaleur de la pièce.
— Bon… ils nous déposent à Kobe ?
Mon ami secoua la tête, un sourire en coin.
— Non. Le yakuza est allé à la gare à l’aube. Il a pris deux billets. — Pour Kobe ? — Pour Kyoto. Il a décidé qu'on en avait assez vu.
À dix heures, après l'échange protocolaire des cartes de visite, ils nous déposèrent sur le quai. Ils attendirent que le train démarre, nous saluant avec une sollicitude de vieux oncles.
Nous n'avons jamais vu Kobe. Mais ce jour-là, dans le train pour Kyoto, nous avons compris que nous venions enfin d'entrer au Japon. Le pays s’était ouvert devant nous, mais c’était un Japon d'ombres, de signes, et de chemins sans fin.
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