Café. Besoin. Vite. Le réveil est difficile. Les idées ont tourneboulé ma tête cette nuit. C'est la faute de ce stupide graffiti que mes yeux ont lu tout seuls : Sors de là. Depuis, mon cerveau carbure et saute d'une idée à l'autre. Envie d'écrire, de sentir les touches du clavier, de voir les petits machins noirs s'aligner sur l'écran, que les idées évacuent, enfin, ma caboche. Mais le sujet, hein ? Ils se bousculent, au premier qui sortira…
Bon. Café dans une main. L'autre sur le clavier.
…
…
Hem. Je pose le café, alors ? Les deux mains sur le clavier.
…
Adèle éternua. Ouvrit les yeux. Coula aussitôt. Retrouver l'oxygène, vite. Elle battit des bras et des jambes, remonta à la surface. Coup d’œil circulaire. Elle était dans un lac. Devant elle le vaisseau écrasé, bec dans l'eau. Elle nagea pour le rejoindre. Des étincelles pétillaient le long de la carlingue. Pas une bonne idée. Elle nagea en sens inverse. Le liquide n'était pas de l'eau. C'était huileux, boueux, ça s’accrochait à sa combinaison sans y pénétrer. Elle redoubla d'énergie, gagna enfin la rive. Ses chaussures crissèrent sur le sable. Le vent la fit chanceler. Elle regarda de nouveau autour d'elle. Une lumière lourde, mourante. Du sable noir, partout. Du sable lourd, le vent ne l'agitait pas. Un pic, à droite. Elle secoua la boue huileuse de ses chaussures, éternua encore, se dirigea vers ce sommet. C'était lisse et tranchant, vitrifié, mais elle trouva quelques prises pour s'accrocher et s'élever péniblement au-dessus de cette plaine de sable. Elle dut arrêter son ascension peu avant la cime : trop lisse. Elle observa les alentours. Rien. Du sable noir, le lac sombre, le vaisseau au bord. Elle eut un instant de lassitude. Pourquoi ne pas s'écraser sur une planète verdoyante, près d'un verger débordant de fruits comestibles, traversé par un serpentin d'eau vive et potable ? Hein ? Pour une fois ? Soudain, son cœur battit plus vite. Une forme sortait en rampant de son vaisseau, maintenant parcouru de flammèches. C'était Achille, son copilote et associé. Vivant ! La situation lui parut moins désespérée. Elle dégringola plus qu'elle ne descendit de son éperon vitrifié, se releva, courut à petites foulées contre le vent, contournant le lac, la respiration courte. Elle appela : « Achille ! » mais elle était encore trop loin et les bourrasques emportaient ses paroles derrière elle. Elle garda son énergie pour courir plus vite. Elle vit Achille se lever, s'approcher du vaisseau. Ses paroles, portées par les rafales, lui parvinrent : « Adèle ? » Il avança encore : « Adèle, sors de là ! » Impuissante, Adèle le vit retourner dans le vaisseau qui commençait à s'embraser. « Achille ! Je suis ici ! Sors de là ! »
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Deux fois « Sors de là ! », ça fait beaucoup. Et maintenant, j'en fais quoi, de cette Adèle ? Gorgée de café. Froid : je n'écris pas vite. Les deux mains sur le clavier. Next.
…
Il était une fois une princesse, enfermée dans un donjon. Il n’y avait nul gardien à l’extérieur, ni dragon ni sorcière ni magicien. Simplement si elle sortait, elle mourrait. Ses parents l’avaient placée là parce qu’ils n’avaient pas d’autre choix pour assurer sa protection. Elle ne les connaissait pas. Elle ne savait d’eux que le son de leurs voix.
– Comment elle s’appelle, maman, la princesse de ton histoire ? – Elle s’appelle Bérangère. – Comme ma petite sœur, alors ? – Oui. – Mais ma petite sœur, elle peut sortir maintenant. J'assurerai sa protection.
D'un air important, Basile fit jouer ses muscles sous son pyjama pour montrer qu'il était taillé pour le poste.
– Et elle pourra toujours compter sur moi, je la protégerai toujours, c'est fait pour ça, les grands frères, c'est Papy qui l'a dit.
Je haussai un sourcil.
– Papa et moi la protégerons. Toi, tu joueras avec elle… quand elle sera prête. – Oui mais le rôle d'un garçon est de protéger les filles. Elles, elles sont trop faibles.
Je restai bouche bée. Un coup d’œil vers Bastien. Il sourit, posa sa main sur la mienne, chuchota « je m'en occupe » et, à haute voix :
– Bien, maintenant tu vas dormir, mon cœur, demain il y a école. – Mais maman, je veux la suite ! – Je ne l’ai pas encore écrite. Demain, je le ferai et je te la lirai. – Mais si elle peut pas vivre dehors, comment on va faire ? Elle va rester toujours dans ton ventre ? – Non, elle sortira quand elle aura fini de mûrir. – De mûrir comme les cerises chez Papy, alors ? – Exactement !
Bastien attrapa Basile et le jeta sur son épaule.
– Décollage du vol en partance pour le pays des songes !
Je souris, me renversant sur le canapé, une main sur mon ventre où mûrissait notre petite cerise. Les filles sont trop faibles, avait dit mon fils… « Ne sors pas encore, petite Bérangère, le monde n'est pas prêt. » Je me levai difficilement. La fatigue des dernières semaines était plus lourde à porter que ma petite fille. En passant devant la chambre de Basile, j'entendis Bastien :
– … et regarde maman : c'est une fille, mais elle n'est pas faible du tout. Elle se protège toute seule. Et aussi parfois c'est moi qui la protège, parfois c'est elle qui me protège. On est à égalité, tu comprends ?
Je caressai mon ventre en chuchotant : « Pas encore, petite Bérangère, mais bientôt. » Je poursuivis mon chemin, ramassant quelques jouets au passage, ouvris le frigo pour ranger la bouteille d'eau et sortir le beurre pour demain, attrapai la bouteille de vin de Bastien pour la ranger dans le cellier. Sur l'étagère, le fromage. Direct du producteur. Juste à la bonne température. Au lait cru… Lassitude.
– OK, Bérangère, sors de là !
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Un peu rapide, la fin, mais ça fait des années que ce début traîne dans mes fichiers, je ne suis pas fâchée de le caser enfin ! Je me refais un café. J'en bois une gorgée, me brûle. Les deux mains sur le clavier. Next.
…
Constance était ligotée sur le lit dans son pyjama Twilight, son corps tendu en arc de cercle, sa tête tournée à 180 degrés. Le prêtre éleva la Bible au-dessus de sa tête et tonna :
– Sors de là !
oooOOO^OOOooo
Ouais, non, ça, je ne vais pas y arriver… Next.
…
Dylan descendit du bus. Il transpirait. Sa main moite dans la poche de son blouson. Il jeta un œil à droite, un œil à gauche. Entra. Il n'y avait presque personne à cette heure, son repérage n'avait pas été vain. Une vieille dame à l'air revêche, assise sur les fauteuils de la salle d'attente, le regarda. Non, madame, je ne vais pas vous piquer votre sac… Une enfant jouait à la marelle sur les dalles du sol. Merde, une gamine.
– Diane, arrête de sauter partout, tu me fais honte.
La mère rangea sa carte dans son sac, attrapa l'enfant de l'autre main et sortit en lui faisant la morale.
Bien. C'était maintenant. Il sortit le revolver de sa poche, le braqua discrètement sur la caissière, dit tout bas :
– Tout le liquide. Vite.
La caissière ouvrit la bouche, en manque d'oxygène. Les réflexes prirent le relais, elle fit comme elle avait appris à la formation : on donne, on ne discute pas, on se dépêche. Dylan remplit son sac à dos, le referma, se dirigea vers la sortie, arme en main dans la poche. Il fallait faire vite maintenant. La porte automatique s'ouvrit… sur un policier en uniforme qui se tenait là, cherchant à entrer au moment où lui voulait sortir. Il ne put s'empêcher de sortir l'arme de sa poche. Le policier envoya instinctivement la main vers la sienne. Dylan secoua la tête.
– Tss tss… Sors de là !
oooOOO^OOOooo
Pfff… Tu parles d'une action échevelée. Et puis « Sors de là » alors que le gars, il n'est pas encore entré… Et qu'est-ce qu'il va faire une fois dehors, le Dylan ? Attendre le prochain bus ? Tss tss… Next.
…
– Maîtresse, Émile, il est dans les toilettes, il pleure, il veut pas venir en classe.
Putain, c'est pas vrai, c'est quand qu'elle finit, cette journée ??? Je fonce pendant que le reste de la classe fiche le bazar. Derrière la porte des toilettes, des sanglots… Respiration profonde…
– Émile ? Je peux t'aider ? – Non, maîtresse… – Ah si, je t'assure, je vais t'aider, parce que tu ne peux pas rester là, alors raconte !
Un silence de l'autre côté. C'est sûr que dans la classe Elsa a cogné Emma pour cette histoire de gomme.
– C'est Éva.
Bon. Il se décide à parler.
– Quoi Éva ? – Je lui ai dit que j'étais amoureux d'elle.
Éva ? La grande CM2 ?
– Ah. Et… qu'est-ce qu'elle a répondu ?
Gros bruit de reniflement.
– Elle a dit que j'étais très beau mais que j'étais trop jeune pour elle mais qu'on allait rester amis et que plus tard je trouverai une autre amoureuse de mon âge. Mais moi, c'est elle que je veux.
Chapeau, Éva… Je l'ai connue moins délicate…
– Tu ne peux pas l'obliger. Et puis peut-être que quand elle aura 70 ans et toi 68 elle ne te trouvera plus trop jeune.
Silence derrière la porte. Il ne s'attendait pas à ce que je plaisante. Moi non plus : l'heure est grave (et Emma, peut-être, morte étouffée par la gomme qu'elle nie avoir volée à Elsa). J'y peux rien, c’est vendredi : plaisanter ou pleurer.
– Maîtresse, dit-il d'un ton de reproche. C'est sérieux. – Moi aussi je suis sérieuse. Sors de là !
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Bon, en vrai il ne s'appelait pas Émile, elle ne s'appelait pas Éva et c'était pas dans les toilettes, c'était au bord d'un chemin, pendant une randonnée-COVID qu'on avait organisée juste pour ne pas avoir à mettre le masque toute la journée. Next.
…
Félix était submergé. Enfoui sous la couette, il tournait dans sa tête des idées noires. Elle l'avait abandonné. Elle lui avait tout pris et puis elle était partie. Et lui, il restait là, seul, triste, incapable de se lever, de se faire à manger – d'ailleurs il n'avait pas faim. Le temps s'étirait. Il ne pourrait pas vivre ainsi longtemps. Il fallait que ça cesse. Le manque d'elle le taraudait. Ses pensées le ramenaient à leurs jeux fous sur le canapé, à ses petites tapes, sourcils froncés, quand il essayait de chiper une partie du dîner alors qu'elle n'avait pas fini de le préparer… Ils étaient ensemble depuis si longtemps. Comment vivre sans elle ?
– Félix ? Ça y est, j'ai nettoyé ton coussin, il est sec maintenant. Félix ? Où es-tu ? Ah non, pas encore dans le lit ??? Sors de là !
Il n'en croyait pas ses oreilles ! Elle ! Ici ! Revenue ! Il la regarda avidement et répondit :
– Miaou !
oooOOO^OOOooo
Rhô ben quoi… Next.
…
Gustave soupire. Géraldine le regarde.
– Il faut que tu fasses quelque chose, Gustave. – Mais pourquoi moi ? – Parce que tu es son père ! – Si c'est une question de titre, tu es sa mère, figure-toi ! – Tu sais très bien ce que je veux dire. C'est à toi de lui montrer la voie à suivre. Un homme ne peut pas passer sa vie à jouer aux jeux vidéo enfermé dans sa chambre. – Un homme… Il a 14 ans… – Justement, il devrait sortir, voir du monde, faire du sport… bûcher son brevet, accessoirement. – Écoute, il est tranquille, c'est les vacances, il pleut, il ne fait de mal à personne. Tu préférerais qu'il soit dehors à brûler des voitures ? – Ah vraiment, délinquant ou légume, c'est tout ce que tu envisages pour notre fils ? – Rhô, tout de suite… – Tu sais que j'ai lu sur Facebook que parfois les jeunes s'enferment dans leur chambre pour se droguer… – Oui, effectivement. Mais dans ce cas il suffit d'attendre : il devra bien sortir pour se réapprovisionner chez son dealer ! – Bien sûr, toi, tu prends tout à la légère ! Et c'est comme ça qu'on se retrouvera avec un Tanguy à la maison jusqu'à 35 ans, enfermé dans sa chambre sans savoir comment vivre ! – 35 ans ??? Hors de question ! Quand il aura 35 ans, on prend un camping-car et on va habiter devant chez lui pour jouer avec nos petits-enfants. (Il se lève.) Gaspard ! Sors de là !
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Ça fait beaucoup de dialogue, tout ça. Next.
…
Héloïse avait enfin trouvé du courage. Deux courages, pour être plus précise. Le premier, grand, baraqué, la seconde plus petite mais non moins rassurante dans son uniforme. Ils arrêtèrent la voiture devant sa maison. Cela faisait si longtemps qu'elle n'était pas revenue. Depuis ce jour où les pompiers l'avaient évacuée, inanimée, la tête en sang, le ventre ouvert. Ensuite, après les opérations et la convalescence, il y avait eu ce long temps dans le foyer pour femmes que la petite policière lui avait trouvé. Là, elle avait pu se reconstruire sans avoir peur qu'il la rattrape. Elle leva la main. Appuya sur la sonnette. Attendit. Quand il ouvrit, elle manqua d'air. La petite policière se rapprocha, le grand baraqué se redressa.
– Héloïse ? C'est toi ? – Hector. Sors de là ! C'est chez moi.
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Mouais. Next.
…
Iris poussa la porte de la boutique et se secoua, envoyant des gouttelettes de pluie dans tous les sens. Une odeur de vieux l'accueillit, de vieux et de plantes à infusions, un peu comme chez sa grand-mère. Les étagères couvraient les murs, remplies d'objets hétéroclites en équilibre précaire. Elle ne savait pas quoi regarder en premier, son regard sautait d'un article présenté à l'autre : jouets, livres, casseroles, vêtements…
– Je peux vous aider, mademoiselle ?
La collégienne sursauta. Le vieil homme rabougri qui venait de surgir devant elle lui avait fichu la trouille.
– Je… euh… excusez-moi, je venais juste regarder en attendant ma copine… – Mais je vous en prie, mademoiselle, faites-vous plaisir. Et si quelque chose vous intéresse, n’hésitez pas à revenir vers moi. – Oh ! vous savez, j'ai pas d'argent de poche. – L'argent n'est pas tout. On peut toujours s'arranger.
Iris tressaillit désagréablement. Elle recula vers la porte tout en jaugeant les potentielles aptitudes libidineuses de son interlocuteur. Sans plus s'occuper d'elle, il se dirigea vers son comptoir enfoui sous d'incroyables tas de paperasse en piles branlantes. Elle jeta un œil dehors. Isabelle n'était pas encore arrivée et il pleuvait toujours. Ça l'aida à se rassurer. Elle entreprit d'examiner un par un les multiples artefacts rangés sur l'étagère la plus proche de la porte. Ils étaient propres bien que datant visiblement de deux ou trois mille ans. Elle vit même une cassette. Son père lui avait expliqué ce que c'était. Elle fit un pas mais son genou heurta un objet qui dépassait de l'étagère plus bas. Elle le rattrapa de justesse ; le propriétaire du magasin surgit derrière elle et la surprit, la boîte à la main.
– Oh oh ! on dirait qu'il vous a choisie. – Euh… Hein ? Non, j'allais le remettre en place. Je ne sais même pas ce que c'est ! – Ça, mademoiselle, c'est un Polaroïd. Une véritable révolution dans le monde des appareils photos : il imprimait directement la photo qu'on venait de prendre. – Ouais, coupa Iris, peu impressionnée. Comme un portable, quoi. – Oui, mais à une époque où les téléphones portables n'existaient pas, ni les imprimantes.
Iris réfléchit. Ça pourrait faire un bon cadeau pour l'anniversaire de sa grand-mère.
– Combien pour cet appareil ? – Je croyais que vous n'aviez pas d'argent de poche ?
Iris fouilla dans ses poches. Un chewing-gum, le message froissé qu'Isabelle lui avait fait passer pendant le cours d'histoire, le caillou que sa petite sœur lui avait donné à garder ce matin, trois pièces – un euro soixante en tout. D'un geste preste, le vendeur rafla le tout, plaça l'appareil dans un sachet plastique, le sachet plastique dans sa main et approuva :
– Marché conclu !
Iris resta interdite. Le vendeur la raccompagna à la porte et ferma sa boutique. Elle eut juste le temps de penser que c'était plutôt cool que ses parents lui aient confisqué son portable, sinon il l'aurait piqué aussi ! Isabelle se jeta sur elle :
– Te voilà ! Je te cherche depuis une demi-heure ! – Une demi-heure, tu rigoles, je suis juste entrée m'abriter de la pluie dans ce magasin. – De la pluie ? Mais il fait soleil depuis ce matin ! Bon écoute, c'est pas le moment de délirer, là, l'heure est grave : il faut qu'on me trouve une tenue pour la fête de samedi chez Ionis… Ionissss, tu ne trouves pas que c'est le plus beau prénom du monde ?
Iris ne trouvait pas, non, mais ce n'était pas le moment de compromettre leur amitié, pas avant une séance shopping.
En fin d'après-midi, Isabelle ayant acheté une tenue que sa mère lui interdirait certainement de porter et qu'il lui faudrait même probablement rendre au magasin, les filles se firent la bise devant la porte d'Iris. Isabelle avisa le sachet que tenait son amie.
– C'est quoi ce truc ? – Attends, je te montre, c'est pour l'anniversaire de ma grand-mère. C'est un appareil photo qui imprime la photo.
Elle sortit l'appareil, visa son amie, tâtonna, appuya un peu partout… et rien.
– Il marche pas ton truc préhistorique, dit Isabelle en riant. – Bon, avec ce que j'ai payé, c'est pas bien grave. Je vais quand même l'offrir à ma grand-mère, elle saura peut-être le réparer.
Iris entra chez elle.
Plus tard dans la soirée, couchée dans son lit, alors qu'elle lisait un livre très ennuyeux pour le cours de français, elle entendit un bruit étrange. Il semblait provenir du sachet qu'elle avait posé près de son bureau. Elle l'ouvrit. L'appareil avait imprimé une photo ! « Eh ben faut pas être pressée, dis donc ! » Elle saisit la photo et la regarda. Elle ne put s'empêcher de frissonner. Sur le petit carton glacé, son amie Isabelle était bien reconnaissable mais elle avait une pointe de terreur dans les yeux. Elle approcha la photo de son visage. Ce devait être un problème technique, une histoire de surexposition, parce que sa copine souriait quand elle avait pris la photo. Elle la posa sur son bureau sans plus y penser.
Le lendemain, quand elle se réveilla, elle tomba de nouveau sur la photo, en fourrant ses affaires de classe dans son sac. Elle voulut vérifier si le regard de terreur n'était pas le fruit de son imagination… Elle se figea. Sur la photo, son amie avait un visage amaigri, des yeux creusés, un regard atone. « Bonjour la qualité du papier photo de l'époque ! » À peine débarquée au collège, elle chercha des yeux son amie pour lui montrer la photo mais elle ne la trouva pas. Peu avant midi, elle fut convoquée dans le bureau du principal. Il était avec deux policiers et les parents d'Isabelle. Sa mère, les yeux rouges, reniflait dans un mouchoir.
– Mademoiselle, dit le policier. Isabelle Iguane a disparu. Sa mère a trouvé son lit vide. Vous êtes son amie la plus proche. Savez-vous où la trouver ? – Isabelle ? Je… Non. Je l'ai cherchée ici, elle n'y est pas. – Iris, intervint la mère, au bord des larmes, si tu sais quelque chose, il faut le dire, même si c'est une bêtise. – Madame Iguane, je vous le dirais, bien sûr, mais je ne sais rien. – Est-ce qu'elle avait un petit copain ? demanda le père d'une voix tremblante. – Euh… – Parlez, mademoiselle ! – Eh bien il y a Ionis, mais… – Merci, mademoiselle, vous pouvez retourner en classe.
En sortant du bureau, elle fila dans les toilettes, fourragea dans son sac. La photo. Isabelle n'était plus dessus. Ce squelette, ça ne pouvait pas être Isabelle. La journée se passa comme dans un cauchemar, elle avait l'impression d'avancer dans du coton, d'être coupée de l'extérieur. Elle rentra en fin d'après-midi, jeta sa veste sur le canapé et fila dans sa chambre. Elle trébucha sur une Barbie, abandonnée là par sa petite sœur, dont le passe-temps favori était d'entrer en douce dans la chambre d'Iris pour fouiner dans ses affaires. Elle se recroquevilla sur son lit. Soudain, elle entendit de nouveau le bruit caractéristique du Polaroïd. Elle se leva d'un bond. Sur la photo encore un peu blanche, sa petite sœur, la bouche déformée par un cri muet.
– Non ! Sors de là !
oooOOO^OOOooo
Bon, j'arrête. Les idées ne tournent plus dans ma tête. Le curseur clignote sur l'écran. J'enregistre. J'envoie dans les tuyaux. Maintenant, petit texte… sors de là ! Si tu peux…
_____________________________________________________________________________________ « Si c'est une question de titre, tu es sa mère, figure-toi ! » : ça, je l'ai piqué à Quino, dans un Mafalda. Mafalda demande au nom de quoi elle devrait obéir. « Parce que je suis ta mère ! » « Si c’est une question de titres, moi je suis ta fille et nous avons été diplômées le même jour ! »
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