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Brèves littéraires
Yakamoz : La vieille dame
 Publié le 26/03/26  -  6 commentaires  -  3474 caractères  -  105 lectures    Autres textes du même auteur

Une étrange rencontre dans un train Corail.


La vieille dame


Une petite ville anonyme de l'est de la France. J’attends sur le quai de la gare.


Deux ans auparavant, je m’étais fait virer de mon boulot, menuisier dans une scierie. À mon âge, cinquante ans bien sonnés, impossible de retrouver du travail. Après de longs mois de vaines recherches, j'avais pris une décision. Aller tenter ma chance à Paris, où ma vieille mère habitait dans les beaux quartiers haussmanniens. Elle menait une existence bourgeoise, puisant dans la fortune que lui avait laissée mon père. J’espérais que malgré nos relations qui s’étaient rafraîchies et distendues, elle pourrait m’aider à me sortir de ce mauvais pas, au moins m’héberger le temps que je me retourne. Nous avions très peu de contacts, une carte de vœux sur papier glacé chaque année, et c’était à peu près tout. Elle ne m'attendait pas, on verrait bien ce qui allait se passer.


Il faisait chaud en ce début d'après-midi de juillet, chaud et humide. Lorsque je montai dans le train Corail, une atmosphère suffocante m'assaillit. D'évidence, la climatisation était en panne. Je cherchai ma place, cheminant dans l'allée centrale, encombré par mon sac volumineux. Je trouvai enfin mon siège et m’assis à côté d'une vieille dame qui m'apparut très âgée. Je pensai alors à ma mère, qui devait avoir la même allure chétive, les mêmes mains froissées, le même visage ridé. Je ne l'avais pas vue depuis vingt-cinq ans, depuis ce Noël où il neigeait, depuis ce Noël où l'on s'était violemment disputés, je ne sais même plus à propos de quoi.


La vieille dame somnolait. Un léger ronflement s'échappait de ses narines, quelque chose de serein, un peu comme un chat qui ronronne. Je sortis un mouchoir de ma poche pour m'éponger le front, tout en jetant un regard circulaire dans la voiture. Il restait quelques places libres. Je songeai que, si d'aventure le ronflement de la vieille dame allait crescendo, je pourrais facilement changer de siège. Cela me rassura, je sortis un livre de mon sac et me plongeai dans la lecture.


Le train s’ébranla, quitta les faubourgs de la ville, serpenta entre les collines vosgiennes puis fila d’une traite à travers les mornes plaines de la Champagne crayeuse. De temps en temps, je jetais un coup d’œil fugace à ma voisine. Elle ne bougeait presque pas. Malgré la chaleur, elle portait un grand gilet blanc, des gouttes de sueur perlaient sur son front livide. À chaque fois que je tournais la tête vers elle, je ressentais un malaise, j’étais à deux doigts de lui toucher le bras pour voir si elle réagissait. La vieille dame n’ouvrit pas l’œil de tout le voyage, et si ce n’était ce léger ronflement, on aurait pu croire qu’elle était morte. Lorsque le train entra en gare de l’Est, elle s’éveilla, rassembla ses affaires, puis descendit à la hâte.


Aujourd’hui encore, je repense souvent à la vieille dame du train Corail. Nous n’avions pas échangé un seul mot, ni même un regard, mais durant tout le trajet j’avais éprouvé une drôle de sensation, comme un présage de ce qui allait arriver au bout du voyage. L’escalier de marbre revêtu d’un épais tapis rouge, la sonnette qui résonne dans le vide, la voisine qui sort sur le palier. La ligne 6 du métro, le pont de Bir-Hakeim, puis une chambre aux grands murs blancs immaculés et cette odeur caractéristique, prélude à de mauvaises nouvelles. Sur un oreiller, un visage parcheminé aux yeux clos, le silence, si ce n’est un léger ronflement, encore un peu de souffle, juste pour quelques heures.


 
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   Robot   
9/3/2026
trouve l'écriture
convenable
et
aime un peu
Une histoire simple racontée simplement mais un récit assez intéressant qui pour moi aurait pu contenir un brin de suspense.
En fait, faisant fausse route, je m'étais imaginé que la vieille dame du train pouvait être la mère du narrateur qu'il n'aurait pas reconnue aprés vingt-cinq ans sans l'avoir revue.
Mais la chute choisie bien que plus prévisible termine logiquement la nouvelle sans être franchement surprenante..

   Donaldo75   
19/3/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
J'ai trouvé cette histoire subtile, émouvante par moments, avec une belle fin. C'est la force de la brève littéraire quand elle est bien menée - ce qui est le cas ici - de dire beaucoup en peu de mots, dans une seule et unique scène qui résume une perspective. J'aime bien l'écriture, incarnée, sobre, où le narrateur est sans concession vis-à-vis de lui même.

Bravo !

   A2L9   
26/3/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Vingt cinq ans de cartes postales glacées, deux années à trainer pour trouver un boulot, quelques mois, un trajet en train et deux vieilles dames qui ronflent pour le peu de temps qu'il reste.
Il aura fallu ce chômage pour aller à Paris et finalement ne rien y trouver.
Ecriture sobre et un trajet en train qui se vit avec le récit. J'ai bien aimé.

   papipoete   
27/3/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
bonjour Yakamoz
Dans ce train qui m'emmenait revoir ma mère, cette vieille dame à côté de moi...sans un geste, à peine un ronflement léger ; comme si elle était morte.
Chez ma mère, aucune vie dans sa belle demeure, les enfants envolés du nid...et ma mère couchée dans son lit vide, elle livide ; comme si elle était morte...
NB pas besoin d'en dire davantage, pour évoquer cette visite surprise, où les dialogues répétés en tête, pour affronter le froid d'une mère sans coeur...qui ne serviront à rien ; nul mot ne sortira de sa bouche, nul regard, nul geste apaisant ou non...
Brève littéraire, une forme qui me va bien avec sa taille modeste.
L'avant dernière strophe me plaît plus particulièrement.

   Marite   
3/4/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Beaucoup de "choses" échappent à la rationalité de nos perceptions et cette anecdote me conforte dans l'idée que, si nous sommes attentifs, nous percevons ce qui nous attend face à certaines situations ... c'est ce que l'on appelle intuition je pense et c'est bien utile car cela permet de nous y préparer. J'ai apprécié la fluidité de l'écriture qui nous entraîne, dès le début, dans ce voyage très personnalisé.

   Lariviere   
24/4/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Bonjour Yakamoz,

J'ai bien aimé votre nouvelle, que j'ai trouvé réussie.

L'écriture, comme cela a été dit, est très sobre, sans grand relief stylistique, mais ainsi ca reste fluide et agréable à lire.

Le fond est intéressant et le choix du traitement dans le format d'une brève donne une certaine pudeur au ton qui se dégage du récit. J'aurais pour ma part peut être apprécié de trouver quelques développement sur l'introspection et l'état d'esprit du narrateur pour donner un peu plus de densité à l'ensemble et rendre ma lecture plus prégnante, mais l'axe sobre et assez minimaliste en "psychologie" que vous avez choisi permet aussi au lecteur d'avoir sa part d'interprétation dans la compréhension de la situation et c'est plutôt une bonne chose. De plus, sur la forme, cet aspect "simple", réduit à l'essentiel, n'embrouille pas la lecture et la rend accessible de façon assez universelle.

En résumé, c'est pour moi une nouvelle bien écrite, avec ses lignes de force suggérées, qui correspond bien à la catégorie brève dans son déroulé sobre et sa chute, et qui reste plaisante à lire.

Merci à vous et bonne continuation !


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