Une petite ville anonyme de l'est de la France. J’attends sur le quai de la gare.
Deux ans auparavant, je m’étais fait virer de mon boulot, menuisier dans une scierie. À mon âge, cinquante ans bien sonnés, impossible de retrouver du travail. Après de longs mois de vaines recherches, j'avais pris une décision. Aller tenter ma chance à Paris, où ma vieille mère habitait dans les beaux quartiers haussmanniens. Elle menait une existence bourgeoise, puisant dans la fortune que lui avait laissée mon père. J’espérais que malgré nos relations qui s’étaient rafraîchies et distendues, elle pourrait m’aider à me sortir de ce mauvais pas, au moins m’héberger le temps que je me retourne. Nous avions très peu de contacts, une carte de vœux sur papier glacé chaque année, et c’était à peu près tout. Elle ne m'attendait pas, on verrait bien ce qui allait se passer.
Il faisait chaud en ce début d'après-midi de juillet, chaud et humide. Lorsque je montai dans le train Corail, une atmosphère suffocante m'assaillit. D'évidence, la climatisation était en panne. Je cherchai ma place, cheminant dans l'allée centrale, encombré par mon sac volumineux. Je trouvai enfin mon siège et m’assis à côté d'une vieille dame qui m'apparut très âgée. Je pensai alors à ma mère, qui devait avoir la même allure chétive, les mêmes mains froissées, le même visage ridé. Je ne l'avais pas vue depuis vingt-cinq ans, depuis ce Noël où il neigeait, depuis ce Noël où l'on s'était violemment disputés, je ne sais même plus à propos de quoi.
La vieille dame somnolait. Un léger ronflement s'échappait de ses narines, quelque chose de serein, un peu comme un chat qui ronronne. Je sortis un mouchoir de ma poche pour m'éponger le front, tout en jetant un regard circulaire dans la voiture. Il restait quelques places libres. Je songeai que, si d'aventure le ronflement de la vieille dame allait crescendo, je pourrais facilement changer de siège. Cela me rassura, je sortis un livre de mon sac et me plongeai dans la lecture.
Le train s’ébranla, quitta les faubourgs de la ville, serpenta entre les collines vosgiennes puis fila d’une traite à travers les mornes plaines de la Champagne crayeuse. De temps en temps, je jetais un coup d’œil fugace à ma voisine. Elle ne bougeait presque pas. Malgré la chaleur, elle portait un grand gilet blanc, des gouttes de sueur perlaient sur son front livide. À chaque fois que je tournais la tête vers elle, je ressentais un malaise, j’étais à deux doigts de lui toucher le bras pour voir si elle réagissait. La vieille dame n’ouvrit pas l’œil de tout le voyage, et si ce n’était ce léger ronflement, on aurait pu croire qu’elle était morte. Lorsque le train entra en gare de l’Est, elle s’éveilla, rassembla ses affaires, puis descendit à la hâte.
Aujourd’hui encore, je repense souvent à la vieille dame du train Corail. Nous n’avions pas échangé un seul mot, ni même un regard, mais durant tout le trajet j’avais éprouvé une drôle de sensation, comme un présage de ce qui allait arriver au bout du voyage. L’escalier de marbre revêtu d’un épais tapis rouge, la sonnette qui résonne dans le vide, la voisine qui sort sur le palier. La ligne 6 du métro, le pont de Bir-Hakeim, puis une chambre aux grands murs blancs immaculés et cette odeur caractéristique, prélude à de mauvaises nouvelles. Sur un oreiller, un visage parcheminé aux yeux clos, le silence, si ce n’est un léger ronflement, encore un peu de souffle, juste pour quelques heures.
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