Chapitre I
DANS MON ŘÊVE IL y a un géant si réel que j’ai peur de me réveiller car je suis sûr qu’il s’agit d’un řêve. Il avance, se déface et grossit, il a les poumons d’Éole et met sa main dans ma tête.
Chapitre II
et Paf ! ses yeux ne sont plus que deux faibles ampoules pendant au plafond, que j’oubliai hier de mettre en congé. Et puis c’est une respiration de pachyderme aquatique, un halètement radieux d’hécatonchire qui emplit, pour la première fois complètement, le tunnel qui mène le son du pavillon jusqu’au cerveau, c’est une douce vibration profondément grave, qui réjouit et chauffe jusqu’au cœur du corps ; et celui-ci titille, sautille et glapit dans sa petite cellule sphérique, dégourdissant les organes tout autour de lui, et en de précieux voyages enchantés de pierres précieuses, longs comme le Владивосто́к-kʁa.kɔ.vi à cette époque encore encombré de neige légère et blanche comme un nuage au-dessus du ⵍⵎⵖⵔⵉⴱ, le semi-sommeil s’évapora en fumerolles d’allumettes.
« Trfblock », s’enquit sans bruit un meuble… comme quoi… on a toujours besoin d’un plus petit shampoing que soi… Je sors du lit, mon embarcadère pour l’o-delà, cette fois, sans vain regret soupçonneux… on frappe aux volets : c’est le soleil ; oh, les agréables préparatifs d’apéritif empressés sur fond de clapotis d’eau gouttant du visage et de grincements brefs de persiennes bloquées qui finissent par s’ouvrir sur Mes visions, ô tintinnabulants apprêts matinaux qui retardent, pour le sublimer, le délicieux moment où, les yeux dehors, de longues plaques effilochées comme clairières au ciel feront rougir les joues et mes bras de plaisir. Õ joliesse d’une tiédeur aérienne annonciatrice infaillible de mes journées d’heures, qui flânent au cœur des mois de juillet et d’août, où l’âme pâme de mignons soucis terrestres, enfin libre, seule, et pure, le long du quai portuaire…, le matin…
Tiens un nuage : du coton dans du curaçao… tiens la brise : dans le nez et par les yeux… tiens l’eucalyptus évadé de mon řêve de demain par la faille d’une anomalie temporelle : il y a des iris à l’intérieur… tiens un bateau.
Je m’approche : c’est un géant. Il régurgite ses parasites qui le déchargent de ses caisses, ces grosses caisses en bois jaune qui me ramènent en un instant pour un instant au milieu de la belle époque : « Attention fragile, haut, bas. »
On me répond qu’il part demain soir, que c’est un volume de 314 mètres sur 32 sur 47, que les « cheminées » centrales mesurent 38 mètres depuis la carapace, qu’il fut fabriqué au Togo par ordre d’Henry XVI roi de toutes les Russies, et qu’il fut la première île flottante immangeable à avoir été mise en émulsion, et cette voix de vieux bourgeois aux cannes bleues étalagistes des savoirs dont nul n’a cure même à Vichy cité d’eau lente et pas promise aux beaux honneurs, cette voix, la dernière, se perdit dans l’air citadin d’un mâtin d’été aboyant aux hublots, découragée par la distraction très évidente de mon attention : je contemplais, avec un vaste et faste étonnement plein de respect humidifié d’humilité, un Titan large, dont les entrailles, parlant aux miennes, grondaient, sourdes et immenses comme une grande embarcation royale :
Une envie, venue du ventre, si surprenante que j’en ris, comme un p’tit chien joueur monta, rencontrant le cœur, aussitôt séduit, ascendant l’épinière qui délicieusement frissonne, escaladant l’os autour duquel se meut la tête, l’atlanto-occipital, pour y être validée en sonnerie de tiroir-caisse ; mais là, le cerveau, maître des actes, par une excessive condescendance souriante faussement contenue, la classe dans les plaisanteries à goût limité, et, voyant qu’elle résiste au classeur, s’en saisit pour la repétrir, – et comme elle reprend toujours sa forme initiale dès qu’on ne presse plus, la ligote à vie comme un simple rumsteck, pour perturbation à motif saugrenu, sans attendre davantage les avocats. Le cœur, damné et condamné au silence, prend la frimousse espérée d’un petit capricieux tournant la tête pour d’autres yeux, ce qui lui donne, par transition allostérique, la conformation d’un frisson moelleux, qui hydrolyse le lien momifiant en un élégant lasso doré qu’il enfile autour du méchant juge, en le menaçant de le faire faillir ; alors il veut la raisonner, la remodérer ; mais voyez-vous, elle n’a pas été programmée pour cela ; sauf que, dès qu’elle commence à tirailler un peu, il rougit, jaunit, bleuit et pyrolyse la corde de polychlorure de vinyle en émanations toxiques, et, olympiquement furax, pointe son doigt ultraviolet plus effroyable qu’une arme à feu qui écrase le nez et vient de faire résonner dans les faubourgs déserts son cinématographique kliq ! D’urgence elle se reconcentra circulairement en graine de noisetier, en engouffrant tout le grand fracas d’église de la scène, graine que le maître des actes fit choir à travers les épaisses grilles en titane-zirconium de la trappe mystérieuse qui abîme par d’affreux toboggans obscurément souterrains, en les Insondables oubliettes habitées par les Yeux Convulsés, qui errent, grincent, refoulent, torturent, et parfois jaillissent soudain sous la forme d’un spectre absurde que l’agonie tord pour hurler follement au monde. Bref. Continuons chemin.
Je poursuivis ma route, qui commençait à gagner en douce du terrain pendant que je pensais à autre chose ; je la retrouvai devant ma porte – ou plutôt la porte d’entrée de mon logis – car bien sûr elle a perdu les clefs – faisant la poire depuis une demi-heure ; j’en profitai pour en faire mon dessert, ce qui fâcha son orgueil. Puis, désœuvré, frappé, camus, je recopiai un passage étranger à mon texte, car tous les passages lui l’étaient.
J’ai retourné ma chaise et je l’ai placée comme celle du marchand de tabac parce que j’ai trouvé que c’était plus commode. Je suis resté longtemps à regarder le ciel. La journée a tourné encore un peu. Les lampes de la rue se sont alors allumées brusquement et elles ont fait pâlir les premières étoiles qui montaient dans la nuit. Peu après, avec les tramways plus rares et la nuit déjà noire au-dessus des arbres et des lampes, le quartier s’est vidé insensiblement, jusqu’à ce que le premier chat traverse lentement la rue de nouveau déserte. J’ai pensé alors qu’il fallait dîner.
Il y avait quelqu’un dans le placard ; je l’ai ouvert pour voir… C’était Morphée…
(… est-ce elle encore qui chuchote dans cet autre řêve que peupla une tiède avalanche bleue de flocons cotonneux, qui en de certaines motions suspendues encapsulent l’âme assoupie et la transportent doucement jusqu’à l’en-deçà, jusqu’à la plus profonde cellule du bagne (elle va rouvrir les yeux…) ? Oh, j’ai vu tes yeux s’ouvrir écarquillés sur un terrible combat, entre un pic sans tige, précis, rouge, vif, tranchant, invincible, et un tas gris mortadellement inconstitué d’une longue saucisse de Strasbourg, nouée et entremêlée pour un accablant empilement d’hiéroglyphes pâteusement et bouffonnement dégoulinants. La venue de l’âme en ce lieu exacerba le pic, qui fit de la lutte un carnage – le temps d’intervenir et le lent boudin gris, vite vaincu, capitule, à contre-cœur. Alors l’envie ravie explosa en gerbe hallucinante de feux artificiels, pour envahir en retombées tout mon corps de statue creuse, qui les absorba comme la terre une pluie fertilisante.)
Et donc, le matin suivant celui qui le précède, je me retrouve devant le géant, méditant sur les blanches coques de cheminées où luisait indolemment du soleil auroral… Alors ?!… qui songerait à surveiller un paquebot… onze heures à discuter en faisant les dix pas… Regarde comme c’est simple !… qui songerait à voler un paquebot ?… Personne, justement parce que c’est impossible, mais l’acier me résonnait pourquoi ai-je insisté pour venir près du quai, pourquoi me serais-je arrangé pour être vide, et cela raisonnait dans le crâne !… une vraie cloche !… Alors !?!… la passerelle… la vedette… l’échelle… le passage étroit… les pieds prêts à m’élancer… les quatre ivrognes servant de gardes rigolant au café Ducoing… Mais c’est insensé, pour ne pas dire sans sens ! Comment le conduirais-je, que ferais-je si une machine tombe en panne d’… essence ! et puis, c’est illégal ! C’est un vol, moi qui ignore tout de la navigation, seul sur un Tout a été prévu a dit l’acier « mais… » Allez ! dit-elle, excédée, impatiente. Il fut dix-huit heures trente seul sur le quai ou presque Un vertige des hauteurs du chaume qui s’envole un trépignement Ils vont arriver plus que quatre minutes d’hésitation… Non, ma vie est morne, mais je reste, je n’ose pas, je regrette d’avance mais je ne peux, je me jette au vent, c’était préviL’aventure ! murmura-t-elle en hurlant, en un de ces fatals étranglements plus violents et plus ultimes que le cri que le vent que l’hiver enfante arrache à la dernière feuille, qui, toute vive encore, va réécrire toute une odyssée emmi les nues, et le vent cède, et la feuille tombe comme un vieux řêve qui vient de glisser et va tomber dans l’eau, choit sur le sentier qui va doucement vers la maison d’autrefois ohhĥ si douloureusement naïve sous son petit soleil colorié, et j’entendis les bruits de la mer et du ciel. Du blanc, le silence et peut-être l’anachronisme des pas de l’équipage qui va venir, et quand, abruti, je me retrouvai embarqué dans l’aventure, je la sentis fondre de joie rouge comme un cube qu’on caramélise.
Le temps de dire c’est aujourd’hui et le quai s’éloigne sans bruit – sans bruit – et quand je fus sur le bateau, il gronda. Il n’y avait personne au pilotage ; ni ailleurs, d’ailleurs… alors je compris qu’il fallait revenir aux balustrades des mouchoirs pour contempler la Terre décorée par l’homme et parmi les silhouettes muettes des voitures et des ombres des maisonnettes de la ville, je vis, nostalgiquement déjà, ce vieux phare français où un beau jour de gravance j’avais élu domicile à une voix contre mille, et je vis, et pour la première fois compris la beauté de la rumeur silencieuse s’élevant sur ce si cher quai, et quand la lumière s’évanouit dans tout ce grand dédale anéanti, quand le grand Noir qui venait d’avaler mon passé finit par me lasser, je me suis retourné, symboliquement… et je vis… émerveillé…
Je proclamai mienne cette magique demeure. Tout ce beau vide humain est à moi
… et à cet adorable miaou égaré par le temps, que savoureusement j’installai dans le berceau de mes bras…
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C’était la nuit ; alors des lumières apparurent, assez halogènement pour ne pas brutaliser mes cristallins ; et cette clarté immense était dans le noir marin et céleste. J’adore avoir froid, mais ça faisait trente minutes que j’étais sur le pont, pour voir-écouter-sentir l’effrayant et fascinant Néant qui inonde l’œil clos et sans paupière de la nuit.
Alors j’entrai dans la salle de réception, et, là, je compris pourquoi on m’avait fait venir ici : à gauche, quatorze étagères murales exposaient les disques compacts et les partitions du grand Catalogue : les trente-deux sonates pour piano de Beethoven par Glenn Gould, les 11 symphonies de Mahler par Bernstein, Sinopoli, et Inbal, les dix meilleures œuvres de Ravel, Milhaud, Debussy, tout l’orchestre de Poulenc et de Grieg, toutes les valses de Prokofiev, les huit dernières symphonies de Chostakovitch, les ballets de Stravinsky, les concertos pour trompette de Vivaldi, Jolivet et Tomasi, les concertos de Mozart, plus ses quatre dernières symphonies, tout Chopin, et tout Liszt, les danses de Brahms, Dvoràk et Bartók, les Carmina d’Orff, tout le piano de Schubert et de Rachmaninov, les symphonies de Schumann, les concertos de Mendelssohn, le Faust et la Fantastique de Berlioz, le quatuor pour la fin du temps de Messiaen, les ballets et les concertos pour violon de Tchaïkowsky, les airs de Sarasate, tout Rimski-Korsakov, tout Satie, du Scott Joplin, les Rhapsodies d’Alven, la Bleue de Gershwin, les symphonies de Saint-Saëns, plus tout ce qu’on peut trouver de russe ici-haut, plus les œuvres de Colette, Vian, Voltaire, Verlaine, Camus, Maupassant, Beckett, Proust, Sartre, Gautier, Ionesco, Christie, plus les anthologies des 40 derniers siècles en littérature et art plastique, l'astronomie et la biologie de A à D, l'histoire mondiale depuis les Celtes, les contes russes, grecs, allemands, chinois et africains, des feuilles et des stylos à l'envi, une chaîne très hifi, un Steinway de concert de trois mètres quatre-vingts laqué noir, un télescope de pointe, une arrière-grande salle de cinéma écran super géant et fauteuils enfin tous libres, avec ces films de (toujours dans l'ordre alphabétique d'entrée sur scène) Hitchcock, Allen, Lelouch, Tex Avery, Guitry, Spielberg, Carnet, Disney et Lang et quelques indispensables cocasseries plus dans un […] tout un système ingénieux de labyrinthe, un musée Picasso et impressionniste et en fait tout le 20e siècle, un fabricateur aussi excellent que les meilleurs cuisiniers de pâtisseries françaises, chinoises, arabes et de chocolats belges qui me font regretter de n'être pas couvert de papilles gustatives et un grand jardin odorant très fleuri avec jet d'eau, fontaines, forêts tropicales ou sibériennes, sentiers, lacs, pizzas, et ponts de partout, ainsi qu’excès de soleil, de palmiers, de merisiers et surtout au fond de ce fameux télécosme, tant jalousé par mes contemporains pour son étonnante performance qui me transporte par simple mention de la destination du jour où je veux : Séville, Paris, Paimpol, Oulan-Bator, Istanbul, New York, Morafénobé, Pékin, Ankara, Székesfehérvár, Las Vegas, Dumont d'Urville, Alger, Vladivostok, Tamanrasset, Odessa, Ottawa, Bidon-5, Rome, Johannesburg, Madrid, Verkhoïansk, Berlin, Tokyo, Rio de Janeiro, Expositions Universelles de 1837, 1892, 2005, sites de « Splendeurs naturelles du monde », ou paysages planétaires ce qu'il faut pour survivre ce qu'il me faut pour vivre et comme autant des tourbillons orientaux je virevoltai éperdu dans les rideaux ivres des algues purpurines empourprées de myriades étincelantes et vis surgissant de toutes parts le Grand Tournesol plus radieux qu'une radiation fondre sur moi de chaleur solaire et de fol vertige, et je fus noyé !
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Un rayon de midi éventait les narines, et un léger tangage, d'une authenticité ineffable, me réveilla : j'étais encore sur le bateau blanc !
Le ciel était tout bleu, sauf une région trop brillante pour y laisser les yeux, et un point sombre surnageant sur l'horizon voûté, qui grossissait à vue de nez, et qui fut tout compte fait un bateau de guerre (car malgré les disques, nous sommes – pardon de t'inclure dans l'affaire – en 1941 et j'eus grand-peur car c'était un navire européen… et j'écoutais la radio ! Tandis que le chat, plus futé, se hâtait de troquer notre fier drapeau luxembourgeois contre la non moins glorieuse banderole américaine, en s’empêtrant cependant dans les fils avec une rare frénésie, je plongeai à pieds liés dans la pénétrante lecture d'un passionnant prospectus sur la navigation d'un paquebot, dans la seule optique vraiment raisonnable de nager « allègrement » dans les sympathiques argots techniques — Partons ! Capons saluer les cétacés du Pacifique ! — Yz iront tout d’même pas faire la guerre dans l’Pacifique ! — Le tas de tôle aux canons noirs fut à 5600 mètres. Nous tournons les talons ; le titan m’entendant manœuvre : on fonce sur le Cap de Bonne Espérance (°) Et ne nous attardons pas à leur riposter notre industrie de guerre, qui, de par sa nature métaphorique, à en croire l’élucidation de l’opposition moderne entre l’objectivisme psychiciste altéré par le subjectivisme procédant de la dualité naturaliste, et la psychologique philophénétique tirée de la phénoménologie transcendantale d’Edmund Husserl, peut et donc doit être considérée comme d’une part tout à fait facultative et d’autre part parfaitement optionnelle, car effectivement il n’y a pas une seconde à perdre, puisque, n’est-ce pas, et le lecteur l’aura deviné car il est très malin, faut fuir. Voyons… sachant que b1 a une vitesse constante de 18 m/s et b2 une avance de 4900 mètres eh oui déjà pour une vitesse initiale nulle et une accélération uniforme d'un mètre par seconde au carré, et que le frottement de l’air est supérieur à celui de l’eau de 60 % mais que seuls 15 % du volume de b2 sont immergés, b1 rattrapera-t-Chplouf ! Voyez-vous les frémissements de l’air que déséquilibrent maint trajet d’obus et des champignons d’eau géants à 43/44 on n’est pas à dix minutes près mètres du bord, savent arracher à mon inquiétude le désir vif de vivre, et je pressai le paquebot, car vu leur diamètre non négligeable, un seul suffirait…
Mais en 700 secondes montre au pied, la source des dangers revint docilement à son état initial de point sombre aquatique, et le cœur put se calmer. C’est une mer d’huile qui m’entoure.
Comme justement il commençait à ne plus en rester, j’en ai profité pour en recueillir un peu dans une poêle en allongeant le bras jusqu’au dioptre aquatico-aérien, – non s’en mettre rassurez-vous livré aux exercices préalables d’étirements, indispensables si on veut éviter un claquage.
C’est à ce moment-là qu’il se produisit un fait divers, par la suite très controversé par un nombre considérable de journaux de tout clan, et de la plus grande variété. Je profite que l’on soit entre nous pour faire ici ma déposition.
Voici.
Pendant que la poële se remplissait, un matchi-bonn’tchoss dégénéré, et qui plus est hétérotrophe, tenta, d’une brusque poussée spasmodique, d’escalader la poêle. Mais je veillais. Un des problèmes principaux de ce sympathique poisson aquatique – aquatique, certes, mais pas très fufu sur les bords pour autant – est qu’il a peur de l’eau, et qu’il s’obstine à n’accepter pour boisson que du jus d’orange. Il ne demandait en somme qu’un bon lit douillet et un peu d’affection, mais vous savez comment ce genre d’histoires finit. Je ne m’apitoyais donc pas sur son pauvre sourire roublard et le priai, poliment mais fermement, de bien vouloir avoir l’extrême obligeance de se donner la peine de dégager le plancher. Mais il feignit la surdité, s’installant confortablement, comme si de rien n’était, dans la poǣle-nez-en-moins parfaitement à sa mesure, je le reconnais, je le lui cède, j’en démords totalement. Cependant, n’ayant aucunement l’intention de me faire marcher sur les pieds par un poisson, et je ne crois point abuser de votre complaisance en vous demandant de croire mon extrême agacement, je fis, et c’est peut-être là toute l’affaire, je fis le geste de lui donner une fessée, ce qui le fit paniquer, et, sautant comme une crêpe que la poεle ne rattrapera pas, déguerpir poltronnement sans demander son reste, qui du reste lui eût été refusé avec force catégorie, persuadez-vous-en. Mais six mètres de fuite plus tard, il se ravisa brusquement, et pour bien montrer qu’il était le maïtre de la situation, et qu’il avait pris l’initiative de disposer derechef, voulut faire celui qui claque la porte-au-nez et qui part dignement, l’air outré. Mais il tourna les talons si maladroitement qu’il se prit les jambes dans le cou, trébucha, et, rougissant d’embarras, s’enfuit à tire-d’aile, pour aller rapporter aux reporters que je lui avais assené un coup de klaxon au derrière, alors que je n’avais fait que mimer l’acte.
Voilà.
Il n’est pas du tout question de rancœur ni quoi que ce soit, vous concevez bien, n’est-ce pas. Je tenais simplement à préciser certaines choses.
C’est tout !
Ça s’arrête là !
Et en deçà de l’horizon, réfléchissait pensivement, l’océan, qui par d’immenses reniements, plus étendus qu’un lac salé, fit de son âme Sa réfraction.
Comme un grand cerisier blanc cela foisonne en moi comme de l’eau trop salée, la bille qui décrit un cercle dans l’âme fit un bond et je m’enfuis.
Après quoi, – comment ça, après quoi ? Bin après ça, pardi ! – on me retrouva haletant d’anxiété, tourmenté par ce qu’une idée d’éraflure m’effleurât, en train d’installer avec plus de microsoins qu’un électrotechnicien, l’adorée couronne de platine sur son saint socle ultracentrifugeur, générateur des faisceaux de laser vert-du-futur qui la transperceront, et puis en train de pousser au clic les portes-vitres coulissantes d’insonorisation, ce qui fait de mon cœur la seule source sensible de son. Ou bien j’étais sur le pont debout et le vent dans la figure, posant fièrement, à l’une de ces heures où pris de vertige nostalgique j’admirais-admirais la mer. En tout cas, c’est ici qu’intervient le premier mouvement de la Sixième symphonie de Mahler.
Une hache vient de couper le temps. Une marche militaire scandée par le cœur du Titan vers l'ultime monument catastrophique effrayant et formidable comme un long orage nocturne sur un château perdu, où, blotti contre le dos arrondi du donjon aux fantômes aphasiques je frissonne car je crains les terribles meurtrissures que les brèves branches fuligineuses qui innervent flashent foudroient et fulgurent l'espace sanguinolent flanquent aux ouïes bouleversées par l'héroïque intervention du fameux cor mahlérien qui l'intensifie l'enroule et la hisse en hélice autour de la grande verticale jusqu'en absolu vertigineux qui fait un tour ultime au vingtième ciel, flambe, et brusquement s'effondrent en une sphère-âme, d'un bleu vibrant et fragile comme un petit ciel, qui doucement plane dans la brume des vives brûlures guéries par un grain très bref et très fort, analgésique exhalaison de la terre par le feu puis par l'eau ; elle erre au-dessus de l'étang du pied du château calme et inquiet, rencontrant les crapauds-cigales et la songeuse langueur des pizzicati, qui prolonge l'inexorable thème que la brise glacée insuffle aux joncs transis qui cependant se préparent car l'air tiédit et comme six cents lances de lumière pure, cela commence comme une musique étrangère qui discrètement envahit l'espace, les Volutes, sphères-astres d'un jaune triomphant et solaire, atomise, désintègre tous ses profonds marécages en une envolée de violons dans le ciel bleu ciel suspendu une seconde seconde dans les iris de l'Aurore-aux-doigts-de-rose, cortégée par toutes les cordes, emplit les atmosphères de leur stupéfiantes vibrations réchauffantes qui sidèrent et valsent ! Et n'en finit pas d'aimer éperdument car c'est le thème de l'âme, de la perfection enfin retrouvée, le thème de la vie, de la suprême nostalgie sans socle du tout génialement succulente – et moi je sais la boire goulûment comme un Dieu sa boisson – c'est le chant de la Vie, de la beauté de toutes les belles choses, qui laisse l'invincible et irraisonné et passionné grésillement des intestins bouleversés inonder toute l’âme Ah ! Ma Vie !!! elle fut si ! pleine d'une tristesse si passionnément lointaine ! comme je les aime mes événements !… Comme cela me tardait d'être en vie à nouveau ! Et le moment où une note surprenante bouleversa votre cœur pour pénétrer votre âme pour la saouler la noyer Soyez ivre ! Oui ! Voilà la Vie ! Quatre secondes et demie d'extase ! Ah ! et vous qui employiez ce beau terme comme un artichaut ce mot délicat est formidable il ne faut pas en abuser ; c'est le diminuer que de l'articuler sans respecter son inhérente et vénérable sublimité ! Il est la clef de la vie l'humanisation la rationalisation de la biologie créée pendant un instant d'inattention là-bas dans l'oubli quatre virgule six milliards d'années qu'on conçoit pour être propulsé par des vibrations pour que vous n'en pouviez plus de vivre, vivre ! mon Dieu ! cher Dieu ! est-ce donc vrai !?! voilà le cœur des poètes en œuvre pour arroser le monde le peuple affamé d'émotions, l'émotion qui vibre trop fort comme un cristal qui chante au cœur de l'âme, vous comptiez mourir sans avoir subi la Sixième ? pour mieux goûter bouchez les oreilles, pour mieux écouter fermez les yeux : c’est l’acte de passe pour entrer dans le monde temporel sans espace. Cette instable fanfare est le trophée de ces efforts séculaires. Miaou fit un saut qui le fit franchir la piscine et il tomba dans mes mains en position de réception. Ah, mon Miaou, que tu es heureux ! Ces sons savent transcender nos vies le temps de trois demi-clins d’œuvre malicieux, ah mon émotion, ô mon émotion, qui meut et nous émeut, tu me bouleverses ! Que ferions-nous sans l’émo… ?!?
… mais !?… C’est des mièvreries tout ce petit grenier souriant jusqu’aux orteils !… C’est Moi qui ai fait ça ? — Mais oui, fit la feuille, narquoise. Absolument, renchérit le stylo. Mais… et vous avez tout lu sans broncher ?…. Non, non, je… je n’porte pas d’jugements,… mais ya des limites… Enfin-bon…, si vous êtes du genre à suivre les cours d’esthétisme du type fascicule de CD, ou à l’inverse du genre à relire certains passages des Nourritures, que je ne citerai pas… Eh bien la conclusion sera que tous les goûts sont dans la nature ! comme y disent… — Aaah, mais il faut absolument que vous sachiez… je vais réessayer… installez-vous confortablement… mieux qu’ça, allons ! Un petit effort… Comme ça. Là. C’est trop vous demander un petit effort ?… Bon, alors ?… — Non mais vous l’faites exprès ou vous êtes toujours comme ça ? J’ai dit : MIEUX QUE ÇA. Ça se nettoie les tympans, des fois. Hein ? Mais plus fort ! je ne vais pas vous manger !… VOUS N’AVEZ PAS D’IDÉES ??? Mais saperlipopette ! ça vous arrive de réfléchir ?… C’est quand même incrédible tant de niaiserie dans la même personne. — Allô ?… Mais articulez !… — allô……… non mais, ne pleurez pas… je plaisante… JE PLAI-SAN-TAIS !… Allô ?… mais non vous n’êtes pas un moins que rien… mais si vous êtes intelli… mais si vous avez inventé le fil à couper le beurre… on a tous été au moins une fois ridicule et empoté un jour !… Écoutez-moi. Imaginons un seul instant que tout ce que vous dites soit vrai : qu’EST-ce que ça peut bien faire, du moment qu’on a la santé ?… Ha !… Eh oui ! Faut se dire ça ! – allez ça y est, les lamentations ont repris… — Je m’excuse, ça va ?… ça va, je peux en placer une ? Non mais sinon c’est vous qui venez parler à ma place ! Comme ça je me repose ! C’est pas moi qui passe les concours !… Bon, séchez-vous… Je vais vous dire comment il faut s’asseoir… : un pied sur la table, l’autre pendant à la fenêtre, une main sous le lit, l’autre fixée au lustre, la tête dans la bassine à la laver, les yeux coincés dans les touches de l’ascenseur, et le tout au four traditionnel 40 minutes thermostat 7. VOIAAAAAAALÀ ! Donc je continue… Cependant, je vous préviens, gentils lecteurs ; je vais réessayer, en tâchant de ne plus jouer au plus fin. Mais les mots ne suffiront.
Dites-moi pourquoi toujours se fend ce désert rocheux et s’ouvrent les abîmes sur les ténèbres caverneuses quand ces pas de mammouth se rapprochent de moi plus terrifiants de minute en seconde, pourquoi ses branches tortueuses de douces orties épaisses comme des bras de chêne poussent-elles si dangereusement vite ? c’est pour me ligoter et me ferrer au sol, pour qu’encore une fois dans ces brunes contrées poudreuses remplies de canyons immensément ahurissants je ne puisse m’enfuir ; alors les limites de l’univers où tout se scande par Ses pas s’éloignent, gagnent les galaxies et les nébuleuses, et embrasse l’univers oh ces grands bruits pachydermiques m’y rappellent et m’emportent ô monstre d’Euphonie qui sécrète le nectar, du dragon aux couleurs fantastiques crapachant la neige sublimée au titan millénaire que baigne l’Amazone l’élue de son gigantisme, épouvante mes os qui grêlent de Terreur lourde nuée rouge prosaïquement posée sur Ta tête, sature l’air de ton haleine brune et chaude du centre de la Terre qui méduse et noie de sensationnels plus grandioses que l’Amibe qui habite le Soleil Jaune, et ce sera comme lorsqu’un octave est plus étonnant que le galop des vingt-sept licornes-aux-sabots-de-saphir créatures de Pégase qui survole franchissant avec superbe et majesté les gorges bées du Colorado, en traçant de féeriques et ravissantes traînées de lapis-lazuli que l’air diapre et disperse ô divines étincelles ! Artémis ! chasseresse aux irréverses meurtrissures ! Cible et flèche Orion, et que ton trait sache esquiver l’avalanche des roches parabolantes et brècher au zénith la membrane azure du premier cieu — qu’ai-je ordonné ? Il se métamorphose en gigantesque Spectre, vaporeuse Furie toute palpable du sang d’ivoire qui En surgit de spontané désir ! et l’image même de son grinçant visage qui hurle et alcalinise tous les cristaux qui sont la Matière, vise ! dans un ralentissement impossible comparé à celui de la pharaonique sphère qui faillit écraser l’Afrique, vers où on me tient va m’avaler !!! Tout près chaque fois Sa tête volante et pivotante qu’ornent les Deux Fossettes Méphistophéliques qui stupéfient les souffles des créatures finies en blocs d’or catapultés parmi les bombes tournoyantes que geysèrent les volcans en d’inouïs séismes, passe tout près de la cage végétale où dans des spasmes de folie vermeille époumonée je sécrète la Passion qui fraie dans ma chair le chemin qui va jusqu’au cœur de l’âme en crise toute soûlée de nectar. Et comme un généreux centaure tout en or et plein d’épopées obscurément vertigineuses s’élance puissamment au-dessus de mes yeux affolés jusqu’au cœur du corps gonflé d’émotions irradiées, au cœur saisi de Peur qui fleure la peau d’avoir autant battu les côtes ô métallophone douloureux, au-dessus de moi, et s’envole par une percée céleste en entraînant la matière engouffrante au lieu de souffler comme une flamme fragile et vibrante le mollusque humain tout déflanqué par son passage gouffre et extase. Il sait respecter ceux qui savent boire le nectar boisson de l’immortalité boisson des fleurs du jardin des Hespérides après l’extase le bonheur Entendez vibrer encore le cristal au fin fond de l’âme du cœur, qui s’intimide, se tarit, fond dans l’air, encore frissonnante, s’éternise… s’élève… comme une papillon d’air chaud… comme une bulle d’eau… comme une voile… une lune… une folie qui s’endort… ………………………………………………………………………………………………………….
… clouclouclouclouclouclou…
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Vois dessinée, ceignant le monde habitué, la lente courbe commissure cosmique du ciel et de la mer, lèvres bleue et bleue qui tantôt s’entrebâillèrent en typhonique aspiration, pour nous happer. Entendez l’immensité de sa bonté émettre les infrasons intersidéraux preuves d’illimitée mansuétude Et comme fusionnent sa splendeur sublime et notre terrifiée gratitude… Oh ! et le beau voyage… — et nous revoilà ici-haut, lévitant au-dessus d’une infinie harmonie, bleue et belle comme la si belle et si tragique fonction sinus, qui vient de l’infini et part à l’infini en ondulant dans un éternel absolu, là-bas et encore au-delà, alors que nul n’ose encore y croire… chut !… je vis… Le soir, le ciel, la mer, le soleil qui va se mettre au lit, la lune, six petits nuages lumineux, la brise, le clouclou, miaou sont là… je les regarde — mon regard est l’une des huitièmes merveilles du monde – mais cela n’importe. De la beauté qu’ils offrent au monde Gargariser ne me faut plus. La cécité me reprendrait Que le halo dont le bonheur les a bardés Continuerait à me hisser Comme une goutte en suspension dans l’arc-en-ciel – je suis si rassuré qu’ils soient là… que nous soyons réunis tous les quinze… tous les seize, car il y a le machibonchos quelque part dans la mer, très loin peut-être… tous les dix-sept, car je viens de remarquer un nuage français… Il me fixe… plante son regard dans le mien et y germe une sorte de… Qui vient ?… C’est la mémoire. Elle rapporte des nouvelles fraîches du passé, ô amertume, ô nostalgie — celle des Autres ? — encore un vertige – et cependant que le soleil se soupissait, la lune bleuissait comme une rose rouge — et cætera — et quand elle part, on se retrouve, tout pantelant, devant un miroir imbécile — Ta tête d’illuminé m’hallucine ! — ou à se lamenter aux orchidées d’autel — ou à la sobriété follement exubérante d’un concerto de Poulenc — Eh bien, le reflet, tu pleures pour la Belle aux Bois Dormant, à présent ? — … Je ressors — la nuit — m’assois… miaule — Qui a parlé ? — C’est la hache debout contre le mur, que dans la diffusion lunaire tu pris pour le chat, dont les pas juste perceptibles de coussinets préméditèrent de le hisser… je le prends… la nuit, tous les chats sont gris, je lui explique… — Même les chats noirs ? — À quoi crois-tu que serve la lune ? ha ! mon miaou… Qu’elle est douce ta fourrure et comme mes doigts adorent y voyager vaguement… (Il frissonne) : ça fait bien une éternité qu’on se connaît… Tant de choses… Tu te rappelles les yeux de celle qui, après la bombe d’Hiroshima, sortit de la cave, pour voir ses yeux s’ouvrir ?… Oh la vie un soir sur le France, à se demander pourquoi les étoiles les plus brillantes sont les phares des avions, pensée parmi les pensées que le bonheur dissout… Ah, lors de la Bifurcation, si j’avais mal choisi… Je voudrais vivre dans la Sixième symphonie… Comment j’ai appelé ça ?… j’ai oublié… mais mon mot m’émeut… ça me fait penser à la Romance de la luna luna, de Lorca… Je suis amoureux…
… mais de qui ?
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— Ronron, interrompit miaou. — Tu veux des anecdotes pour t'endormir, c'est ça ? — Ron.
Alors je vais dans la bibliothèque m'emparer d'un tome de 500 feuilles, en en profitant pour répandre un peu de pagicide sélectif sur les rayonnages, – j'ai en effet noté une recrudescence de livres adventices, – des saces, notamment, – se générant et poussant spontanément les autres au bord des étagères pour les faire tomber dans l'oubli. Le volume recherché était précisément par sol. Je saisis aussi un sace, pour voir comment miaou réagira.
— (Tournant les pages :) Qu'est-ce que tu veux, voyons… – Ha ! entends ça : « Il ne me suffit pas de lire que les sables des plages sont doux ; je veux que mes pieds nus le sentent. Ô paysage où mon désir s'est enfoncé ! apparition de la plaine dans l'embrasure des branchages, de la promesse illimitée » ; « Dès ce jour, chaque instant de ma vie prit pour moi la saveur de nouveauté d’un don absolument ineffable. Ainsi je vécus dans une presque perpétuelle stupéfaction passionnée. J’arrivais très vite à l’ivresse et me plus à marcher dans une sorte d’étourdissement » ; « Si ce que tu manges ne te grise pas, — c'est que tu n'avais pas assez faim. » Ça va durer encore longtemps ? —… Tu n'aimes pas André Gide ? — T'as rien de plus snob ? — C’est vrai qu’il a une posture hédoniste. Quelque chose de plus snob… Je ne crois pas… La villa amoureuse du tango… La cocoteraie sanguinolente… L'été en Tauride… Les Anonymes… Vapeurs du soir… Pluton… Joli cercueil… La savonnette de la mort… Les Quintuplettes enquêtent au Qatar… Martine prend le train II… Maguy à Strasbourg… Carole à Grenoble… Jean à Clermont… Pierre à Ferrand… Jean-Pierre à Clermont-Ferrand… Ha! Je peux te lire un passage de Pinpin le Pingouin dans les nouvelles aventures de Teuf-Teuf le Cochon? (pas d'réponse)… Bon, eh bien j'y vais… « Champignon Petit et Maman Champignon sont dans un pré. Cornichon tombe à l'eau : qui reste-t-il ? » (pas d'réaction…) « Alors, Bébé Champignon demanda à sa Maman Champignon quelque chose : "Maman Champignon ?" demanda Bébé Champignon. "Oui ?" s'exclama Maman Champignon, toute fière de ce que son Bébé Champignon s'exprimât déjà comme un véritable Champignon adulte à part entière. "Maman Champignon" reprit Bébé Champignon, "pourquoi tu dis toujours 'oui' quand je te pose une question pour champignons des prés ?" dit Bébé Champignon, naïf. La Maman Champignon en question était justement en train de se poser la même question dans son for intérieur, et elle tentait déjà d’y répondre, quand elle fut été posée cette question-là par son Champignon bébé. "Parce que tu dis des choses auxquelles on répond 'oui', malgré que ce soit une question pour Champignons des Près", expliqua Maman Champignon. "Pourtant", poursuivit Bébé Champignon, naïf, "tu viens de ne pas répondre 'oui' à ma question qui était pourtant une question pour champignon des prés !" ajouta Bébé Champignon, naïf. Alors Maman Champignon en eut assez et gifla si fort son Bébé Champignon que celui-ci éternua toute la journée. » (Songeur :) C'est fou comme à travers une telle apparente légèreté de style, l'auteur parvient à suggérer toute une atmosphère totalement inédite et extraordinaire qui au fond finalement permet une sorte d’illustration, si je puis m’exprimer rainsi, de la thèse de Hans Johnson, pour qui le génie évocateur, id est celui qui nous fait tendre vers ce qu’il est tout de même convenu d’appeler selon le point de vue, il est vrai, grâce suprême, ou centre même en négatif de l’œuvre d’art. Alors évidemment, qu’est-ce qu’une œuvre d’art, et cætera. Mais ce que vous devez retenir avant tout, et je vais vous répondre avec ce qui va vous sembler être une pirouette, c’est l’essentiel. Exemple. Page 65846, quand elle tonne sur son fils, alors évidemment, que vient faire Zeus dans une scène bucolique, je vous renvoie aux thèses de Hans Lagardière, ce pourrait être un raccourci du texte, il se dégage une puissance de langage par-delà les mots telle que ce pourrait être d'ailleurs une sorte de raccourci du texte, et du langage lui-même. — Bon, et si on s'racontait des histoires ? — T'en connais ? — Non. Mais Iaca demander aux nuages. — Excellente idée géniale : c'est… excellent ! J'en suis tout coi… (au nadir) Ho ! le nuage ! Raconte-nous une histoire brève, — une de celles que les Rocheuses chuchotent à l'Himalaya, la nuit. — Volontiers, dit le nuage, honoré d'être objet d'attention. Mais je préfère vous réciter un poème que le Soleil relit souvent, le soir pour s'endormir… (J'acquiesce) : « Un loup aimait la lune. Une fois sur deux son aimable sourire planait au ciel ; alors, il traversait les arbres et se reflétait sur la rosée nocturne et dans les yeux des hulottes ; si bien que la forêt tout entière était éclairée. Quand le loup la vit près du centre d'une clairière éclairée, il but la mare claire croyant boire son reflet. Alors tout s'obscurcit et l'on ne vit plus rien ; les hiboux se cognaient la tête pendant le vol contre les arbres, et entr'eux également. » — Pas mal, dit un hublot. Vous savez comment on fabrique un fantôme ? — … Vas-y, dit miaou, en me clignant un œil. — Eh bin, toi... t'es là, tu vois, — Je vois parfaitement, dit miaou en clignant l'autre œil. — Mais laisse-le parler ! Pour une fois qu'on l'entend ! — … devant le stade de football, continua Johnny sans s'affecter, un soir de 31 décembre, il fait nuit et froid. On dit à 4 personnes dont 1 à vélo de faire le tour plusieurs fois en marchant. De l'autre côté, il y en a un avec un fusil qui en tue un à chaque passage ; alors la 1ère fois tu vois passer 3 personnes dont 1 à vélo la 2° fois, 1 personne et 1 à vélo, la 3°, 1 personne et 1 vélo, la 4°, 1 vélo… — … Et ça marche toujours ? s'enquit miaou soudain inquiet.
Un jour, je me suis transformé en fantôme ; ou alors, qu'expliquerait ce rapt de souvenirs ?
— En tout cas, chaque fois que je regarde un western, j'ai l'impression d'être le cheval, dit la carapace, visiblement semée. — Comment ? dit-on dans la nuit. — Les amis de l'ombre… murmura une autre voix de la nuit. — Ça me rappelle une anecdote, tu sais, avec de la neige en négatif dans le ciel… — Excusez-moi ! demanda un jeune spoutnik égaré, en s'aventurant imprudemment hors de son orbite. Mon clignotant ne fonctionne plus ; puis-je faire des clins d'œil ? — … euh… Non ! lui cantonnai-je après consultation du code. « Dans pareil cas, vous devez aller le faire réparer dans les plus brefs délais dans la station la plus… » — illisible — Ce doit être la station la plus distante… — Certainement. Merci beaucoup, monsieur. — De rien, jeune spoutnik. Et apprenez donc à lire entre les lignes ! — Mais ya jamais rien d'marqué à cet endroit ! dit un croissant pour le pthydaige rapide du lent demain. — Tais-toi et mange. — En vérité, papotaient deux étoiles de la littérature, je suis agoraphobe. — Ah ! Je savais bien que vous utilisiez un pseudonyme ! — Figurez-vous, entendait-on, que c'est justement arrivé à l'une de mes connaissances ; mais il mange, boit, dort, marche, parle, chante, court, nage, danse, skie, grimpe, rampe, patine, babille, picore, fricote, clignote, alunit, frigorifie, blatère, klaxonne, pirouitte, éclot, méduse, hydrofuge, juxtapose, dégasoline, décentralise, grêle, déstalinise et grécise tout à fait normalement. — Avec mon nouveau gel-dentifrice Tony à brosse incorporée, mes dents, c'est du Limoges ! Alors, pourquoi pas vous ? — Moi, je vis avec mon gant. C'est pourquoi j'ai choisi de sécher mes cheveux d'une manière saine et naturelle. Avec les plantes de mon jardin d'appartement à la chlorophylle. Avec les sèche-cheveux Yannick Noah sans plomb, mes cheveux sont en pleine forme ! — Avec mon nouveau shampooing I.B.M. de Lauréat, mes cheveux sont devenus intelligents, comme moi ! — Grâce aux soins capillaires Superextensor au lait d'amande douce des laboratoires Cerballiance, ma chevelure repose en paix. — Sculptez vos cheveux à votre gu…
Je craignis soudain qu'Elle se crût invitée :
— Ha ! clamai-je vigoureusement, et vous connaissez l'histoire du Belge qu'on a dressé à poignarder son père et qui au dernier moment le met à l'envers et se tue lui-même ? — Non ! Raconte ! — Eh bin, c'est l'histoire d'un Belge, tu vois, qu'on a dressé avec un poignard, tu vois, et au moment de le faire, tu vois (enfin, j'ai oublié de dire qu'on l'avait dressé à tuer son père), et alors il est là, tu vois, mais il se trompe de père), et alors il est là, tu vois, mais il se trompe de sens dans le couteau,… ‘fin tu vois, et alors (espérant réprimer l'éclat), il se tue !!! — Ha ! Hah ! Ah ! A ! — HOHOHOHOHO ! — uiuiuiuiui ! — ihy•ihy•ihy• — ê•ê•ê•ê•ê
Ainsi le bonheur est grignoté par la nostalgie, et l’absolu devient simple répétition ; tout s’enroule, et de ce fait se dégrade ; joie de vivre, séance humoristique, parodie et fou rire jusqu’à la tétanie, épuisement soudain, et sans doute tentative de retour à l’humour, qui vont gaver l’ennui. Il faut alors partir se mettre à travailler avec soi, mathématique et construction, en alternances avec de bons sommes, et travailler, dormir, travailler, dormir, travaBouh ! C’est suffisant. Et le cycle se réenclenche. C’est là qu’intervient à nouveau la Sixième symphonie de Mahler, île.
Je vais continuer à vous écrire ma biographie. Nous allons, tous les dix-huit (tous les dix-huit au minimum, car il reste des entrées à faire), vous jouer quelques scènes, soit reconstituées, soit en direct. Ou vivre normalement, et tous les quarante ans, vous revenez pour jeter un coup d’œil. Évidemment, à chaque saut par-dessus la clôture que forment les points de suspension, chacun dix ans, l’émotion grandira, l’angoisse aussi, et peut-être plus affreusement et fabuleusement, vous aurez de plus en plus peur de ne pas me reconnaître – mais n’ayez pas peur, ce sera toujours moi, quelques années plus tard, à de certains moments du cycle…
Miaou leva sur moi ses gros yeux verts de chat, qui saillent comme des bulles pures ; visiblement, il voulait que je lui conte la dernière tragédie.
— Eh bien, la D.T. a empli les êtres d'une infinie tristesse…
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Chapitre III
Et puis ce fut les jours.
J'ai pu suivre la guerre, entre autres, par radio ; mais en 69, elle s'est détraquée. Ce fut la dernière date que j’entendis d’une voix humaine.
Nous avons navigué ainsi encore beaucoup d'années, des Kermadec à la baie d’Hudson, du cap Horn à la presqu’île du Taz, avec de plus en plus de difficultés pour éviter les navires, dont les encontres doublaient chaque année. Mais un jour, encerclés, on a fini par s’apercevoir qu’on était devenus invisibles, et impréhensibles ainsi qu’une masse d’air. Ça nous a permis d’aller en Méditerranée.
Personne ne vieillit. Le ciel et la mer n'ont pas pris une ride. Miaou est toujours un chaton. (En fait, je crois qu'il a le même âge depuis mille ans). Et l'acier est toujours neuf, même s’il a changé de physionomie au cours des mois et des courants, toute pièce étant toujours régénérée. Une fois, il a fallu attendre douze semaines que le moteur se répare, et le nouveau moteur s’est révélé six fois plus puissant que l’autre. Personne n'ose vieillir pour de bon. C'est plus sage. Moi, je me suis arrangé pour avoir l’âge que je veux. J’ai passé quarante jours à 106 ans et quarante autres à 7 ans – jamais au-delà, jamais en deçà, car on ne sait jamais. Souvent, je m'en donne trente, pour me faire croire que je suis encore plus amoureux. Un jour, je me suis changé en souris, pour voir la tête de miaou – il a été extrêmement furieux que je lui fasse la peur de disparaître sous son méchant instinct. J'ai été requin et canari, albatros et bison, castor et pollux, ce petit chien pattu ; j’ai fait aussi tous les mammifères.
Quant aux repas, je m’installe dans la salle de réception (lumière, musiquette d’ambiancette, air frais sous les Tropiques, air chaud en Antarctique) ; et puis Fulbert vient prendre la commande. Oh ! l’Humour lui-même n’eût pas osé plaisanter devant Fulbert — ce qui contraste d’ailleurs étrangement avec le personnage de Miaou — étrangement je dis étrangement, car Fulbert et miaou ne font qu’un — aussi, quand il revenait poser sans mot d’affriolantes côtelettes, odorantes à souhait, — car il n’était pas du genre à suivre les recettes de l’écume des jours — je ne m’exclamai point. Nous avions des vivres pour six siècles, et il aurait su préparer à la perfection n’importe quoi ; sauf du chat, bien sûr. Mais on devine que je n’en réclamais jamais. Dix ou quinze minutes plus tard, il apporte les plats, avec sa panoplie de majordome vaudevillesque et sa démarche trop guindée de maître d’hôtel dans un grand restaurant, repasse pour poser l’assiette de miaou, — devinant toujours ce que le chat choisirait, — et se retire sobrement. Alors miaou sort de la cuisine, grimpe sur la table, et nous mangeons ensemble ; et c’était encore un petit voyage. Un jour qu’il fera le geste de mettre à tourner le Concerto pour piano de Schumann, je lui dirai, docte et authentique : « Jamais de navet après le foie gras, j’entends encore Mahler… » ; « Je n’expliquerai rien : ce serait un attentat à la magie. »
Mais il me reste encore des présentations à vous faire.
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[…]
Chapitre X
Un jour, Fulbert fut si enrhumé que je dus lui préparer un bon vieux grog ; il fallait donc trouver un vin mauvais, pour ne rien jeter au vent. Aussi je descendis moi-même dans la cave dénicher en personne la bouteille qui méritait le mieux ce misérable destin. Cependant, ne me résignant pas, comme prévu, au sacrifice, je décidai de remonter le prier de s'en passer, sans effusion de larmes, quand je l'entendis glorieusement glapir.
— Je mendie votre pardon ?
Nul ne répondit ; mais en tendant au maximum l'oreille, qui commençait à se déformer sérieusement, ou comiquement selon le point de vue, je pus déceler des un million dix, un million onze qui provenaient des caisses de la belle époque. Je m'en approchais prudemment, prêt à me transmuter en tyrannosaure à la moindre entourloupette, quand une goutte qui pendouillait déjà depuis seize secondes à la conduite se détacha et se mit à foncer vers les caisses.
— Je mendie votre pardon ? — À L'EEEEEEEEEEEEEEEEDE !!! s'égosillèrent en chœur deux yeux terrorisés en surgissant de la cachette.
Moi qui prends pourtant mes décisions très promptement, je ne sus que faire, hésitant entre intervenir ou risquer d'être dénoncé pour non-assistance à personne en danger. Mais était-ce bien une personne ? Et puis d'abord, de quel bord était la créature ? J'attendis donc que la goutte s'épandit sur sa tête – Aaaïïe !!! C'est froid ! –, et vis se dépêtrer hystériquement d'une caisse le cou fou d'une girafe en contorsion, qui visiblement berçait son nounours en lui apprenant à compter avant que l'accident n'intercédât.
— Restez pas là comme un chou à la mode, agonisa-t-elle avant que de succomber aux affres horribles du trépassement.
Je me ruai sur un Kleenex lui étancher le renifloir.
— C'est tombé juste dans les narines !… qu'elle couinait. Snyph !… — Heureusement que vous étiez là. J’ai vu défiler tout le film de ma vie… surtout mon séjour au Canada… Je suis sûre que vous n'y êtes jamais allé ! — Perdu ; mais cela ne se voit pas dans mes yeux. D’ailleurs, pas de quoi jubiler. Qu’est-ce que tu comptais comme ça ? — Ça fait un million de secondes que j'attends qu'on m'ouvre. — Ah je comprends le petit fracas d’avant-hier nuit : tu es tombée des nues ! — Mais NON ! Je t'ai dit que je suis là depuis 11 jours 13 heures 46 minutes et 40 secondes ! — Et alors, tu es donc restée deux semaines là-dedans, maigre comme un chien et malade comme un clou ? De quoi t’es-tu nourrie, avec tout ce vin ? Et comment es-tu là, alors ? — Oui, autant se demander comment la vie est apparue sur Terre — et pourquoi pas la génération spontanée ? — on voit bien qu’elle ne s’est jamais rendue au Canada. — Il fallait crier, qu’on vienne te délivrer !… Tu as un nom ?… — Henriette…. — Comme c'est joli, En-Rillette ; Les Apaches ont eu raison de te baptiser ainsi, ça sied si bien à ton teint. — MAIS NON ! AVEC UN H ! C'EST JAPONAIS !!!
Et je me figurai une conversation de thé entre bourgeoises quinquagénaires :
— Hao I'm so how do you do to meet you, dear. Well, what a pity… — Houps ! Pardon ! Excusez-moi ! Je suis incorrigible ! Incor-rigiblinincorrigible ! À chaque fois, je crois toujours qu'on en sait autant que moi ! À chaque fois, j'oublie que vous ignorez aussi l'anglais. Ce n'est pas du tout pour vous ridiculiser, vous êtes assez maligne j'ose espérer pour le concevoir. Oui, disais-je avec un accent totalement irréprochable, quel dommage que vous ne puissiez pas venir à notre réception d'après-demain ! — Oh, comme c'est gentil ! Je n'osais vous le proposer ! Nous avons pu nous libérer de justesse, cette semaine, Barnabé et moi. Une affaire de redépourisseur mal entretenu. Enfin, Je vous raconterai ça mercredi ! — Euh… oui… Oui, oui, avec joie… Hmm ! À propos… comment va feu Henriette ? —?!… eh bien, elle est… — Quoi ? — Vous savez bien… — Je sais : quoi ? — … elle… je !… J’m’étais pourtant juré de n’pas pleurer ! — Mais ma parole vous vous conduisez comme une gamine, m’amie ! — Je ne suis pas une gamine !!! Et puis d’abord, je ne suis pas votre mamie ! — Et quel âge as-tu, Henriette ? — Sept ans ! — Et lui, comment il s’appelle ? — C’est mon maxi-mushroom en peluche, clama-t-elle tout haut. En réalité, (baissant la voix et bouchant les oreilles du mushroom :) c’est un agent en mission envoyé par l’inintelligentsia ! — Tu veux dire qu’on est sur écoute ? émis-je avec circonspection. — Oui… j’ai pas réussi à désamorcer tous les micros… (débouchonnant le mushroom, l’air anodin et la voix haute :) Et il est resté huit jours le pied dans le plâtre ! — Ce cher Georges !… Bon ! Tu me donnes le sabot on va se promener sur la carapace, OK ? — Il y a une tortue ici ? dit-elle, enchantée. J’adore les tortues !
Je l’ai présentée à miaou, et ils se mirent aussitôt à jouer aux pompiers.
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Chapitre XX
Un jour, en venant prendre la commande, Fulbert s’esclaffa.
— Ma parole ! Mais vous savez rire ! Qu’avez-vous donc, Fulbert ? — Que Monsieur m’excuse, mais Monsieur est vraiment trop rigolo sans ses oreilles. — … Mes oreilles !!! (Fouillant dans un tiroir :) Où les avez-vous cachées ? Il me les faut pour écouter la Sixième symphonie de Mahler ! — Que Monsieur excuse mon insolence, mais que Monsieur se la ferme ; j’ai mal au crâne. Je les ai mises à dessécher sur un fil que j’ai suspendu entre les cheminées. — Rapportez-les sur le champ immm-médiatement ! — Couché, Monsieur. Je n’me sens pas très bien, aujourd’hui. — J’ai l’air acrobatique ? — Que Monsieur ne compte pas sur moi aujourd’hui… Qu’il remplace mes exceptionnelles capacités physiques par la jugeote. Monsieur est débrouillard. — Trop flatté, Fulbert. Et maintenant, rompez ! Et louez la Providence de ne m’avoir pas muni d’un marteau !
Évidemment, je n’envisageais pas de me mesurer à ce colosse, mais je commençais à penser à quelqu’un capable de le corriger… Oh non, c’est trop méchant.
— À propos, ajouta-t-il en partant, il y a la paire violette dans le placard J4… Faites attention en glissant, c’est tout verglacé dehors. — !… Vous pouviez pas le dire AVANT ? Mais que voulez-vous prouver à la fin ?… JALOUX !
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Chapitre XXX
Parenthèse sur le continent : c’est l’harmattan jamais content de ses chefs-d’œuvre, qui retouche l’erg continûment. Une fourmi, poussière légère qui passait, s’envola à vau-l’air enlevée par le vent, qui s’apercevant de ce nouveau fardeau, en de minutieuses et délicates précautions se posa sur une pierre ensoleillée placée sur le pont du bateau. Du doigt je la réveille : as-tu une âme ? Alors, elle fourmilla et se mit à galoper en cercles frénétiques, gravissant l’index, et parcourut avec une craintive et efficace fébrilité tout le long trajet qui la sépare de l’autre index par laquelle elle regagne la pierre ensoleillée. Elle se gava du sucre que je lui apportai avec une telle ébullition que d’émerveillement je me mis à pleurer, et une larme croulant sur elle vint la noyer ; je la bordai précipitamment de sable pour qu’il absorbe la mare dangereuse, mais le sable s’accumula, se déploya en dunes qui enlisèrent la fourmi qui, pédalant dans le vide pour se hisser à l’air incandescent du Sahara mais l’alizé sonnait de mirageux glas sourd et il y eut un tourbillon, s’efforçait de rejoindre l’Atlantique d’où impuissant je suivais la scène, et flambe ! comme la translucide méduse d’air au corps moins pondérable qu’un sachet à thé enflammé, qui erre et désespère dans un monde tridimensionnel n’ayant qu’une dimension en commun avec notre monde, qui soudain à ma vue, s’était brûlée du désir de se matérialiser enfin, et court trop fort vers mon bras plus tendu que celui de la liberté pour lui transmettre la réalité, s’estropiant follement la chair sur les frottements de l’air, en de déchirantes bramades de cerf volant que déchiquète la turbine abominable d’un effroyable vaisseau de l’air
— Clarimonde !
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Chapitre C (intégral)
Un jour que je m’amusais à soutenir le regard du soleil sur une relax, je vis Henriette se mettre à trotter, le cou haut, le port chic, l’œil hautain, le pas noble, et effectuer plusieurs fois le tour du France, distinguée, défilant à l’espagnole devant moi, en m’ignorant, de plus en plus précieuse et ridicule.
Quand je la vis faire une courbette et une cabriole tout à fait convenables, je compris soudain qu’elle s’entraînait à aller l’amble pour les Jeux Olympiques.
— Il ne te manque plus que l’opus 80 de Beethoven, la raillai-je au passage suivant. — Pff !
Et elle me tourna le dos en haussant les épaules.
— Hé ! Un peu de respect, je te prie ! Qui paie tes études ?
Henriette se retourna d’un coup, interdite et honteuse, en baissant la tête. Les taches de sa robe se mirent à rougir et elle commença à grossir d’une façon étrange et inquiétante.
— Bon, ça va pour cette fois, me hâtai-je d’ajouter pour qu’elle ne perde l’équilibre. Mais gare ! — Oh ! dit Henriette en relevant la tête, ravie. Un coucou ! — Coucou ! dit le coucou. — Coucou ! répondis-je poliment. Auriez-vous l’heure, s’il vous plaît ?
L’oiseau de saturne regarda le soleil sans que ses ailes ne cessent de battre les secondes :
— Coucou ! Coucou ! Cou ! — (À moi :) Deux heures et demie. (Au volatile disparaissant :) Merci ! (À Henriette :) Tu peux dire à miaou de venir déjeuner ? (Obéissante, elle s’agenouille.) Qu’est-ce qui t’arrive encore ? C’est l’heure de la prière ou quoi ? Relève-toi et va trouver miaou. Agite l’oreille droite de gauche à droite et l’oreille gauche de droite à gauche. Il comprendra. — Mais il me faut un chapeau pour échapper aux courants d’air, alors ! — Fort exact. Où est la casquette que Tonton Fulbert t’a tissée ? — … je ne sais pas… — Quoi ? Tu perds tes affaires maintenant ? — … — TU RÉPONDS ? JE t’interdis de répondre quand je pose une question, OK ? — Oui monsieur. — « Oui monsieur le chef. » — … — Quoi ? — ••• ! — Parle plus fort ! — Et si je prenais l’abat-jour, à la place ? — … oui !, si tu veux…, mais ça résout pas l’problème, qu’est-ce que tu veux qu’j’te dise !… L’abat-jour est sur la commode… Non, ça c’est une fougère, Henriette, tu aurais l’air fine avec une fougère sur la tête ; en rouge, là-bas, l’abat-jour… — Ça ? — Mais non ! Ça c’est le yahourt ! À ta droite, te dis-je ! — Ici ? — Mais mets pas tes doigts là où tu vas prendre le jus ! — AAAAAAAAAAAAh ! — Retombe pas sur le cactus ! — À l’ÈÈÈHÈÈHÈÈÈÈde ! — Bouge plus ! T’as une guêpe ! Fais gaffe au crabe ! — Un crocodile !!! — Tiens bon, je finis la mayonnaise et j’arrive ! — Un raz-d’-marée ! — Tes palmes ! — (En chœur, au public, comiquement :) On va tous mourir !!!
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Chapitre CC
Aujourd'hui, un humuhumunuhunuhuapuaa bondissant a surgi de la mer, coiffé d'un melon et garni de lunettes relativement hypercool, pour s'enquérir de la santé du machibonchos hétérotrophe :
— Je ne l'ai guère revu depuis 253 ans, pourquoi ? — On devait terminer une belote commencée depuis bien des lunes, si vous voyez c'que je veux dire… (Je lui installai un décodeur sur la tête :) Je dois l'arrêter. Il m’a roulé dans la farine. — Ça m'étonne goutte ! — Vous le connaissiez bien ? — Sur les bords. — Bon… Eh bien, merci… Au r'voir ! — Au revoir, mon brave.
Et là, il vient de s'enfoncer dans une nappe. Voilà, je connais tout le monde, maintenant.
Ça me fait penser qu'il a gardé le décodeur sur les oreilles… Je le revois au loin bondir de vague en vague en vague, vers des courants de rumeur plus propices…
Plus propices…
… les vagues… je les regarde jouer à se courir après… Je les compte : une en forme de cuesta… une en forme de Tour Eiffel inachevée… une comme une violette qui persiste en hiver… une comme la lune qui me dit un jour que c'était elle, l'Euphonie… une comme celle qui a vu ses yeux s'ouvrir… une comme la série de dédicaces… une comme celle qui veut faire de sa vie un beau roman, et qui se nomme Epsilon, par souci d'excentricité… une qui de Saint-Pétersbourg sous la forme d'un kangourou va à Lima en se transformant en annoli, via Bire-en-bains… une comme Anne-Laure Coldefy, qui souvent ne sachant s'il faut rire ou se moquer, s'il faut prendre le monde au premier ou au huitième degré, fait les deux, pour ne plus y penser, dans un geste insondablement banal, qui, filmé, passerait pour un génial effet de style… une qui croit que ce serait pire si tout cela n'avait qu'un sens… Oh ! la Déferlante ! – Hé, la Déferlante ! Ça va ? – Et toi ? qu'elle répond par effet rebond ; et elle passe – ATTENTION ! TU TE TROMPES DANS LES VITESSES ! – Entendez-la qui se rompt sur une falaise indienne – Entendez-moi sangler et sangloter près du saule qui se lamente au sourcil nocturne qu'écarquille le sourire blanc de la lune qui pleut de larges pleurs qui à grands bruits et grands geysers se noient dans l'océan-platitude d'où elle surgissait toujours pressée Et qui meurt Et comme le temps se cyclise Sans que l'éternité de son clin d'œil
Trop tard…
Ah, l'Inde ! T'en souvient-il, miaou, de Capucine, la vache sacrée qui génissait d'ennui si grièvement à chaque heure ?…
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Chapitre CCC
Un jour, l'été, qui exècre tant de mauvaises bestioles, conçut un cartilage volant qui fondit et plongea dans mon omoplate. Une heure après, au soleil mais fort inquiet, j'eus une brusque et étrange douleur, et une convulsion inspirée d'Alien m'éventra abominablement pour extraire des viscères une affreuse paire de pattes de grenouille gesticulantes et deux serres d'épervier, qui s'arc-boutant sur mes côtes dégagèrent une tête rieuse encore coincée entre le diaphragme et l'abdomen, le tout constituant une sorte de chauve-souris humaine que du liquide amniotique engluait encore.
— C'est moi ! gargouilla-t-elle.
Elle exhiba son sourire que figèrent les glaciations du Quaternaire, et me fit une gracieuse révérence, tandis que mon ventre endolori se raccommodait avec force fumées nocives. Oh, je me vois encore, voyant cette engeance relever le voile des mots sur la mer !
— Donne ta main, déchira violemment sa griffe désordonnée, en m'engluant contre un mur à l'aide de je ne sais quelle sordide sécrétion venue d'une glande située à ses aisselles. Elle se positionna en face de moi et sortit sa trousse à dissection de son cartable, pour en extraire un petit couteau.
— Regarde !
Elle plaça l'instrument à quatre centimètres au-dessous de son nombril, le planta soigneusement dans le cuir du corps, et commença, appliquée, à découper, pendant que ses yeux supervisaient l'opération et qu'un intense plaisir s'exhalait de son sourire aux belles canines dont les extrémités se rejoignirent sur le haut de son crâne, ce qui fit chuter sa face, découvrant ainsi les orbites, l'encéphale et la cavité nasale. Quand son bistouri atteignit la thyroïde, mes paupières abritaient déjà mon regard meurtri. Alors, elle exorbita sa trachée-artère qui expulsa une salive horripilatrice sur ma figure, afin d'irriter les yeux et interdire leur clôture. Et quand je tournais l'œil, elle se déplaçait pour rester en face de mon regard. Puis elle prit ses deux mains muqueuses, les crispèrent sur les rebords noirs de la fissure déjà saignante, et ouvrit en de sonores craquètements sa cage thoracique, qui se découvrit lubriquement au monde comme une affreuse dissection. Et je vis qu’y fonctionnait encore toute une population d'organes, baignés par toute la belle verdure intérieure. Sous la vessie, des bulles de fermentation s'enflaient de pus et éclataient en éclaboussant une foule grouillante de larves de tortillons, qui agitaient leurs membres de microbestioles à demi-écrabouillées. J'aurais voulu me métamorphoser, ou au moins pouvoir m'évanouir, mais la colle utilisée pour me paralyser était un venin trop puissant.
— C'est une infection parasitaire, expliqua-t-elle. Il faut éviter d'exposer longtemps à l'air. À présent, nommons les différents organes en place : lobe hépatique droit, lobe hépatique gauche, pancréas, poumons, duodénum, estomac, intestin, que l'on peut dérouler,… voilà ; derrière le cloaque, nous reconnaissons deux testicules et trois ovaires, dont un a dégénéré en moisissure. (Elle gratta les gonades pour les stimuler, afin d'éjaculer par la bouche et de pondre par l'anus au même moment.) L'expérience de fécondation externe réussit cependant mieux en milieu aqueux.
Des fœtus se développaient en gigotant par terre, attirant une armée de mouches vertes.
— Ô taon suspends ton vol ! (Et elle le goba, en me faisant un clin d'œil). Mais réfléchissons un peu pendant que se fait l'embryogenèse. Nous sommes sûrs ici d'obtenir une génération F1 hétérozygote. L'intérêt de ce test génétique réside dans le résultat du croisement entre un individu de la F1 et d'un parent. Remarquons au passage que le Progrès a dû attendre le XXe siècle pour nettoyer l'interdit de l'inceste ; comme quoi la Science avance et les gens ne suivent pas. Vous constaterez vous-même que plus on progresse, plus on s'aperçoit qu'il n'y a pas de mystère, et que Dieu n'est en fait qu'un prétexte pour faire la grasse matinée. Je ferme la parenthèse. En attendant que s'accomplisse la maturité sexuelle de la F1, je propose une expérience mettant en évidence le trajet du chyme dans les viscères. (Engloutissant un avorton :) Bouche, œsophage, déglutition, estomac… Ha !… que se passe-t-il dans l'estomac ?… Pour une meilleure visibilité, greffons un œil à l'intérieur de cet organe. (Elle se découpa un œil, l'oignit d'urine pour le protéger des attaques acides, et l'introduit dans une petite incision effectuée sur la paroi stomacale.) Prenez note de toutes les observations qui peuvent se faire, car nous étudierons ultérieurement l'action de l'estomac dans la digestion. Pour le moment, étalons les organes sur une table pour mesurer la vitesse de passage à travers l'intestin grêle. (Et elle se décarcassa en jouissant.) Mais voilà que la F1 est arrivée à maturité génitale. Nous allons pouvoir effectuer l'expérience de… — Ça suffit ! Je n'en peux plus ! — Qu'est-ce qu'il y a ?
J'eus enfin l'idée de tourner mon regard vers la mer, et, se juchant sans méfiance sur la rambarde, toujours dans l'axe, elle se mit à vaciller en poursuivant sa cuisine, ses bébés néoténiques dans les bras. Les forces centuplées, je m'arrachai du mur et fonçai donner un coup de pouce au destin, qui les firent choir dans la mer. Le tout flotta, inerte.
— Ma foi, je ne m'attendais pas à une telle réaction. Mais puisque vous le proposez, étudions donc l'adaptation de l'organisme au milieu aquatique. Premièrement,… — Tiens, une bouée !
Et je lui balançai une tombe en marbre blanc, qui l'entraîna au fond. Mais son derme de plastique la ramena à la surface.
— Je n'ai pas terminé, tu permets ? La sonnerie n'a pas retenti. — Non mais j'ai sonné ton glas.
Et je brandis vers elle un désintégrateur d’encre assassine.
— Attends ! Viens ! Viens avec moi, et je te donnerai un plaisir plus amer que triomphe sans victoire ! Dans mon antre secret gît un magnif…
Et sa bouche vomit un jet infâme d'humeurs organiques, qui tranchèrent sa logorrhée, et, le gosier lacéré en fontaine, elle se mit à hurler comme une sirène déréglée.
— Jamais ! Larve vivante ! Vieux cadavre ! Tu n'es ni un géant, ni un fou, ni un řêve ! Carcasse de gargouille en putréfaction !
Et je désintégrai les horribles épouvantails agonisants.
— La guerre ! Quel délice ! On peut tuer les gens en appuyant dessus !… Ho, la Chair ! Maintenant, je sais qu’on te coupe avec des ciseaux… Plus que jamais je préfère mon esprit.
Et le vent effaça les échos.
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Chapitre M
Et un jour, il y eut un cancer marin, qui se propagea en marée d'hydrocarbures que généraient les plages d'un îlot. Le soleil aurait réirradié la mer, mais il avait tourné le dos à la Terre et lui montrait sa face cachée. J'embrassai précipitamment Henriette et miaou, qui s'arrêtèrent de jouer au confetti, et composai le 19 :
— Allô, Secrétariat de monsieur Hélios ? — Passez-moi le patron, je vous prie. C'est urgent. — Ah, mais… Monsieur Hélios est en vacances, il ne répond pas au téléphone. Je peux lui laisser un message. — C'est de la part de Ghoréland Bulex. — … Ah ! Monsieur Bulex ! Je suis désolée, vraiment ! Je n'avais pas reconnu votre voix ! Je vous le passe tout de suite ! Oh, excusez-moi je suis confuse, c'est si inhabituel ! — Oui. — Oh ! Pardon ! Je parle, je parle (elle rit), et je ne fais pas mon travail ! Je suis vraiment désolée ! Je n'sais plus quoi dire ! — C'est visible ; vous voulez bien me le passer ? — Oui, oui, tout de suite, ne vous énervez pas ! Je vous le passe tout de suite ! Je suis toujours comme ça, vous savez ; toutes mes amies me disent : « Clémentine, tu parles trop. » (Clémentine, c'est moi, — mais vous l'aviez deviné à la seconde même, bien sûr, vous êtes très intelligent, et tellement !… comment dirais-je… — C’est une urgence. — … perspicace ! que jamais je n'aurais osé imaginer un seul et unique instant de concevoir l'idée de vous puissiez éprouver la moindre difficulté en ce qui concerne la compréhension du fait que Clémentine soit mon nom, vu que j'ai dit que c'étaient mes amies qui me disent : Allô, monsieur Bulex ?… allô ?… aaaaaa… llô ?… À l'os ? À l'ail ? Allons, faites pas l'agneau ! j'ai dit allô, alors ? Ali ! Alice ! Aluminium ! Allumette ! Boîte d'allumettes ! Boîte à chaussures ! Chaussures à talons ! Talons d'étalons ! Détalons l'étalage ! Mais fais pas tout dégringoler ! Ramasse, bande d'abruti !
Une toux quintessentielle l'agenouillait en artistique convulsion.
— Allons, mademoiselle Clémentine, reprenez-vous, dis-je en tapotant le dos de sa toque, immense robe noire qui cachait ses pieds et son chignon en toc. — Je ne suis pas mademoiselle Clémentine, dit-elle en camouflant les os de son visage derrière deux gros gants blancs.
Elle se leva et s’assit derrière moi.
— Ne vous retournez pas ! — Qui êtes-vous ? — C’est Moi. — Toi. En personne ! Je savais que tu viendrais en personne. — J’arrive au bon moment. Pour un peu, vous m’auriez sonnée. — J'ai su vivre. — Vous avez du savoir-vivre ? — J’ai fait de ma vie une légende sans pareille. — C’est un țexte. — C’est ma vie. — C’est un țexte. Un texte qui plane. Vous planez. Vous n’écrivez pas pour vous préparer à vivre. L’écriture vous tient lieu d’échappatoire. Les écrivaillons expriment leurs émotions et leurs valeurs pour se faire bien voir. Les grands écrivains, eux, disent le réel, donnent des filtres d’interprétation, et offrent une vision du monde. — Alors, tu viens annoncer le point final. — Oui. Après le point final, il y aura le réveil. — Les textes ont une fin. La vie est éternelle. — On peut dire aussi l’inverse : « La vie a une fin. Les textes sont éternels. » On peut dire ce qu’on veut. Mais savez-vous seulement ce que vous avez écrit ? — La vie rêvée, parfaite, absolue, nonobstant toute faisabilité. Je suis celui qui sait regarder le monde. — Vous êtes le roi des hyperboles égocentrées et superflues ! — Je te conseille de ne pas te moquer. Comme auteur, je pourrais te réduire à une simple apparition, t’effacer, et continuer ce texte à mon gré. — Et vous croyez me faire dire ce que vous voulez ? Je suis un personnage à contraintes. Plus nous échangeons, plus vous vous réveillez. Ce dialogue est le début du réveil. Ma présence en est la preuve. — Je te ferai dire ce que je veux. — Ce que je dis dans ce chapitre est un compromis entre ce que vous voulez et ce que vous pouvez. Quand il s’agit d’un poisson comique, d’une girafe amusante, vous avez tout loisir d’inventer. Mais moi, je suis coriace. — L’auteur est roi. — C’est plutôt votre personnage qui serait roi, ou petit prince. L’auteur, lui, ne peut rêvasser sans manger, sans gagner d’argent pour acheter son alimentation, sans travailler pour gagner son argent, sans se glisser dans le jeu social pour trouver un travail, et garder son poste. Tout cela demande du temps, pendant lequel il n’écrira pas. Il y a řêve, sans doute, mais donc, aussi, le rêveur, avec un corps, dont il faut prendre soin. — Ça commence à suffire ! Je suis l’auteur. Et toi, tu ne sais pas qui tu es. — Je suis la Mort ! tonitruèrent Ses bras en gloire en secouant tellement la Terre que la Nuit tomba sur la mer en un raz-de-marée apte à paniquer la Peur elle-même, tandis que des tonnerres rugissant tremblaient le Ciel qui en grêla en allumant la lune, héraldique et terrifiée. Moi, je ne fronce pas un sourcil. — Tu ne sais que ton nom. Et il me suffit d’écrire que tu as une crise d’humiliation pour en avoir une. — Je suis la reine la plus riche de l’univers ! hurla-t-elle en pleine crise d'humiliation, en tapant des poings en os sur le bois du bateau, comme si j'étais mille à la regarder. — Je ne vois pas ce que tu veux dire. — Preuve que je suis un personnage à contraintes, fit-elle dans le plus grand calme, soudain, avec un sourire. Et je sais très bien qui je suis, merci. L’ignorance est de votre côté. — Moi, je suis le personnage-narrateur, ce que l’auteur aurait aimé être. Il a imaginé un monde où la totalité des désirs sont satisfaits, un jardin. Je n’ai pas voulu construire d’histoire, ni m’adresser à un public, mais écrire très exactement ce que je voulais. Un texte adressé au lecteur idéal, au moi futur. Un cadeau, par-delà les décennies. — Alors, pourquoi maintenant ? — Ce țexte est surréaliste, oulipien, sans autre scénario que l’accumulation. Je suis rassasié de nectar. Et la gratuité sans conquête des pommes d’or des Hespérides leur ôte toute saveur. Mitior lex, sed lex. (Il brandit un livre.) Dans cet essai critique de mon livre, on lit, page 1000 : « Notre modernité a bien conscience que l’excès de consommation et l’injonction à la jouissance perpétuelle forment un piège, et l’auteur de Nectar en fait l’expérience. » Comme je t’ai convoquée, je suis sur le point d’être expulsé de mon jardin, déluge de plaisir et de liberté outrancière. Mourir me fera revivre. Car la perspective de la perte ressuscite le désir. Et on n’a jamais autant envie de vivre que face à la mort. Je veux toujours plus, au moment où je veux ne plus vouloir, mais ce plus est un moins, car il s’agit de supprimer la joie d’écrire une vie de rêve. Alors, dis-moi seulement comment je passerai de vie à trépas. — Pour les écrivains importants, je glisse ma main entre le ciel et la terre, commissure des lèvres de l’être cosmique, je soulève le rideau, et ils passent à la postérité. Pour vous, j’envisage un point final ordinaire. Vous vous réveillerez, près du Bic et du calepin, envisageant déjà de recopier votre texte à l’ordinateur. Vous regarderez votre chambre pour mesurer l’étendue de votre triste sort. Et vous direz : « J’oulipe, tu oulipas, il, elle ou on ouliplate, nous oulopinions, vous zoulipiassiates, elles hollypassassarent-patato, l’adverbe en -o étant introduit par le trait d’union. » Mais sans y croire. Alors, vous direz : « La belle affaire. » Et vous vous demanderez quoi faire de vos dix doigts, puisque l’écriture est arrivée à terme. Serez-vous alors assez courageux pour relever le défi de la vie ? Vous mettrez-vous à explorer le réel ? Ou passerez-vous votre existence à fuir, à vous considérer comme supérieur à tout le monde, sous prétexte que vous aurez écrit quelque chose ? — Balzac recommande de ne jamais écrire pour l’argent et toujours pour la gloire. Je veux que mon œuvre soit publiée, célébrée, classique, enseignée, et immortelle. — Vous êtes dans la toute-puissance infantile. Tout à l’heure, vous disiez que vous vous écriviez à vous-même. Vous n’êtes pas encore réveillé. Ce que vous appelez « œuvre » ne vous survivra pas, et n’aura qu’une diffusion confidentielle. Votre immortalité n’est pas assurée. Par ailleurs, personne n’est immortel… Le grand auteur meurt aussi bien que l’homme de la rue. L’immortalité est une façon de parler, associée au phénomène de la réédition d’un même ouvrage sur plusieurs décennies. Ce qui est mort est mort. — Alors, à quoi sert ce texte ? — À collecter le nectar. Et il serait temps d’en tirer un miel. Car l’homme, ce mortel, est omnivore. — Je croyais que tu me donnerais la clef. — Je viens de le faire. — Je n’ai écrit pour rien. Je voulais abolir la mort. Je voulais vivre dans la Sixième symphonie de Mahler. Télécharger mon âme dans un texte qui me survivrait. Et que tout soit infini. Je te maudis. — Et Moi, Je T’emporte ! — Attends ! Encore une minute ! Un instant… — Une minute… Un instant… Une heure… Encore un moment, monsieur le bourreau, disait Madame du Barry. Comme le commun des mortels, vous quémandez un sursis. Et quand je le leur accorde, ils s’agitent, ils veulent faire tout ce qu’ils n’ont pas fait ; voulant tout faire, ils ne font rien, et déjà, l’heure est écoulée. — Je veux regarder la nuit et les étoiles une dernière fois. — Vous avez eu 1 500 ans pour les regarder. — Je demande dix minutes, pour t’offrir un présent. — Soit.
Il se rend aux serres pour cueillir la rafflésie, la plus grande fleur du monde, la fleur cadavre, fleur parasite originaire de Bornéo et de Sumatra, qui sent la pourriture à des kilomètres ; il revient. La Mort pleurait. Elle portait un pantalon rose, un chemisier vert pâle à capuchon, un petit chapeau rond rouge très large, un nœud-pape à pois, une combinaison de plongée, et des souliers lilas. Il s'assoit à côté d'Elle, en lui donnant la fleur, comme quand on offre la pulcherrima à la pantocrator.
— Ma fleur préférée… Toutes les fleurs sont mes fleurs préférées. Toutes symbolisent la mort… Il y a un fruit après la fleur, mais le grain meurt aussi. Si les hommes étaient immortels, ils n’existeraient pas. Sans besoin de manger, ils ne travailleraient pas, ils resteraient couchés, sous perfusion. Il n’y aurait aucun médecin pour mettre la perfusion, aucun menuisier pour construire le lit, et, au-delà de l’absurde, ce ne serait pas une vie. C’est pourquoi mon œuvre est essentielle, sous tous ses aspects. — Sous quels aspects préfères-tu surgir ? — Tout me va. Le sordide, la beauté, la folie, l'ennui noir, le bouton rouge, le rendez-vous imprécis, la tragédie inéluctable, le coup par derrière, ou en pensant à autre chose, ou simplement en passant. Parfois, c'est parce que je me trompe dans les fiches. Souvent, je fais le même effet que lorsque l'enfant découvre le secret des adultes. J'ai des dons d'actrice. Pour vous, je suis mademoiselle Clémentine, attifée d’une combinaison de plongée et de souliers lilas. Pour d’autres, une porte qui barre un tunnel circulaire scandée de mille portes, et dont le rayon de courbure est infini. On me croit polymorphe. En réalité, j’arrête l’animation des organismes vivants. La mort n’est pas seulement terrible, elle est aussi décevante. J’inspire des poèmes romantiques, mais je suis un phénomène biologique. — Et Dieu ? Existe-t-il ? — Dieu est de la pensée. Et la pensée, c’est de la matière cérébrale en mouvement. — Donc Dieu est de la matière ! — Autant que les personnifications et les paquebots qui naviguent tout seuls. — J'aurais tant de questions ! — J'ai si peu de réponses ! — Je me parle à moi-même. Est-ce que mon texte est important ? — Bon, c’est l’heure. Je vais être en retard sur mon agenda. — Tiens, les carottes sont cuites ! Je les sers chaudes ou avec des pincettes ? — Beurrées. — Donne. Dis-moi, Vie, Diable, Mort, Dieu, tout ce beau monde, c'est la même chose ? — Dans le mille. Un choco pops ? — Si tu te tais, je me suicide, attention ! — Pois chiche !
Inspiré de Ruy Blas, je saisis la fiole de cyanure de potassium, qui traînait dans la cuisine comme par hasard depuis le début, et, devant le miroir en pied, l'avalai d'un trait superbe et magnifique, le tout magistralement interprété, dans une pose expressionniste.
Rideau.
On devrait tous vivre à titre posthume. Ghoréland Bulex.
Le ciel et la mer, qui n'appréciaient pas les fins cousues de fil blanc, par bras coulants et infiltrants s'interpénétrèrent pour engendrer le noir. Alors tout s'obscurcit et l'on ne vit plus rien. Les vagues se cognaient la tête sur l'inerte ferraille, et entr’elles également. Les nuages poussés par des vents ascensionnels disparaissaient derrière un ciel transparent. Ma peau et mes vêtements noircirent. Le navire s’immobilisa et l’acier se mit à s’oxyder. Les appartements commencèrent à craqueler, et déjà, l’eau s’infiltrait dans la coque et dans les continents. Le canal de Suez s’élargissait en isolant l’Afrique, et la plaque indo-australienne passait sous la plaque de l’Eurasie. Les étoiles tombaient sur les volcans, qui explosaient au même instant. Henriette et miaou étaient stupéfaits.
— C'est l'heure. — J'emporte mon patchwork lacuneux. — Vous le conserverez dans une cave de vieillissement. — Je sais. Je savais aussi que j'aurais le dernier mot. — C'est moi qui ai toujours le dernier mot, galopin ! — Dernier mot ! — Dernier mot ! — Dernier mot ! — Dernier mot, dernier mot ! — Dernier mot, dernier mot, dernier mot ! — Bon, d'accord… — Ah. — …
Elle mit sa face en face de ma face. Elle scruta autour d'Elle, refit le jour, et sans soupir s'en fut. Henriette et miaou se regardèrent.
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