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Sentimental/Romanesque
Bidis : Ivana et Rozen [concours]
 Publié le 11/12/17  -  11 commentaires  -  8706 caractères  -  72 lectures    Autres textes du même auteur

Francois Beranger – Y a dix ans.


Ivana et Rozen [concours]


Ce texte est une participation au concours n°24 : Dix ans !

(informations sur ce concours).



Dix-sept heures. Les bureaux déversent leurs salariés sur les trottoirs. Il en jaillit de toutes parts, qui courent, se précipitent, débordent, pour certains, des trottoirs, au risque de se faire renverser par les voitures. En vagues successives, le déferlement d'hommes et de femmes s'engouffre dans le large escalier de la Gare Centrale. Et le troupeau échevelé poursuit sa course dans le très long couloir vers la salle des pas perdus.

Adossés ou assis devant les murs d'un jaune pisseux, sous la lumière crue des néons, quelques SDF font la manche. La cavalcade les ignore, les heurte aussi parfois et le bruit des pas couvre les vains appels au bon cœur. "C'est pour manger..."

Ivana non plus ne les regarde pas. C'est par indifférence car peu lui importe, à elle, de rater son train. Elle n'a pas d'enfants à aller chercher à l'école, pas de mari pour qui préparer le repas. Si elle marche vite, c'est parce qu'elle fait partie de ces gens-là : boulot, métro, dodo – et la télévision. Elle a fait corps avec eux toute la journée, enchaînée à son ordinateur. Alors, elle fait corps avec eux dans la course vers son domicile...

Des accords de guitare flottent quelque part. On les entend à peine, mais voilà qu'une plainte de violon se joint à eux, s'amplifie... Puis des trilles de flûte aux modulations enchanteresses... Ivana s'arrête, interdite. On la bouscule mais elle ne semble pas même s'en apercevoir. Une nostalgie la prend, poignante, insupportable. Elle joue des coudes pour s'approcher des musiciens puis, aussitôt, fait mine de s'enfuir : elle a reconnu Rozen.

Mais, entre la guitariste et le flûtiste, la violoniste l'a vue et tout de suite, reconnaît, elle aussi, son ancienne amie. Tout en continuant à jouer, elle lui fait un grand sourire et un signe de la tête. Alors Ivana attend que se termine le morceau. Bien obligée...



***


– Cet endroit est magique, dit Ivana.

– Tu ne connaissais pas ?


Elles se sont installées à une petite table dans un coin de la deuxième salle de "La Fleur en papier doré". C'est un très vieux cabaret biscornu aux pièces en enfilade. Par les vitraux cloisonnés des fenêtres, un soleil déclinant fait danser des reflets verts sur les cuivres du comptoir. Le bois vernissé flamboie et sous les lumières suaves et faibles des appliques, l'orangé du papier peint vire par endroits aux camaïeux allant du rouge à l'ocre.

Ivana n'a pas assez d'yeux pour admirer le décor.


– Ben, non. Tu sais, je ne sors pas beaucoup. Quand je reviens du bureau, je suis vannée et le week-end, j'aime bien rester tranquillement chez moi, à lire un peu. Ma mère vient déjeuner à la maison tous les dimanches et...


Rozen baille discrètement, montrant par là le peu d'intérêt qu'elle accorde à ce que raconte son amie.


– Quand je pense à nos virées il y a dix ans ! Quelle voix tu avais !!! Et la guitare, alors ? Tu n'vas pas m'dire...


Elle s'arrête net de parler. C'est à cause d'une affaire de guitare qu'elles se sont séparées.


– Je l'ai récupérée finalement. Dès que j'ai reçu mon premier traitement, je suis allée la chercher au clou. Heureusement que tu m'avais donné le reçu quand même...

– Écoute, j'avais vraiment trop besoin de cet argent. Je peux te le rendre maintenant si tu veux.

– Non, laisse... Si tu joues toujours dans les rues, c'est que tu ne roules pas sur l'or, non ?

– C'est-à-dire... En fait, ça ne va pas si mal que cela.

– Ah bon ?

– La guitariste et le flûtiste que tu as vus... On a décroché un contrat dans un cabaret à Paris, on part la semaine prochaine...


Ivana regrette aussitôt de n'avoir pas accepté que Rozen lui rende son argent. Une vague d'envie la submerge. Elle tente de se redresser sous cette lame de fond, refaire surface, inventer des couleurs à son emploi si terne. Mais Rozen continue :


– Oui, la guitariste a des contacts, elle est même un peu connue là-bas. On s'en va dans son mobil-home et avant Paris, on compte s'arrêter à Arras dans un cabaret que Marc, le flûtiste, connaît bien. Peut-être à Amiens aussi, c'est encore en projet. On s'entend hyper bien tous les trois. Ce sera chouette...


Seconde vague. Ivana reste sous l'eau, se noie, serre les dents. Elle a tellement mal... Des souvenirs l'assaillent lorsque toutes les deux sillonnaient les rues et vivaient de leur musique et de l'air du temps. L'autre continue à parler mais elle n'écoute plus que d'une oreille. Malgré le malaise qui a commencé à la ronger, l'atmosphère tout à la fois feutrée, étrange et familière de l'estaminet, cette demi-pénombre et ce bric-à-brac hétéroclite la font se sentir à la fois ailleurs et étrangement bien. Car l'endroit est vraiment surréaliste et si vous passez par Bruxelles, un conseil : courez y boire un verre. Il est proprement hallucinant de voir réunis tant d'objets disparates en un seul lieu : lustre en bois de cerfs, tête d'élan, vieilles horloges, cor de chasse patiné par le temps, guirlandes de fleurs et de fruits sculptés dans le bois, lanterne magique, poupée... Un énorme tonneau trône au milieu du bar...


– ... le Brussels Jazz Marathon de l'an dernier. On jouait sur la Grand-Place... dans les cafés... c'était marrant... Un jour...


Rozen parle, parle, avec une sorte d'excitation, une frénésie. Elle ponctue ses phrases par de petits gestes pointus et fascinants mais Ivana ne l'écoute plus vraiment. Elle a l'impression qu'elle vient de perdre quelque chose, qu'elle est comme diminuée. Elle essaie désespérément de revenir en arrière pour retenir ce qui s'écoule d'elle, une force, un reste de bonheur peut-être... Comme si, tout à coup, elle ne valait plus rien... Pourtant ce n'était pas facile d'obtenir du boulot et ce n'est pas facile de s'y accrocher...

Aux tables voisines, les gens parlent à mi-voix. Elle se sent intégrée parmi eux et cela apaise un peu sa sensation de perte.


– Et je lui ai dit à Gérard... Gérard, c'est mon petit copain. Son père est pété de tunes. Et puis il connaît du monde, il a promis...


Ivana se sent de plus en plus seule, dévastée presque. Elle ne sait où poser les yeux pour s'accrocher à quelque chose, n'importe quoi, un indice qui lui montre le chemin pour sortir de cette impasse, ce sentiment d'amoindrissement, de blocage définitif. Quelquefois cela fonctionne. Les murs sont partout recouverts de tableaux, petits, grands, de tous formats, et de collages, autographes et poèmes sous verre, images de piété polychromes, gravures romantiques, oiseaux, caricatures... Des aphorismes sont écrits à même la cloison, elle n'a qu'à tourner la tête. Mais voilà, il y a trop, trop de signes partout et aucun ne l'accroche pour lui venir en aide. Alors elle ferme les yeux, elle essaie de ne plus écouter la voix de son amie, et se concentre sur la musique en toile de fond... Du Mozart...


– Et toi ? Raconte.


Mais que dire ? Elle finit par répondre :


– Pas grand-chose. Je travaille dans les bureaux d'un commerce de gros en bijouterie. J'ai trouvé ça un peu après notre séparation. C'est un peu dur. J'ai des problèmes avec ma chef de service mais je m'accroche et...


Rozen prend un air volontairement intéressé mais Ivana comprend que ce qu'elle raconte tombe dans le vide. Pourtant, elle n'a pas envie que son amie recommence à parler avec fougue de ses projets et de son existence si remplie, si excitante.


– Je dois rentrer, Rozen. On m'attend.


L'autre ne pose pas de question, heureusement. Ivana n'aime pas mentir, elle n'est pas douée pour cela.


– On ne va plus se perdre de vue, non ? File-moi ton adresse et ton téléphone. Je t'appellerai quand je serai revenue de Paris...



***


Le flûtiste ne s'appelle pas Marc. Lui et sa compagne guitariste viennent de la rencontrer et l'ont tolérée ce soir parce qu'elle joue bien du violon mais elle ne sait même pas où ils crèchent. Heureusement qu'Ivana n'a pas accepté la restitution de son argent. Si ç'avait été le cas, elle aurait trouvé quelque chose, elle trouve toujours quelque chose. Pour l'instant, il s'agit de se dégoter un toit où dormir cette nuit... Car bien entendu, pas de Gérard non plus au soi-disant père "pété de tunes".

Elle a pris son pied en voyant l'autre verdir tandis qu'elle débitait ses salades... Elle va laisser passer un peu de temps et puis elle lui téléphonera, comme si elle débarquait de Paris. Ou bien elle ira jusque chez elle. En tout cas, elle en tirera toujours bien quelque chose, qui sait, c'est peut-être un filon à exploiter...


 
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   Tadiou   
25/11/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↓
(Lu et commenté en EL)

Nouvelle très noire, bien dans l'atmosphère nostalgique et plombée de la chanson.

La fin m'a surpris : j'ai bien cru au discours de Rozen.

J'ai aimé la description des lieux au début, l'atmosphère est rendue de façon crédible et charmante.

En revanche je n'ai pas apprécié la description de la montée de la déprime d'Ivana au fur et à mesure des phrases triomphales de Rozen : je trouve ces phrases maladroitement écrites et je n'y accroche pas. Ça me semble artificiel.

Histoires de petits (ou gros) mensonges ordinaires d'une "paumée" cynique et sans scrupules. Le "dialogue" est décrit avec vivacité et sobriété.

Au total j'ai pris du plaisir à lire ces lignes. Merci donc et à vous relire.

Tadiou

   plumette   
28/11/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
texte au réalisme fort.

l'essentiel est vu du côté d' Ivana, qui prend en pleine figure ses souvenirs et ses renoncements.

A aucun moment, tout comme Ivana, le lecteur ne peut se douter que Rozen frime, qu'elle donne le change.

En sortant de cette lecture, c'est le mot cruauté qui m'est venu.

Rozen est cruelle avec Ivana mais aussi avec elle-même en se privant définitivement de la possibilité d'une amitié. Quel cynisme!

belle écriture. j'ai juste un peu calé sur la description appuyée du bistrot !

Plumette

   SQUEEN   
1/12/2017
 a aimé ce texte 
Un peu
Bien rythmée, fluidité de l'histoire, écriture à la hauteur. Et puis la chute extrêmement désagréable, je ne m'y attendais pas. L'idée est bonne mais la manière de la traitée au rouleau compresseur m'a été déplaisante. Que Rozen mente pour sauver la face est bien dans le ton mais pourquoi doit-elle être aussi mauvaise. Comprenez-moi, un personnage peut bien entendu être mauvais voire horrible, mais ici sans doute pour surprendre le lecteur rien n'est amené, certe j'ai été surprise mais le traitement de ce retournement: language vulgaire, volonté malfaisante gratuite m'a paru excessif dans cette histoire. L'invitation au lecteur est déstabilisante et incongrue. Je n'ai pas écouter la chanson peut-être apporte-t-elle un éclairage, si c'est le cas j'éditerais. Merci pour le partage, à vous relire.

   GillesP   
11/12/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai bien aimé cette nouvelle. Les descriptions sont bien réussies et le renversement final est bien vu. Le style, littéraire sans être ampoulé, permet au lecteur de suivre l'histoire sans être heurté par certaines tournures. Pour moi, c'est vraiment le signe d'un récit de qualité: en effet, j'ai aimé vos phrases tout en suivant les retrouvailles entre les deux amies, sans me dire toutes les deux lignes: tiens, c'est joliment écrit. Et ce n'est qu'après avoir tout lu que je me suis dit:tiens, c'était joliment écrit.

Il n'y a qu'un détail qui m'a semblé un peu inutile: l'interpellation au lecteur à propos du cabaret. Pour moi, elle est inutile car elle ne s'accorde pas au ton général du texte.
Au plaisir de vous relire.
GillesP

   Ananas   
11/12/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Bonjour,

Il y a quelque chose de familier dans votre nouvelle... j'ai l'impression de l'avoir déjà lue, ou en tout cas le début me parle vraiment.

Bref.

J'ai apprécié. C'est un moment que je qualifierai de facile dans le sens où vos personnages et le déroulement de l'histoire sont des classiques dans le genre, mais vous le menez assez bien. On comprend directement le lien (d'amour-haine) qui peut unir les deux anciennes amies.

Par contre, j'ai un seul regret, qui est peut-être du au format court, mais je pense qu'il s'agit plutôt du procédé mis en place pour arriver à la chute : pour moi tout est trop évident dès le départ. Dès les premières paroles de Rozen, je sens que c'est du chiqué. Paris, Amiens, tout est trop "en projet"...

Bref. Dommage parce que l'idée est bonne, le style est assuré... la narration pêche un peu... mais jusque là c'est votre texte que je préfère !

Merci donc et bonne chance pour le concours !

   Cat   
11/12/2017
 a aimé ce texte 
Un peu
Je viens de lire votre nouvelle, puis d'aller écouter la chanson...
C'est moi qui ne saisis pas bien le lien avec la chanson, comme demandé pour le concours, ou bien je n'ai pas compris le thème dudit concours ?

Mis à part cela, elle se lit bien et coule de source. Cependant rien de transcendant dans ces retrouvailles, rien qui m'emporte.

Le malaise grandissant de Ivana semble prendre tout l'espace et j'aurais aimé en apprendre davantage sur les relations qui unissaient les deux amies avant leur séparation. De manière à mieux comprendre ce malaise qui me semble disproportionné.

La chute est bien amenée. Dommage d'avoir rajouté ce côté méchant à Rozen. Cela n'apporte rien à l'histoire, à mon avis.

Merci pour le partage.


Cat

   socque   
11/12/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Cette nouvelle m'a plu avant tout par les personnages mis en scène, que je trouve très "vrais", parce que grâce à eux elle dépasse l'anecdote pour me donner à voir les ravages de la nécessité matérielle de survivre, qui aigrit aussi bien Ivana que Rozen.

Les dialogues sonnent justes pour moi, et l'écriture, efficace, sait accompagner le propos sans en faire des tonnes. Du beau boulot à mon avis, mais qui, je dois le reconnaître, ne me transporte pas vraiment ailleurs, ce qui représente le plus important à mes yeux dans l'écriture.

   hersen   
18/12/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
j'ai aimé cette histoire, cruelle à force de réalisme.
la confrontation de deux modes de vies, l'une envie l'autre et l'autre fait des plans pour en tirer quelque chose, après cette histoire de guitare mise au clou, montre surtout que ni l'une ni l'autre ne sont heureuses, ou épanouies dans ce qu'elles font;

Ivana a rêvé d'une vie qu'elle aurait pu passer avec la musique et Rozen remue le couteau dans la plaie; Et le couteau restera car elle ne comprend pas ce que lui fait rozn, pour la deuxième fois (de celles que connait le lecteur)
C'est pour moi une bonne nouvelle, mais surtout une vraie nouvelle : peu de personnages, les évenements présents ne seraient rien sans les événements passés, et le goût qui reste en fin de lecture.

Bravo ! et merci de cette lecture;

   Jean-Claude   
26/12/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,
Du Béranger... C'est rare.
Mais ce n'est pas pour cela que j'ai aimé.
Au début, j'ai eu peur d'une complainte métro-boulot-dodo en vogue dans les années 70, et même avant.
La rencontre s'est avérée intéressante, comme la fuite d'Ivana.
Mais c'est la chute qui valorise cette nouvelle.
Et ça colle à la chanson.
Bonne chance.

   toc-art   
29/12/2017
J'ai bien aimé ce texte à la noirceur bienvenue, qui exprime à la fois cynisme et désespoir et toute la mesquinerie des sentiments humains. Le tout sonne juste, même si la perversité finale de Rozen m'a paru un chouia exagérée mais après tout pourquoi pas ?

En plus, je n'avais plus entendu François Béranger depuis le lycée, alors. ..

Bravo pour avoir donné vie au concours !

PS : à la relecture, je me suis quand même fait la réflexion qu'Ivana, pour avoir fait la manche avec sa copine un bon moment, la connaît bien, suffisamment à mon avis pour ne pas se laisser prendre aussi facilement à ses affabulations dont elle a dû déjà souffrir à l'époque.

   laralentie   
28/12/2017
 a aimé ce texte 
Bien
La psychologie des personnages est bien rendue : naïveté confondante d'Ivana qui gobe ce que lui raconte Rozen malgré le fait qu'elle se soit déjà fait "avoir" par elle , côté borderline de Rozen qui n'a pas d'empathie pour Ivana, l'autre n'étant que l'objet qui pourrait lui être utile. Et c'est la chute (la nouvelle est réussie puisqu'on s'est laissé embarquer) qui révèle la nature véritable de Rozen que l'on tenait bien pour une affabulatrice mais que l'on n'imaginait pas manipulatrice à ce point.
L'adresse au lecteur (courez y boire un verre) me paraît incongrue car c'est un procédé isolé dans le texte.
A corriger: "C'est endroit est magique" par "Cet endroit est magique" ou "C'est un endroit magique".


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