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Policier/Noir/Thriller
Blacklili64 : La petite gourmande
 Publié le 20/04/14  -  5 commentaires  -  20370 caractères  -  235 lectures    Autres textes du même auteur

Lili est une jeune fille qui perçoit, ressent et se laisse totalement submerger par les émotions des gens. De retour dans sa ville natale Pau, elle retrouve Thomas, une connaissance de son enfance, policier, qui lui demande de l'aider à nouveau pour une enquête. Une jeune fille a été retrouvée perdue sur le bord de la route, elle ne parle pas, et Thomas espère que Lili pourra rentrer en contact avec elle…


La petite gourmande


L’homme attendait patiemment près du pont. Il était trempé. Les feuilles de l’arbre sous lequel il guettait ne le protégeaient plus depuis un moment déjà. L’eau ruisselait sur son visage. Il avait du mal à distinguer l’autre rive.

La mini tempête annoncée avait finalement gagné Pau. Les nuages gris plafonnaient bas. Le déluge tombait depuis une bonne heure maintenant. L’endroit ressemblait à un coupe-gorge écossais. La brume s’était immiscée dans les moindres recoins. Les arbres devenaient des ombres. Les sons urbains étaient estompés par le bruit du gave en crue. Le seul lien avec la civilisation était les auréoles orangées ornant les lampadaires dans la brume de Jurançon. L’homme regarda sa montre. Les conditions étaient pourtant réunies. Frigorifié, il allait se résigner lorsqu’il aperçut une ombre sortir d’un virage de l’autre côté de la rive. Il hésita, sa silhouette était différente, mais à son allure c’était bien elle. Il resta sous l’arbre et la regarda courir, attendant le bon moment. L’homme savait pourquoi elle courait sous la pluie, ce qu’elle y recherchait ; un moment de calme et de répit. Et il allait y mettre fin.

Lili avait profité de la tempête pour aller courir près du gave. Les lieux désertés, la pluie déversée rendaient cet endroit calme et reposant. Enfin, elle ne ressentait plus rien. Les gouttes de pluie s’écoulaient sur son corps. Elles absorbaient les sentiments emmagasinés ; les sentiments des autres. La pluie formait une couche protectrice contre les attaques du monde extérieur. Elle longeait le golf et se préparait à remonter vers la piscine de Billère lorsqu’elle aperçut un homme sur le petit pont. La silhouette ne lui était pas – inconnue. À mesure qu’elle se rapprochait elle sentit une chaleur se diffuser en elle. Elle percevait l’aura de cet homme. Elle s’arrêta à son niveau et l’interrogea d’un regard distant. L’homme répondit à sa question silencieuse : J’ai besoin de toi.

Imperturbable, Lili continua de le fixer. Elle le sondait pour savoir ce qu’il ressentait.


– La dernière fois ça m’a valu un internement à Saint-Luc, finit-elle par dire calmement, tu comprendras ma réticence.


Il soupira intérieurement. Il se sentait nu devant elle. Impossible de lui cacher ses émotions. Il savait qu’elle le sondait, qu’elle devait ressentir qu’il était désolé de cet amer incident.

Elle esquissa un sourire. Oui elle le savait, elle l’avait perçu.


– Vous n’avez pas de détecteur de mensonge dans la police pour devoir faire appel à moi ?


Lili le sonda à nouveau, le fixant sans dire un mot. Elle ressentit sa peine.

Elle en conclut qu’il savait les conséquences que ça aurait sur elle. Il devait avoir une bonne raison. Sans détourner les yeux, elle attendait cette raison.


– On a retrouvé une enfant errant sur la route de Gan, elle n’a pas décroché un mot depuis qu’elle est en observation à l’hosto. J’aimerais que tu la voies. Tu pourras peut-être rentrer plus facilement en contact avec elle.


Lili continuait de l’analyser, elle ressentait sa sincérité. Elle était quelque peu perturbée par cette chaleur inconnue qui émanait de lui. Décidément elle n’arrivait pas à identifier à quel sentiment cela correspondait. Il faudrait qu’elle en parle au Doc.


– Je passe te prendre demain ?


Lili acquiesça avec un léger sourire, se retourna et ajouta avant de repartir en courant sous la pluie :


– Amène des bonbons.



Thomas sortit de son appartement et un post-it tomba par terre :


Parc du château, L.


Il ferma la porte, descendit les escaliers et se dirigea vers la rue d’Étigny.


Le calme était revenu après la tempête. La vie reprenait doucement son cours. Lili admirait du haut du pont d’Espagne les Pyrénées qui s’offraient à elle. Ce matin elle avait eu besoin de prendre un bol d’air frais. Ça l’aidait à réfléchir. L’heure matinale rendait l’endroit désert, ce qui lui convenait très bien.

Hier après son footing elle avait appelé le Doc pour savoir comment il allait, ou prétendait aller et lui demander conseil. Même au téléphone elle avait décelé que son état empirait. Il avait cherché à la rassurer. C’était en vain. Il le savait et par égard pour lui Lili ne dit rien.

Bientôt, elle allait perdre une des seules personnes qui avait réussi à l’aider.

Lili avait un « don ». Elle captait et ressentait les émotions des gens qu’elle avait elle-même déjà ressenties au moins une fois ; joie, tristesse, peur, colère. Petite, ce don n’apparaissait qu’avec certains mots déclencheurs ou des visions. La mort de sa tante, deux ans plus tôt, l’avait tellement attristée et désarmée, que depuis son don s’était accentué et elle percevait même les sentiments des gens qu’elle croisait dans la rue.

Ces émotions emmagasinées étaient tellement nombreuses et intenses que la seule façon pour Lili de les gérer était la nourriture. Elle était boulimique. Manger l’anesthésiait, l’insensibilisait et la protégeait.

Lors de son internement elle avait rencontré le Doc, qui l’avait aidée à accepter et contrôler ce qu’il appelait son don. Dorénavant elle pouvait sonder les gens à sa guise d’un seul regard. Elle avait même trouvé un autre moyen d’évacuer ; courir sous la pluie. Ça n’évitait pas les crises, mais ça les repoussait. Elle arrivait à mieux gérer cet afflux de sentiments et à limiter ses crises de boulimie. Cependant toucher quelqu’un amplifiait sa perception. Et elle restait extrêmement vulnérable face à ça.

Elle avait parlé avec le Doc de sa rencontre avec Thomas. Il ne fut pas surpris par son envie de l’aider :


– Entrer en contact avec quelqu’un de renfermé n’est pas chose aisée. Ça va te demander beaucoup d’efforts, Lili. Il faudra que tu l’apprivoises, que tu passes sa carapace, que tu la rassures, que tu sois capable de communiquer des émotions qui devront être ciblées et pas seulement que tu cherches à recevoir les siennes. On n’a jamais travaillé là-dessus. T’en sens-tu capable ?


Cette question l’obsédait. S’en sentait-elle capable ? Le Doc avait mis le doigt sur un point important. Il était vrai qu’elle n’avait travaillé que sur la réception des émotions des autres et pas sur l’extériorisation des siennes. Pourtant elle devait essayer.

Thomas la rejoignit au dessus du pont d’Espagne. Lili, adossée à la barrière, était pensive en regardant les montagnes. Elle tourna la tête en guise de bonjour. Et ils restèrent un petit moment à profiter du pic du Midi d’Ossau, illuminé par le soleil qui avait percé la couche épaisse de nuages.


– Petite, ma tante me racontait qu’un géant, gourmand et friand de rochers, voulait faire des Pyrénées son dîner. Il saupoudra ces appétissants rochers de sucre glace, son péché mignon, avant d’en croquer un et de s’y casser une dent. Il s’appelait Jean-Pierre et les habitants, en souvenir de lui, donnèrent son nom à la dent restée dans les montagnes.

– C’est une jolie histoire, répondit Thomas.

– Je trouve aussi. Chaque fois que je contemple le pic du Midi et que je le vois enneigé, je ne peux m’empêcher d’y penser.


Le vent souffla de nouveau, les feuilles déchues virevoltèrent. Au loin des nuages noirs convergeaient vers le pic du Midi d’Ossau, le tonnerre gronda, la luminosité s’affaiblit.


– Il va repleuvoir, ce n’était qu’une accalmie.


Thomas sortit quelques sucettes de sa poche et les tendit à Lili avec un sourire.


– C’est tout ce que j’ai trouvé.

– Ce n’est pas grave. Merci.


Lili inspira profondément et ajouta :


– On y va ?


Thomas hocha la tête.



– Tu contrôles mieux ton don, non ? lança Thomas une fois en route pour l’hôpital.

– Oui, dit-elle, retirant une sucette de sa bouche. J’arrive à sonder les gens quand je le souhaite, mais je suis submergée à un moment ou un autre. Tu sais les sentiments se communiquent de façons si différentes que je ne contrôle pas tout encore et surtout pas les émotions que je reçois par le toucher. Elles sont plus violentes que ce que je peux supporter actuellement. Mais avec le Doc on y travaille.

– Il va bien ?


Le visage de Lili s’assombrit.


– Son état s’aggrave. Il ne dit rien, mais je le sens. Il ne veut pas qu’on s’inquiète et il veut rester optimiste. Comme d’habitude, il se fait plus de soucis pour moi, il ne devrait pas… Il émet des réserves sur tout ça.

– Pourquoi ?

– Je ne sais pas. Il a peut-être raison.


Lili hésita avant de continuer, elle soupira, s’avouant vaincue :


– Je ne suis pas sûre de pouvoir à la fois transmettre des pensées rassurantes et gérer l’afflux d’émotions que je vais percevoir, sans être submergée.

– Je peux peut-être t’aider ?… Si moi aussi je t’envoie des pensées positives, rassurantes, tu devrais pouvoir les capter en même temps que les émotions de la jeune fille ?


Lili repensa à la chaleur qu’elle ressentait quand Thomas était près d’elle. Celle-ci pourrait être utile lorsqu’elle verrait la jeune fille.


– Ça pourrait marcher.



Arrivés à l’hôpital, Thomas salua le policier en faction devant la chambre de la jeune inconnue. Il posa la main sur la porte et s’arrêta pour regarder Lili :


– Tu es prête ?


Lili était stressée. Qu’allait-elle trouver dans la pièce ? Elle devait se concentrer, rester impassible aux flots d’émotions qui allaient venir, pour se focaliser sur celles qu’elle devait transmettre. Elle ferma les yeux et inspira profondément pour faire le vide. Thomas ouvrit la porte.

La chambre était sombre et silencieuse. La seule luminosité provenait des quelques centimètres laissés par le volet aux trois quarts fermé.

L’atmosphère était pesante. Un sentiment d’angoisse envahit Lili. Elle distingua la jeune fille accroupie dans un coin de la chambre, les bras croisés sur ses genoux, le regard braqué vers la fenêtre.

Lili s’assit à l’opposé. Un frisson la parcourut. Elle avait l’impression d’être face à un mur d’une froideur stupéfiante. Elle déglutit.

Thomas resta en retrait et silencieux. Il essayait de se focaliser sur des pensées réconfortantes et chaleureuses.

Lilli capta la chaleur provenant de Thomas, se focalisa dessus et essaya de transmettre ces émotions pour rentrer en contact avec l’inconnue. Mais elle ne savait pas comment faire ! Elle réfléchit à ce qu’elle pourrait bien dire.

Je m’appelle Lili et lui c’est Thomas, on ne te veut pas de mal.

D’un coup, le corps de Lili se contracta. Elle retint sa respiration. La jeune fille avait réagi ! Ses yeux s’étaient furtivement détachés de la fenêtre en direction de Lili. Elle l’avait entendue. Le cœur de Lili s’emballait. Lili reprit sa conversation silencieuse, calmement, essayant de faire abstraction de l’atmosphère oppressante. Elle se focalisait uniquement sur la chaleur qu’elle ressentait en elle et sur son objectif ; aider la jeune fille. Elle reprit :

On veut simplement t’aider, pour ça il faut que tu nous dises ce qui t’est arrivé.

À ce moment la jeune fille, agacée, tourna la tête vers Lili. Un regard noir la transperça de plein fouet. Ce n’était plus une jeune fille innocente qu’elle regardait mais une fille meurtrie, remplie de haine et de souffrance. Un flux glacial la pénétra, la chaleur disparut instantanément, Lili se pétrifia. Son cœur devint lourd, oppressé, chargé d’une profonde colère et d’une extrême tristesse. Ses yeux ne pouvaient se détourner de ceux de la jeune fille. Son regard devint aussi noir que le sien. Elle était à sa merci. Elle devenait le reflet de la jeune fille, son double. Elles affichaient le même sourire suffisant. L’une savourait, l’autre essayait de résister. Tu voulais savoir, maintenant tu sais. Et la jeune fille reposa son regard vers la fenêtre libérant Lili de son emprise.

Lili s’effondra. Elle était complètement perdue, désorientée, désemparée.

Elle mit un peu de temps à retrouver ses esprits. Les émotions dévastatrices de la jeune fille s’emparaient d’elle. Il fallait qu’elle rentre rapidement chez elle, avant d’être totalement dévastée. Elle se leva avec difficultés. Thomas voulut l’aider mais elle l’en empêcha par un signe de la main, le fusillant du regard. Pas de contact.


– Ça a marché ? demanda-t-il après avoir pris au mot son regard.

– Oui, balbutia-t-elle, mais c’est trop lourd à contrôler. Ramène-moi chez moi.



Thomas, inquiet, fit au plus vite, malgré la pluie qui avait repris. Lili était absente. Elle se trouvait dans ses ténèbres, au bord d’un gouffre. Les éclairs et le tonnerre animaient le ciel nuageux. Des ombres rôdaient, s’agitaient, s’impatientaient autour d’elle. La crise était imminente, elle le savait mais elle essayait de résister. Plus elle se battrait plus les ombres seraient sans pitié. Elle réalisa que le stock de vivres chez elle ne suffirait qu’à moitié. Elle revint à la réalité lorsqu’elle vit la porte de son immeuble.


– Il faut que tu ailles faire des courses.

– Maintenant !?

– Oui maintenant ! répondit Lili. Prends des gâteaux sucrés, salés, du chocolat, une bonne cargaison.


Elle descendit de la voiture.


– Fais vite s’il te plaît.


Thomas saisit l’urgence et partit. Lili rentra chez elle et s’appuya derrière la porte. Les ombres affamées l’encerclaient déjà. Lili, affaiblie, releva la tête et affronta d’un regard leurs visages invisibles, par défi. En réponse, leurs hurlements se firent de plus en plus stridents. Lili succomba. Elle commença sa crise avec ce qu’elle trouva dans ses placards.



Thomas frappait depuis cinq minutes à la porte, en vain, lorsqu’il finit par la défoncer. Le bruit laissa place à un silence macabre. Il avait du mal à se repérer dans l’obscurité qui régnait. Il aperçut Lili, de dos, avachie au bord du lit. Elle avait l’air à bout. Ses ombres voraces rôdaient toujours, momentanément stoppées par l’arrivée de Thomas. Elles n’étaient pas rassasiées, loin de là.


– Donne-moi le sac et va-t’en s’il te plaît, dit-elle avec froideur.


Thomas lui tendit le sac, abasourdi par cette voix et cet être méconnaissable.

Lili ne voulait pas qu’il la voie comme ça. Elle n’était qu’un pantin donné en pâture aux ombres. Elle avait honte. Thomas en avait déjà assez vu. C’était trop lui demander que de l’épauler lors de ses crises.

Thomas quitta la chambre pour s’installer dans le salon. Il ne voulut pas trop s’éloigner. Il était stupéfait. Le surnom que lui avait donné sa tante lui revint à l’esprit : sa petite gourmande. Lili avait toujours une sucrerie sur elle. Il n’imaginait pas à l’époque que derrière ce surnom se cachait un lourd fardeau. Il voulait l’aider, être là et veiller sur elle. Cette crise était de sa faute.

Il se dirigea vers la chambre de Lili. Tout était calme. Thomas regarda atterré la chambre ravagée. Des papiers partout, tous ouverts, leurs contenus engloutis. Il vit Lili allongée sur le lit. Il voulut la prendre dans ses bras. Silencieusement, il se rapprocha. Son bras frôla celui de Lili. Subitement, elle ouvrit les yeux, bondit hors du lit et se retourna vers Thomas. Elle avait les larmes aux yeux. Sa respiration était saccadée. Dans ces moments elle était sensible, à fleur de peau, vulnérable. Elle se sentit trahie et décontenancée par le geste de Thomas. Les ombres rôdaient de nouveau autour d’elle. Les émotions de Thomas l’envahissaient. Elle comprit.


– Ce n’est pas ta faute, dit-elle d’une voix tremblante. Tu ne peux pas m’aider, pas comme ça. Le toucher décuple les émotions que je reçois. Et je ressens ton sentiment de culpabilité, ta pitié et ta tristesse. Ça ne m’apaise pas, ça me dévore !

– Je ne suis pas que tristesse et pitié ! Tu as bien dit que tu avais reçu mes émotions positives dans la chambre d’hôpital, non ?


Lili regarda Thomas, incrédule. Elle était épuisée. Elle réfléchit. Effectivement cette chaleur qui émanait de lui pourrait l’aider, notamment si elle était décuplée. Elle le sonda et chercha sa chaleur à distance. Elle hésita puis elle se rallongea le laissant la prendre dans ses bras. La chaleur se répandit intensément en elle. Elle la protégeait, l’anesthésiait, l’apaisait. Enfin un moment de répit, sans penser ni se soucier de rien, mais aussi une barrière efficace contre les ombres. Derrière cette bulle elles ne pouvaient plus la tourmenter. Lili s’endormit.

La vie de la jeune fille défilait dans la tête de Lili. À l’abri, Lili vit tout ce qu’elle avait enduré, enfermée, les heures, les années d’attente seule dans le noir. Un homme, puis sa fuite, son errance le long d’une route, l’hôpital. Elle vit la jeune fille assise dans un coin de la chambre, scrutant par la fenêtre. La jeune fille regarda Lili qui eut accès à ses pensées. Elle était anéantie, seule et en colère contre tous ceux qui l’avaient abandonnée. Sa vie était foutue, elle ne se remettrait pas de ces horreurs. Elle n’avait plus goût à rien. La seule solution est là, devant elle : la fenêtre. Elle va sauter !

Lili se réveilla en sursaut, secouant Thomas au passage.


– T’es garé où ?

– Devant, pourquoi ? répondit Thomas en reprenant ses esprits.

– Il faut qu’on retourne à l’hôpital c’est urgent, donne-moi les clés.


Lili prit les clés dans la poche de sa veste et fonça droit vers la sortie.


– Attends !


Thomas se dépêcha de la suivre.



Thomas ne fit jamais le trajet pour aller à l’hôpital aussi vite. Lili était déjà en train de courir vers l’entrée de l’hôpital alors que Thomas avait du mal à se tenir debout après ce trajet quelque peu mouvementé. Sans l’attendre, Lili se précipita vers la chambre de la jeune fille. Le garde l’empêcha d’entrer.


– C’est urgent, elle va se suicider.

– Laisse-la passer, lança Thomas qui suivait au loin.


Le garde obéit. Lili voulut ouvrir la porte qui résista. Le garde essaya lui aussi, rien à faire.


– Par la chambre d’à côté, lança Thomas.


Lili s’empressa de passer par la chambre voisine. Elle passa la tête par la fenêtre et vit la jeune fille, trempée par la pluie, sur la corniche. Lili essaya de repousser toute la détresse perçue, émanant de la jeune fille, guidée par son envie de la sauver.


– Je peux t’aider, cria Lili. Laisse-moi t’aider.


La jeune fille regarda Lili. Trop tard… Elle s’élança dans le vide.


– Non !


Instinctivement, Lili se pencha par la fenêtre et Thomas la retint. Lili se dégagea. Elle regarda les yeux écarquillés le corps gisant quelques mètres plus bas. Elle était choquée, atterrée. Lili ferma les yeux et inspira profondément. Une impuissance la saisit. Elle s’effondra et se laissa envahir, pour se punir. Son corps tremblait, ses yeux s’humidifiaient. Elle avait du mal à respirer. Les ombres réapparurent, volant autour de la mare de sang, se délectant de la situation.

Lili partit pour rentrer chez elle, elle ne lutterait pas pour cette crise. Thomas voulut la ramener, mais elle l’en empêcha.


– Tu as du boulot ici. Ne t’inquiète pas pour moi.


Thomas la laissa partir.



Deux jours plus tard, sur le trajet pour aller rue O’Quin, Lili repensait à sa conversation de la veille avec le Doc. Une des phrases du Doc l’avait tout de suite confortée dans sa décision : Tu ne pourras pas sauver tout le monde, lui avait-il dit pour la mettre en garde. Au contraire ça l’avait résolue. Mais je peux essayer.

Lili revint sur terre lorsqu’elle entendit une sirène et vit un camion de police la doubler. Elle entra dans la cour du commissariat. Thomas descendit du camion avec un prisonnier et le confia à deux autres policiers quand il vit Lili, une sucette dans la bouche.


– C’est le type qui a enlevé la jeune fille, elle s’appelait Émilie. Il l’a séquestrée cinq ans dans une cabane sur les coteaux pour son petit plaisir. Les indices trouvés sur les vêtements d’Émilie nous ont permis de remonter jusqu’à la cabane et jusqu’à lui. Mais trop tard.


Le sentiment d’échec avait aussi envahi Thomas.


– Tu te rends compte qu’il était instit !? Ça me révolte. Maintenant il ne fera plus de mal à personne.


Thomas remarqua le sac de voyage que portait Lili.


– Tu t’en vas ?

– Oui. J’aurais pu l’aider si mon don avait été développé. Je dois y remédier. Je vais aller voir le Doc quelques jours, il dit qu’il connaît quelqu’un qui peut m’aider. Je ne sais ni où je pars, ni pour combien de temps… Mais je reviendrai.


Thomas la regarda. Lili ressentait sa tristesse, son impuissance et sa résignation à la laisser partir. Elle avait pris sa décision.


– Prends soin de toi, finit-il par dire.


Lili lui sourit et s’en alla.


Thomas regarda Lili s’éloigner. Reviens-moi, ma petite gourmande.


 
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   socque   
30/3/2014
 a aimé ce texte 
Bien
Je me dis que cette histoire pourrait introduire toute une série d'épisodes sur Lili en "empathe" aidant la police, les éléments sont là. Je trouve bien, d'ailleurs, que cette éventuelle série débute par un échec et marque la fragilité de l'héroïne qui se manifeste d'emblée marchant sur une corde au-dessus de l'abîme.

Je trouve Lili attachante, Thomas plus archétypal en flic vaguement amoureux ; faire la connaissance du Doc me paraît intéressant pour la suite !

Sinon, j'ai une réserve sur la manière dont est expliquée la situation, l'histoire de Lili : je la trouve trop explicite. Comme lectrice, j'aurais préféré des informations distillées peu à peu, juste de quoi donner une cohérence au personnage, et surtout données au fur et à mesure des événements, "en contexte", une indication à la fois.

   Anonyme   
25/4/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonsoir Blacklili, bien sûr que cette histoire pourrait faire une superbe série, Socque a tout à fait raison. Cette Lili qui ressent les émotions des autres existe dans la vie réelle. Je viens de lire un livre du Docteur Jean-Pierre Jourdan, Deadline, que je vous recommande, qui traite des E.M.I, une étude rigoureuse et objective, où il raconte que certains témoins, après avoir vécu une "expérience de mort imminente" en sont revenus avec le même "don" que votre héroïne, et plutôt qu'un don, ces personnes considéraient cela comme une malédiction.
Je dois dire que vous avez traité le sujet d'une manière remarquable, et la crise de boulimie de Lili avec ces ombres dévorantes, cela fait froid dans le dos. Le passage de l'hôpital où la jeune séquestrée pénètre l'esprit de Lili, brrr !!
Je ne lis pas ce genre de nouvelles habituellement, ne regarde encore moins les séries policières américaines mais je pense que votre Lili aurait sa place sur le petit écran, une héroïne boulimique, du jamais vu à la télé. Encore bravo pour cette histoire, belle, bien écrite, des images glaciales et réalistes. J'ai adoré. Je trouve d'ailleurs dommage que vous n'ayez pas davantage de commentaires. A vous relire.

   Anonyme   
3/5/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup
J'ai lu de bout en bout, imaginez, en mangeant un quignon de pain rassis avec du Boursin ail et fines herbes, sans pouvoir décrocher.

C'est très bien écrit et, psychologiquement, très bien mené.

je me suis senti "happé" par la peau des personnages, et n'en sors pas sans quelque recul face à ma propre perception des personnes qui m'entourent. Distance proche, proximité attentive mais plus impersonnelle... Merci de cette belle nouvelle.

   Anonyme   
28/1/2015
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'aime bien l'aspect novice et fragile de Lili. Je l'imagine comme une sorte de future héroïne et en amateur de bd j'ai assez bien perçu les moments ou avec plus d'expériences elle aurait pu faire mieux et se battre ce qui est intéressant.

Le petit suspense au début ou Thomas est perçu par le lecteur comme un mystérieux potentiel agresseur (coup classique) est bien rendu. Au niveau du mystère et de l'ambiance d'une histoire policière par contre, à part le début et la fin je n'en ait pas trop ressenti. Il n'y a pas d'enquête. On trouve directement le tueur à la fin sans mentions des indices récoltés sur la petite au début. D'ailleurs au début, la demande d'aide de Thomas alors que la petite est retrouvée ne fait pas mention du temps qui presse ou d'une nécessité. C'est une simple demande et la fameuse raison attendue par Lili on l'attend encore. Un petit paragraphe ou elle devine l'urgence ressentie par Thomas d'attraper le coupable avant qu'il ne disparaisse aurait été bienvenu.

Je pense aussi qu'un meilleur équilibre aurait pu être atteint si avant que la petite meurt elle avait vu la cabane elle-même dans l'esprit de la fillette. Le fait qu'ils aient trouvé le tueur à l'ancienne fait que Lili n'a servi à rien de bout en bout au niveau de l'enquête alors que si elle avait trouvé l'indice décisif sans avoir pu sauver la petite à cause de son inexpérience aurait donné une fin plus forte et plus en phase avec le thème policier (ou on est vraiment impliqué dans la découverte de l'indice et la résolution de l'affaire).

Dommage donc car la gestion des personnages et de l'aspect paranormal est bon et qu'on ressent bien son désarroi, le fait qu'elle ne maîtrise rien et à ce niveau c'est une bonne histoire. J'aimerais bien lire les suites des aventures de Lili mais en tant que policier il faudra faire mieux, peut-être en fantastique?

   Bidis   
21/4/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
J'ai trouvé l’intrigue très bien mise en scène, avec l’atmosphère pluvieuse et matinale, l’introduction des personnages, l’alternance des points de vue et puis le ressort de l’histoire, tout cela dans une juste proportion de texte, ni trop, ni trop peu. Je ressens tout de suite que je lirai cette histoire jusqu’au bout.
Mais je m’aperçois assez rapidement que j’aurais dû lire le texte en exergue, ce que je fais rarement parce que, normalement, celui-ci n’est qu’une indication générale de ce que l’on va lire, alors qu’il s’agit ici d’une véritable introduction, indispensable à la compréhension de l’histoire. Puis, il y a quand même beaucoup d’informations importantes dans peu de texte : le don de Lili, la maladie du Doc, l’enfant trouvée, le post-it et le rendez-vous dans un château (un château, cela frappe toujours l’imagination, or il n'en sera plus question par la suite)… Je trouve qu’on survole tout cela un peu trop allègrement.
Pour les bonbons, il est tellement facile aujourd’hui de s’en procurer à profusion absolument partout pour peu d’argent, que je trouve bizarre que Lili demande à Vincent d'en apporter et qu’il en ait trouvé si peu, comme si c’était une denrée rare et chère
Ensuite, on parle d’une enfant puis d’une jeune fille de sorte que j'imagine difficilement le personnage, ce qui est très dommageable.
J’ai beaucoup aimé le parallélisme entre les éléments climatiques et les émotions de Lili. Cela provoque une impression forte.
Mais défoncer une porte n’est pas quelque chose d’anodin. C’est une invraisemblance dans un texte qui, évoquant une situation déjà extrêmement inhabituelle, ne devrait pas en comporter.
L’écriture n’est pas sans failles. Par exemple, je trouve une petite confusion de pronoms dans "Il était stupéfait. Le surnom que lui avait donné sa tante lui revint à l’esprit : sa petite gourmande." On parle de Thomas depuis deux propositions, donc le pronom personnel "lui" et l'adjectif possessif "sa" se rapportent grammaticalement à lui.
Donc, pour moi, ce texte est plein de promesses mais demande peut-être quelques ajustements.


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