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Fantastique/Merveilleux
Bleuet : Juno
 Publié le 22/11/14  -  4 commentaires  -  8188 caractères  -  103 lectures    Autres textes du même auteur

Tous les jours, maman me reconduisait à l’école, en face de la maison rose. Dès que le cours finissait, je montais dans l’arbre à trois branches, le vieux ratatiné qui poussait dans le trottoir, en m’imaginant que j’étais ailleurs.


Juno


Je ne savais pas exactement quelle grosseur avait mon anomalie. Elle devait être grosse, tout le monde me le disait d’un air docte et convaincu. Par tout le monde, j’entends maman et papa. Juno ne disait rien à propos de mon anomalie, mais Juno ne disait jamais grand-chose de toute façon. Des fois, il caquetait en tournant la tête, l’air de chercher quelque chose, et, après avoir réalisé qu’il n’y avait rien, il disait un truc sensé. Sinon, il passait son temps dans un coin de la cuisine, autrement le fief de maman, à s’affairer sur des feuilles qu’il brûlait au fur et à mesure. Maman lui permettait de rester là parce qu’elle ne le voulait nulle part ailleurs, et qu’il est plus facile de nourrir un enfant qui se recroqueville, taciturne, entre le four et le garde-manger, qu’un qui se perdait en forêt, même si papa disait sans cesse qu’il fallait qu’on l’envoie dans un truc, un sanatorium je crois.


Tous les jours, maman me reconduisait à l’école, en face de la maison rose. Dès que le cours finissait, je montais dans l’arbre à trois branches, le vieux ratatiné qui poussait dans le trottoir, en m’imaginant que j’étais ailleurs. En fermant les yeux, une main sur la branche et l’autre qui serrait mes jambes pour les empêcher de pendouiller en bas, je voyageais dans un monde où papa ne serait pas papa et où je serais grand, pour avoir l’assurance d’Abi la jolie. Même si je ne l’avais rencontrée qu’une fois, quand elle m’avait aidé à rentrer chez moi, je l’adorais. Après, je retournais en cours, et encore après, maman revenait me chercher.


Un soir, un soir fatidique, papa avait dit la même chose de moi. Le sanatorium, je veux dire. Il en parlait comme d’un endroit bien, un endroit respectable, mais je n’aimais pas le son. Un mot aussi long, avec autant de syllabes, ne pouvait pas bien se terminer. Impossible. Il l’avait dit, comme ça, à la table du souper, et avait longuement mâchonné sa patate en m’observant. Il disait qu’un truc clochait chez moi. Comme un poisson à pattes ? Oui, comme un poisson à pattes. Je devais bien me rendre à l’évidence qu’un poisson à pattes, il y avait un truc louche là-dedans, alors ça devait bien s’appliquer à moi aussi. Maman n’avait rien dit, elle m’avait juste resservi des légumes en baissant les yeux. Mais je n’avais pas vraiment envie d’aller au sanatorium, comme le suggérait papa. Non, en fait, c’est que je ne voulais pas quitter Juno. Je me tournai, incertain de l’attitude à adopter.


Juno n’était pas là.


Je refusai de le croire au début. Comment avait-il pu disparaître comme ça, sans que personne ne s’en aperçoive. Je me souvenais que nous nous étions tous trois attablés, et que, comme d’habitude, maman avait tendu à Juno une gamelle d’eau. Une fois qu’il l’aurait vidée, on lui donnerait les restes du repas. C’était comme ça, chez moi. Puis, papa avait commencé à manger, et moi et maman avions pu faire de même après. Nous n’avions pas regardé Juno : à quoi bon ? Et là, Juno n’était plus là. J’aurais dû le dire, je crois. Tout comme j’aurais dû protester contre la suggestion de papa. Mais j’étais trop stupéfait par ce gros trou entre le four et le garde-manger, trop choqué aussi.


Je me recroquevillai en attendant la fin des légumes. Maman me resservait inlassablement, comme pour épuiser même le temps à coups de brocolis, sans voir le drame en marche, sans voir que Juno n’était plus là. À la fin, elle fit comme d’habitude, elle attrapa la gamelle d’eau que Juno avait laissée là, la remplit de quelques restes de table et la replaça. Elle observa le trou avec un drôle d’air, oui, un drôle d’air. J’avais envie de crier qu’il fallait le trouver, immédiatement, que jamais la maison ne serait la même sans les caquètements, mais je me retins. J’avais vécu trop pour ne pas savoir que crier, pour maman, ne voulait rien dire. Quand elle avait essayé de couper mon anomalie avec la paire de ciseaux que tante Manie nous avait léguée, j’avais crié. Vraiment très fort, mais elle voulait mon bien. Juno devait vouloir mon mal, parce qu’à ce moment-là il s’était interposé et avait empêché maman de me trancher. Mais je l’aimais tout de même.


– Chéri, Juno est parti !


Papa était furieux. Il sortit immédiatement de la maison pour aller dans les bois : c’était déjà arrivé, et Juno aboutissait invariablement dans la clairière. Ils avaient arrêté de prêter attention à moi. J’en profitai pour les devancer, je connaissais le bois bien mieux qu’eux depuis qu’Abi la jolie m’avait guidé au travers. Et si je retrouvais Juno avant, peut-être me dirait-il quelque chose ?


Alors je m’élançai dans la forêt, en suivant le sentier au début, puis, après le gros rocher de mousse, je bifurquai vers le ruisseau. Avant, j’y jouais beaucoup, avant que mon anomalie ne grossisse tellement que ça devienne difficile. Cette fois, pourtant, elle ne me gêna pas vraiment alors que je courrais sur la berge, puis sur les galets, puis dans l’eau claire. Le soleil tombait au travers des feuilles, on aurait dit que le sol était un gruyère. Ou plutôt le ciel, enfin. Je trouvais que la clairière mettait vraiment un temps fou à s’approcher, surtout que je savais papa pas si loin derrière. Sur le bord du ruisseau vaseux, quelques merles qui s'envolent en pagaille dans les trous du gruyère. J’étais terrifié : et s’il me trouvait dans la clairière avec Juno ? Ce serait le sanatorium assuré, ce gros mot trop compliqué pour ma relation avec Juno. Il avait dû être fâché que papa songe à m’envoyer là, c’est pour ça qu’il était parti. Il faisait toujours des drôles de choses quand il était contrarié. La dernière fois, quand maman avait voulu le changer de pièce, il avait construit une petite maison en cure-dents, l’avait mise dans le ruisseau et l’avait regardée disparaître dans le courant.


La clairière était devant, et je devinais déjà la silhouette biscornue de Juno au travers des branches. Il était agenouillé en face d’un arbre, un chêne énorme aux allures de doigt dressé. En débouchant, je hurlai son nom, mais il ne fit que se retourner, lentement, sans trop se presser. Ses petits yeux me fixaient, pleins de larmes, et ses bras pendaient, lamentables, à ses côtés. Il tenait dans ses mains des feuilles de papier, des bouts de post-it, des feuilles de carnets arrachées, tout ce sur quoi il avait pu mettre la main récemment. Je voyais son écriture inégale et ses ébauches, ses gribouillis de la maison, de la cuisine, de maman, de papa, et de moi, moi avec mes yeux trop grands, mes membres tordus et maladroits, ma bouche trop souriante. Et, en avant de lui, il y avait un feu. Juste à côté, le briquet que maman utilisait pour allumer ses cigarettes, mais il ne fallait pas le dire trop fort. Un tout petit feu, j’avais l’impression qu’il était là par erreur, un coup de pinceau maladroit de l’artiste Juno, mais en m’approchant je vis autour la cendre de feux précédents.


Juno était agité, je voyais ses lèvres se plisser convulsivement, ses yeux cligner comme de petites lunes en orbite, ses joues trempées de larmes sans aucune raison apparente. Je le regardai, m’approchai et le serrai dans mes bras. J’avais l’impression de tenir un chat mort, avec de la morve.


– J’irai pas au sanatorium, Juno. Je vais rester avec toi.


Il m’écarta brusquement, se retournant vers son feu, hagard. Il tendit ses mains par-dessus, laissant ses gribouillis que personne ne regardait s’imprégner de la fumée.


– Papa ne peut pas nous séparer comme ça ! J’ai besoin de toi, et je veux encore te montrer Abi la jolie. Tu feras comment pour la reconnaître sans moi hein ? Et puis, il y a l’école, c’est toi qui m’as dit de travailler dur…


J’étais désespéré, mais Juno n’avait pas l’air de me voir. Juno le chauve, Juno le drôle, Juno qui parlait si peu.


Ses papiers tombèrent dans le feu, un à un, et peu à peu je brûlai.


***


Quand papa arriva, j’avais fini de brûler mon ami. Je m’en ferai un autre de toute façon, avec plus de papier, peut-être que celui-là sera moins laid et quand ils le trouveront, je ferai la même chose qu’avec tous les autres, pour ne pas qu’ils croient que je suis trop fou. Le prochain saura nager, j’ai envie de voir la mer.


 
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   Asrya   
12/11/2014
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Une très belle histoire fantasque écrite finement.
Je ne suis pas certain d'avoir compris l'ensemble des événements, mais cet univers est séduisant, triste, mais séduisant.
L'écriture révèle une certaine naïveté du personnage qui coïncide efficacement avec l'âge de ce dernier.
Cette personnification des bouts de papier est exquise.
Des bouts de papiers qui bercent l'enfance d'aventures étonnantes ; des bouts de papiers qui extériorisent l'imaginaire, de simples bouts de papiers qui deviennent amitié.
Comme la plupart des amitiés, elles s'estompent ; brutalement pour le coup. Par le feu, par un feu ravageur qui éteint la flamme d'un amour éphémère.
Un feu qui conditionne le renouveau ; comme dans la nature, comme dans un écosystème ; les brûlis saccagent mais ne sont pas définitifs, le développement d'organismes pionniers adaptés à ces conditions permettra, à nouveau, la formation d'un écosystème semblable ; semblable d'apparence, peut-être un peu moins laid, peut-être un peu plus ; peut-être un peu moins diversifié, peut-être un peu plus ; Abi la joie, Juno

La narration est efficace, dynamique ; le rythme est constant, pas de "ventre mou", la qualité d'écriture est savoureuse, je ne puis rien ajouter d'autre.

Je suis entré dans votre récit avec Abi (joie) ; j'en repartirai Juno (enflammé)

Merci pour cette lecture,
Au plaisir de vous lire à nouveau.

   Artexflow   
14/11/2014
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Bonjour à vous.

Je vais vous faire un rapport ma lecture pas à pas suivi d'une conclusion. Musique écoutée (c'est important) : Air - The Virgin Suicides OST.

Un paragraphe séparé par une interligne par paragraphe de votre texte.
---

Pourquoi avoir choisi le mot "grosseur" ? Je trouve qu'il jure un peu, et que le "Elle devait être grosse" sonne un peu trop répétitif. Surtout que vous employez le mot "docte" plus loin qui est assez rare. Ce n'est sûrement rien de toute façon.
Mettez ça sur le compte de ma relecture très récente de L'Attrape-Coeurs mais j'entendais bien un "qu’il fallait qu’on l’envoie dans un truc, un sanatorium OU QUOI" ahaha... Question de goûts + avis partial = remarque à ne pas prendre en compte !


Ah, un élément mystérieux ? "où papa ne serait pas papa"...
Hmmm... Je dirais que cette apparition d'Abie la jolie dans le récit manque de... vivant, pour me convaincre. Le "je l'adorais" point, je le prends un peu comme description bâclée, vous voyez ? Là, ce personnage est comme un flash, il surgit et disparaît immédiatement, c'est dommage.

Virgule un soir fatidique virgule, je me demande si c'est nécessaire. Encore une fois question de goût !
"Le sanatorium, je veux dire", j'aime, là je ressens un peu de vie !
"ne pouvait pas bien se terminer", c'est assez flou, on ne voit pas vraiment où vous voulez en venir, enfin, on le devine, certes, mais je trouve la formule maladroite... "ça n'évoquait rien de bon", classique mais plus juste je dirais.

Il s'élance dans la forêt, j'ai avancé. C'est au top là ! J'ai été pris ! Je retiens quelques secondes pour vous écrire mais c'est bien, c'est dynamique.

"ma bouche trop souriante." Bien.

Oh... La fin...
Mince, je n'apprécie pas du tout la fin.

Il fallait finir par "et peu à peu, je brûlai." !!
Ah... C'est trop dommage.

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En définitive, votre nouvelle c'était une montagne russe. Je n'ai pas trop apprécié, j'ai beaucoup aimé, et ah, la fin, ahaha, vous m'avez fâché !
Ce genre de twist, c'est NEEEEVVVEEER ! Je vous le dis pour vous ! On peut s'y égarer... Mais il ne faut jamais y revenir ! Disons que c'était la dernière fois, hein ?

"Ses petits yeux me fixaient, pleins de larmes, et ses bras pendaient, lamentables, à ses côtés." cette phrase je la trouve très forte, bravo à vous, le "lamentable" est à mon sens super bien placé ! Et tout ce qui suit c'est tout aussi excellent : " Il tenait dans ses mains des feuilles de papier, des bouts de post-it, des feuilles de carnets arrachées, tout ce sur quoi il avait pu mettre la main récemment. Je voyais son écriture inégale et ses ébauches, ses gribouillis de la maison, de la cuisine, de maman, de papa, et de moi, moi avec mes yeux trop grands, mes membres tordus et maladroits, ma bouche trop souriante. Et, en avant de lui, il y avait un feu."
C'est vraiment top.

Juste après ça il y a "mais il ne fallait pas le dire trop fort." et là par contre je trouve que, à nouveau, vous brisez le rythme. C'est assez difficilement compréhensible.
Comprenez-moi bien je ne juge pas le style, je concois par exemple très bien un texte uniquement écrit dans un style vague de ce genre, mais dans Juno, cela tombe un petit peu de nulle part, vous vogez ?

J'aime "un peu" parce que AARGGHL LA FIN ! Et "moins" parce que le personnage d'Abie la jolie n'a aucune utilité dans le récit...

Tout avis n'engage que moi, et tout ceci est fait sans aucune animosité, évidemment !
Je dis peu sur le bon, mais franchement c'est ce que je vais retenir.

Félicitations et à bientôt sur Oniris !

   Anonyme   
2/12/2014
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
J'aime beaucoup, pour la vivacité de ce récit qui me perd, me désarçonne comme quelque chose, quelqu'un de touchant que je ne comprends pas.
J'aime ce petit personnage chevelu et confus, tout du moins conscient de l'être pour un monde qui n'obéit pas à sa réalité.
J'y trouve là une belle description de l'autisme, de l'intérieur.
Merci pour ce fragment de vie particulier.

   Deorune   
5/1/2015
 a aimé ce texte 
Un peu
Une lecture et une relecture, le récit se fais sans faux pas, et se lit sans fin, il est doux, mais je me suis perdue, je n’ai pas tout saisie même si j’ai des indices et je comprends certaines choses, mais on doit deviner les choses, et ce n’est pas forcement clair.
Le personnage principal change à la fin, je me suis même demander à un moment si Juno n’était pas un animal du fait qu’il mange par terre dans une gamelle, avant de comprendre que c’était un enfant qui dessinait. Le narrateur est un dessin, il brule, le narrateur change, et devient le petit garçon. On se perd et ce n’est pas une suite logique dans le texte, malgré qu’un texte sois fantaisiste, le lecteur dois avoir un moyen d’accrocher le texte a la réalité par la logique pour mieux s’identifié ou identifié quelque chose qui puisse le faire rêver.
Néanmoins au fil du texte, je me suis accroché a des principes qui me ramène a imaginer le narrateur dans la scène, j’ai aisément put voir ce bossus grimper à l’arbre comme le ferais quasimodo sur l’église. Ou encore cet enfant déchirer les bouts de papier.

L’autre question que je me suis posé, c’est que si c’est un enfant, pourquoi ses parents lui donnent du feu, et pourquoi l’autorisent t’il a brulé des choses dans leur maison.


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