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Fantastique/Merveilleux
Blitz : La reine des singes
 Publié le 17/05/19  -  9 commentaires  -  22871 caractères  -  42 lectures    Autres textes du même auteur

Kalia est une enfant-chien. Quelque part dans une région reculée de l'Inde, elle vit avec la meute qui l'a recueillie. Mais les singes la convoitent car elle peut leur apprendre le secret du poison et du feu. Cela vous rappelle-t-il quelque chose ?


La reine des singes


« La saison des pluies prit fin et le fleuve, comme chaque année, commença à régurgiter le trop-plein d’eau sale dans la baie du Bengale.

Et Kalia était toujours une petite fille. Une enfant-chien.

La meute veillait sur elle. Le chef Kutto en personne lui apprenait tous les jours des choses nouvelles. Comment grimper sur les rochers pour voir plus loin et se repérer lorsqu’on s’était éloigné du groupe. S’écarter des serpents sans les quitter des yeux, mâcher longuement la viande crue pour qu’elle ne bouche pas l’estomac, se mettre en boule au milieu de ses sœurs dont la fourrure protégeait de l’humidité et du froid de la nuit, reconnaître les arbres épineux et les contourner prudemment pour ne pas s’enfoncer d’épines sous la plante des pattes. Et beaucoup d’autres astuces précieuses pour un petit d’humain qui vivait parmi les chiens.

Comme les chiens de la meute, Kalia marchait souvent à quatre pattes. Il lui arrivait parfois de se dresser maladroitement sur ses jambes et elle avançait en courant maladroitement sur de courtes distances. Mais les branches basses et les feuilles coupantes la griffaient rapidement et elle préférait se remettre sur ses quatre membres et suivre ainsi ses frères et ses sœurs.

La meute était un petit groupe d’une vingtaine de chiens marron adultes et d’autant de chiots. Kalia était considérée en toutes occasions comme un chiot. Les autres meutes alentour étaient au courant et ne cherchaient pas à l’attaquer car elle faisait partie du groupe de Kutto et cela suffisait.

Toutefois, il y avait d’autres animaux qui n’avaient pas le même égard pour la fille-chien. Des animaux qui la convoitaient depuis qu’elle avait été aperçue avec la meute de Kutto. Les singes ! Les singes l’épiaient en effet depuis les hauteurs des arbres. Jour après jour, ils l’observaient, sans que les chiens ne se doutent de ce subit intérêt pour Kalia.

Les singes ne faisaient bon ménage avec personne. Ni avec les autres animaux, ni avec les hommes. Avec les chiens, il y avait souvent des affrontements. La plupart du temps pour se disputer un gibier rabattu par la meute. Les crocs parlaient alors de part et d’autre et il y avait du sang.

Les singes ne respectaient pas les codes des animaux. Lorsque les chiens se battaient, le plus fort soumettait le plus faible qui partait la queue entre les jambes en signe de soumission. Il n’y avait pas de mort, ou rarement. Les autres animaux faisaient de même entre eux. Mais pas les singes. Ils s’acharnaient en masse sur les vaincus et les déchiquetaient de leurs petites dents pointues, juste par perversité. Pas même pour se nourrir.

Les hommes n’aimaient pas non plus les singes car ils volaient dans les huttes ou pillaient les greniers, souvent en bandes. Pendant qu’un groupe attaquait d’un côté pour faire diversion, les autres en profitaient pour s’infiltrer sournoisement dans les demeures et emportaient tout ce qu’ils pouvaient. Les hommes leur donnaient alors la chasse, mais les singes étaient rapides, ils grimpaient sur les plus hautes branches et se sauvaient d’arbre en arbre avec leur butin.

Un grand groupe de singes vivaient dans les ruines de l’ancienne citée de Lingaraja, dans l’État d’Odisha. C’était un enchevêtrement de dizaines de temples couverts de végétation où il était facile de se cacher. Les singes passaient leur journée à dormir sur les statues de dieux imaginaires, mi-hommes mi-bêtes, qui semblaient garder des secrets qui n’intéressaient plus personne. Ils en avaient donc fait leur royaume où ils s’imaginaient devenir des hommes eux aussi, plus rapides et plus beaux.

Mais ils étaient animés par la jalousie et il y avait deux choses qu’ils enviaient et craignaient par-dessus tout : le feu et le poison. Ils ne savaient pas contrôler le feu qui les mordait et enflammait leur fourrure et ils ne savaient pas faire le poison dont les hommes piégeaient quelquefois les aliments autour des villages. Beaucoup d’entre eux avaient péri par le poison, dans de grandes souffrances.

Alors, lorsqu’ils avaient vu la fille-chien, ils s’étaient mis en tête de la capturer pour qu’elle puisse leur enseigner le feu et le poison. C’était devenu une obsession, une rumeur qui courait chez tous les singes de Lingaraja : ils allaient contrôler le feu et le poison, et c’est cette enfant qui allait leur donner ce savoir.

Il n’y avait pas vraiment de hiérarchie chez les singes et personne ne savait vraiment qui commandait, mais, allez savoir comment, ils étaient pour une fois tous d’accord sur la marche à suivre.

Ce jour-là, Kalia s’était éloignée de la meute pour jouer avec un gros nid de fourmis, près de la forêt. Les singes saisirent leur chance. Pour faire diversion, une vingtaine de jeunes mâles se montrèrent plus au nord, en direction des montagnes, ils s’avancèrent à terrain découvert comme s’ils voulaient attaquer. Ils défiaient de leurs grognements la meute des chiens de Kutto. Comme prévu, les chiens chargèrent aussitôt vers le groupe des agresseurs. Ces derniers reculèrent précipitamment à l’abri des arbres, tout en montrant leurs derrières en signe de provocation. Puis ils disparurent dans les branches en continuant à hurler pour attirer les chiens dans leur direction.

De l’autre côté de la clairière, hors de la vue de la meute, quatre singes vigoureux entourèrent soudain l’enfant-chien. Ils étaient apparus comme par magie, se glissant doucement le long des lianes des arbres tout proches. Kalia savait qu’elle devait se méfier des singes, Kutto lui avait bien recommandé de les éviter, mais l’enfant était captivée par ces animaux qui se tenaient tantôt à quatre pattes, tantôt sur leurs deux jambes arrière, comme elle. Ceux-là ne semblaient pas agressifs envers elle, ils s’approchaient en se dandinant, sans montrer de signe d’attaque ou de peur. Avant que Kalia ne comprenne ce qui se passait, les quatre grand singes la saisirent par les bras et par les cheveux et l’entraînèrent de force vers la forêt. Kalia se sentit alors soulevée du sol et projetée sur une branche plus haute qu’elle, puis une autre encore plus haute. À chaque fois, une poigne ferme la rattrapait avant qu’elle ne tombe. L’effroi la saisit, elle n’était plus avec les siens et rien n’était familier autour d’elle. Et elle volait !

Après de longues minutes pendant lesquelles elle fut projetée d’arbres en arbres, Kalia, à bout de souffle, sentit enfin le sol sous ses pieds, mais les singes la tirèrent à toute vitesse dans les buissons et poursuivirent leur course folle. Ils n’étaient plus seulement quatre comme au départ, mais de plus en plus nombreux et Kalia ne pouvaient tous les distinguer. Elle entendait seulement leur vacarme de branches cassées et de petits cris de victoire.

Derrière elle, bien loin maintenant, les chiens venaient de comprendre qu’ils avaient été dupés. Ils couraient dans tous les sens, essayant de repérer une piste à l’odorat, mais les odeurs étaient dans les arbres et pas sur le sol. Alors, ils revinrent tous auprès de Kutto, qui attendait au milieu de la clairière. Le vieux chef avait compris. Et il savait aussi où les singes avait emmené Kalia. Il le savait car il était vieux et quand on est vieux on sait beaucoup plus de choses.

Kutto monta gravement sur le grand rocher qui dominait la clairière. Il attendit quelques instants, comme pour mieux se préparer, puis il poussa un long, très long hurlement qui se répercuta de vallées en vallées. Son cri était plus puissant et plus long que tous les cris qu’un chien n’ait jamais poussé. C’était un appel, un appel au rassemblement, un appel à l’aide que tous les chiens à des lieues à la ronde entendirent. Et à des lieues à la ronde, les chefs de meutes relayèrent le même cri, le même appel à l’aide. L’appel du peuple des chiens, l’appel à oublier leur différends et leurs querelles pour s’unirent enfin contre leur ennemi commun. C’était sans doute ce que tous attendaient secrètement, sans même espérer un prétexte ou une opportunité. Mais cette fois-ci le destin leur avait donné une raison.

Kutto s’arrêta enfin et descendit du promontoire, sa meute était prête à donner la chasse. Elle le suivrait car il savait où aller. Ils allaient secourir une des leurs. Les chiens adultes prirent la route de l’est, là où le soleil s’était levé peu de temps auparavant. Il leur faudrait du temps pour rattraper les singes, les rejoindre dans leur repère et les combattre.

Ils coururent tous ensemble, serrés en groupe compact.

Quelque chose d’extraordinaire se produisit alors. Une autre meute de chiens apparut près de la rivière. Une vingtaine de chiens vigoureux, roux et blancs, qui les avaient souvent défiés dans le passé. Mais cette fois-ci il n’y eut aucune provocation, ils avaient simplement répondu à l’appel, sans même hésiter. Aucun chien ne s’arrêta, ils coururent ensemble comme s’ils faisaient partie de la même meute, Kutto en tête comme si cela s’imposait naturellement. Au bout d’une autre lieue, un autre groupe de chiens, marron et hauts sur pattes, se joignit pareillement à eux, sans ralentir leur course. Puis plus loin encore, dévalant une colline, un groupe encore plus nombreux rallia le flan du groupe. Ils devaient être une centaine de chiens maintenant, tous courant à perdre haleine, en bavant et jappant pour s’encourager dans leur course folle. D’autres meutes arrivaient, coupant leur route brièvement et suivaient la folle colonne. Le sol tremblait. Les forêts et collines dégorgeaient de nouvelles recrues. Des chiens de toutes races, de tous les croisements imaginables, et même un petit groupe de chiens courts sur pattes qui avaient du mal à suivre le rythme mais qui pouvaient courir pendant des heures sans s’essouffler. Ils longèrent la rivière pendant quelques lieues. Kutto savait où était le gué qui leur permettrait peut-être de couper la route des singes.

Soudain, un village d’hommes se découpa devant eux. D’habitude les chiens auraient fait un grand détour pour les éviter, mais pas cette fois-ci car le temps pressait et ils avaient l’avantage du nombre. Des centaines de chiens décidés traversèrent le village dans un indescriptible chaos. Les femmes et enfants rentrèrent précipitamment dans leurs huttes, des hommes terrifiés grimpèrent dans des arbres aussi vite que des singes, les troupeaux affolés s’enfuirent du village en hurlant. La grande meute passa sans s’arrêter, en quelques secondes, puis le village retrouva subitement un calme étrange. Aucun humain ne bougea pendant de longues minutes, se demandant si la fin du monde était arrivée et qui pouvait avoir traversé leur paisible quotidien à la vitesse d’un troupeau de buffles enragés.

Les chiens traversèrent le gué, en profitant pour boire à toute vitesse, en ralentissant à peine. Le royaume des singes approchait et on sentait la colère des chiens qui montait, se préparant à charger et punir.

Plus loin, Kalia et ses ravisseurs étaient déjà arrivés dans les ruines de l’ancienne cité. Ils avaient fait vite eux aussi. Des centaines de singes dévalèrent les temples pour s’attrouper autour de la prise : une enfant d’homme. Celle qui allait enfin leur donner les secrets longuement convoités. Elle allait devenir leur princesse, la Princesse des Singes !

Kalia était encore toute étourdie de la longue course, elle avait soif et elle avait faim. Une femelle lui tendit une banane et tous les singes ouvrirent grand leurs yeux pour voir comment elle allait s’y prendre. Comme Kalia commençait à planter ses dents à même la peau, la femelle lui donna une tape sur la tête et lui prit la banane des mains. Elle enleva la peau et lui tendit à nouveau le fruit. Cela fit s’esclaffer tous les singes, aussi sûr que pouvait s’esclaffer un singe, en sautant à deux pieds et poussant des rires stridents qui devaient s’entendre à des lieues.

Justement, Kutto et les centaines de chiens qui le suivaient perçurent la clameur. Ils savaient qu’ils étaient proches et que la grande bataille allait bientôt commencer. Leur colère s’enfla d’un coup et un grondement sourd sortit de tous les poitrails, à l’unisson.

Dans la cité ancienne, les singes s’arrêtèrent de crier. Un des leurs venait de donner l’alerte et ils pouvaient distinctement entendre le murmure sourd qui s’amplifiait et se rapprochait de leur citadelle. Qui pouvait oser les défier ici ? Ils étaient des centaines, peut-être des milliers. Personne ne pouvait les vaincre, ils étaient si nombreux.

À un signal, les femelles prirent leurs petits dans les bras et coururent se mettre à l’abri dans les arbres environnants ou sur les stupas de briques à moitié écroulés. Les mâles se regroupèrent au centre du grand temple éventré qui était leur lieu de ralliement. La colère monta chez eux aussi. Ils retroussèrent leurs babines et découvrirent leurs dents pointues en crachant à destination de la menace qui arrivait sur eux mais qu’ils ne pouvaient encore voir.

Kalia comprit le danger, sans savoir encore ce qui allait se passer. Son sixième sens, celui que partagent les chiens et les hommes à l’approche d’un péril, la fit prendre la fuite vers une alcôve proche. Elle sauta sur une statue. Celle d’un griffon, monstre ailé qui semblait rugir vers l’entrée du temple. Elle se lova derrière le monstre de pierre, se cachant du mieux qu’elle put.

En bas, le grondement amplifia et le sol se mit à trembler. Les singes poussaient maintenant des cris aigus qui faisaient encore s’accroître leur agressivité. Ils allaient faire face, mais ils ne savaient pas encore ce qui fonçait sur eux.

Le chaos arriva soudain. Brutalement. La Grande Meute était à l’entrée du temple, Kutto en tête. Une vague de chiens se déversa par toutes les portes. Il y en avait des centaines, peut-être des milliers. Hurlant et grondant, leurs mâchoires pointées vers l’avant. Comme un monstre à mille dents prêt à tout déchiqueter.

Les singes hésitèrent une seconde, ils ne s’attendaient pas à un si grand nombre et à un tel déferlement de fureur. Ce fut une seconde de trop. Les premiers chiens percutèrent la première ligne de singes combattants et s’enfoncèrent comme le coin d’un bûcheron qui va éclater une souche.

Les singes qui étaient en retrait disparurent en un clin d’œil en sautant sur les murs et les statues qui bordaient le temple.

En bas les dents claquèrent. La bataille avait commencé. Des singes étaient maintenant projetés dans les airs par des mâchoires enragées, les corps se mêlèrent dans un désordre indescriptible. Bien que les attaquants aient eu l’avantage de la surprise, des grappes de singes tombèrent aussi sur les chiens qui rasaient les murs de trop près et des cris de douleurs retentirent partout dans l’enceinte du temple sacré.

Mais les chiens se déversaient toujours plus nombreux à l’intérieur du temple et la centaine de singes qui étaient restée au centre fut bientôt submergée et anéantie. Les résidents du temple comprirent vite que l’issue du combat n’était pas en leur faveur et grimpèrent de nouveau sur les murs en crachant à l’adresse des assaillants. Leurs robes souvent couverte de sang, leur propre sang ou celui des malheureux chiens qui avaient succombé à des attaques groupées.

Kutto, pourtant vieux et déjà moins rapide que les chiens plus jeunes de sa meute avait brisé la nuque d’au moins une dizaine d’ennemis. Plus loin, un groupe d’imposants molosses noirs au large poitrail faisait un carnage parmi une centaine de singes coincés dans un angle de la forteresse. Les autres se battaient par meutes, encerclant et frappant de face et de dos les infortunés qui s’étaient mis sur leur trajectoire.

Il n’y eut bientôt plus un seul singe vivant sur le sol du temple. Les rescapés s’étaient déjà volatilisés et le combat s’arrêta presque aussi subitement qu’il avait commencé. La bataille n’avaient duré que quelques brèves minutes. Le sang recouvrait le sol et les murs. Des petits tas disloqués étaient éparpillés un peu partout. On n’entendit plus que les jappements des chiens blessés, entourés de leurs meutes respectives, essayant de les relever ou de soulager leurs blessures. Les chiens avaient subi beaucoup de pertes aussi. Un groupe de jeunes chiens blancs élancés qui s’était glissé le long du mur du fond pour prendre les ennemis à revers n’avait pas eu de chance. Des dizaines de singes avaient fondu sur eux depuis les hauteurs et les avait mis en pièce. Il ne restait plus que deux chiens valides dans leur groupe. Un autre groupe plus téméraire était parti chasser les fuyards. Sans succès. Les ennemis s’étaient volatilisés dans les hauteurs.

Au milieu des restes du champ de bataille, Kutto avait relevé la tête, il était venu récupérer la fille-chien. Son instinct de pisteur lui fit pointer la tête vers l’alcôve où était cachée Kalia. Il vit une petite touffe de cheveux qui dépassait, puis une tête d’enfant qu’il connaissait bien. Kalia le fixait, éberluée et terrifiée par tant de violence. La fille-chien descendit doucement de la statue. Elle était encore très jeune et c’était un exercice difficile pour elle. Il avait été plus facile de grimper. Ses mains glissèrent sur les genoux de pierre du griffon et elle tomba sur son derrière, heureusement sans se faire de mal. Une fois à terre, l’enfant courut à la rencontre de Kutto. Leurs nez se frottèrent en signe de reconnaissance et d’affection. Kalia avait retrouvé les siens.

Mais il était temps de repartir. Le jour baissait déjà et les singes pouvaient se regrouper et revenir en force. Alors la Grande Meute sortit du temple, plus lentement et un peu moins nombreux qu’à l’aller. Certains claudiquaient ou léchaient leurs plaies profondes, d’autres aidaient les plus faibles à avancer. Certains ne reverraient pas leur tanière, trop profondément blessés pour survivre au voyage du retour. Mais les pertes chez les singes étaient beaucoup plus nombreuses et on pouvait être sûr qu’ils avaient compris la leçon. Ils ne recommenceraient pas à s’aventurer trop près des chiens qui les avait taillés en pièces.

La Grande Meute s’arrêta pour passer la nuit près de la rivière. Aussitôt installée, Kalia s’endormit contre Kutto, d’un sommeil agité. Elle avait connu sa première bataille et c’était sans doute la plus grande bataille que les chiens aient jamais menée.

Au matin, quand Kutto et son groupe se réveillèrent, les autres meutes avaient toutes disparues. Elles avaient regagné leurs territoires sans rien dire, ayant accompli leur devoir. On reverrait certaines de temps en temps, c’était sûr, et d’autres plus jamais. Mais les chiens savaient maintenant qu’ils étaient une grande famille et que si un danger approchait, les chiens sauraient se réunir et faire face tous ensemble. Quelle que soit la force de l’adversaire. »


Le petit homme rabougri leva finalement la tête et, pour la première fois, s’adressa directement à l’Anglais, en le regardant droit dans les yeux, malicieusement.


– Est-ce que Sahib est content ?


L’homme à qui il s’adressait était assis sur un fauteuil crapaud. Il avait débuté la séance en s’enfonçant confortablement dans les replis du cuir fauve. Puis progressivement, il s’était redressé, pouce par pouce. D’abord pour prendre des notes, puis pour écouter de plus près les paroles du conteur, comme s’ils pouvaient mieux les absorber, les inscrire dans sa mémoire sans oublier un seul détail. Comme si cela avait une importance qui le dépassait. Il était maintenant assis sur le bord même du siège de cuir, à la limite de glisser et tomber sur le plancher en teck poli d’un des petits salons du Strand Hotel.

Le conteur était assis en tailleur sur un confortable coussin de laine écrue. Il s’était complètement enroulé dans un sari blanc cassé qui le faisait paraître plus petit, plus insignifiant. Mais c’était peut-être calculé, pour donner encore plus d’emphase à sa voix rauque et chevrotante. Une voix qui semblait suinter de l’amas de tissu plus que de la bouche même du personnage.

L’Anglais tapotait machinalement ses incisives avec son minuscule crayon de bois. On sentait une excitation et une fébrilité qu’il n’essayait même pas de cacher.


– Oui c’est bien. C’est très bien. C’est même très très bien. Je vais sans doute pouvoir en faire quelque chose.


Il sortit de la poche de son veston une pièce d’argent, se baissa et la tendit au vieil homme assis plus bas que lui. C’était le prix habituel. Il le payait toutes les semaines depuis deux mois. Il n’avait manqué aucune séance et il avait déjà noirci deux petits carnets de notes.

Cette fois-ci, il sentait qu’il avait trouvé une histoire qu’il pourrait facilement utiliser. Une bonne trouvaille, meilleure que les histoires des semaines précédentes. Il pourrait l’écrire, lui donner un style différent de celui du vieux conteur, une teinte plus… britannique. Il pourrait en faire une histoire pour les enfants de son pays, afin de leur inculquer quelques valeurs importantes. L’union, l’unité, l’importance de faire bloc tous ensemble. Oui, il pouvait creuser un peu cette notion, il y avait un bon filon. Bien sûr il faudrait que le héros soit un garçon. C’était une histoire héroïque, de courage et de combats. Parfait pour de petits Anglais du Yorkshire ou de Londres.

Il se leva et d’un hochement de tête prit congé, comme il le faisait à chaque fois. Sans cérémonial mais avec suffisamment de respect pour que son interlocuteur ne se sente pas rabaissé.

Il croisa en sortant le directeur du Strand Hotel. Ils avaient sympathisé après une soirée bien arrosée à l’issue de laquelle aucun des deux n’aurait pu rentrer chez lui sans s’appuyer sur l’autre.


– Alors Kypling, toujours à la recherche d’histoires exotiques ?

– Oui, je commence à en avoir un bon paquet. Il va falloir que je fasse un peu de tri et que je commence à écrire quelque chose. Le plus dur est de commencer vous voyez. Mais je crois que j’ai trouvé un bon début cette fois-ci. Il me tarde de coucher cela sur du papier. Justement, avez-vous vu mon boy ? Le Pioneer me l’a affecté d’office depuis cette fichue soirée, mais c’est un bon à rien. Pas méchant. Pas méchant du tout, un brave garçon en fait. Mais il dort tout le temps et ne me sert finalement pas à grand-chose ; je pourrais très bien me débrouiller sans lui. Quelle idée de mettre à disposition des enfants, c’est presque indécent, vous ne trouvez pas ?


Il sortit sous l’auvent de l’hôtel. La saison des pluies était terminée mais la moiteur venant du sol l’enroba comme une serviette chaude. Les bruits de la rue l’enveloppèrent d’une seconde couche pesante. La circulation n’était pourtant pas encore dense, il était trop tôt. Mais les rues de Calcutta commençaient à se couvrir de milliers de marchands de rue bruyants qui encombraient les trottoirs et débordaient souvent sur un bon quart de la chaussée. L’Anglais appela depuis les marches :


– Mowgli, mon garçon, allons, lève-toi ! Nous rentrons. Mais bon sang où est-il bien passé cette fois ?



 
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   maguju   
17/5/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour

Voilà une histoire que j'ai lue avec grand plaisir. Votre style est très fluide et la lecture est vraiment agréable. J'ai simplement noté la répétition de "maladroitement" dans la phrase commençant par "Comme les chiens de la meute, Kalia marchait..."
La chute est amusante et bien trouvée.
Merci pour ce bon moment.

   plumette   
17/5/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↑
je trouve la chute de cette histoire très habile!

le lecteur est placé dans la position de Kypling, l'histoire qu'il vient de lire prend un autre relief alors qu'il a totalement profité de son contenu qui est plutôt plaisant.

J'ai trouvé quelques longueurs dans le combat des chiens avec les singes, mais parce que je n'aime pas les descriptions guerrières, même si elle sont réussies.

j'ai une réserve pour le titre car Kalia n'a pas eu le temps de devenir la reine des singes.

La phrase de fin m'a parue mal construite.
Mais bon sang où est-il bien passé cette fois ? c'est le bien qui me gêne. N'est-ce pas plutôt "où a-t-il pu bien passé cette fois? "

Un bonne lecture pour moi qui ne va pas spontanément vers ce genre.

   socque   
17/5/2019
Je n'ai pas lu votre nouvelle, juste glané quelques mots de-ci de-là, aussi vous présenté-je mes excuses pour mon intervention que vous pourrez trouver inopportune ; une curiosité : c'est exprès que vous avez orthographié "Kypling" au lieu de "Kipling" ? Parce que tel est le nom de l'auteur britannique du Livre de la Jungle dont le personnage principal est l'enfant sauvage Mowgli, Rudyard Kipling.

   Donaldo75   
17/5/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Blitz,

J'ai bien aimé cette nouvelle. La narration est bonne, rythmée et agréable à la lecture. Je me suis laissé embarquer par l'histoire sans essayer de faire un quelconque parallèle avec une oeuvre connue.

Effectivement, la fin est bien vue.

Bravo !

Donaldo

   Stephane   
17/5/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour Blitz,

Un affrontement chiens/singes des plus remarquables. La narration est sublime et me fait plutôt penser à de l'anticipation qu'à du merveilleux, mais le merveilleux est aussi possible. Je vois un monde dominé par les chiens et les singes, que l'homme, retourné un peu à l'âge de pierre regarde en tant que spectateur, impuissant à s'élever plus haut que l'animal, mais c'est juste mon interprétation, et j'aime à m'imaginer cela.

Cordialement,

Stéphane

   hersen   
17/5/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
J'aime beaucoup cette histoire, tant par la narration qui est vraiment bonne que par ce qu'il y a derrière.

Combien de voyageurs se sont-ils appropriés des histoires locales, contées pour une pièce ou pour rien, et par lesquelles ils sont devenus célèbres et riches en Europe ou en Amérique ?

La propriété intellectuelle : un concept qui ne va que dans un sens.

Un grand merci pour cette lecture !

   Shepard   
20/5/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

Je suis toujours curieux du folklore revisité... Souvent, on n'invente rien et tout est une question de mise en scène !

L'action est bien menée et le style plutôt simple, peut-être des répétitions de 'singe' et 'chien' qui sont parfois inutiles (on peut comprendre implicitement de qui on parle).

Bien sûr on ne peut pas être surprit par l'action (oui, la fille va être sauvée par Kutto, la princesse en détresse) donc l'auteur ajoute une autre chute pour révéler la 'vraie' histoire, c'est plutôt réussit.

Alors finalement qu'est-ce que j'ai trouvé de négatif ? Kalia qui n'est qu'un trophée, qui n'a pas son mot à dire. En un sens, oui, c'est assez typique des anciennes histoires. Mais tout de même, si elle avait pu faire quelque chose de courageux pour faire tourner la bataille en faveur des chiens, le récit aurait été plus dramatique. Plutôt que de se cacher dans les ombres...

   senglar   
21/5/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément ↓
Bonjour Blitz,


Bien entendu on a lu cette nouvelle en devinant Joseph Rudyard penché sur notre épaule comme un bon vieux complice ; le conteur indien a fait preuve ici du talent de ce dernier, il a su nous tenir en haleine. Si on a regretté le carnage on n'a éprouvé aucune sympathie pour le singe, animal par ailleurs diaboliquement chargé dans nos sociétés occidentales horrifiées par ce simiesque cousinage.

Mais la fille en Inde n'est-elle pas dévalorisée par rapport au garçon encore plus que chez nous ? Les enfants-loups n'y sont-ils pas des garçons ? N'est-il pas étonnant que le conteur indien n'ait pas eu les mêmes réticences que Kipling à choisir un héros-fille ? Je pense que ce dernier n'aurait pas eu à se livrer même à cette adéquation-là...


Qu'importe ! J'ai passé un excellent moment et, à courir dans ce conte, je l'ai fait avec l'âme émerveillée d'un enfant. Ce fut un véritable enchantement... malgré le sang. Mais depuis la Bible et Homère on est habitués n'est-il pas ?

Merci à vous, magicien du pungi :)


senglar

   mirgaillou   
31/5/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Il s'agit en somme d'uchronie, mais je me trompe peut-être, ignorant les méthodes de travail et d'inspiration de kipling.
Les descriptions sont patientes et traduisent bien la tradition des conteurs qui aiment tenir leur auditoire en haleine. En fait, le véritable intérêt de cette histoire, à mes yeux tout au moins, est de parler de cette catégorie. J'ai toujours aimé que l'on me raconte des histoires et j'ai lu celle de cette kalia, supposée être la future inspiratrice d'un Mowgli universellement connu, avec une attention enfantine.


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