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Policier/Noir/Thriller
cacho : Route 66
 Publié le 25/06/10  -  5 commentaires  -  60217 caractères  -  169 lectures    Autres textes du même auteur

Une traque le long de la route 66 entre un mauvais flic et un bon escroc. Une histoire racontée depuis les deux points de vue, jusqu'à ce qu'ils se rencontrent.


Route 66


Partie 1

Préambule – Qui est Dente ?


13 mars 2005, New York.


Dente :


J'ai les idées claires, et il est évident que la bière est le meilleur remède contre la gueule de bois. Ce matin, je prends le métro ; je préfère être six pieds sous terre, c'est récurrent chez moi, je m'y suis habitué. Je m'y sens bien mieux que seul dans ma vieille Ford cadavérique et suintante de solitude. Manque de bol, je me suis assis à côté d'un naze. Ce gars a le genre de tête qui énerve, qui m'énerve. Le genre premier de la classe, champion du lycée, tombeur de minettes. Ce fils de pute en plein métro new-yorkais avec son costard Kenzo sur mesure et ses chaussures cirées. Quel genre de peigne-cul cire encore ses pompes ? Il descend en plein cœur de Manhattan. Ce mec est à coup sûr un très jeune courtier, trop jeune pour déjà habiter sur « Park Avenue », il prend le métro parce qu'il est privé de son dernier joujou de frimeur : un coupé allemand à 300 bourrins qui lui a fait perdre son permis. Moi, je marque un point, j'ai encore le flair ! Un sourire se dessine sur mes lèvres lorsque je croise à cet instant mon reflet dans la vitre de la rame, ce qui me fait ravaler ma pâle satisfaction, pour finalement me faire vomir de honte devant cette image pathétique que j'offre au Monde. Merde, ça m'avait pourtant soulagé de tirer des plans sur la comète au sujet d'un connard avec un air de trou duc.


Michael Moore avait raison. Charlton Heston est heureux ; l'imparfait était tentant. Je ne sais plus si je suis flic parce que je suis alcoolique ou bien si je suis alcoolique parce que je suis flic. D'ailleurs je ne sais plus très bien pourquoi j'ai choisi d'être un flic. Un « fédé » en plus ! Peut-être parce que depuis que j'ai six ans, je connais le poids, le calibre et la puissance de feu d'une arme. Ou peut-être parce qu'à l'école, en cours d’histoire, j'attrapais toujours beaucoup d'Indiens lors des travaux pratiques… Non je crois plutôt que, comme tous ces foutus gosses qui se sentent seuls et inutiles, j'ai eu ce besoin de m'investir au service d'une cause. Bien sûr avec les années, l'image, le mythe, tout s'éreinte. Ce que je sais c'est que je suis du bon côté de la ligne, je n'ai pas forcément les bonnes manières, mais « I'm walking on the bright side… »


Ces derniers temps j'ai besoin de me le répéter, de l'entendre. Depuis cette tentative d'arrestation en plein Harlem, un minable fiasco ! J'ai voulu la faire à l'ancienne, je me disais : « De toute façon, faut que ça saigne ! » Ces gars-là n'étaient pas des plaisantins ; deux dealers de « came » et leur crew au complet rassemblés pour une petite sauterie saupoudrée. « Les renforts et l'équipe d'intervention seront là dans douze minutes, Dente, restez en position, n'intervenez pas ! » La salope frigide du bureau hurlait les ordres du divisionnaire dans mon oreillette. « J'ai pas douze minutes, je veux les cueillir pendant le deal ! » Je pouvais sentir mon sang bouillir à travers mon imper et je ne pouvais pas faire autrement. J'y suis allé, lentement, avec « sang-froid » à la Truman Capote, je savais que la bande serait armée et mieux que moi qui plus est. Je devais descendre quelques hommes de main pour espérer serrer les deux gros bonnets. Ce n'était pas la première fois que je jouais au fossoyeur, et j'avais hâte d'en finir ! Donc l'explose nasale est au sous-sol du bâtiment : un squat d'immigrés latinos, assez banal. Je perds pourtant quelques précieuses minutes avant de comprendre que l'escalier qui permet de descendre est dissimulé derrière un rideau dans ce qui a dû être, à une époque antédiluvienne, une cuisine… C'est ça, j'entends déjà le rire du club de la défonce. Je ne sais rien de la pièce dans laquelle je vais me retrouver au bas des marches. L'escalier est un couloir humide, mes épaules frottent les parois du mur, les cris et la toute-puissance de la « C » se font plus distincts. Je sors mon pétard. Baisé ! La pièce dans laquelle je débarque n'a qu'une seule issue, les toutous flingueurs me voient tout de suite.


L'effet de surprise me permet malgré tout de ne pas me faire refroidir et puis de foutre un pruneau dans le bide d'un des gros costauds. La fusillade s'engage. Ils ne peuvent pas se replier mais ils sont bien supérieurs en nombre. Ça dure peut-être trente-cinq secondes, j'en plombe un second, ils comprennent, au même moment, que je suis à court de munitions, et donnent l'assaut. J'ai les oreilles qui explosent sous le bruit des flingues qui pètent dans tous les sens. Je m'en prends une dans la cuisse, traîne la patte et remonte comme je peux les escaliers. Se méfiant du traquenard, ils me laissent un peu d'avance, je sors, je m'écroule. Je suis à terre, immobile, inerte, quand j'entends les rafales du SWAT qui scellent le destin des cinq cons qui me couraient au cul. Lorsqu'à l'hôpital j'ouvre à nouveau les yeux, je vois mon boss et son boss alors je comprends que cette affaire est loin d'être terminée pour moi…


Septembre 2005, New York.


Une vie médiocre dans un appart médiocre, à tirer une fille de joie médiocre à 300 billets, agrémentée d'une défonce médiocre à la poudre coupée façon « Beghin Say », et puis ce fond de whisky, ce fond de « Jack Daniel's », seule fierté me restant, maigre héritage des bons goûts de mon aïeul. J'en avais plein le nez, et puis plein le cul aussi, alors j'ai viré la pute. Je repartais donc à zéro. Un appart médiocre contenant ma vie, médiocre ! Putain, ce qu'un mec comme moi peut être grisant ! J'me bats pas, j'ai tout foiré et je ne cherche même pas à me remettre en selle. Je suis là enfermé comme un idiot alors que je suis un chasseur. Tout ce qu'il me faut, c'est un gibier. Un mec à traquer, un enfoiré à coffrer. Merde, j'existe qu'avec mon job, moi ! Si seulement j'étais pas privé de grosses affaires. Si ces connards de gros lards arrêtaient de se la jouer aux p'tits oignons, et qu'ils laissaient quelques miettes aux lames brisées telles que moi… Je pourrais me refaire ! Un gros coup, un truc qui marque, le coup d'éclat qui me manque. Personne à l'administration n'acceptera de filer un dossier intéressant à « l'inspecteur misère Dente ». Je suis sorti de ces mauvaises pensées quand j'ai senti mes couilles frotter la moquette… Ok ! Je rappelle la pute, le reste, on verra plus tard.


6 décembre 2005, 9 a.m., New York.


Cette nuit-là, elle m'en avait fait voir de toutes les couleurs, et spécialement du blanc. Peut-être sept jours maintenant que nous étions enfermés dans son appartement, ignorant le jour, la vie. Tout cela, toute cette agitation, n'avait rien d'une mascarade, nous étions, elle et moi, épuisés, suants, dociles esclaves de nos désirs. J'avais pourtant conscience que seule une poignée d'heures nous liait, et cette simple idée semblait complètement dérisoire. C'était le matin et j'apercevais les rayons du soleil mettre à jour mes états d'âmes à travers les vieux stores de sa kitchenette. La cafetière était encore frémissante. J'la r'gardais somnoler, je tentais de comprendre qui était cette femme, celle qu'alors je possédais. Je lui parlais, je la questionnais, un véritable interrogatoire, triste déformation professionnelle. Comment savait-elle s'y prendre avec moi ? Comment pouvait-elle concentrer autant de qualités ? Que voulait-elle de moi ? Était-elle envoyée ? Était-ce bien réel ? Entêtée dans son mutisme rêveur, c'était peine perdue, je ne saurais rien de toutes ces choses. Le café bouillant réchauffait la tasse, la tasse brûlante chauffait mes paumes, et mon âme de solitaire partait en fumée, j'étais paumé. Nous n’avons pas appris à nous connaître, pas même lors de ces sept minutes organisées !


Ce soir-là nous avions passé la nuit ensemble, tout comme la suivante, et celle d’après encore, jusqu’à cet après-midi, ici, à son chevet. Il semble que j’ai su, pour une fois, me débrancher ; exister en laissant derrière moi mon pathos habituel, toute cette merde. J’ai cette impression agréable que le temps se rallonge, nous dormons, vivons le jour et la nuit, découvrons ces choses qui nous entourent, nous. J’ai cette sensation étrange qu’elle m’apaise, me rassure.


Elle se réveille, quitte son anesthésie orgasmique. Elle se redresse, son regard cherche le mien, elle laisse sa tête peser sur mon épaule. Je ne suis pas certain de nos forces, de notre volonté à entamer un processus de mouvement. Il faudra trente-cinq minutes pour rejoindre le hall de son immeuble, les mots manquaient. Je ne savais que dire, que faire ? Que décider ? Où aller ? Le moment que je redoutais se rapprochait, il fallait cesser les regards et fuir l’implicite. Le souffle glacial d’un New York à la fin de l’automne, nous repoussa dans un petit bistrot comme on en fait des milliers dans la « Big Apple ». « Face to face », le petit café amer et le Donut pour caler, nous nous regardions, c’était interminable ! À quoi jouait-elle ? Elle devait bien se rendre compte que je suis incapable de prononcer un mot, que je n’ai aucune idée de ce que les gens font en de telles circonstances. Trente secondes pendant lesquelles j’étais sur Mars, puis elle intervient, brise le silence. « Tu sais, j’ai aimé être avec toi, j’avais besoin de tomber sur une personne encore plus paumée que moi ! » Tandis que j’ai encore peine à saisir le sens des mots qu’elle vient de prononcer, j’entends claquer la porte du bistrot. « She’s gone », Éric et le juke-box m’achèvent.


12 décembre 2005, New York.


J'ai jamais vraiment su quoi penser des putes. Ça faisait déjà trois ans que j'avais commencé à les fréquenter. Je n'ai jamais eu de fille fixe, jamais de relation, que des coups d'un soir. Elles comblent un besoin primitif du sexe masculin, je ne sais pas si finalement, elles ne valent pas plus que les assistantes sociales... Elles avaient le mérite de faire ce que je voulais, elles ! Dans tous les sens, de toutes les manières... Pour quelques billets, je me payais un loisir digne de l'Olympe. Y a deux semaines, ma sœur m'avait parlé d'un truc, un nouveau truc qui marchait pas mal pour les mecs comme moi. Les mecs comme moi, ce sont ceux qui ne rencontrent plus beaucoup de monde, qui ne fréquentent plus vraiment personne. « Speed Dating » m'a-t-elle annoncé avec fierté, comme la solution à tous mes problèmes. Je n'avais pas même compris le titre, ou bien le concept, de toute façon je ne saisissais jamais ce genre de trucs. « Génial ! » Elle me disait que c'était génial. J'y étais allé sans y croire, sans savoir, sans saveurs. Je suis arrivé, habillé dans ma plus belle tenue, un trench coat beige « has been » de flic dépressif, un pull en grosse maille crème dont même moi avais conscience de sa « ringardise », et puis un pantalon droit, juste un pantalon en réalité. La fille de l'entrée m'a littéralement assommé ! « ... ça ne dure que sept minutes, soyez persuasif... », « ... n'hésitez pas à être direct », « ... présentez-vous, soyez curieux... », « ... alimentez la conversation... » Un banc de morues, je venais de pénétrer, à mon grand regret pour une fois, dans une salle qui, sans nul doute, devait être juxtaposée à l’océan Atlantique. Certes, mes nuits avec Scarlett Johanson ou Nathalie Portman me coûtent presque 600 $, mais là, même gratuitement je ne repars pas avec l'une de ces femmes. Après avoir constaté que le mythe de la femme à barbe n'en était plus un, on me fait m’asseoir à une table. J'attends quelques instants avant que celle que j'allais devoir rencontrer n’arrive.


« Bonsoir... »


Chapitre 1


10 juin 2006, Route 66.


Dente :


Sans mentir, j'étais là depuis perpette, peut-être même plus... En réalité, depuis suffisamment longtemps pour que je ne sache plus si c'était moi ou cet endroit qui empestait le vomi. J'avais le cerveau à l'envers, j'étais décalqué ! Cette foutue zone sans même un rat mort, je m'emmerdais à mourir et je commençais à croire que j'étais venu pour des clous. « Peanuts » qui disait l'Amerloque. Six mois que je traquais un fumier de premier ordre. Un meurtrier. Et ouais, je suis un flic, un flic raté, et rebut du FBI mais un putain de keuf quand même. Le genre qui sort d'abord son pétard avant sa plaque, le genre qui préfère la pétarade à la planque. Le mec que j'recherche se nomme Hockney comme ce con de peintre prétentieux ! Un putain de psychopathe qui arnaque des vieilles bourgeoises frustrées, en leur faisant miroiter à la gueule une vingtaine de centimètres de bonheur, pour finalement les buter pendant leur sommeil, étouffées avec leurs sous-vêtements...


Mais là où j'suis, je crois que je ne peux que dénicher l'artiste illuminé en quête de bouse à pondre. M'en fous, je coule mon bronze, j'entretiens mon cancer et je décampe avant que le fumier ne me laisse en crampe. De toute manière j'ai plus une thune et j'tiens pas à ce que l'autre pedzouille me saigne dans la nuit. Direction Cubero. Sur les traces de ce blaireau d'Hockney.


12 juin 2006, Albuquerque.


Stan Finley :


Ça faisait plus d'une heure que je le travaillais à la moyenâgeuse, au moins soixante minutes que je jouais le « Mr. Blonde », trois mille six cents secondes et... rien. Des indics, j'en ai fait morfler des dizaines et des dizaines. Mes tortures ont toujours réussi à déséquilibrer ces balances. Mais celui-ci, putain, il était coriace, le genre à donner sa mère pour protéger ses arrières. J'essayais de retrouver cette fiotte d'Hockney qui m'avait entubé de plusieurs milliers de dollars. Je lui trouve la bourgeoise à plumer et on fait cinquante-cinquante, enfin ça c'était jusqu'à ce qu'il se volatilise avec les billets, et après m'avoir planté deux fois au thorax. J'aurais dû savoir que faire équipe avec cet Ed Gein à la gueule d'ange n'était pas une bonne idée. L'indic que je cuisinais savait où cette raclure se cachait, et avait déjà lâché l'info à un fédé. Je devais le faire parler, et vite, avant que l'autre ne me devance. J'étais dans la cave à alcool du bar d'Howard, un mec qui me laissait faire mes affaires dans son sous-sol en échange de quelques biftons. Le parterre de cette salle sombre et glauque consistait en une épaisse couche de terre facile à creuser. J'avais donc déjà préparé la tombe de mon nouvel ami, histoire qu'il pige vite le topo : j'étais pas là pour rigoler et lui était là pour parler sinon... Mais rien à faire, ce con supportait tout, encore moins bruyant qu'une pute frigide ! Je bus la fin d'une bouteille d'absinthe - une bouteille dont j'ai préalablement pris soin de la vider presque entièrement sur les plaies fraîches de ma proie - m'essuyai d'un revers de manche et dis : « Ash to ash, dust to dust ». Le spiritueux me rendait spirituel. L'indic se retrouva aussitôt dans sa tombe, pieds et poings liés. Premières pelletées. Peu à peu la terre commença à recouvrir son torse. Il restait stoïque. Pelletée. La terre commença à cacher son visage. Il gesticulait comme un asticot, je touchais au but. Pelletée, pelletée, pelletée, pell… « CUBERO ! » Cubero ?


C'était le premier son qu'il sortait depuis le début de mon «petit interrogatoire». « CUBERO… NOUVEAU… NOUVEAU-Mexique » cria-t-il en essayant de cracher tant bien que mal la terre qui encombrait sa bouche. Il se foutait de ma gueule. Cubero… C'est quoi ce charabia. Je décidai de le titiller encore un peu. Pelletée. « Cubero, Hockney… ». Pelletée. Il avait peur, il devait dire la vérité. J'en avais fini avec ce lascar. Pelletée.


Je donnai un petit supplément à Howard pour qu'il me serve un de ses délicieux burgers au bacon. Je sortis du bar et m'adossai contre la porte d'entrée, le soleil m'éblouit. Je croquai dans mon « fat sandwich » en pensant à la manière dont je ferais la peau à cette catin d'Hockney. Cubero… encore un patelin où des bouseux consanguins devaient s'enfiler leurs vaches à tour de bras… tu me diras entre les vaches et les femmes du sud, y a pas grande différence. La graisse du bacon coula sur ma chemise blanche. Rien à foutre, même le costard taché et les mains pleines de sang, j'avais la classe.


11 juin 2006, 1 p.m., Cubero/San Fidel.


Dente :


Les mecs de la radio sont des cons, faut qu'ils mettent « La isla bonita » de Madonna au moment où je coupe le contact de ma caisse. Me v'l'à arrivé à Cubero, rien de plus que ce que j'espérais. La procédure habituelle, descendre dans tous les hôtels miteux du coin et fouiner un bon coup pour voir si mon gars ne s'y trouve pas, faire le tour des boîtes, poser deux-trois questions aux badauds badigeonnés à l'eau-de-vie, puis alerter le brave shérif dépressif de cette charmante petite ville. Je sais que le gars sait qu’y a un fédé sur ses traces, c'est toujours comme ça ! En revanche, je ne sais pas si le gonze est encore dans la place, alors je ne pense pas trop sortir mon badge de tocard durant les prochaines heures. Je déboule dans le premier « dinner » que j'aperçois sur la place de l'hôtel de ville. J'avais les crocs, mais Dieu, la serveuse était à croquer. « Suzie », j'adore cette connerie de badge, j'ai l'impression qu'ils ont inventé ce truc pour que les pervers dans mon genre puissent emmerder les minettes. Je commande des œufs brouillés, un grand Coca, puis j'essaye de l'embrouiller, j'crois qu'on dit draguer. J'dois pas avoir la gueule qui faut pour le cul qu'elle a ! Mais rien n'est perdu, elle me prend pour un gros balourd alors je peux continuer et faire ma sauce. Je lui parle de mon pote, « Hockney » ! Je lui dis que c'est un ami que je cherche ; sa famille m'a dit qu'il vivait dans le coin alors comme je passais par là, je me suis dit « why not ». C'est vrai que j'avais peu de chance qu'elle le connaisse, mais comme elle est mignonne, elle m'a au moins donné un bon renseignement, une boîte de seconde catégorie dans laquelle on trouve un peu n'importe qui, et surtout n'importe quoi. Je connais bien ce petit salopard d'Hockney, dans chaque ville dans laquelle il passe, il fait son petit tour dans la boîte du coin, se paye un « lap dance » et prend un spliff ! Lorsque je repars du resto, je vois dans le regard de la petite qu'elle me prend pour un gros lourd camé à la recherche d'un ami imaginaire, on peut dire que j'ai gagné mon repas !


Le premier hôtel que je visite s'appelle le « Joyeux coussin », quelqu'un a-t-il déjà vu moins accrocheur ? J'enfonce la porte et entre dans le hall, c'est un hôtel à vingt dollars la nuit, plutôt propre. À voir le sourire du peigne-cul qui m'accueille, cet hôtel tourne assez bien, pour sûr, il ramasse toute la clientèle de la route. « Bonjour monsieur, bienvenue à l'hôtel du “Joyeux coussin”, puis-je vous aider ? » Cet automate est trop bien huilé. Parfois j'aimerais être comme ce genre de bonhomme, n'être qu'un exécutant, ne rien savoir d'autre sur la vie que ce que je sais pour faire ce que je fais. Je lui dis que je prends une chambre, je fais le mec bien, je raconte ma vie, je lui explique le sujet de ma venue ici, dans cette fabuleuse ville de Cubero... blablabla. Je me rancarde un peu sur la population de l'hôtel, je jette un œil au parking des fois que j'aperçoive le moteur de « l'autre ».


Putain ! C'est pas en arrivant ici que je pensais tomber sur la plus belle chambre de la traque, mais faut reconnaître qu'on en a pour son billet : moquette rouge discrète, mobilier récent, variateur de lumière, grande armoire, coffre, lit « king size », salle de bain généreuse avec une cabine de douche propre, et des toilettes ayant une chasse d'eau susceptible d'évacuer tous mes tracas, pour une fois ! Alors pour bien commencer je pose mon cul, ça va me donner l'occase de réfléchir à la prochaine étape.


13 juin 2006, 9.30 a.m., Cubero/San Fidel.


Dente :


Merde... « Toc toc toc » qu'est-ce que c'est que ce foutoir, le con d'à côté qui se tape son amante ou quoi ??? « Toc toc toc !!! » Mais ce con ne comprend pas que je pionce... « TOC TOC TOC !!! »... fuck off !!! « Je sais que vous êtes là... ouvrez-moi, j'ai à vous parler ! » La grognasse, qui est cette pucelle qui me réveille comme ça ? Comme une poule à... attends voir... à 9.30 a.m. Putain ! Je me lève, les paupières sont lourdes, les traits du visage en vrac, l'haleine malhonnête, je me traîne jusque la porte, p'tain que la chambre est « huge » j'en avais pas cette impression hier soir ! J'ouvre la porte, l'inconnue, merde, « la » commis ? du « dinner » ! Facilement reconnaissable, encore affublée de son badge grotesque, de sa tenue aguicheuse, et de ce petit air malicieux que je lui avais décelé au moment des œufs brouillés. En revanche, je crois que c'est moi qu'elle n'a pas reconnu, à croire que mon calebar en jette plus que mon imper. Après être passée outre les bouffissures du masque du sommeil que j'offrais à sa vue, elle entra dans la chambre, posa son sac à même le sol comme si elle était pressée, nerveuse. Je n'avais aucune idée de ce qu'elle pouvait me vouloir, je la laissai parler. Elle m'expliqua maladroitement qu'elle pensait avoir quelques infos concernant la personne que je recherche, elle me dit aussi qu'elle sait que je ne lui suis pas amical. Elle a compris que j'étais flic dès le début, je crois qu'il faut que je change de dégaine. Elle enchaîna sur Hockney. Elle l'a vu, elle le connaît un peu, enfin « intimement » comme elle me dit. Je le crois pas, l'ordure, il s'est même tiré la serveuse. C'est ingrat d'être le bienfaiteur, t'as plus que tes cinq doigts pour te servir, pendant que le plus cruel des escrocs se la joue « turlutte for free » dans les chiottes. Je m'habille en vitesse, je prends le max des renseignements qu'elle peut me donner, je laisse un billet pour la chambre sur la table de chevet, et je saute dans ma carlingue. Je repars sur ses traces. Je sors de mon drap, je me réveille, merde c'était quoi ce rêve ! Je prends cinq minutes pour remettre les éléments en place. « … Needles... » qu'est-ce que c'était que ce truc, je n'en étais pas certain mais mon intuition me poussait à y tenter ma chance.


Chapitre 2


13 juin 2006, 11.00 a.m., Route 66.


Dente :


J'ai une tendance chronique à ressasser les chimères du passé, lorsque, face à moi, s'étend sur des miles et des miles, la route, seule. Je ressors les dossiers crasseux, ceux que j'essaye, sans relâche, d'enfouir une bonne fois pour toutes. « Bonsoir... », j'entends encore le son des premiers mots qu'elle a prononcés ce soir-là, à cette réunion d'épaves. Ça devait durer sept minutes, ça a duré sept jours. Ça y est, je le sens, la nostalgie a investi les lieux, et c'est pas la voix tendre de Julie London qui va me sortir de l'inondation. Il me faut un autre CD, il me faut ce truc de jeune que mon dealer de vingt-quatre piges à downtown m'avait filé pour que « je teste ». Un truc pour s'évader, je veux être emporté, le fils de Bob, Damian... Alors que je débarque à « Jamrock », que la route est droite et longue, que j'ai les yeux humides de souvenirs, que mon regard est fixé sur l'horizon, je ne sais pas ce que je ressens.


Mon cœur, mon corps, mes méninges, tous tournent à fond de balle ! J'avais cru entrevoir le bonheur depuis ces sept premières minutes jusqu'à la fin de ces sept jours, aujourd'hui, je suis certain d'être coupable, d'avoir foiré ce bonheur, et manqué cette plénitude. Parce que là, putain, je suis désespérément vide, desséché, j'ai plus d'âme, plus de saveur, l'ombre de moi-même comme on dit. À cet instant, j'ai beau accélérer tant que la voiture le peut, je sais que jamais je ne rattraperai les moments, d'une rare intensité, que cette femme a su m'offrir ! Sur la route de « Zion » je ne sais plus ce qui nous a menés à l'échec, je revois simplement son regard, ma respiration n'est qu'une longue plainte, un râle de peine émanant de la plaine. Le shuffle fait bien son affaire, mes pupilles s'écarquillent, éclairées par les feux de croisements de l'abruti d'en face, « Move. » Je rouvre les yeux, une seconde plus tard, ma vision tachetée de blanc, mon âme tachée de noir, et mon cœur haché, au bord de lâcher. C'est décidé, plus de musique pour ce soir !


Suzie la malicieuse, m'avait envoyé à Needles en Californie, le long de la route 66 sur les bords du Colorado, à la frontière avec l'Arizona. Au cœur de la vallée mojave, c'est un arrêt bien connu des voyageurs du rail d’autrefois. Fameux pour son « train depot » appelé « El Garces » à la mémoire d'un missionnaire chevronné. Le lieu a vécu pendant de nombreuses années en offrant gîte et réconfort à des milliers de voyageurs. C'est là que j'avais rendez-vous avec le Don Juan en Armani. Je commence à connaître mon gaillard, non content d'être en cavale, il fait en plus de ça, le flambeur : pour le style, il emprunte la route 66, et pour l'histoire, il fait son pèlerinage à Needles. Pour une fois, je pense avoir une longueur d'avance sur lui, je vais pouvoir le dénicher sans qu'il s'y attende ! Il est minuit quand j'arrive aux abords de la ville, je traverse la rive, ma chemise est ouverte, les fenêtres béantes. La chaleur n'a cessé d'augmenter à mesure que je me rapprochais de la ville, à la manière d'une mise en scène, la pression monte. La fraîcheur du soir agonisant en cette mi-juin rend l'atmosphère encore supportable. Il m'a fallu six heures pour rejoindre Needles, d'après les dires de Suz j'estime l'avance d'Hockney à quatre heures. Mon gars doit passer la nuit le sang refroidi par le souffle d'un climatiseur de série, dans un hôtel chargé d'histoire. Je gare ma caisse, non loin du centre-ville, entre le chemin de fer et le parc au bord de la rivière, je passerai pas une nuit de plus sur ma banquette arrière. Je trouve un badaud et lui demande de m'indiquer l'hôtel, celui d'Hockney.


Stan Finley :


Notre collaboration avait pourtant bien débuté, l'équipe était bonne. Lui, démoniaque sans aucun sentiment, et moi, ingénieux, le cerveau. L'ironie du sort, c'est de me souvenir que c'est lui qui me l'a faite à l'envers. Moi, je repérais le gibier, je préparais le terrain, en gros, je lui écrivais le scénar ! Lui, n'avait plus qu'à la cueillir la vieille, le despote. Un plumage en bonne et due forme, c'était ça notre credo.


Notre dernier coup avait été ambitieux. 360 000 dollars. Une vieille fille à papa qui venait d'hériter de son père. La difficulté de cette opération était de lui inspirer suffisamment confiance pour qu'elle nous laisse pénétrer dans son Fort Knox de chez elle. La gueule d'ange avait fait son taff, et le salaud, il était vraiment bon. Fallait la voir roucouler au bras du captieux. En quelques jours seulement, nous nous sommes retrouvés devant le coffre, moi clef en main et lui couteau au poing. Je l'ai pas vu venir. Le mec me plante. Y me baise. Heureusement pour moi, j'ai pu déguerpir tant bien que mal avant que les flics ne débarquent. Faut croire qu'il ne m'avait pas eu si bien que ça.


L'indic enterré d'Albuquerque m'avait envoyé à Cubero. Ici à Cubero, on m'envoie à Needles. Et, malheureusement pour le grand Hockney, j'ai un homme dans ce coin-là. Peut-être pas le meilleur, mais... Un Black un peu désespéré, et d'apparence assez banale. L'effet de surprise et la discrétion de mon homme seront ses avantages...


13 juin 2006, 10 p.m., Needles, « El Garces ».


Dente :


Nous tous, voyageurs cosmopolites, remplissions la salle commune d'« El Garces », le fameux hôtel ! Moi, je passais la soirée avec les rois du kitsch. Un couple qui ne passait pas inaperçu ici à Needles. Le mec avait un petit air à la « Vanilla Ice », « sneakers » aux pieds, fripes antiformes, paré, casquette ringarde. La fille arborait cet air bête des « filles à la gym » dans les 80's. Elle avait tenté le contraste, collant serré en bas, gilet ample chiné au bouiboui en haut, et pour elle aussi, la bonne vieille paire de « sneakers ». C'est définitivement son bandeau qui lui donne cet air niais, candide. Ces deux-là se trimbalaient en Californie avec un énorme sac au motif du légendaire « smiley ». Des allumés. Ils étaient par ailleurs sympathiques et avenants, alors ils me tinrent compagnie un court moment. Subversif, dissident... terriblement cliché, merde ces mecs-là à la dégaine farfelue ne sont qu'un produit, qu'une image, comme nous tous.


J'ai compris cela à la vue de leurs sacs en plastique Universal Studios sous leur fatras. En provenance directe du parc de LA. C'est dingue ça ? À quoi ça peut bien servir de soigner à ce point son look, soi-disant déjanté, pour finalement céder à la même mascarade que nous tous. Branlette, condescendance. Le type humain subversif à 100 % n'existe pas, parfois il feinte, mais ce n'est que façade et artifices. Pendant qu'ils me racontaient leur trip, leur voyage, « la route du LSD » comme ils l'appelaient, je pris conscience de mes vraies qualités de « bête sauvage ». Ils n'étaient qu'un blanc-bec et une pimbêche illuminés aux acides. Moi, je ne suis pas qu'un flicard bourru et « cirrhosé ». Je suis avant tout un homme, seul, une pièce infime de tout cela. Peut-être une de ces pièces qui ne s'emboîtent pas, qui ne s'emboîteront jamais, contraintes à se heurter sans cesse. Si j'avais vraiment connu mes parents, j'aurais constaté ici leur œuvre.


Chapitre 3


14 juin 2006, 8 p.m., Needles.


Dente :


J'étais au bord des larmes, sur le point de chialer, ce gobelet d'un litre de Coca-Cola pétillant juste pour moi, c'était toujours une émotion. Je ne vais pas vous mentir, mais quand je prends le menu « King Size » chez l'ami Ronald, c'est pour avoir le gobelet géant et la mention « à volonté » qui va avec. Et pour être totalement honnête, j'avais ratissé la ville de long en large, et il semblerait que je n'aie réussi qu'à trouver mon big mac dans ce foutu patelin. J’suis pas clair ce soir, la journée a été fastidieuse. Partout où je suis allé, tout sonnait faux ! Qu'est-ce que je foutais ici bon Dieu ??? Même ce McDo n’était pas honnête... Trop peu de monde pour un jeudi soir. Il devait y avoir quatre employés en salle, deux au drive, deux familles de gros, ou alors deux grosses familles, tout dépend si l'on compte le nombre d'enfants ajoutés ou bien les kilos additionnés ! Mais il y avait surtout ce grand Black au regard profond, au visage fermé, au corps musclé. Le type n'avait commandé que des frites. Il faut avoir un cœur de pierre pour ne pas prendre de boissons lorsqu'elles sont à volonté ! Minute après minute le colosse engloutissait le topo, frite après frite : il me fascinait. Il avait quelque chose de puissant, quelque chose de terriblement vivant. J'avais presque peur, de là où j'étais, de ses mains, de ses gestes, de son envergure. Habillé de la plus simple des manières il semblait se fondre dans le décor, bottes en cuir, jean Levi's, débardeur sombre avec, par-dessus, l'éternelle chemise en coton à carreaux des bûcherons canadiens. Putain, j'étais le seul à l'avoir remarqué, cette force de la nature, cette attraction à sensations fortes. Ce mec m'attirait, il n'était pas là par hasard. Naturellement, je me dirigeai vers lui. Je me suis assis à la table de la bête. Merde les tabourets, la table, les frites, tout était démesuré, tout était à son échelle. J'ai sauté pour caler mon cul sur le tabouret, et la voix étranglée par le vertige, j'ai salué mon bonhomme ! Aucune réponse, je n'en espérais pas plus. Je suis resté là quelques minutes à le regarder, moi, minable minus insignifiant. Alors qu'il sortait un « sundae » au caramel de nulle part, je décidai de rompre la glace. « B... Bo... Bonjour... J'étais assis là-bas et euh... je vous ai vu manger vos frites, et... euh sans raison apparente, j'ai dé... dé... décidé de venir vous parler, ça peut paraître un peu stupide mais j'en avais besoin, c'était irrépressible ! » Pour la première fois depuis que je le matais, l'ogre du fastfood eut un rictus, puis une expression du visage... Il allait me parler. J'allais savoir.


- Ce n'est pas grave, je t'attendais de toutes façons...


16 juin 2006, 1 p.m., Route 66.


Dente :


La Californie ne m’avait pas souri, et ça faisait une paye que je n’avais eu aucune nouvelle de mes supérieurs, ils devaient avoir autre chose à foutre que de s’occuper de moi. Je sais plus très bien dans quel sens je roule. Ni pourquoi, ni vers quoi. La vitesse transforme les pointillés de la route en ligne droite, presque infinie. J’crois que j’ai toujours été ainsi, ici, conduisant cette carlingue. Depuis cinq jours je vais et je viens, un combat proche de l’errance. Pourquoi je faisais tout ça ? Traquer ce type : c’était comme une quête viscérale, un besoin primitif. J’suis plus à la route qu’à la rue mais les deux se valent. « Frère », j’voulais m’arrêter, demander de l’aide, une direction, mais je savais que personne n’était là, et ne serait là ; autrement dit : personne ne se souciait de mon râle. Je n’ai pas revu ma sœur depuis que, malgré elle, elle m’envoya à l’abattoir. Et à vrai dire, je me fous de ce qu’elle peut devenir. En y réfléchissant bien, je crois même que je n’ai « fréquenté » strictement personne depuis cette fille, ce soir-là. Un vide social sans précédent.


Les avions volent bas et dans un virage, le mirage se fait plus fort. Cet enfoiré d’Hockney ne sera jamais las. Je crois devenir parano, alors que j’ai tout fait pour éviter Las Vegas, j’ai le soleil dans le dos et mes soucis en pleine gueule ! J’étais pourtant persuadé d’avoir une paire de Ray Ban traînant quelque part dans un des vide-poches. Mon regard brûle et je suis dans cet état d’esprit où l’on se dit que plus rien ne compte : tout ce que l’on sait c’est que l’on perd les pédales ; je me retrouve dans le fossé. J’ai bousillé mon auto ! La fumée m’enveloppe, et étouffe mes gémissements plaintifs. Putain, ce que j’ai envie de cloper. Mes yeux parcourent avec ironie le mot « Lucky » sur mon paquet défoncé, et là, je réalise ! La vérité, le Monde est « stone » et moi je suis beaucoup trop sobre au regard de ma situation ! Je ressors le paquet. J'suis un mec prévoyant. Aux côtés de mes clopes trône un « cône » d’secours, le genre de truc, comme on dit : « au cas où ». L'air file et le temps est humide. En bref, y a pas de lézard, que des moustiques, et moi, j’ai mon stick. Je m’adosse à mon « Goodyear », tu parles d’une blague, à gerber. Je ravale mes tripes, j’avale la fumée, et y a ce trip qui m’attend ! La bile en place dans le bide, je constate que ma mémoire, elle, est labile. J’ai faussé compagnie à ma vie, et ce qui me fait le plus chier c’est que je suis loin de crever ; la pression est bien à trois bars.


Les larmes sont comme les cendres, elles nous montrent comment tout se termine. Je tire ma dernière latte, et repose ma tête en arrière contre la carrosserie, lorsque j’entends les pas légers de quelqu’un qui s’approche. Le mec me toise, il a le genre de dégaine à chercher des noises, j’suis pas en état. Son visage m’est familier et ma tête fourmille de pensées inutiles, j’sais pas ce qu’y me veut et « j’entends plus rien, que le bruit du frigo ». J’ai la dalle. Automatique comme je l’avais prédit, « one shot to kill », je prends sa balle.


- Wake up ! la voix tonne.



Partie 2

Préambule – Qui est Hockney ?


25 mai 1979.


Hockney :


Génération Goldorak, élevé aux Corn Flakes Original's, j'avais brûlé le jouet Albator de mon cousin, nous ne jouions pas dans la même cour, je me nourrissais d'énergie photonique et courais à plus de 700 km/h, et souvent je me réveillais avant de pouvoir utiliser le Tarriero-punch. Avachi dans mon canapé dès le retour de l'école, je m'installais et regardais les deux épisodes proposés, j'étais un fanatique. Mes Converses délacées couvertes de terre sur la table basse, j'attendais que mon père rentre pour prendre « une valse ». Ce sont des habitudes qui ne se perdent pas. Je n'aime pas plus la danse que ça, mais mon père lui aime me voir allongé par terre, c'étaient les prémices du hip- hop et surtout du break, j'avais ma carte d'abonnement à l'hosto. Cela coûtait plus cher que le vidéo-club du coin de la rue et je n'y prenais pas le même plaisir, car je n'avais pas le choix du film, oscillant entre Rocky et Voyage au bout de l'Enfer. En gros j'encaissais comme Frazier, j'étais solide sur mes jambes, endurant comme personne et mon coup « céleste » allait bientôt naître, mais je n'en avais pas encore fait germer l'idée.


La porte s'ouvre, des clés se posent, une ombre s'approche, m'attrape à la cheville, me tire violemment vers le haut, je quitte le sol, bienvenue « en apesanteur ». Newton et mon père m'ont lourdement fait tomber sur la moquette, la tête la première comme à la piscine, sauf que là, il n’y a ni eau, ni bassin. Je saigne de l'arcade, et c'est pas un jeu. Mon père m'envoie, d'un gentil coup de pied au cul, chercher de quoi nettoyer ce liquide rouge qui se répand. J'éponge « comme que j'peux », mais mon sang perle sur mon front et ne cesse d'alimenter les taches rougeâtres qui tapissent le parterre, attisant ma détresse. Agenouillé à portée de bras de mon père, je me fais encore plus petit que je ne l’étais. Il s'est mis à la place que j'occupais mais à changer de chaîne, nous apprenons ensemble, qu'un DC-10 d'American Airlines s'est planté à Chicago avec à son bord 273 personnes, je ne suis p'têt pas le plus à plaindre en fait, et puis comme mon père ne prend jamais l'avion, peur phobique qu'y dit, je ne peux être déçu qu'il n’ait pas été à bord.


Deux années et vingt-sept voyages à l'hôpital plus tard, mon père mourait. On m'envoie chez ma mère que je n'ai pas revue depuis mes cinq ans, une vieille connaissance en somme ; elle doit sûrement frapper moins fort que lui... c'est déjà ça de pris.


1er décembre 2005.


J'étais entré dans ce bar, avec une tenue pleine d'artifices, qui m'apparaissait plus classe que jamais. En me dirigeant vers le bar, pour atténuer mes migraines à base d'alcool fort, scotch de préférence, je m'attachai à décrire, d'un œil inquisiteur, l'assemblée. Beaucoup de costards mais peu de parlementaires, et puis beaucoup de robes autour ; élémentaire. Les Blinks-Blinks et stéréotypes résonnent en mono et attisent foudre et coups, mais rarement ne forment un mélange détonnant. Accoudé « à la cool », j'attendais mon verre. Je mis du temps avant de m'installer à une table, assis, elle arriva. « Bonsoir », je lui répondis à peine, un signe de tête, je préférais mater l'immense aquarium… « j’y nage, je plane ». Il me semble être le seul requin ici. Elle converse. Elle parlait de tout, et surtout de rien, elle imaginait déjà mon coup de rein, moi j'étais passé au vin. Je sentais l'alcool, elle empestait le Chanel. À peine dix minutes plus tard, elle m'agrippait le gras, et se pavanait à mon bras.


Moi, j’en étais encore à la brasse, « yellow submarine », j’en perdais mon tuba, était-ce un mérou ou un sous-marin ? « It was written » pleurait un fils de Bob. Elle s'éponge. Quelques orgasmes passés, elle n'imagine que le futur, Pontiac ou Ford, elle veut vivre ses retours intensément. Comme un vautour, mes griffes j'acère, elle savait que je valais le détour, pas pour l'amour mais pour tout ce qu'il y a autour.


Chapitre 1


6 juin 2006, 6.06 a.m., Route 66.


Hockney :


J'aime à glisser mon six coups dans le paysage, endroit parfait, heure convenable, nous allions nous mettre à table. Depuis plusieurs jours, je créchais dans ce taudis minable, tenu par un vieil Amerloque, c'est le cas de le dire, une vraie loque, un putain de débris, mi-clochard mi-péquenot. Il n'avait pas dû se doucher depuis la dernière averse, qui devait dater de plus de trois mois, au Nouveau-Mexique ; une prostituée, qui tapinait pour quelques dollars dans les alentours, me l'avait confié. Loin d'être jolie, cela devait être sa fille ou je ne sais qui, bref elle ne devait pas gagner beaucoup... Elle devait venir du village de vingt-cinq âmes qui vivotait de je ne sais quelle manière à quelques miles de là. Son motel datait de la guerre de Sécession, j'en aurais mis ma main à couper. Pas d'eau courante ? « Le puits c'est parfait ! » me lança t-il. Électricité ? « La nuit c'est fait pour dormir, pas besoin ! »... Insupportable cet ermite, j'hésitais même à le payer, je suis persuadé que des pièces de cuivre l'auraient comblé, l'énergumène. Sa station-service n'en avait ni l'allure ni la consistance, elle faisait vraie dans le décor, mais ne vous attendez pas à remettre du pétrole dans votre auto, cela fait six ans qu'il n'est plus desservi. Il devait tourner à un client tous les six mois pour son motel, autant dire que pour lui j'étais un véritable don du ciel, mon cul ouais... j’étais pas là pour ses beaux yeux. J'étais entre Budville et Cubero, un trou perdu à plus de mille lieues de la civilisation et c'est pas le bestiau qui m'hébergeait qui m'aurait fait changer d'avis.


10 juin 2006, Route 66.


Hockney :


J'avais pris la décision de me tirer, je ne voulais pas m'enterrer au Nouveau-Mexique, au côté d'un péquenot, au regard vicieux, te servant des viscères au dessert, matant des films pornos avec des animaux et de jeunes Mexicains, pas plus vieux qu'à l'âge de mon premier vélo. Je trace ma route. J’veux pas m'attirer d'ennuis, je me dirige vers le comptoir, et crache mon dernier bifton de 50 $. Le vioque me fixe l'air peu convaincu, « T'auras rien de plus escroc ! » il me semble que j'étais bien placé pour savoir ce qu'est un escroc... Il me fixe et se barre dans l'arrière-salle en me saluant de la main. Grattant le fond de ma poche il me reste quelques dollars, je les dépose sur le vieux morceau de bois bancal qui faisait office de bar, j'avais des remords ; avoir baisé sa fille pour si peu... Je marche vers ma vieille Ford Mustang année 1964, date d'intronisation, je l'avais achetée il y a de ça dix ans, à un sexagénaire pour 1 000 $, le pauvre, et c'est mon fonds de commerce : ses lunettes lisaient deux zéros de plus... Je file, laissant derrière moi tranquillité éphémère et nuage de fumée, j'arrache toujours le filtre de ma Marlboro, un principe ; je postillonne par la fenêtre et pousse les rapports...


Au volant de ma caisse, clope au bec, le passé souvent me tracasse, encore jeune, j'étais déjà vieux. J'aime cracher dans la soupe. C'est plus fort que moi. J'avais vécu à New York, et j'y ai vieilli bien trop vite. T'as déjà vu un blanc-bec de mon espèce traîner tard le soir dans le Queens ? Je créchais dans un foyer de petites frappes. Je devais avoir quinze ans, et mon esprit tortueux me torturait. Je flambais au propre comme au figuré. J'avais mes Stan Smith blanches aux pieds, assorties à mon teint, disaient mes potes.


Mon père est mort quand j'avais à peine dix ans, comment... je ne me souviens plus... la coke, l'héro ou l'amant de ma mère, un grand blackos de deux mètres, pas toujours honnête et plutôt PIMP que Breakeur, plus braqueur que prêcheur, plus dragueur que pêcheur ; un glandeur. Il battait ma mère. Un soir avec Jackson et Aaron, deux costauds prêts à tout pour pas grand-chose, on lui a mis le grappin dessus, au détour d'une des centaines d’impasses qui font de ce quartier l'une des plus grandes planques du monde. Je n'ai jamais revu ma mère depuis cette soirée, à l'aube de mes quinze ans. Peut-être devrais-je y retourner...


La chaleur m'étouffait, je suais comme un cheval de trait, à tombeau ouvert, je roulais sur cette route depuis presque trois heures. J'avais croisé une voiture et trois camions, deux chacals et un avion, je préfère ne pas m'imaginer sans essence, seul en errance au milieu de ce qui ressemblait au bush australien. Nous, nos bushes, c'est pas la même veine, une sale race depuis bientôt cinquante ans, qui nous font passer aux yeux du monde, pour des racistes arriérés, tuant, volant, violant, au nom de je ne sais quelle raison d'état, dans des pays si lointains, que W. ne saurait situer sur une mappemonde... Ils préfèrent Miss monde à Bénazir Bhutto, confondent barbus et barbares, musulmans et terroristes. Je les emmerde.


Mon paquet de rouges était vide, le bide qui gueule, plus que quelques miles avant d'atteindre cette foutue ville. Pour être honnête, les trompettes de Miles Davis me sortaient par les oreilles, les yeux cernés, fatigués, cachés par ma vieille paire de Ray Ban, en disaient long sur mon état. La tête me tombait, plus lourde qu'un uppercut de Tyson, je préférais m'arrêter. Je ne voulais pas me faire arracher l'oreille, demande à Holyfield s’il avait sommeil, pour sûr qu'il l'a regretté. Je serre le frein à main et m'affaisse dans le cuir souple de ma cocotte, horizon raisonnable, je te tiens...


Un vacarme me fait ouvrir les yeux, un de ces routiers encore en train de se branler, plutôt que de tenir le volant, m'a évité de peu. Il est tard. Je relance le moteur et repars. À peine quelques tours de pneus plus tard, j'aperçois un panneau qui indique Cubero à moins de cinq cents mètres. Bourgade fantôme, accolée à la ville de San Fidel. À vue d’œil fatigué, je dirais quequ'chose comme huit mille habitants, j'imaginais déjà le topo, quatre McDo, deux Burger King, un Taco Bell, 45 % d'obèses, 30 % de Latinos, 2 % d'Afros et le reste de bons Américains, étendard au vent dans le jardin, chaîne câblée pour ne louper aucun Super Bowl, quitte à oublier l'anniversaire de ses mômes. Quelques shérifs ventripotents gavés de Donuts, faisant hurler leurs sirènes et transpirer leurs aisselles, pour de modestes affaires, somme toute, je me sentais presque autant en sécurité que dans le Queens.


Je roulais à faible allure, c'était le milieu de la nuit, personne dans les rues, les clodos pionçaient, avachis sur n'importe quels bancs, n'importe quels cartons. Les lampadaires tirent la tronche, tanguent à droite puis à gauche, sans l'aide du vent, les enseignes des petites bicoques frétillent comme des anguilles. Et puis, il y avait cette boîte miteuse, à l'intérieur, plus d'allumettes que d'allumeuses, les malabars à l'entrée, en débardeur rose, n'attendaient qu'un souffle pour gonfler pecs et abdos, j'ai toujours dit que la violence a bon dos. Les frimeurs attirent les gogos.


J'allais me trouver un parking pour me pieuter, j'en avais fait assez pour aujourd'hui.


Chapitre 2


11 juin 2006, 2 p.m., Cubero/ San Fidel.


Hockney :


Réveil difficile, les chiards qui retournent à l'école ne respectent rien. Des sacs plus lourds qu'eux, je pense que le gouvernement a mis cela au point pour qu'ils restent ancrés ici, les pieds sur terre. Ainsi, ils voudraient éviter que de potentiels petits génies puissent avoir le corps aussi libre que l'esprit, et ne soient pas si fuyants face à des études aussi rébarbatives que les téléfilms avec David Hasselhoff, qu'il m'arrive d'apprécier malheureusement. En les enracinant ainsi, l'État évite de se sentir dépendant des Japs et autres Européens, pour gérer leurs multinationales et autres conneries top secrètes. Toujours est-il que j'ai super mal dormi, ma tête a dû pendre toute la nuit dans le vide, oubliant le support qui lui était voué, j'ai un torticolis atroce. Je me mis à la recherche d'un petit « dinner » pour me restaurer, j'avais une dalle terrible. Y en a un qui me fait de l'œil, la serveuse a l'air d'avoir quelques atouts non négligeables. Je pousse la porte d'entrée, et m'assois au bar au plus près de la sortie, on ne sait jamais. Je commande quelques conneries, deux pan cakes au miel et une grande mousse, pour faire passer. Je voyais le client sur ma gauche fricoter avec la serveuse, elle riait jaune aux avances de l'alcoolique, qui la bouche pleine, tenta de l'embrasser sur le bras, mais elle ne voulait pas que sa vieille barbe jaunie aille lui salir sa douce peau. Elle se dirigea vers moi et déposa ma commande devant moi. « Dure vie ! », lui lançai-je sans lever la tête, elle ne répondit pas et repassa derrière le comptoir, elle avait l'air embarrassé, « déjà vu ».


J'avais les balloches qui me démangeaient, mais je n'allais pas me fondre si facilement dans le paysage, avec mon costard trois pièces Armani, mes Weston et mes Ray Ban, je ne pouvais ruminer comme la majorité de ces bovins qui survivaient aussi loin du monde, en mangeant de l'herbe plus qu'en la fumant. Je me retins donc de m'les gratter devant la demoiselle. J'étais p'têt un escroc mais j'avais un minimum de classe et de savoir-vivre, ainsi qu'une modestie sans pareil... C'est elle qui revint à la charge « T'as bien raison, il faut que je me tire d'ici moi ! » Je levai juste les yeux, elle n'en vit rien derrière mes lunettes à la Ray Charles, elle aurait pu s'appeler Georgia et tout aurait alors collé entre nous, mais elle s'appelait comment déjà, « Comment tu t'appelles ? », elle essuyait le comptoir tout en se rapprochant de moi, arrivée à quelques centimètres, elle posa son coude sur le bois et son poing sur sa joue, « Suzie ». Je ne sais pas ce que cette attitude annonçait mais elle aurait ce qu'elle voulait. Elle me toisait du regard et je la sentais plus maligne que ce qu'il n'y paraissait. J'avais fini mon assiette et pour la première fois depuis dix minutes je relevai la tête vers les autres, elle me sourit. Le cul vissé sur mon tabouret, je la regardais travailler. Les minutes passaient et je la sentais presque prête, elle me jetait des clins d'yeux malicieux, auxquels je tentais désespérément de répondre, voyez vous-même l'inconcevabilité de cet acte pour moi. En réponse, je lui esquissais de nombreux sourires. Je lui plaisais. Elle quitta son établi. Se dirigeant vers les toilettes, elle se retourna une nouvelle fois vers moi, et c'est à cet instant que j'ai vraiment compris à quoi j'avais affaire.


12 juin 2006, 11 a.m.


Mes Ray Ban sont tombées avec le soleil et ses habits. Hier soir, j'avais exploré ses formes généreuses, découvert des courbes percutantes. J'avais trop bu, comme à mon habitude, et lui avais lâché qu'elle n'était pas comme les autres. Je veux dire, pas comme ces connes que je soulève en dilettante pour me payer un nouveau costard et six mois d'oisiveté. Cela aurait pu me coûter cher, mais au matin, elle était toujours là, collée à moi, appréciant le compliment et suant sur mon épaule.


Je viens d'ouvrir les yeux, il est tard, il faut que je décampe. Me relevant violemment, et oubliant Suzie, je saute dans mon pantalon. J'enfile ma chemise et me vois déjà loin de ce bled ! Et merde : « Où tu vas encore escroc ?! » jappe la collante. « Escroc » dit-elle. J'avais pourtant pris soin de rechausser mes lunettes noires pour passer incognito, elle était douée et moi, pour une fois, très con. « Désolé Suzie faut que j'y aille ! » Depuis quand je suis désolé de laisser une donzelle chialer sa connerie au fond d'un lit déserté au petit matin ? « T'iras nulle part sans moi ! » me lança-t-elle fièrement, « J'ai compris trop de choses Hock ! ». Mon cœur est paralysé, où est passé mon sens de la repartie, mon intarissable « j'm'en-foutisme », putain elle m'a égaré. « Tu as beaucoup parlé cette nuit, ta bouteille à la main. Soulagé de pouvoir enfin te confier, je sais tout. Maintenant à toi de voir si tu prends le risque ou non... » Cette provocation est de trop, je m'avance vers elle, la prends par les cheveux et la sors du lit, elle tombe sur le sol, elle crie ! Je la relève et la plaque contre le mur, mon avant-bras sur son cou. Elle me fixe l'air apeuré et je lui glisse à l'oreille « Apparemment je ne t'ai pas tout dit... » Mes veines étaient gonflées par l'étouffante chaleur qui régnait dans la pièce, et la situation plus que compromettante pour moi. Avec ma main droite je lui attrape de nouveau la gorge, je la sens déglutir. « Je pense que tu saisis où je veux en venir, tiens-toi tranquille... » Je relâche mon étreinte et elle s'écroule le long du mur, toussant, pleurant. « J'aime quand tu es violent... » suffoqua-t-elle, « Je ne dirai rien, seulement rejoins-moi à Albuquerque ; je sais qui tu es et ça me plaît... » Je ne savais pas quoi dire, je ne savais pas de quoi elle parlait, la raison m'échappe, une allumée. J'ouvre la porte et fuis comme à mon habitude. Mais cette fois, la petite a réveillé mon but : j'en ai ma claque de me cacher, j'allais régler son compte à ce minable de Stan et repartir à zéro.


Chapitre 3


14 juin 2006, 9 p.m., Needles.


Hockney :


Le mec m'attendait... Qui était ce ringard, les joues creusées en plein McDo ? Qui était ce Black au faux air de Morgan Freeman ? « I am », il se présentait comme un tueur à gages, un mec à blague, venu tout particulièrement de LA pour me mettre au placard. Il tombe la veste et m'exhibe son calibre « Magnum sans la moustache » comme il l'annonce. Je fis la moue grave. Il trempa sa frite dans la moutarde, le nez me piquait. Le pauvre porte aussi mal son arme que moi mon vague à l'âme ; je le vois d'ores et déjà la joue trouée sur le macadam. Je me sens coupable, je joue et m'amuse de sa connerie. Le naze se prend à espérer un travail simple et efficace. Hollywood est dans mes veines, et moi j'ai le sens de l'ironie : je le supplie de m'absoudre. Grand prince à l'arme au poing, il se lève, et n'est qu'un nain. Genre petit. Minus. Je suis encore assis et le regarde de haut, je veux dire, du haut de ma superbe ! Il m'escorte, ou je l'escorte, rien n'est bien certain. Nous allons dehors. Jouant le jeu, je me soumets, baisse les yeux, bégaye. Sa confiance plus haute que lui le plante, erreur de débutant : il ne me fouille pas. Erreur mortelle dans la pénombre d'une ruelle. Je dégaine avant lui, des larmes et du sang, rien ne s'écoule de mon corps. Pour lui, rouge et noir, funeste décor.


15 juin 2006, 9 a.m., Cubero.


Stan Finley :


Ça faisait pas deux jours que j'étais ici à Cubero et j'en avais appris beaucoup. Une vieille branche de N-Y m'avait rancardé sur le soi-disant fédé. Et je dois dire que ce Dente est une énigme. D'après le fichier du FBI, il s'est fait virer en mai 2005, peu de temps avant que nous commencions nos magouilles. Comment se fait-il que ce mec-là nous recherche ? Et pour le compte de qui, s'il ne travaille plus pour le gouvernement ? Ajouté à cela, le type est un paria, un flic déchu. Qu'est-ce qu'il nous veut ?


Sur place, je n'avais pas non plus chômé, j'avais fait le tour de cette petite ville, terrorisant ici et là deux trois idiots. « Thanks to God», je suis tombé sur une mignonne, une de celles qui semblaient avoir souillé leurs draps avec l'Apollon. « Suzie. » Pétasse. Ou plutôt : pétasses, mais là c'est un autre problème. L'ennui avec les pisseuses, c'est qu'elles sont bruyantes. Elles chialent, et crient. À coup de mandales, bien vite, j'ai fait céder son mental. Il payait le prix de sa vanité, la fille le vendait. « Sur la Route 66, en direction d'Albuquerque... c'est tout ce que je sais... » jappait sa nana.


Une heure plus tard tandis que, l'œil poché et le genou boiteux, la Suzie me servait un déca dans son Diner miteux, j'matais les news « on the TV. » Ça a parfois du bon ces conneries, voilà que j'apprenais, comme tout le monde, la mort de mon émissaire à Needles, et ce dans « d'atroces souffrances » comme l'articulait cette foutue journaliste. Le type est mort la veille au soir, vers dix heures du soir, abandonné à l'arrière d'un McDo...


Et merde, je vais devoir m'en remettre à mes bonnes vieilles techniques. Demain matin, cap sur Albuquerque.


15 juin 2006, 2 p.m., Route 66.


Hockney :


Funambule du bonheur, à la fois gueule d’ange et frimousse de l’horreur, je jongle avec le malheur, le mien, mais surtout le leur. J'ai plus d'une chose à régler. Faut que je fasse mes comptes que je lui règle le sien. Plus d’incertitudes que de raison, je me traîne et me targue, sûrement à tort, d’exploits, de souvenirs et d’erreurs. Hockney est né, mais quel jour ? Quelle heure ? Ma vie n’est qu’un leurre auquel mordent toutes ces donzelles. Qui me jugent ? Je demande un avocat pour défendre le démon qui sommeille et souvent se réveille. Aurais-je l’honneur de réhabiliter le meurtre organisé ? Suivre la ligne verte serait mon dernier défi. Le procès sans fondement me rappelle ce vieux bouquin qui jaunit dans ma voiture, et ce film plus noir que blanc, où je suis la victime, sous l’objectif d’Orson Welles. Je n’ai d’ailleurs touché aucun droit d’auteur. J’ai plus de fric que d’éthique. Jugé coupable, je me fourvoie en cassation, mais quel est ce fruit qui me pourrit ? Peu de clarté, même au zénith, j’entends geindre le mérite qui m’égare au fil du temps, j’enfile les gens… « Suzie »…


15 juin 2006, 6 p.m., Albuquerque.


J’aime perdre mon temps. Fallait qu’elle me le dise pour que je l’entende, qu’elle me lacère la peau pour que je le comprenne, je niais l’évidence, la preuve de mon ignorance. Sali par la vie, usé par les gens, j’ai mauvais goût, un mélange amer, avec un arrière-goût de sang. Je m’arrachais la langue pour ne pas l’insulter, lui cracher dessus, la laver de mes péchés. J'avais joué, et au con, je m'en allai bricoler mes erreurs. « Suzie. »


Ne plus avoir que ma salive pour y noyer les sons qui m’avaient fait couler. Elle me tenait. John l’aurait giflée comme un cowboy, moi je l’aurais butée. La vache, quelle chance, j’avais laissé le Glock sur le Mustang. Elle s’écroule, j’ai mis tout mon cœur dans ce poing. Mes phalanges tremblent ; un chicot, du sang et le bitume. J’avais déconné cette nuit-là, me confier si connement à une serveuse si minable, d’un bar si miteux. Si seulement cette princesse Sissi de pacotille ne m’avait pas tiré les vers du nez. Et si… et si… aujourd’hui… eh bien elle ne chlinguerait pas, ainsi, la mort sur la banquette arrière. Je n’y suis pour rien, elle ne le méritait peut-être pas, mais, moi, encore moins. Deux heures plus tard, elle serait sous terre, s'étouffant de sable et de curiosité malsaine.


16 juin 2006, 1.10 p.m., Route 66.


Stan Finley :


« Maria, sainte Mère de Dieu », je viens d'avoir une vision. Putain, je me retourne, je vérifie. C'est bien cela : le tacot du tocard en plein fossé. La Ford pourrie de cet antiflic. Difficile de croire que les choses auraient pu être si simples, on me sert la flicaille sur un plateau.


16 juin 2006, 8 p.m., quelque part le long de la Route 66.


Dente/Hockney :


J'ai la collante scotchée au sol, je bave. J'en bave. Je peux sentir mes vaisseaux se gorger de nouveau de leur sang, la machine se relance. Un cercle de feu m'étreint le contour de la tête. La machine, des pieds à la tête, est empreinte à une ivresse étrange, autonome. Je relève le crâne, constate le décès d'un type. ID : Stan Finley, connais pas ! Ce type, cet oreiller, véritable ersatz à mon confort dans cette geôle, cette pièce, sur ce sol, en plein milieu. Les jambes mal assurées, je suis debout, et à mon grand étonnement, je suis flamboyant. Flambant, sans doute, mes dernières forces, j'essaye de reconstituer le puzzle de mes dernières 24 heures. Je n'ai qu'une certitude, je ne rumine plus. Qui est ce mec, à mes pieds, qui, même dans la mort, a su avec générosité pourvoir à mon confort ? J'en sais fichtre rien ! Je suis pourtant en pleine possession de mes moyens ; je crois. Dans l'ensemble, mes membres bien que douloureux, exécutent les mouvements que je désire. Tandis que mes deux globes oculaires, eux, roulent de tous côtés, se moquant de l'autorité encéphale. Eux seuls semblent affolés par la situation, peut-être y comprennent-ils quelque chose ? L'agitation circulaire n'est jamais un bon présage, surtout lorsque l'on est frappé par le feu sacré. Des quinquets de môme, roulant de droite et de gauche, de haut en bas, je suis inquiet.


« Hockney n'est plus, je le tiens. » La phrase claque au-dessus de moi, m'offrant ainsi les prémices d'une réminiscence. Voilà, je la tiens mon explication, ce cadavre-là, encore un coup d'Hock. Mais où cet escroc peut-il bien être ?


Ma solitude résonne à nouveau. Puis, mes yeux se fixent. À gauche, là, je le vois. Oui, lui. Il m'observe, aux aguets. Dieu, je l'étriperai sur place. J'avance à pas de chat, contournant légèrement son regard. Mais il me suit, me guette. Me nargue ! Un instant encore, et je bondis sur lui, l'agrippant au cou, et dans un grand fracas de verre brisé, nous roulons à travers la pièce... La violence de notre affrontement est rare, nous nous relevons, tapons les murs, retombons au sol. Je saigne, je le cogne, j'ai mal, je le frappe, je crie, nous avons peur.


Pour moi, rouge et noir, funeste décor. Je le tue, l'autre, et moi, je meurs.


 
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   Anonyme   
19/5/2010
 a aimé ce texte 
Bien
Soit : Aux États-Unis, le SWAT, acronyme de Special Weapons and Tactics (Special Weapons Attack Tactics à l’origine), est l’unité de police spécialisée dans les opérations paramilitaires dans les grandes villes. (http://fr.wikipedia.org/wiki/Special_Weapons_And_Tactics)

Enlevez le scotch des '?' : « qualités? Que voulait-elle de moi? Etait-elle envoyée? Etait-ce bien réel? »

Bon, je ne suis pas très accro des road movies et polar à l'américaine. C'est à peu près toujours le même scénario répété à l'envi. À croire qu'ils n'ont aucune imagination. Ben là c'est pareil. C'est certes bien écrit, le style correspond au genre, mais moi toutes ces filatures, coups de flingues et autres, je trouve ça lassant. Quant à la psychologie des personnages, elle frise l'indigence. En plus c'est long et j'ai pas envie d'attendre dans la voiture de ce flic. Désolé ! Mais je suis sûr qu'il y a des fanas du genre. Je leur souhaite une bonne lecture.

   florilange   
19/5/2010
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
J'ai trouvé ce texte fort long et pas passionnant. Ça parle souvent de choses que je ne connais pas, des références qui ne sont pas les miennes. Je n'ai pas compris pourquoi ces gens-là se cherchaient les uns les autres et se tiraient dessus. En fait, je me suis ennuyée, d'autant que le style n'est pas merveilleux.
Désolée.

   LeopoldPartisan   
10/6/2010
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
Il y a dans ce texte un réel souffle, un sacré débit même. Hélas ce qui de prime abord ne me déplaisait pas, cette description de l'anti-héros type relayée par pas mal de film et thriller depuis la fin des années soixantes, m'est devenue au fil des paragraphes de plus en plus pesante. Il y a comme une surenchère, comme une finalement une parodie involontaire qui à commencer à réellement m'agacer, au point que pour pouvoir achever cette lecture, j'ai du l'interrompre et me replonger, dans le roman "la proies des Ames" de Matt Ruff que j'ai encore plus apprécié. Je sais que l'un est un véritable professionnel tandis que l'autre un amateur. Mais vraiment là le fossé s'est élargi à un tel point que je me suis posé la question. Je lis deux textes, style thriller, qu'est ce qui fait la différence ?
En lisant Route 66, je sais que je lis une histoire.
En lisant Matt Ruff, j'ai oublié que je lisais un livre, cette histoire je la vivais réellement.
Désolé mais là y a pas photo.

   Anonyme   
25/6/2010
 a aimé ce texte 
Un peu
Ça me rappelle les séries noires de chez Gallimard. Autant dire que rien de bien nouveau pour moi mais je pense qu'il y a un public pour ce genre de récit qui n'est pas mal dans son genre.

   Anonyme   
5/7/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Du très bon pour moi.
Que vous dire Cacho, il me semblerait vraiment présomptueux de vous conseiller quoi que ce soit, je n'ai pas le niveau, enfin pas celui-là...
Cette Road-Story contient beaucoup de choses que j'aime énormément, l'immersion dans un univers déjà, Américain, qui sens le vécu "de l'intérieur", et puis le ton du "héros", un personnage avec ce quelque chose d'unique et de vrai que l'on voudrait tellement tous trouver en tant qu'auteur, enfin moi en tout les cas^^.
En fait, la magie tient du fait qu'à aucun moment je n'ai eu le sentiment que quelqu'un avait écrit cela en pensant l'écrire. Elle est rare, cette magie. Là j'ai juste eu le sentiment de voyager, d'entendre ce type me parler, me confier son désarroi, sa quête insensée, existentielle et professionnelle, on ne sait plus trop, mais cela n'a vraiment pas d'importance.
tout se tient dans une sorte d'incohérence que je trouve personnellement maitrisée, grâce au style, au ton, à la sueur, à la crasse et au désespoir que l'on sent, et qui pue... délicieusement.

   silene   
31/7/2010
Commentaire modéré


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