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Réalisme/Historique
Cairote : Le chat
 Publié le 26/10/17  -  10 commentaires  -  20122 caractères  -  98 lectures    Autres textes du même auteur

Les activités d’un mathématicien sont perturbées par l’irruption d’un chat dans sa vie.


Le chat


On frappe à la porte. Trois petits coups espacés, à peine audibles. La sonnette est pourtant bien visible, à hauteur des yeux, pourquoi frapper ? Pour S., c’est comme si on le réveillait brutalement ; aussi désagréable en tout cas. S’il va répondre, comment retrouvera-t-il le fil de cette idée qu’il poursuit depuis des heures, tendu, surnageant avec peine dans cette mer de concepts et d’équations qui menacent à tout moment de le submerger ? Il veut tenir bon, serre les dents, mais c’est peine perdue : son attention a déjà commencé à se dissoudre, ses idées cherchent à filtrer au-dehors. Cette masse de papiers éparpillés devant lui, des vaguelettes en agitent la surface, font danser les pages densément griffonnées, lui donnent la nausée.


Il voudrait avoir la force, ou la sagesse, de ne pas répondre, ignorer les importuns, mais il n’a pas ce courage ; ou ce bon sens. Quelqu’un est là qui l’attend, il sent sa tête au-dessus de son épaule. Il doit y aller, c’est comme ça ; il est comme ça. Et pourtant il n’aime pas rencontrer les gens de cette façon, se retrouver brusquement en face-à-face avec eux. Il ne sait jamais quoi leur dire, ce qu’on est censé leur dire. C’est la même chose avec le téléphone, il le paralyse, lui fait perdre ses moyens.


Il ira donc répondre, mais c’est peut-être aussi que cette interruption l’arrange d’une certaine manière ; qu’il a besoin d’une excuse pour couper ce fil qui le tient ligoté sur sa chaise, pour mettre un terme à cet acharnement obsessionnel, harassant, qui ne donnera rien cette fois, il s’en rend compte, mais auquel il ne peut s’arracher de lui-même.


Il regarde par l’œilleton : personne. Il est soulagé un instant, mais tout de suite on frappe à nouveau. Comment est-ce possible ? Le verre est sale, voilé, c’est sûrement pour ça. Il ouvre. Devant lui, presque à ses pieds plutôt, une toute petite fille ; qui dit quelque chose qu’il ne comprend pas. Les enfants l’ont toujours intimidé, les petites filles surtout. Elle répète :


– Monsieur, avez-vous vu mon chat ?

– Euh… n-non. Désolé.


Et il referme la porte. Il est en sueur. Pourquoi se trouble-t-il si facilement ? De quoi donc a-t-il peur ? Il se déteste dans ces moments-là. Cette pauvre fillette a perdu son chat, et lui, il lui ferme la porte au nez. Plus ou moins. Il aurait dû lui demander son nom, son nom à elle, celui du chat aussi, lui demander à quoi il ressemblait. C’est comme ça qu’on doit faire, c’est ce que font les gens. Il ouvre la porte de nouveau, mais elle a déjà disparu. Il s’avance dans le corridor jusqu’à l’escalier, ne voit rien, veut crier quelque chose, l’appeler ; mais il ne trouve pas tout de suite les mots, ou préfère ne pas trouver, puis se dit qu’il est trop tard. Il revient chez lui, déçu, vaguement honteux. Honteux de se sentir soulagé, aussi.


Il doit maintenant retourner à sa table de travail. Il n’a pas d’autre choix, pas d’excuse. S’il avait essayé de l’aider, s’il était sorti avec elle pour tenter de retrouver son chat, il ne serait pas à nouveau prisonnier de ce problème insoluble. Un problème qu’il s’est lui-même créé : à ceux qui lui demandent ce que font les mathématiciens, il se plaît à répondre qu’ils s’amusent follement à inventer des structures abstraites, des espaces tordus, puis se tuent à essayer de comprendre comment ils fonctionnent. Voilà pourquoi son humeur passe d’un extrême à l’autre : un jour il est euphorique, charmé par l’élégance de sa propre création, surpris de découvrir tant de beauté secrète, subtile, cachée au sein du chaos, fier d’avoir su la faire émerger, lui, à partir de rien ; le lendemain ou le surlendemain il y a détecté une faille importante, peut-être fatale, et le voilà abattu, déprimé, vaincu par le reflux du désordre, de l’arbitraire, de ces eaux troubles qui rongent son bel édifice et qui ne lui laissent voir que sa propre confusion, son incompétence.


S. est dans une mauvaise passe à l’heure qu’il est. Et cela dure depuis plusieurs semaines, depuis cette déception, cette chute des hauteurs qu’il croyait avoir atteintes : il avait d’abord trouvé ce petit résultat apparemment anodin, mais qui signalait quelque lien inattendu avec l’objet de ses recherches, qui suggérait un angle d’attaque inusité ; il s’était ensuite convaincu de l’existence de quelque chose de profond dissimulé à cet endroit, d’une chose belle et simple qui ne demandait qu’à se révéler, qui lui demandait de l’exposer, de dévoiler son architecture, de démonter son mécanisme. Tout sembla bien fonctionner au début : la bête semblait vigoureuse, bien en vie, mais elle se laissait faire, se laissait découvrir. Et puis soudain, sans crier gare, il y a eu cette incohérence, cette contradiction qui lui a sauté au visage, flagrante ; et ce contre-exemple, preuve de son égarement, qu’il a dû ensuite se décider à chercher, la mort dans l’âme, et qu’il a trouvé si facilement…


Ce genre de déboires lui est souvent arrivé, bien sûr ; cela fait partie du métier. Mais cette fois il a fait tant de chemin sur ce qu’il croyait être la route des Indes, le passage du Nord-Ouest, avant de s’apercevoir que ce n’était qu’un cul-de-sac, il y a erré si longuement qu’il ne peut se résoudre à abandonner. Depuis des semaines il persiste à chercher à gauche et à droite un affluent secret, un embranchement invisible par où se faufiler pour contourner l’obstacle. Mais il est maintenant à bout de souffle, vidé ; il a perdu la foi.


Comme toujours quand son dos ne supporte plus cette position crispée qu’il prend quand il est concentré, le nez collé sur ses brouillons, S. se lève et se rend sur la terrasse de l’immeuble. En fait de terrasse, il s’agit seulement d’un espace libre sur le toit, une aire en principe commune, mais si moche et si triste que personne d’autre que lui n’y vient jamais. Même la vue y est sans intérêt : d’autres immeubles, d’autres toits dénudés, tout aussi moches et tristes.


Ce lieu, juste au-dessus de chez lui, et auquel il a accès par un court escalier, est pourtant devenu son échappée, sa petite évasion quotidienne. Il peut y marcher de long en large sans entraves sur une bonne trentaine de mètres, et cela soulage son corps et son esprit, lui permet de se détartrer les muscles et les synapses, comme il dit. Il tente alors de ne penser à rien, ou du moins à rien de précis, de laisser ses idées flotter, sans appui, loin des outils que sont son stylo et ses feuilles blanches. Ce toit, cette surface plate, vide, elle lui sert aussi un peu de matrice pour imaginer – c’est-à-dire créer en images – ses modèles abstraits, ses théories d’espace.


Il y a apporté une chaise, dont il se sert rarement. Cette fois-ci pourtant, après quelques allers et retours, il s’y assied. Il a encore ces reflux gastriques, cela l’épuise, il sera mieux assis. Il se penche, cela le soulage un peu. C’est alors qu’il voit ce chat, sous sa chaise, qui le regarde fixement. Il se lève en sursaut ; le chat sursaute aussi, fait mine de se sauver ; mais il casse aussitôt son élan et reste là, immobile, dans sa position de chat aux aguets, sans cesser de le fixer.


Lentement, avec précaution, S. se rassoit. Il se penche à nouveau ; le chat ne le quitte pas des yeux, méfiant, mais parait un peu calmé. S. se demande pourquoi celui-ci est sous la chaise, occupant le seul petit carré ombragé sur la terrasse ; il croyait que les chats cherchaient la chaleur, passaient leurs journées vautrés au soleil quand ils le pouvaient. Peut-être s’est-il caché là en le voyant arriver ? Mais d’abord, comment est-il arrivé sur le toit ?


Sa main s’approche doucement du petit animal, qui ne bronche pas, se laisse toucher. Au contact du poil fin, il se rappelle soudainement la fillette qui est venue à sa porte tout à l’heure. C’est sûrement son chat, il n’y en a pas tellement dans les environs.


À elle seule, cette chose vivante, toute menue, est en train de miner, de contaminer l’univers de S. D’épurée, de rectiligne et d’infinie qu’elle était, sa géométrie est en train de se contracter, de se replier sur elle-même, de se réduire tout entière à ce chat.


Il accueille cette perturbation, cette diversion dans la diversion du toit, avec encore cette sorte de soulagement coupable, de fatigue résignée ; il laisse sa main jouir du contact avec cette vie ténue qui maintenant se presse sur elle, exige une caresse. S. connaît le pouvoir des chats sur les hommes, il l’a vu à l’œuvre chez ses parents, chez des collègues aussi. Il a su leur résister jusqu’à présent, se contentant d’observer leurs manœuvres avec un mélange de crainte et d’admiration. Mais cette fois c’est différent, il n’y a personne d’autre que lui pour faire dévier les assauts de ce félin retors, pour s’attendrir de ses feintes, pour succomber à son influence.


...


Quand le chat l’a suivi jusque chez lui, S. a résolu de le laisser entrer, de le garder le temps de retrouver la petite fille. C’est ce qu’il s’est dit. Il s’est dit aussi qu’il n’a pas beaucoup d’occasions de faire une bonne action, ni beaucoup de moyens, pauvre comme il est. Bien sûr c’est lui qui a décidé de quitter son emploi à l’université, et il doit assumer ses choix : compter ses sous, se contenter de peu, vivre chichement. Mais il n’a jamais eu de grands besoins, et c’était la seule façon de se concentrer entièrement à ses recherches, pour ne plus perdre son temps et son énergie à enseigner à répétition ces mathématiques rudimentaires à des cancres qui n’en veulent pas, à se plier aux exigences de ceux qui gèrent cette usine à diplômes ; pire, à être acculé à ce jeu stupide de la compétition avec ses collègues, à qui publierait le plus grand nombre d’articles dans les meilleures revues. Il ne regrette pas, ne songe pas à revenir en arrière. Son minuscule deux-pièces lui suffit : il y a assez d’espace pour son lit, sa table de travail et son ordinateur – un appareil démodé dont il ne se sert que pour sa correspondance et la rédaction finale de ses résultats –, sa cuisinette pour le pain grillé et le café ; que pourrait-il vouloir de plus ?


Les premiers jours il s’est bien demandé comment il allait la retrouver, cette fillette. Il ne l’avait jamais vue avant qu’elle ne vienne frapper chez lui. L’idée d’aller se présenter chez les voisins ne lui plaisait pas du tout, tous ces inconnus devant lesquels il allait devoir s’expliquer, qui allaient le trouver étrange, le regarder avec suspicion. Et puis il doit y en avoir pas loin d’une centaine de ces appartements dans l’immeuble, si tous les étages en comptent huit, comme le sien ; il n’en viendrait jamais à bout. Et d’ailleurs, qui dit qu’elle habite même dans l’immeuble, cette petite ?


En trois semaines, le chat a eu le temps de lui jouer tous les morceaux connus de son répertoire de séduction, y compris ces perles de charme décalé faites d’effronterie – comme de s’étendre avec nonchalance sur les feuilles de son bureau –, de moments d’indifférence (feinte ?), de velléités d’indépendance. Quand il a disparu pendant trois jours, parti pour Dieu sait où, S. fut surpris d’en être si affecté : trop attentif à cette absence autant qu’aux bruits ambiants, il était incapable de se concentrer efficacement, de se plonger longuement et en profondeur dans ses univers éthérés sans bientôt manquer d’air. Il fut encore plus surpris de l’intensité de ce qu’il ressentit à son retour, une émotion qui lui rappela cette joie exaltée, cette excitation qu’il avait connues lorsqu’il imagina cette preuve si ingénieuse de la conjecture de T., peut-être la seule découverte un peu remarquable de toutes ses années de labeur, la seule qui fut remarquée en tout cas.


Dépourvu de réelles obligations depuis qu’il a quitté l’université, S. tend spontanément, par prudence, à s’imposer une discipline rigide de travail, une routine inflexible, un environnement dépourvu de distractions. Ce qui est habituel, familier, se dit-il, se laisse plus facilement ignorer, permet davantage de concentration. Mais il sait aussi que, paradoxalement, un changement radical d’ambiance peut parfois briser un cercle de raisonnements stériles, éclater la perspective, déclencher l’étincelle. De grands mathématiciens ont même parlé d’intuitions fulgurantes nées miraculeusement de cette façon, et lui-même a constaté que des idées originales, inusitées en tout cas, lui étaient déjà venues en voyageant dans un train, en visitant un musée, en sirotant une boisson au café. Est-ce donc la présence du chat, par les changements qu’il a imposés à sa routine et à l’ordre rigoureux de son petit intérieur, qui a aiguillonné son imagination, lui a fait voir ce qu’il ne voyait pas jusque-là ? Il n’en sait trop rien, il ne s’est pas posé la question, mais dans les jours qui ont suivi l’arrivée du petit animal, les idées lui sont venues à foison, il a entrevu plein de nouveaux chemins, d’hypothèses prometteuses. Bien sûr il lui faut maintenant débroussailler, défricher tout cela, car il sait bien que la plupart de ces chemins ne mènent nulle part, c’est toujours comme ça ; mais il suffirait que l’un d’eux… De toute façon, il aura vécu entre-temps une fois encore une de ces périodes si grisantes, ces pointes d’excitation extrême qui justifient tout le reste, qui lui font se sentir à la hauteur. Ce dont il avait tant besoin après ces mois de déprime, d’angoisse face au désert.


Jusqu’à la fugue du chat, S. a continué de se dire qu’il allait essayer de retrouver la fillette. Mais il ne s’est pas décidé à tenter quoi que ce soit. Par contre il laissait le plus souvent sa porte ouverte, offrant ainsi au chat le choix de retourner ou non vers elle, et le libérant en même temps, lui, de sa responsabilité, de son sentiment de culpabilité. Peut-être aussi ne croyait-il pas trop aux dons de muse du chat, à l’effet déclencheur de sa présence, et espérait-il en fait son départ ? Après tout cet animal le dérangeait dans son travail : il allait et venait au gré de sa fantaisie, se retrouvait à tout bout de champ sur son bureau, droit sous son nez, à jouer avec ses feuilles, à tout chambouler. Ses caprices aussi l’agaçaient, le déconcertaient ; cette façon qu’il avait de le narguer, de rejeter sa nourriture ou ses caresses après les avoir sollicitées ! Et pourtant lorsqu’il disparut, lorsque son absence se prolongea, l’idée qu’il pourrait ne plus revenir mina graduellement son enthousiasme, son énergie, jusqu’à finir par le paralyser. Ces possibilités, ces nouvelles avenues pour faire avancer sa recherche qu’il avait été si émerveillé de découvrir, elles le désorientaient maintenant, l’étourdissaient. Leur richesse, leur abondance l’étouffaient.


Depuis le retour du chat, S. a repris son travail. Mais il n’est plus au stade des étincelles, il avance maintenant avec circonspection, avec constance, avec persévérance. Il assure ses arrières, prend le temps de répertorier, classer, ordonner ses trouvailles, évite de sauter les étapes. De même avec le chat, il joue de prudence : il évite de le brusquer, soigne sa nourriture, lui réserve un coin douillet ; et surtout, il prend bien soin de fermer la porte de l’appartement. Petit à petit le chat devient son chat, commence à faire partie de ses habitudes, au même titre que son café et son coussin fessier.



On a sonné. S. relève la tête, fixe la tranche de la douzaine de bouquins alignés en face de lui, au bout de son bureau, à portée de main. Il ira répondre, bien sûr, dans un instant, mais pour le moment il reste ainsi, sans bouger. Il se donne un répit, un sursis, espérant peut-être que l’importun soit un impatient qui sera déjà parti quand il arrivera à la porte ; ce sera sa faute, pas la sienne.


Depuis quelque temps sa table de travail n’est plus ce qu’elle était : bien rangée, tout y a maintenant une place assignée. Les livres, les papiers, les stylos ne sont plus amassés pêle-mêle dans de petits tumuli en constante mutation, mouvants comme des dunes de sable, mais séparés, classés par catégories : à gauche les livres actifs, ouverts les uns sur les autres, sur le devant deux piles bien ordonnées de brouillons et d’ébauches, à droite une pile d’articles de référence, plus petite ; avec sur le dessus de chacune de ces piles un presse-papier ; les crayons, gommes et agrafes sont sagement regroupés dans une grosse tasse ébréchée. Ce nouvel ordonnancement de son espace de travail est à l’image de ses préoccupations du moment. Le nettoyage, la mise en ordre de tous les petits résultats épars qu’il a obtenus ces derniers temps vont bon train ; il cherche à suivre une ligne claire, à éviter les digressions, à déduire au plus près. D’autres étincelles pourraient venir inopinément, mais il ne les attend pas pour le moment. Elles le gêneraient même, à la rigueur. Il doit persévérer, mettre des œillères. Même le chat semble avoir compris cela, il ne saute plus sur son bureau pour faire rouler ses stylos, s’ébattre dans ses papiers, griffer ses couvertures de livre. Il passe le plus clair de son temps à s’aérer par l’ouverture de la fenêtre, à regarder droit devant lui, ou alors en bas en s’avançant sur le rebord.


Au moment où S. se décide à se lever, on sonne de nouveau. S. résiste à l’envie de regarder par l’œilleton de la porte : à quoi bon, il ouvrira de toute façon. Il ouvre. Ce n’est que l’employé du gaz. Il est soulagé, presque content : l’homme le connaît, lui dit bonjour monsieur en souriant. S. connaît la suite : l’homme se rendra de lui-même à la cuisine, relèvera le compteur, reviendra, remerciera poliment ; S. lui répondra de même lorsqu’il sortira. Il aime cet échange conventionnel, où chacun sait ce qu’il a à faire, et le fait avec courtoisie ; il ne sera pas pris au dépourvu, agira comme tout le monde, comme quelqu’un de tout à fait normal.


Il laisse donc entrer l’employé, prend soin de refermer la porte. À son retour, comme il ouvre à nouveau pour le laisser sortir, il entend un bruit violent derrière son dos : il se retourne, constate avec satisfaction que, malgré la force du courant d’air, la fenêtre a tenu le coup en se refermant, et que les presse-papiers ont suffi à retenir ses feuilles. Une fois l’employé sorti, l’image de la fenêtre refermée lui revient, comme pour lui signaler quelque chose qu’il aurait dû remarquer, une réaction qu’il aurait dû avoir ; il regarde cette fenêtre : le chat n’est pas là, bien sûr, comment pourrait-il en être autrement ? Il repousse instinctivement la pire des possibilités, mais peut-être la plus vraisemblable, pour se dire d’abord que si le chat était à la fenêtre, il a pu sauter à l’intérieur en voyant la fenêtre se refermer, c’est rapide un chat ; et puis ça sent venir le danger, c’est ce qu’on dit. Il cherche dans l’appartement, sous les meubles, mais il en a vite fait le tour, sans résultat. Il se demande ensuite si le chat a pu s’être approché de la porte après que l’employé du gaz est entré, et s’être enfui lorsque celui-ci est sorti. Il n’ose pas ouvrir à nouveau pour aller voir, il risque de se retrouver devant l’homme, ou devant quelque voisin qui se demandera ce qu’il fait là, le regardera drôlement, l’obligera à s’expliquer.


À court d’alternatives, il s’avance alors lentement vers la fenêtre. Il n’y a rien sur le rebord. Il regarde à gauche et à droite, mais il n’y a rien sur les côtés, il le sait bien ; pas d’endroit où sauter, même pour un chat. Il tente de voir en bas, le nez collé sur la vitre, en se levant sur la pointe des pieds ; mais non, il est trop loin.

Il se résout enfin à ouvrir la fenêtre, se penche : sur le sol, dix étages plus bas, il voit le chat étendu plus ou moins sur le côté, dans une position bizarre. Tout près de lui, immobile, une fillette le regarde. Subitement elle lève la tête. Il rentre précipitamment la sienne ; un mauvais réflexe, comme s’il signait son crime. Il n’a pas eu le temps de voir son visage.


S. reste là un long moment, pétrifié. Il regarde les toits, ou l’horizon, droit devant lui, comme faisait le chat ; son chat.


Sans doute va-t-il bientôt retourner à sa table, se replonger dans son travail. Que pourrait-il faire d’autre ?


 
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   Anonyme   
4/10/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Alors là, je dois dire que je ne m'attendais pas du tout à cette fin triste, l'extinction d'une petite étincelle. C'est ainsi que je lis cette histoire, le chat pour moi symbolise l'étincelle de la créativité ; j'apprécie du reste que vous la mettiez en scène, cette étincelle, avec un mathématicien et que vous évitiez la facilité de l'écrivain bloqué qui se débloque.

Moi qui perçois viscéralement le désordre comme fécond et l'ordre stérile, j'ai été étonnée que la maturité des recherches de S. se passe dans un environnement organisé, mais bon, c'est votre vision.

L'histoire m'a intéressée de bout en bout, bien qu'il ne se passe pas grand-chose, parce que le sujet m'a parlé. Une manière originale de parler de l'inspiration.
Cela dit, je pense que l'écriture est un peu terne et affadit le propos. Une écriture très correcte, du reste, et je serais bien en peine d'expliquer ce qui au juste m'y paraît terne... Trop explicative, peut-être, détaillant toutes les étapes de l'action. Par exemple :
Il n’y a rien sur le rebord. Il regarde à gauche et à droite, mais il n’y a rien sur les côtés, il le sait bien ; pas d’endroit où sauter, même pour un chat.
Je pense que vous pourriez sans dommage resserrer ces quelques mots pour délivrer la même information, et que cela rythmerait l'ensemble. Mais je reconnais que c'est mon goût qui parle, j'ai tendance facilement à m'impatienter.

Au final, j'ai aimé cette histoire qui n'a pas l'air follement palpitante, mais au bout du compte m'a surprise dans le bon sens du terme. J'apprécie la cruauté de la fin, avec la petite fille désormais persuadée que le brave S. est un monstre innommable.

   vb   
5/10/2017
 a aimé ce texte 
Passionnément ↑
Bonjour,
évidemment avec un titre pareil on pense à Simenon, à Gabin et à la Signoret et on est déjà dans l'ambiance ou plutôt pire on a trop d'attente, on a un peu peur de ce qui va venir, de si ça va être à la hauteur ; et puis, au premier point-virgule, on respire, on est soulagé, on comprend que l'auteur sait écrire et que l'on va pouvoir se détendre et ne pas chercher les petites fautes de style disséminées par-ci par-là. Je m'égare, revenons à nos moutons.
J'ai donc aimé ce récit avec passion. Pourquoi? Parce-qu’il ne s'y passe pas grand-chose mais que ce pas grand-chose est décrit avec l'art qui fait qu'on se laisse prendre au piège, qu'on se demande ce qu'il va se passer, où l'intrigue va nous mener. Et cette intrigue nous emmène à une chute, tout bête, exactement celle qu'il nous faut, celle qui correspond au texte et le conclut très bien. Voilà je redeviens dithyrambique. Calme-toi, vb, calme-toi!
Revenons à mes notes de lectures...
1) "Tout sembla bien fonctionner au début": j'écrirais "semblait"
2) "détartrer les muscles et les synapses": j'adore
3) "matrice": le mot qu'il fallait
4) "reflux gastriques": En voilà du sensuel! bien!
5) "soleil": j'aime quand l'auteur nous fait sentir le temps qu'il fait
6) "D’épurée, de rectiligne et d’infinie qu’elle était, sa géométrie est en train de se contracter, de se replier sur elle-même, de se réduire toute entière à ce chat. " Quelle belle phrase! La géométrie différentielle a une poésie qui ne peut laisser indifférent!
7) "se concentrer entièrement à ses recherches" Vous vouliez dire "se consacrer"
8) "la seule qui fut remarquée" Eh oui c'est comme ça que fonctionne la science, avec des êtres humains. Il ne suffit pas d'être brillant, il faut que ça se remarque.
9) "à foison" J'aime ce mot.
10) "livres actifs" bien vu!
11) Le paragraphe commençant par "Au moment où S. se décide à se lever, on sonne de nouveau." est écrit au futur. C'est une très bonne idée. On sent l'action, le drame, le pas grand-chose dont je parlais qui se concrétise.
12) "nez collé à la vitre" Encore du sensuel! Du tactile!
13) "Tout près de lui, immobile, une fillette le regarde." Pas de sentimentalisme, pas de cliché, c'est triste quand même mais tellement amer.
14) "comme faisait le chat ; son chat." On est dans la tête de S., on suit ses pensées.
15) "Que pourrait-il faire d’autre ?" Oui, exactement la chute qu'il fallait. Bravo!

Que dire d'autre pour conclure que de vous dire merci.

   Asrya   
8/10/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Je ne sais pas s'il est réellement subtile et nécessaire d'écrire le nom de votre personnage avec un "S." ; pour ceux qui connaissent le chat de Schrödinger, ils reconnaîtront la référence, les autres ont peu de chance de le voir venir (en tapant sur un moteur de recherche "le chat de S", Schrödinger n'arrive qu'en fin de proposition, pourquoi pas...) Passons.

J'ai bien aimé la manière d'écrire, c'est assez crédible.
L'isolement du mathématicien pour ses recherches, le fait de quitter l'université, des liens avec la vie de Schrödinger ? Je me suis posé la question... j'espère qu'il ne s'agit pas là d'un récit visant à refléter justement la manière dont il a émis sa théorie autour du "chat de Schrödinger". J'espère car sinon cela ne respecte pas réellement les pans de sa vie, et l'ensemble serait jonché d'anachronisme. Alors je préfère me dire qu'il ne s'agit que d'une inspiration et d'un clin d’œil.

J'ai bien aimé les événements, l'irruption de la fille, l'apparition du chat dans la vie de "S.", sa manière de s'y habituer, de vivre avec et quelque part de sortir un peu de ses recherches ; c'est intéressant.
Le fait que le chat puisse l'aider à mener à bien ses recherches, à reprendre confiance en lui petit à petit.
L'ambiance et le vocabulaire choisi sont tout du long très appropriés et je n'aurai vraiment rien à dire à ce sujet.
On s'y croirait.

Bon... je ne pense pas être un grand fan de votre fin.
J'aurais trouvé judicieux d'adresser un nouveau clin d’œil à Schrödinger en le faisant se demander si "son" chat était tombé (mort?) ou s'il était parti (vie ?) ; ce qui aurait pu l'amener à sa théorie.

Malgré tout, dans l'ensemble, j'ai bien aimé votre nouvelle,
Au plaisir de vous lire à nouveau,
Asrya.

   Tadiou   
8/10/2017
 a aimé ce texte 
Pas
(Lu et commenté en EL)

J’ai été gêné par ce que je ressens comme une grandiloquence du style, pompeux, souvent lourd avec une accumulation d’adjectifs, des répétitions…

C’est une peinture d’extra-terrestre !!!! Qui a peur du monde, des autres…

Je n’aime pas la fin qu’on sent venir quand la fenêtre se referme. Pourquoi ajouter une couche de morbide ?

J’apprécie le mot « étincelles » qui revient quelquefois. Car enfin, les maths, c’est une histoire de créations et d’enthousiasmes…

On dit qu’Einstein avait eu une intuition fulgurante en montant dans un train. Je crois tout à fait plausible l’influence de l’intrusion du chat sur la fécondité de la recherche. Les choses viennent, parfois, comme ça, au détour d’une bouchée de chocolat ou d’une petite cuiller…

Sinon, la peinture de S. (pourquoi S. ??? il n’a pas de prénom ? Parce que c’est un matheux ? Alors on écrirait : S1, ou S’ ou avec une lettre grecque si prisée des matheux ?....) me semble sacrément caricaturale…. Et quitter l’Université pour s’adonner à la recherche : mon œil ! Il y a des flopées d’enseignants-chercheurs qui tiennent la route !!!

C’est vraiment un cas, votre S. !!!! A croire qu’il aurait suscité le courant d’air pour dégommer le chat…

Moralité : je n’ai vraiment pas accroché. Désolé...

Tadiou

   plumette   
26/10/2017
 a aimé ce texte 
Bien ↓
je me suis un peu essoufflée sur ce texte tout en appréciant le thème et la "peinture " de ce personnage enfermé dans ses recherches et ses obsessions.
Il me semble que cela vient de l'écriture un peu lancinante avec tous ces qui...que... quelques...
Grâce à ce chat, on respire enfin ! et on sent un peu l'humanité de ce S. Je n'ai pas aimé cette désignation car je l'ai trouvé artificielle.
certains passages sur le processus de recherche en mathématiques m'ont intéressée. J'ai bien aimé la métaphore du voyage et je pense qu'elle aurait pu être plus creusée.

La fin vient contredire l'idée selon laquelle un chat retombe toujours sur ses pattes!Et puis pourquoi en rajouter en mettant la petite fille au pied de l'immeuble avec le cadavre du chat?

impression mitigée, donc!

Plumette

   aldenor   
26/10/2017
 a aimé ce texte 
Bien
Le personnage du mathématicien asocial est convaincant ; perdu dans ses pensées abstraites il est mal à l’aise dans ses rapports avec les autres faits de craintes et d’hésitations. Le début m’a beaucoup plu.
Le chat sert de déclic à un changement dans son comportement.
En quoi consiste ce changement ? C’est confus : On passe un temps à croire que le héros va devenir plus sociable, mais non, il devient seulement plus ordonné, ses idées plus fructueuses...
Il manque peut-être aussi une analyse du mécanisme : en quoi consiste l’apport du chat pour produire un tel résultat ?
De toutes manières, la construction est décevante : d’entrée de jeu la rupture sociale est le centre de la problématique. Par la suite, il apparait que notre mathématicien est aussi en panne d’idées. Et pour finir, c’est ce deuxième aspect qui se trouve résolu. La fin le confirme, il est toujours aussi mal à l’aise avec la fillette. Donc la venue du chat ne lui a rien amené en profondeur. Larima quoi ?
Pour en revenir aux qualités du texte ; il nous fait pénétrer dans les préoccupations et les angoisses d’une personne plongée dans le monde parallèle des mathématiques et se lit agréablement.

   placebo   
27/10/2017
 a aimé ce texte 
Bien
Je rejoins un peu aldenor dans son commentaire. Comme lui, j'ai cru que le chat allait amener S à s'ouvrir à autrui, finalement c'est le catalyseur de ses recherches.
Je trouve les actions de ces deux personnages bien décrites, réalistes.
Et comme Socque, je pense que l'ensemble pourrait un peu plus condensé pour améliorer le rythme.
Dans l'ensemble le texte m'a plu.

Bonne continuation,
placebo

   Vincendix   
28/10/2017
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,
L’intrusion d’un chat dans la vie monotone de ce chercheur pourrait paraitre étrange mais elle est plausible, j’ai toujours été surpris des rapports que ce félin peut avoir avec les humains. Certaines civilisations considéraient le chat comme un animal à part, les Egyptiens voyaient en lui la réincarnation d'une personne disparue.
Votre texte décrit bien cette sorte de complicité qui existe entre l’homme et le chat, les réactions contradictoires de l’animal sont souvent semblables à celle de l’être humain, un besoin d’indépendance mêlée d’une recherche d’affection.
Une écriture plaisante même si quelques passages sont un peu longuets à mon goût.
La « chute » est peut-être violente mais elle illustre parfaitement le mot FIN.
Vincent

   Cairote   
2/11/2017

   Anonyme   
6/11/2017
 a aimé ce texte 
Bien
Le texte est en général bien écrit. On s'accroche immédiatement. Surtout on se sent dans la peau du mathématicien : tous ses gestes, ses mouvements, ses ressentiments...
L'apparition du chat augmente selon moi le suspense et le mystère. On se demande ce qui va arriver, on pense à la petite fille, peut-être va-t-elle revenir ? Non, naturellement. mais comment saura-t-elle pour son chat ? et la sortie pour moi est bien imaginée, c'était inattendu.
Seulement, j'ai noté deux expressions qui je crois, dans ma lecture, ont sonnées mal (mais à vous de voir) la première "S. est dans une mauvaise passe à l’heure qu’il est" Là on dirait que l'auteur évite de dire autre chose, qui se cache dans la mauvaise passe. c'est comme dire au lieu de démontrer. La 2e est " sans crier gare " Ça m'a un déconnecté, car c'est lourd par apport au style du récit. Le remplacer par un autre un peu simple, ou je ne sais quoi.

La fin aussi m'a déplu. Sans doute va-t-il bientôt retourner à sa table, se replonger dans son travail. Que pourrait-il faire d’autre ? " Pourquoi la question ? Il semble que peut-être l'auteur veut aider le lecteur à saisir quelque chose. Bon, j'aurais aimé que la fin soit comme des grandes nouvelles, connues (j'avais cette sensation en lisant ce récit), parce que là c'est un peu comme la fin d'une nouvelle qui veut respecter le thème du concours.
(mais l'avant dernier paragraphe est bien en mon goût)
Voilà, pour le reste rien à dire, c'est une histoire réussie.


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