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Science-fiction
calouet : Au début de la fin
 Publié le 04/11/09  -  10 commentaires  -  38835 caractères  -  98 lectures    Autres textes du même auteur

Il arriva enfin devant l’entrée de son immeuble. Une vieille bâtisse du XXe. Il avait largement gagné le droit d’en avoir les moyens, pensa-t-il en matant son crâne définitivement glabre dans le reflet de la paroi métallique… Sa main s’apposa timidement sur une plaque de commande tactile. Trois ans, déjà.


Au début de la fin


– La fin –




Avenue Obama, 10 h 47



De subtiles et rassurantes fragrances printanières s’insinuaient encore parmi les relents citadins, depuis de discrets vaporisateurs. Sous les gouttières vétustes des bâtiments, des volatiles factices équipés de microphones chantaient leur amour perdu. Quelques énormes platanes agonisaient encore en bordure du flux continu de véhicules électriques, qu’ils soient roulants ou non.


La dernière fois que Steve s’était baladé ici, c’étaient encore des voitures, qui par myriades empruntaient cette artère. Les arbres avaient fière allure. La plupart des populations d’oiseaux avaient déjà atteint des seuils d’une faiblesse irréversible… Désormais, par mesure gouvernementale, seuls les transports communs et dûment justifiés étaient autorisés, en quelque lieu de l’agglomération que ce soit. L’écologie avait fini par devenir un genre de priorité, dès lors que même dans les quartiers huppés on avait commencé à crever de malbouffe, de virus et d’allergies… On trouve toujours plus de qualité et d’importance aux choses une fois qu’on les a perdues.


Une brise âcre et nauséabonde acheva de l’extirper de son passé.


Dans un chuintement aigu, un patrouilleur des forces de sécurité gouvernementales vint stationner tout près du trottoir opposé ; deux gardes sortirent, pour embarquer un des nombreux clochards qui jonchaient le bitume. Totalement inerte. Une place de libre, se dit Steve tout en continuant à marcher de l’autre côté, non encore privatisé, là où personne ne louait encore aux non-résidents le droit de s’affaler sur le sol. Désormais, même pour être une loque, il fallait payer.


Il arriva enfin devant l’entrée de son immeuble. Une vieille bâtisse du XXe. Il avait largement gagné le droit d’en avoir les moyens, pensa-t-il en matant son crâne définitivement glabre dans le reflet de la paroi métallique… Sa main s’apposa timidement sur une plaque de commande tactile. Trois ans, déjà.


« Bonjour. Veuillez procéder à la reconnaissance vocale. »


- Steven Harrison. dit-il simplement au mur.


« Reconnaissance correcte. Score supérieur à quatre-vingt-dix pour cent. Steven Harrison, nationalité européenne, âge quarante-six, taille cent quatre-vingt-deux, poids soixante-douze, membre du conseil international de suivi des phénomènes stellaires, capitaine d’équipage sur le programme New Earth, résident ponctuel, votre prochain départ est programmé dans vingt-six jours. Confirmez-vous la totalité de ces informations ? »


- Oui, je confirme, souffla Steve, encore peu habitué à ces nouveaux automates de contrôle d’identité.


« Je vous rappelle, monsieur Harrison l’importance de votre coopération, pour le bien de la Nation. L’ensemble des données contenues dans votre dossier pouvant être utilisé à des fins d’intérêt général. Je vous informe aussi de la possibilité de devenir informateur gouvernemental, et ainsi bénéficier d’avancements de carrière privilégiés. Il vous suffit de nous signaler votre souhait, afin que nous puissions réaliser les tests de conformité nécessaires à votre intégration. Annoncez votre choix. »


Un enfant d’une dizaine d’années venait de s’arrêter à côté de lui. Il n’avait encore jamais vu de spationaute ailleurs que sur un écran. Un rêve inaccessible. À en juger par sa dégaine, et l’angle étrange que faisait un de ses genoux, ce petit était né dans la merde et devrait y rester...


- Non… dit l’idole, gênée.


« Réponse invalide, monsieur Harrison. Veuillez la renouveler » grésilla la cruche informatisée.


- Non ! Je ne souhaite pas collaborer, dit finalement Steve, tout en passant une paume fébrile sur son os maxillaire.


Le gamin s’éloigna lentement, en boitillant, ne cessant de se retourner pour regarder une dernière fois le monument vivant.


« Très bien monsieur Harrison. Vous pourrez à tout moment changer de positionnement, auprès d’une des bornes de la mégapole. Vous pouvez à présent pénétrer dans vos appartements... Nous vous invitons à prendre connaissance du dernier message publicitaire de notre partenaire agréé, la société Pharmaplaisir. Si vous confirmez ce choix, veuillez rester quelques instants devant ce récepteur. Et n’oubliez pas : avec Pharmaplaisir, j’oublie tout, même le pire ! »


- Ta gueule !


Steve poussa la porte, pénétra dans le sas d’entrée de ce nid douillet qu’il n’avait plus habité depuis son dernier voyage dans l’espace.



o O o


2e étage, 133/20 Avenue Obama, 11 h 08



- Ohhhh

- …

- Oooohhh ! Ouuuiiii !!!

- Arrrhhh…

- Oh Oui… C’est bien, ouiiiii !…

- Rhhhhhaaa…

- Viens ! Viens Nando ! Vieeeennnnss….

- Rhhhooo…


Les silhouettes s’avachirent, comme deux baudruches soudainement vides ; le temps s’arrêta. Elle se blottit un peu entre l’épaule et le cou taurin de Fernando… Ses petites narines palpitantes et affolées se perdaient dans la jungle de poils drus et moites de son amant. Une vraie cochonne avec petit nez de gazelle : c’est ainsi qu’il la rêvait, avant qu’il ne puisse se permettre de la voir ainsi, à califourchon sur lui, lascive et alanguie… Il la rêvait encore, du reste... Il aurait tant aimé sentir contre lui le souffle traumatisé de l’Après, l’odeur rassurante de son corps. Il est des choses qu’on ne peut pas encore se payer, en ce bas monde, se dit-il tout en jetant un œil à son agenda mural. Quinze mai deux mille soixante-dix, bientôt midi. Rien bouffé depuis deux jours. Même pas des substituts.


D’une main encore un peu fébrile il actionna la petite télécommande fixée au bras du fauteuil. Elle se releva aussitôt, enfila son peignoir de satin et sortit de la pièce en ondulant de la croupe, non sans l’avoir goulûment embrassé auparavant. Cette option-là aussi, il y tenait Fernando. Une poupée virtuelle de ce type, ça coûte déjà cher à la base, mais autant mettre en plus le paquet sur les accessoires si on ne veut pas avoir l’impression de se branler. C’était la meilleure vente de la rubrique Loisirs du catalogue LVB (La Vie est Belle) automne-hiver 2068, ce genre de pute à domicile. Depuis près de deux générations déjà, les gens ne se parlaient presque plus. Pire, les trois quarts des résidents – c’est-à-dire ceux ne dormant pas encore dehors, ou sous terre – ne sortaient plus de chez eux… La plupart bossaient à domicile et à distance, 24/24, ils bouffaient et pissaient en travaillant. Et souvent, ils se tapaient des partenaires sexuels factices, détournant pour quelques heures les assauts d’une libido devenue inutile et encombrante. Certains carriéristes allaient même jusqu’à la castration chimique, ne voyant plus l’intérêt de bander… Tous ceux échappant à ce funeste schéma se décomposaient en deux groupes : ceux qui ont tout, et ceux qui n’ont plus rien. Fernando était un des seuls n’ayant rien à tout vouloir se payer. Un ennemi public, une bête sauvage.


L’œil brumeux, Nando entendit le bruit caractéristique que faisait la belle en ouvrant le sas du placard, pour y attendre sa prochaine mission… Il se releva prestement, remonta son froc hors d’âge, rentra sa chemise lustrée dedans, et se réinstalla dans le fauteuil à tout faire. Il s’alluma un bâtonnet de nicotrachyne, expira une épaisse goulée de fumée bleue… Il faudrait lui donner un nom à cette petite salope, ça serait bien de pouvoir lui causer un peu plus pendant qu’on baise… Tracy, c’est pas mal, ou Belinda pensa-t-il un instant, avant que ses démons habituels ne ressurgissent. La photo de Papa était là, comme d’hab, le regardant depuis le couloir d’entrée. Jaunie, passée, mais toujours aussi implacablement accusatrice. « Ah il serait fier de toi, ton père ! » qu’on lui avait dit la première fois qu’il était allé en tôle. C’était il y a dix ans, une paille... Le maton ne croyait pas si bien dire, ne pensait certainement pas viser si juste. Tu parles mon gars, je suis le fils du fameux commissaire Marquez, le héros des ménagères, le flicard multitâches qui aura réussi à transformer la plupart de ses bavures en morceaux de bravoure, et être la pire des canailles à atteindre le poste de commissaire divisionnaire. Eh oui connard, on peut naître avec le pied à l’étrier mais détester l’équitation ! 


Fernando lui, c’était même pire que ça ; si son père n’avait pas été un keuf aussi médiatique, un géniteur aussi tyrannique, une enflure aussi magnifique, il n’aurait sans doute jamais eu un tel besoin de faire mal. Une telle rage. Peut-être même qu’il n’aurait jamais tué personne.


Il repensait à tout cela par pur réflexe, sans vraiment y prêter attention, comme une bonne sœur égrène son chapelet, tout en triturant les quelques cartes de crédit qu’il n’avait pas encore utilisées… Il sera temps de refaire un gros coup bientôt, il faut du cash, pour bouffer d’abord et se tirer de cet appart sordide ensuite. Tirer des cartes en vulgaire pickpocket c’est marrant deux, trois jours, pour la petite poussée d’adrénaline – quoi de plus intime qu’une main au fond de la poche de quelqu’un ? – mais ça n’est pas sérieux. Relancer la machine, travailler à quelque chose de valable… D’une légère pression sur son lobe pariétal, il actionna son transmetteur cérébral. Un message pour la Rustine.


Trop fatigué pour vraiment trier ses cartes magnétiques, il décida d’en essayer une au hasard et enfourna tout le paquet dans sa poche ; il ouvrit la fenêtre en commençant à scruter le bout de la rue quasi déserte, dans l’attente d’une des caravelles Selfood. En bas, un chien agonisait en couinant sur le bitume défoncé… Ils ont tous chopé la crève depuis l’an dernier, se dit-il, impassible. Après quelques secondes, il vit une navette commerciale, genre de gros insecte métallique patrouillant quelques étages au-dessus du sien, se pointer en bourdonnant…


- Ohhh !!! Par ici ! hurla Nando.

- Ta gueule connard, j’ai pas dormi depuis trois jours !!! lui répondit un voisin, planqué chez lui, tandis que déjà les capteurs sonores de la caravelle commerciale s’agitaient.

- Va te faire foutre sale enfoiré, mon record est à huit jours, t’as qu’à continuer !


Tandis que son voisin finissait de s’égosiller en pure perte, Fernando attrapa le contrôleur tactile de la caravelle – il avait toujours la désarmante sensation de prendre une bite en main – et enfourna la carte piquée le jour même à un certain Steven Harrison afin de mettre en branle sa connexion « Client plus ». Un bip grésillant puis une voix synthétique lui répondirent, tandis que s’allumait la vitrine du véhicule volant. La photo d’une gonzesse en bikini s’incrusta sur l’avant de la paroi séparant Nando de la bouffe. En scrutant d’un œil expert les hanches de la gamine et ses tétons pointant sous le maillot, il pensa en souriant qu’il valait sûrement mieux sauter ça qu’un repas…


« Bonjour monsieur Harrison, veuillez décliner votre commande d’une voix claire et haute, afin que nous puissions au mieux vous satisfaire et vous prévenir de toute usurpation d’identité. »


- Petite salope, si tu savais qui je suis… marmonna Fernando Marquez juste avant de s’enfoncer son déformeur dans le pharynx. Il en possédait un paquet de prothèses vocales comme celle-ci ; il suffisait juste de se débrouiller pour entendre le son de la voix du gars à qui on piquait une carte, et d’avoir l’oreille musicale et suffisamment expérimentée pour choisir la bonne. Choper les crédits d’un spationaute, c’était forcément un bon plan, qu’il s’était dit en bousculant le grand chauve.


« Il vous reste… trente secondes pour effectuer votre commande, monsieur Harrison. Nous pouvons vous proposer notamment notre toute dernière promotion, le… »


- C’est bon ! Pas besoin de conseils ! reprit alors Fernando d’une voix totalement déformée, beaucoup plus aiguë que la sienne. Je veux un menu Maxi Calabria, sans basilic, et deux bières… Non, quatre bières.


« Reconnaissance vocale positive, à un taux de 68 %. Nous vous rappelons que le seuil inférieur de sécurité a été fixé par décret gouvernemental à 60 %. Merci de faire prochainement ajuster vos fréquences tonales dans un centre agréé, monsieur Harrison. Votre commande : un menu Maxi Calabria et quatre bières. Confirmez votre choix ou bien v… »


- Pff ok, je confirme !


Une minime impulsion magnétique le prévint alors que son message avait été expédié avec succès à Tony la Rustine : « Besoin de te voir, amène-toi. J’ai des bières. »



o O o


Square des Beaux Jours, réserve naturelle gouvernementale, 11 h 20



- Allez mon poussin, ça va aller, ça commence à se réchauffer... dit Rachel tout en soufflant un air tiède sur les joues de son enfant transi.


Les nuits étaient devenues bien plus froides, même à la saison sèche, depuis quelques années… On ne parlait plus vraiment d’été, de printemps, à cette époque, puisque les aléas météorologiques s’égrenaient au fil de l’année sans réelle cohérence. Tout au plus, ces fainéants de climatologues arrivaient-ils à ressortir une période sèche, qui durait huit ou neuf mois, dans l’année. Le restant était la proie des tempêtes et des épidémies les plus atroces. La saison grise.


Au loin, vers ces immenses tours noirâtres où elle habitait encore voici deux jours, on entendait le bruit assourdi de cette société qui la rejetait. Des sirènes en tous genres émaillaient brutalement le ronflement régulier des lignes de transport urbain. Sa vie n’était plus vraiment là-bas désormais ; l’avait-elle vraiment été un jour ? Ses grands yeux tombants firent un lent tour d’horizon. Rien. Rien n’incitait à prendre une direction. La profusion architecturale qui les entourait équivalait aujourd’hui au plus effrayant néant… Des bâtiments à perte de vue et derrière ces bâtiments, des montagnes artificielles, autant de décharges plus ou moins bien camouflées… Et derrière encore, bien trop loin pour espérer y accéder à pied, avec un enfant dans les bras, l’inconnu… Souvent, elle avait entendu dire que c’était presque un désert, que plus personne n’essayait de vivre là-bas, à part quelques hors-la-loi en cavale…


Où est-ce qu’on va aller, maintenant ? Des larmes lui vinrent, comme souvent depuis l’avant-veille... Depuis combien de temps n’avait-elle pas ainsi élevé son regard au-dessus de la répugnante fange du quotidien ? Plus haut qu’un guichet de livraison à domicile, plus haut que ces petits articles de vente par correspondance, qu’elle ensachait chez elle pour gagner de quoi nourrir au moins son enfant ? Depuis combien de temps n’avait-elle pas osé regarder son existence en face ? Rien… Non plus rien ne la retenait nulle part. Deux fois rien. Elle et le petit Ben n’étaient plus que ça.


Ils avaient dû partir. Quitter l’appartement puisque depuis la mort de son conjoint, comme on le lui avait stipulé au Service d’Allocation des Résidences, son revenu n’était plus suffisant pour « engager de façon pérenne la collectivité à l’assurance du maintien de son logement en état de non-vétusté »...  Incroyable, quelle bande de porcs, qui expliquent les choses de la façon la plus compliquée qui soit, dans le simple but de désarçonner les résidents en sursis, se dit-elle tout en serrant son ange contre elle. Le soleil était levé depuis longtemps, mais comme souvent, il ne perçait guère la grisaille citadine. Ben dormait, à présent. Comme elle, il aimait se trouver sous un arbre, sentir le bruissement délicat des frondaisons, l’odeur forte de la terre… Elle aurait tant aimé lui montrer un jour un oiseau, une rivière.


Une brise étonnamment inodore fit frémir quelques instants la ramure du vieux sycomore… Elle décida d’attendre un peu ici, pour qu’il se repose. Ensuite, ils repartiraient en quête d’un abri ; de toute façon, il faudrait décamper, avant que les agents de tranquillité urbaine ne la repèrent, et ne sanctionnent sa dangereuse station fixe prolongée.


Son petit avachi de bien-être sur son torse, elle parvint elle aussi à s’allonger doucement sur le sol, et à poser la tête sur la vieille valise, la dernière chose qu’elle avait gardée de son enfance. C’était si loin, tout ça, pensa-t-elle en fermant ses yeux fatigués. Juste le temps d’apercevoir un halo jaunâtre percer enfin la brume.



o O o


53e étage, 137/20 Avenue Obama, 11 h 47



Steve passa devant le vieux miroir, qu’il avait conservé de ses années étudiantes. Complètement vintage. À l’époque, il se rasait devant, quand l’envie le prenait… L’objet implacable lui renvoyait aujourd’hui l’image d’un crâne d’œuf vieillissant, un peu fripé, qui ferait même pitié s’il lui prenait l’envie de retirer ses prothèses gingivales… Vers trente ans, ses études achevées, il avait eu le choix entre une carrière dorée ou une vie de beau gosse. Et sa carrière avait été brillante, mais en faisant une croix sur ses poils, cheveux, dents et ongles… Depuis le début de la conquête spatiale, et les catastrophiques premiers voyages sur Mars, de draconiennes mesures d’hygiène et de sécurité avaient été mises en place. D’ailleurs, tout le dispositif avait été revu. Un ministère européen de la conquête spatiale avait été créé, devant l’urgence de décamper de cette planète que l’on sentait usée jusqu’à l’asthénosphère (une sale blague de géologue), et la nécessité de trouver vite une solution de remplacement, fût-elle temporaire, ou dangereuse… Et parmi d’autres mesures révolutionnaires, afin d’éviter de malencontreuses épidémies – comme celle qui avait décimé l’équipage de la mission Rebirth IV de 2049 – l’ensemble des éléments anatomiques non indispensables avaient été déclarés néfastes au bon déroulement des multiples plans de sauvetage humanitaire que représentaient ces vols longue durée…


Il se trouvait vraiment une tête d’œuf dur, oublié longtemps à l’air libre. Il allait essayer de sourire, lorsque le buzzer informatif du salon se mit en branle. Au lieu de l’habituelle donzelle vantant les attraits oniriques des molécules Pharmaplaisir, Steve eut la surprise d’entendre un timbre masculin, un peu nasillard, visiblement peu enclin à vendre quoi que ce soit :


« Monsieur Harrison, ceci est un message confidentiel, importance haute, veuillez vous identifier. »


- Steven Harrison, je prends en champ libre.


« Reconnaissance correcte. Message émanant de la Milice des quartiers sud, enregistré à 11 h 28… Veuillez répondre aux questions brièvement, et le plus distinctement possible, afin que nous procédions à une importante vérification de données. Toute tentative de fraude sera sanctionnée, selon le code pénal en vigueur… »


- Pff !


« Confirmez-vous l’utilisation d’une carte de crédit enregistrée sous votre identité, à 11 h 18, ce jour ? »



o O o


Chez Nando, 12 h 00



- Et tu l’as laissée à l’appart ?…

- Bah oui ! Pourquoi tu me demandes ça ?


Le gong à trois tons retentit dans toute la ville. L’heure de la relève avait sonné, pour les ouvriers qui travaillaient en sous-sol des immeubles. Les équipes du soir pouvaient commencer leur labeur… La Rustine baissa la tête, comme si son cou maigrelet ployait sous le poids de ses puissantes pensées. Il s’appelait en vérité Tony Marccione. C’était un de ces anciens souffre-douleur et adolescents effacés qui développent parfois des facultés étonnantes dans leur enfermement social. Quand ils ne se suicident pas. Tony lui, avait non seulement développé un savoir tout à fait remarquable pour son jeune âge, mais surtout un niveau supérieur de cynisme, une qualité parfaitement indispensable pour survivre à sa piètre trajectoire de vie, sacro-saint juge de paix à l’époque… Quant à ce surnom de Rustine, il le devait moins à sa capacité à sortir ses amis de la merde qu’à l’énorme greffe de peau qu’il avait dû subir à douze ans, après qu’une arme blanche à quatre pattes lui avait bouffé la moitié de la tronche, et un bras. Il avait gardé de ce festin une peur panique des animaux, un membre estropié et une énorme cicatrice circulaire sur tout un côté du visage. Une vilaine rustine.


Il raviva un peu le poêle à silice – qui chauffait l’intégralité de l’appart grâce à un ingénieux système d’insert, comme on en utilisait autrefois pour les cheminées à bois – et balança une poignée de galets dans l’ouverture, avant de reprendre :


- Si je te demande ça, p’tite tête, dit-il en tapotant le crâne dégarni de Fernando, c’est parce que je crois bien que tu t’es offert quelque chose de trop beau pour toi…

- Quoi ? Belinda ?

- Oui… Appelle-la comme tu veux, c’est tes branlettes après tout… Mais n’empêche que ta Belinda, c’est un modèle haut de gamme. Elle sera capable de pousser des réflexions à un niveau quasiment comparable au tien, avec un peu d’expérience !

- …

- Bon, c’est sûr que ton niveau à toi, c’est pas non plus l’Everest…

- L’Eve-quoi ? Qu’est-ce que…


Le sas d’entrée venait de s’ouvrir, dans un chuintement froid, bien caractéristique. Tony, affalé sur le divan, en avait laissé tomber sa pipe. Face à lui, faisant face à l’envahisseur, Nando était déjà debout.


- Vous êtes en état d’arrestation ! Veuillez nous suivre sans opposer de résistance, sous peine de quoi nous vous abattrons !


Flanqué des deux cyber-patrouilleurs, blindé derrière sa tenue synthétique, le milicien n’avait pas l’air d’être du genre à accepter de tirer sur la pipe à nicotrachyne de Tony. Pas l’air non plus d’être du genre à se laisser attendrir par sa tronche de steak… Mais il faut croire que la vue d’épouvante que représentait pour tout un chacun sa gueule cassée produisit quand même son petit effet. Les deux ou trois secondes d’hésitation qu’ils manifestèrent (les mouvements de ces deux enflures de robots étaient comme souvent strictement calés sur les annonces du gars en bleu) suffirent à Nando pour filer par le vide-ordures chimique, sorte de long conduit aboutissant à un bain d’acide, en bas de l’immeuble.



o O o


En bas du 137/20, 12 h 04



- Eh merde ! Putain de merde !


Après avoir une nouvelle fois signifié à l’hôtesse virtuelle que décidément non, il ne souhaitait pas jouer les délateurs pour le compte du Gouvernement, qu’il n’en avait rien à battre des avancements de carrière accélérés et des places réservées dans la plupart des commissions de verdict populaire, Steve sortit enfin de l’immeuble. Pas moyen d’y couper ; comme à chaque fois que l’on se faisait dérober un bien, et que le malfrat était localisé, on convoquait sur place la victime, afin que celle-ci puisse récupérer ses biens, faire le deuil de son agression (le « sentiment de vengeance » était désormais accepté comme un facteur non négligeable de paix sociale par la plupart des sociologues) et parfois même identifier la personne. Il s’avérait en effet que souvent, les délits avaient lieu dans une sphère privée. C’était une des méthodes du Gouvernement, en matière de justice participative, pour faire d’importantes économies et en même temps satisfaire un électorat globalement porté sur la sanction immédiate, bien plus que sur des valeurs éducatives et de réhabilitation. Les seuls à soutenir encore ces idées rétrogrades appartenaient à de négligeables groupuscules d’extrême-gauche, dont souvent à peine dix pour cent des membres étaient résidents, c'est-à-dire correctement installés dans la société. Autant dire qu’ils ne valaient guère mieux que ces chiens qu’ils bouffaient, disait-on, pour ne pas crever de faim.


Alors qu’il se dirigeait vers l’entrée 133/20 – c’était déjà du bol que la restitution ait lieu si près de chez lui – Steve, tout imprégné qu’il était encore de son dernier voyage sidéral, ne fut pas vraiment surpris de voir autant de monde dans la rue. La vie sur Terre avait changé, sans lui… Avant ses plus récentes missions, on voyait encore beaucoup de gens dans les rues. Parfois même, ils se parlaient.


Pourtant, une frénésie réellement inhabituelle animait l’avenue. L’heure de relève des industries manufacturières n’en était pas l’unique raison… De nombreuses personnes se déplaçaient, toutes dans le même sens, semblant se diriger vers le centre ville, comme des cohortes de rats lors d’une inondation. Sans dire un mot, sans que leurs yeux ne reflètent le moindre sentiment, comme peints dans leurs orbites. Ces honnêtes travailleurs n’avaient d’autres buts dans la vie qu’obéir et produire. La plupart avaient d’ailleurs été opérés dans ce sens, par le biais d’une intervention cérébrale désormais reconnue d’utilité publique, dont l’objectif majeur était de mettre tous les intellects humains non exceptionnels à un même niveau – bas – afin de limiter les conflits, les querelles d’égos, les débats… Bref, se prémunir du désordre social, qui avait tant fait souffrir au début du siècle. À force de contrôle, les successifs organes de pouvoir avaient réussi à faire ressembler la mégapole à une sorte de fourmilière géante, chacun ou presque y ayant un rôle unique et cloisonné.


Steve lui, avait au moins échappé aux traitements crétinisants, car dès son plus jeune âge on lui avait attribué un potentiel exceptionnel… Qui aujourd’hui ne lui était guère utile. Plusieurs fois, il fut bousculé, stoppé net dans sa progression par ces congénères au visage hagard dont il n’avait plus rien à faire depuis bien longtemps… Cela l’intrigua plus que ça ne le vexa : habituellement, les spationautes étaient largement reconnus par la populace, et jouissaient d’une sorte de déférence bienveillante, chacun ayant intégré que l’unique salut de l’humanité viendrait de cet ailleurs que les « sans dents » étaient chargés d’explorer…


Un bourdonnement sourd, lointain, commença à poindre, presque imperceptible. Autour de lui, la masse grouillante du bétail citadin s’écoulait en quasi-silence, en direction de l’hyper-centre. Lui, remontait en sens inverse du flux. Mais on ne perçoit bien souvent la réalité des choses que lorsqu’on n’a pas le nez collé dessus. Tout accaparé par son obligation d’atteindre le 133/20 dans le plus bref délai, chahuté par la marée de corps qui l’enserrait, il ne fit pas vraiment attention au curieux éclat blanchâtre qui masquait déjà les bâtiments, tout au loin… Le bourdonnement s’amplifiait, comme si sa cause se rapprochait. L’air prit une texture étrange ; il se densifiait. Mais Steve, qui courait à présent tant bien que mal au cœur de la gangue d’ouvriers, n’en avait rien à foutre ; il savait trop bien ce qu’impliquait un retard à ce genre de convocation judiciaire.



o O o


En bas du 137/20, 12 h 08



- Aaargl… Pfft ! Putains de poubelles ! Pfft ! cracha Nando, tout en ôtant sa chemise et son froc, devenant progressivement corrosifs, sous l’effet de l’acide, avant qu’ils ne soient totalement imbibés.


Avant de partir à l’aventure en slip, il jeta un coup d’œil autour de lui. C’était son jour de chance, sûrement : on aurait dit que toute la population de la mégapole s’était donné rendez-vous dans les rues, pour lui permettre d’échapper aux miliciens. Un bordel monumental, cette mer d’honnêtes gens, qui allaient lui procurer la plus parfaite des couvertures… Jamais Nando n’avait vu autant de monde, à perte de vue il voyait des têtes progresser entre les immeubles, toutes dans le même sens. Ses yeux le brûlaient, son cuir chevelu aussi… Fidèle à son instinct, il décida de remonter le courant, d’aller là où les autres ne vont pas. Là où aucun garde-chiourme n’aura l’idée de venir le chercher… Le temps de fendre la foule, je serai à l’abri, se dit-il tout en s’élançant au milieu des autres, comme on plonge du haut d’une falaise… Un tonnerre assourdissant ajoutait encore à l’impression de chute infinie qu’il ressentit alors. Sa massive silhouette disparut presque aussitôt, avalée par le monstrueux essaim.



o O o


Square des Beaux Jours, sous un vieil érable sycomore, 12 h 10



- Calme-toi mon chéri, calme-toi, ça va s’arranger…


Elle secouait doucement son petit, blotti contre elle, protégeant les oreilles de l’enfant d’une main fébrile. Le bourdonnement était devenu infernal, comme si le ciel allait se fracasser sous ses yeux. Ils étaient toujours seuls, perdus au cœur de l’ultime îlot de verdure des quartiers ouest, et dans un tel vacarme, ce n’était plus forcément un avantage. Elle n’avait jamais autant ressenti la cruauté de la solitude. La peur. Il se passait quelque chose de grave, forcément. Quelque chose de suffisamment catastrophique pour que les gardes arrêtent leurs patrouilles : on les aurait virés depuis longtemps de la réserve sinon, Ben et elle.


Il y eut comme un immense craquement, qui lui fit instinctivement baisser la tête contre son petit, fermer les yeux. Lorsqu’elle les rouvrit, il lui sembla que l’air avait changé autour d’elle. La lumière aussi. Au loin, on ne voyait plus d’immeubles, ou alors juste les plus proches, pris dans un étrange halo blanchâtre… Ben ne pleurait plus. Il était son unique but désormais, le dernier rempart de tendresse contre la brutalité de cette société devenue tellement inhumaine… Elle sentait les joues trempées de l’enfant remuer contre sa poitrine, tout près de ce grain de beauté que ses amants avaient tant aimé embrasser. Il tétait doucement un bouton de sa veste.



o O o


Tout près du 133/20, 12 h 13



La masse des migrants s’était à présent éloignée, disparaissant peu à peu dans l’horizon devenu trouble des bâtiments de la ville… L’atmosphère s’était inexplicablement alourdie autour de lui, l’air semblant même avoir pris une teinte nouvelle. Habitué depuis de longues années à s’adapter à toutes sortes d’environnements, Steve n’en fut pas moins troublé par cet incroyable phénomène. Son esprit aguerri aux adaptations les plus complexes lui dicta de ne pas continuer sa marche. Un son effroyable venait d’en haut, des tours, de la brume peut-être, il n’aurait su dire. Ses tympans renvoyaient une douleur lancinante dans l’ensemble de son crâne, il sentait ses jambes ployer un peu plus à chacun de ses pas, et s’arrêta.


Il leva les yeux. Le sommet de l’immeuble était à présent totalement escamoté par le halo blanc qu’il avait vu naître à l’horizon, quelques minutes plus tôt. Des cris d’épouvante lui parvenaient, depuis certaines fenêtres, étouffés par l’énorme barrissement du ciel.


Tout autour, cette même paroi vaporeuse s’était dressée. Le monde rétrécissait. Impalpable mur de faïence, agité de volutes bleutées, lui donnant l’indicible impression d’être prisonnier d’une énorme bulle dont il n’était pas le centre. Le béton, le métal, craquaient sous le joug des éléments, disparaissant de plus en plus rapidement derrière le rideau vaporeux.


Rassemblant ce que son esprit en panique lui laissait de courage, de lucidité, il inspecta du mieux possible la progression du halo… Cela se refermait, incontestablement. Tentant de repérer l’épicentre du phénomène, il prit sans trop de certitudes le parti de se réfugier dans le parc tout proche, dont on percevait encore nettement les contours. Cette réserve naturelle était interdite à toute circulation, en théorie. Mais qui se préoccupait encore de théorie, à cet instant ?


Il détala en direction du mal nommé Square des Beaux Jours, avec comme seule énergie celle de la trouille.



o O o


Dans la foule, 12 h 16



Nando fit demi-tour. Devant lui, il avait vu des centaines d’imbéciles être avalés par l’énorme langue blanche qui descendait du ciel ; tout n’était que cris, pleurs, douleur… Le hurlement sinistre le poursuivait dans sa course effrénée contre la mort. Car il en était persuadé, à présent qu’il avait vu de près : tout le monde y passerait, tous ceux qui seraient pris dans l’énorme étau blanc seraient irrémédiablement broyés, digérés… Il remonta en direction du parc naturel, qui semblait encore épargné par l’horreur. Plus loin, il ne voyait rien.



o O o


Square des Beaux Jours, 12 h 18



Rachel serra le petit Ben un peu plus fort encore, autant pour elle que pour lui.


Steve se jeta dans le bassin artificiel qui ornait l’entrée principale.


Nando eut juste le temps d’escalader le mur, et de tomber du bon côté.



Un éclair monumental, arachnéen, déchiqueta ce qu’il restait de ciel, dans une explosion d’une violence inouïe.



o O o



La réinitialisation de la sphère de vie était devenue inéluctable. Cette première expérience, prometteuse de prime abord, s’avère un cuisant échec…


La sauvegarde des données biologiques sélectionnées semble désormais efficiente. Ne pas répéter les mêmes erreurs.


La phase primordiale débute, il redouble alors d’attention, mesurant le moindre écart, la moindre anomalie, relativement à ses plus récents modèles de prévision.








– Le début –



C’était un joli matin, un de ces moments curieux où la terre elle-même semble encore endormie, toute drapée de brumes caressantes et des premiers bruissements d’insectes. Le soleil dardait quelques flammèches orangées sur les flots huileux du lac, à la surface duquel venaient s'arrondir les membres tortueux des arbres des rives.


Un fruit oblong et carmin tomba juste à côté d’elle, et le rebond infime des sphaignes termina de l’éveiller… Rachel chercha un instant au travers des généreuses frondaisons la silhouette de l’écureuil maladroit qui avait failli l’assommer, mais le fuyard était sans doute déjà loin, et sa vue était encore trop troublée pour lui rendre un réel service… C’était une sensation étrange. Il lui semblait avoir dormi des lustres. S’appuyant de son mieux sur une des épaisses racines aériennes du mormyrulier – un de ces colosses au tronc comme un pied de champignon, qui se gavent de l’eau des marécages – elle se redressa. Le chant des oiseaux, d’ordinaire si mélodieux à l’approche du grand plan d’eau était curieusement discret ce matin… Elle s’inspecta quelques instants, la tête encore bourdonnante d'un trop profond sommeil, lorsqu’elle se posa enfin sa première vraie question. Elle la posa même à toute la forêt.


- Pourquoi suis-je ici ?


Évidemment, personne ne répondit, sinon l’astre rougeoyant, qui d’un rayon malicieux vint l’aveugler quelques instants à la faveur du mouvement d’une branche basse. Le soleil ne se lève pas ainsi, d’habitude, pensa-t-elle ; il n’est pas de ce côté-ci du lac.


Elle était parfaitement nue, debout au milieu d’une immensité verte, joyau de chair dans son écrin. Des souvenirs diffus de ce monde qu’elle semblait connaître depuis toujours lui permettaient d’interpréter vaguement ce qui lui arrivait, ce qu’elle devait y faire.


Elle se retourna vivement, prise d’une soudaine angoisse… Un bruit, un craquement, quelques mètres plus loin.


Un oiseau bleuâtre, à la queue droite et effilée vint soudain se poser sur une souche, tout près d’elle. Il lui apporta quelques bribes de conscience supplémentaire. C'était un jeune rossignol des marais, un de ceux dont le chant lui manquait tant depuis son réveil. Cette vision familière commença à la rassurer. Elle était peut-être chez elle, finalement.


Le minuscule oiseau la regardait, penchant parfois la tête tout en la fixant de ses prunelles d’ébène… Rachel s’approcha de lui, avec toute la délicatesse dont elle savait faire preuve en ce genre de circonstances… Sous ses pieds, la mousse gorgée d’eau n’osait qu’à peine émettre de timides chuintements. L’oiseau ne bougeait pas, l’observait toujours, silencieux.


- Alors ? Et alors ?… Chante… Allez, ch... Oooh !


Voilà pourquoi l’oiseau s’était posé là, sur ce vieil arbre pourri. Voilà pourquoi il se taisait, attendant simplement qu’elle comprenne. Juste derrière, à demi camouflé par la végétation, dormait un enfant. Son enfant.


Elle le prit dans ses bras, sentant avec délice le corps de bambin onduler contre le sien.


- Bonjour, dit Steve, les yeux encore un peu vitreux de sommeil.


Elle se retourna. Un homme. Nu lui aussi. Une barbe et des cheveux naissants lui dévoraient le visage. Elle le trouva beau. Pour toute réponse, elle lui proposa son sourire, son corps, son petit qui dormait contre elle.


Il approcha. Parmi les tendres pousses printanières, il choisit sa main et la cueillit, comme on récolte un premier bonheur. Ils partirent en direction de la cascade toute proche. On eut cru qu’ils connaissaient cet endroit depuis toujours. Malgré eux, ils savaient que tout devait débuter ainsi. L’oiseau bleu les suivait.



o O o



Avec fébrilité, il inspecte la surface nacrée du nouveau globe, constatant avec soulagement que les multiples greffes semblent avoir pris. La zone de colonisation s’étend à vue d’œil, les pôles devraient être atteints rapidement. L’ensemble des recombinaisons génétiques compose un maillage d’écosystèmes parfaitement viable pour le moment, les différents taxons apparus à cette première étape montrant un taux d’adaptation tout à fait satisfaisant.


Ses principales craintes concernent les humains ; il scrute attentivement l’apparition de possibles rescapés, regrettant déjà de ne pas avoir été plus rigoureux quant à l’exclusion sélective de cette espèce.



o O o



À travers l’épaisse canopée, le soleil dessinait de minces rais de lumière, dans lesquels dansaient d’infimes gouttelettes d’eau. Ils étaient tout près de la grande cascade, bercés de senteurs d’humus, du parfum exaltant des hérienthales, des aspérides des rochers… Une myriade de libellules mauves patrouillait à la surface soyeuse du plan d’eau.


Elle dirigeait la manœuvre à présent, et après avoir posé le petit Ben sur un tapis de mousses, elle attira son compagnon sous un filet d’eau, qui percolait depuis un surplomb rocheux… Sous l’onde tiède et vivifiante, leurs mains s’enhardirent, se muant peu à peu en caressantes exploratrices. Leurs lèvres fiévreuses s’unirent dans une douce mélodie des sens, fortes de l’évidence d’une tendresse partagée.


Enivré du désir naissant, il goûta sa peau, sa bouche butinant la saveur salée de son cou, puis s’attardant sur la rondeur parfaite de ses épaules. Elle serra un peu plus fort ses phalanges dans son dos, à mesure que progressait sa langue avide de découvertes.


Tout à leur amour, ils ne percevaient plus rien du bruit de la chute d’eau, du chant des oiseaux de la forêt, de la clarté onctueuse du soleil à travers les branchages. Ils ne voyaient pas plus qu’adossé à un arbre tout près de là, un autre les observait. D’une poigne brutale, il serrait une épaisse branche morte.


 
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   Anonyme   
4/11/2009
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Pas mal. Pas mal du tout. La fin surtout. C'est très intéressant ce renouveau pas si nouveau qu'il y paraît compte tenu de la dernière phrase...

Quelques remarques toutefois: le blabla du vérificateur d'identité avant que Steve rentre chez lui au début, il ne pouvait pas attendre de l'avoir fait entrer au lieu de lui déblatérer tout ça dans la rue. Et s'il avait plu, par exemple? Il était trempé le pauvre.

L'expression "le cou taurin de Fernando" c'est vraiment pas super joli, même si c'est sans doute l'effet recherché.

On se perd un peu dans tous les aller-retour d'un lieu à l'autre. Pas moyen de restructurer ça un peu pour la faciliter du lecteur ?

Mais franchement c'est vraiment pas mal. Un style sobre, très noir style SF (Suggestion : personne ne peut m'écrire un bout de sf joyeux par hasard ? Non ? Je sais bien que c'est pas le but de ce type de littérature mais un peu de lumière ce serait chouette.)

Mais, en gros, j'aime bien quoiqu'il faudrait un peu éclaircir tout ça.

Bonne continuation !

   jaimme   
4/11/2009
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Il y a un point réellement positif: ce souci de décrire notre civilisation dans son quotidien des années 2070. C'est crédible, intéressant et bien pensé, souvent caustique.
Mais je trouve que le reste est un prétexte pour ces descriptions intéressantes.
J'ai eu beaucoup de mal avec le style. Je pense que ce texte devrait être travaillé en le lisant à haute voix pour déceler les lourdeurs, trop nombreuses.
Le scénario utilise un thème très et trop utilisé en SF. A cause de ces deux points ma lecture a été souvent chaotique.
Bonne continuation car le premier point soulevé mérite un bel emballage.
Merci Calouet.

   Anonyme   
4/11/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Je ne suis pas spécialiste des commentaires sur les nouvelles ; à vrai dire, c'est la première que je lise ici. Je tenais à le préciser en préambule. Ainsi que le fait que j'aime assez la science-fiction.

Eh bien, j'ai été littéralement conquise par ce récit, dont j'apprécie la construction globale, le style oscillant intelligemment entre longues phrases et laconisme, l'âme donnée aux personnages, l'ironie grinçante de certains passages, et surtout le réalisme conféré à cet univers quasi-cauchemardesque par une profusion de détails adroits.

Et la chute ! excellente.

C'est peut-être juste l'enthousiasme d'une "débutante en lectures de nouvelles oniriennes" ;-), mais franchement, j'ai beaucoup, beaucoup aimé. Un grand merci pour cette découverte !

   Leandrath   
5/11/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Alors personne ne m'entendra jamais me plaindre d'un trop grand nombre de descriptions et de phrases trop longue, ça c'est sur. ;)

J'ai trouvé le texte d'une lecture agréable et présentant des éléments intéressants qui donnent une certaine réalité à l'univers. Certes le thème est connu, mais comment l'exploiter à nouveau sans que ça ne ressemble à du déja fait. Chaque auteur apporte quelque chose, sa propre déclinaison. Celle-ci n'est pas mal.

Le point qui me pose problème, mais c'est p-e juste moi, c'est que j'ai trouvé que les personnages manquaient de cohérence par rapport à eux-même ; ou alors c'est une volonté délibérée de nous les présenter avec leurs "paradoxes" ?

c'est a creuser. Merci et bonne continuation Calouet

   alifanfaron   
5/11/2009
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Histoire sympa. Bien menée.

Mais style parfois un peu lourd. Phrase à rallonge. Même dans le vocabulaire. Tu perds en naturel en forçant le trait.

La scène de l'interphone est de trop. ça m'a lassée. Trop exagérée à mon goût. Mais tu avais suffisamment piqué ma curiosité pour que je continue la lecture.

   Anonyme   
6/11/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↓
bonjour

Sur la forme, je trouve qu'il y a un excès de qualificatifs, et d'explications cela alourdit les phrases et quelquefois n'apporte rien à l'intrigue (ex des volatiles factices, tu n'as aucun besoin de rajouter qu'ils sont équipés de micro puisqu'ils chantent). J'ai noté aussi dans les 3 premières phrase une répétition de "encore".
C'est dommage car tu réussis à planter un décor suffisamment intéressant pour éveiller la curiosité du lecteur. mis à part ce défaut qui guette pratiquement tout le monde, j'ai trouvé l'écriture sympa.

Sur le fond : même si ce n'est pas très original, je trouve que ta description de ce futur proche tient la route et est intéressante.

Sur la scène de la reconnaissance de Steve devant l'immeuble j'ai eu un doute est ce que cela ne devrait pas être plus discret ?
Tes persos sont relativement bien campés, mais j'ai eu l'impression par rapport à tes autres nouvelles qu'ils étaient plus "passifs" que ton écriture s'exprimait moins facilement dans cet univers là.

Pour la dernière partie Adam et Eve revisité, ce n'ets pas du tout mon trip, heureusement que tu as rajouté la dernière phrase, sinon je n'aurais pas été convaincue.
Un petit regret mais il concerne ton chois d'auteur et après tout c'est ton droit le plus strict : l'idée que tu fasses intervenir un être omnipotent pour justifier tout cela.
globalement malgré ces quelques pinaillages de ma part j'ai apprécié ce texte
Merci

Xrys

   Coline-Dé   
6/11/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bien aimé, globalement. J'ai particulièrement apprécié le côté intrusif de la propagande/publicité, un peu moins l'aspect "écologie", qui m'a paru plus convenu. Les personnages sont assez vivants, un peu trop monolithiques peut-être ( mais je chipote, là !)
Le point le moins satisfaisant à mon sens serait l'abondance de qualificatifs et de détails inutiles qui alourdissent le récit. Mais l'histoire est prenante, on la suit avec plaisir... et ça donne envie d'écrire la suite : Nando zigouille Steve, saute la fille et Ben se carapate dans la jungle avec pour objectif de revenir venger sa mère ... Rebelote les embrouilles, rivalités, meurtres etc...
Même si tu n'envisages pas de suite, tu m'as fait passer un bon moment, Calouet !

   NICOLE   
15/11/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↓
La tableau brossé ici me parrait crédible, certainement parce qu'il n'est pas si éloigné du notre. J'ai seulement trouvé incongrue la longue litanie du digicode amélioré, qui dévoile des données personnelles et confidentielles à l'entrée d'un immeuble (peu probable dans un contexte aussi sécurisé).
J'ai souri à l'évocation de la compagne virtuelle idéale : disponible, pas enmerdante, et capable en plus d'aller se ranger toute seule après usage (dis donc, elle sait décapsuler les bières ?).
J'ai bien aimé aussi le côté : on efface tout et , malheureusement, on recommence, de la fin. Un épilogue désabusé qui m'a parru bien trouvé.
En somme un bon moment de lecture, malgrè quelques clichés.

   florilange   
16/11/2009
 a aimé ce texte 
Bien
J'ai été assez surprise, je n'attendais pas Calouet dans ce genre de texte. Mais après tout, pourquoi pas?
Histoire intéressante, facilement suivie, même s'il s'agit d'1 monde dans lequel on n'aimerait pas vivre. Quant à la résurrection, c'est bien si l'on fait partie des rescapés. Tant pis pour les autres. Le style s'adapte bien aux événements.
Merci de cette lecture,
Florilange.

   Anonyme   
14/4/2010
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Ce qui suit reflète uniquement « ma » perception et « mon » interprétation du texte lu. J'essaie de vous apporter une aide ; elle est parfois pertinente, parfois non ; dans tous les cas elle est subjective. Vous n'êtes absolument pas obligé de suivre les quelques pistes tracées : le texte vous appartient et je n'en suis que l'interprète.
Déjà, un mec qui parle aux murs ça me rappelle les gens qui parlent à leur téléphone dans la rue ; J'en croise plein.
Et le catalogue LVB (La Vie est Belle) me rappelle celui de la Biroute à Roubaix, une enseigne bien connue qui fait dans le latex... Enfin qui faisait parce que depuis qu'il n'y a plus d'arbres ! Ceci étant pendant ce temps les oiseaux ne chient plus sur les voitures, autant d'eau économisée.
Incroyable ce qu'un tel texte est riche en évocations subliminales. Et puis des gens qui ne se parlent plus, on se croirait sur l'interpasnet. Vous êtes sur que c'est de la SF ? Tiens la libido me fait penser au sudocul, c'est un peu la même chose il faut remplir des cases. Zut, je viens de castrer mon crayon ! Où est le taille... ? Et pis, Y'en a plein de gens qui n'ont rien qui veulent tout se payer comme des sauvages avec le crédit révolver.
« Tracy, c’est pas mal, ou Belinda » : doit trop regarder son écran plasma çui là. Encore une série cul...te. Et puis, fils d'un flicard multitâches, probablement champion de la zapette (eh oh j'ai pas dit tapette).
« Eh oui connard, on peut naître avec le pied à l’étrier mais détester l’équitation ! » : beurk, le pied aller trier, surtout après un bombardement.  Il a vraiment tous les vices ce Fernando : une main au fond de la poche de quelqu'un. En plus après Belinda. C'est du propre. Comprends pas comment ce texte n'a pas été censuré par Goliath ? Et vous savez quoi, le « censuré », il triture les cartes de crédit aussi et il égrène le chat pelé (de synthèse, remarque destinée à la SPA).
« afin de limiter les conflits, les querelles d’égos, les débats… Bref, se prémunir du désordre social, qui avait tant fait souffrir au début du siècle. » : on a un président qui voulait faire de la pré-détection de délinquant (de la graine de délinquant en fait) à partir de trois ans. Plus j'y réfléchi (j'espère que j'ai encore le droit et que la police de la pensée ne va pas détecter cette activité fébrile qui consiste à vous lire et penser en même temps), plus je trouve que votre texte est prémonitoire... En partie seulement, car on a déjà expérimenté un certain nombre de choses.
Heureusement qu'il y a l'enfant, cette flèche lancée vers l'avenir : « Il tétait doucement un bouton de sa veste. »


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