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Réalisme/Historique
Sisil : Extradition par Cartier Bresson
 Publié le 06/11/09  -  11 commentaires  -  3935 caractères  -  89 lectures    Autres textes du même auteur

Au gré de ma barque saoule.


Extradition par Cartier Bresson


Paris, fin de l’été, le soleil s’éteint doucement, le capitaine Cartier Bresson embarque ses passagers pour un dernier voyage en noir et blanc. La barque de mes émotions est saoule aujourd’hui, l’expédition s’annonce tumultueuse. En effet, première vague et déjà un pirate aux allures de Gavroche me dérobe un premier sourire à l’angle de la rue Mouffetard. Plus loin dans son sillon, la lumière caniculaire écrasant les pavés de Sienne a tout juste le temps de faire bouillir mon sang avant qu’une lame de fond venue de Shanghai ne me le glace instantanément. Noyé dans la houle de miséreux qui se bousculent pour mourir, un homme, la détresse candide en bandoulière, séquestre mon regard et me reproche mon inertie. Une nouvelle vague vient alors me délivrer de ma conscience et me débarque au Mexique. À peine arrivée, deux amantes kidnappent mon imagination et m’emportent avec elles dans le tourbillon de leur étreinte furieusement tendre. Subjuguée, j’allais succomber à l’assaut caressant de mes ravisseuses, quand soudain une grâce désolante me percute de plein fouet. Sur l’herbe ébouriffée, l’innocence en robe blanche court sous les linges blancs qui se dessèchent dans les fumées d’usine. Quatre printemps à peine, elle déjà condamnée à perpétuité à se faner dans ce décor désenchanté.


Accalmie, ma barque dérive doucement vers ce petit village au nord de Hambourg, devant lequel tous les flâneurs semblent passer leur chemin. L’escale s’annonce courte et sans charmes. Ce sera pourtant l’offensive finale. Ce village immortalisé dans son sommeil éternel m’accable, me paralyse et menotte tous mes espoirs d'exilée. Faite prisonnière, on me rappelle que je ne suis ici qu’une immigrée clandestine et que contrainte et forcée, on me reconduira aux frontières de mon pays. Alors que je me rends à la justice de mon passé délibérément oublié, j’entends sur le chemin de mon extradition, une passante esquisser du bout de sa nonchalance :


- C’est un paysage, c’est tout. Pas de quoi en faire une photo, l'exposer encore moins. En plus, elle n'est même pas en couleur... Pour un paysage, c’est quand même mieux non ?


Eh bien non, Mademoiselle. Ce village ne pourrait être en couleur. Il n’est pas non plus en noir et blanc. Il est gris, sinistrement gris. Ressentez l’ennui de cet amas d’âmes molles oubliées au milieu de cette nature cadavérique. Là-bas, la neige n’est pas enchanteresse. Elle ne s’attarde pas à recouvrir les champs de son noble manteau blanc, elle se contente de les tacher. Là-bas, tout est invariable, les maisons ne sont pas finies et toutes jumelles dans la disgrâce. Les pièces y sont étriquées comme les esprits qui s’y entassent. Entendez le « clock… clock » de la pendule qui s’épuise à compter les secondes moribondes. Accoudée sur sa nappe en plastique qui colle aux doigts, les paupières lourdes, Mémé attend son émission de télévision comme elle attend la mort. Dehors, les chiens n’ont pas de race et vagabondent sur l’herbe humide de ce pays mouillé car là-bas, le mois de novembre ne compte pas trente jours, il dure toute une saison. Et puis, là-bas, la pluie ne fait pas les jardins verts, elle les fait marron comme la boue. Appréciez l’agonie de cette carriole crapotante à voyage unique qui trimbale au ralenti son nez buriné par le mauvais vin. Elle l’amènera au bistrot de la poste par le pont de l’hôpital parce que là-bas, les ponts n’ont d’autres noms que là où ils amènent leurs passagers : à l’hôpital, puis au cimetière. Écoutez ces bavardages atrophiés de bonnes femmes agrippées à leur sac en simili cuir. Ici, les a se prononcent o. Un o sourd qui vient du fond du gosier s’il vous plaît ! Leurs discours flétrissent avec elles. L’inspiration anesthésiée, les indigentes opinent du chef, comptent les morts de la semaine et attendent leur tour. Car ici, on ne fait pas sa vie, on attend qu’elle passe. Ce pays gris, c’est chez moi. Et l'on m'y extrade aujourd'hui.


 
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   Anonyme   
6/11/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Superbe écriture !
Le quatrième paragraphe (entre autre) est de toute beauté. J'avais la chanson de Brel dans la tête en le lisant.
Très très beau texte. Rien à jeter, tout est magistralement mis en images.
Désolée je ne suis pas très constructive, mais je n'ai rien à dire. Merci de m'avoir fait revoir les oeuvres, exclusivement en noir et blanc, de ce photographe.
Un très bon moment de lecture et surtout une écriture forte, musclée, je dirais même impérieuse.
Auteur à suivre de près, en tout cas, je m'y engage.

   jaimme   
6/11/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Les photos de Cartier Bresson! Là, en vrac posées sur la table, posées sur le cœur de l'auteur.
Un tourbillon d'images, de mots, de merveilles noires et blancs, oups, pardon, grises!
Il faut lire, se laisser aller. Puis relire. Et aller voir ou revoir les photos et relire.
Enchanteur, fort, lourd. Un voyage de Corto au pays de Cartier Bresson.
Que d'expressions poétiques! Une poésie en prose, par exemple.
Un détail: parfois c'est trop. Oh et puis non, ça oblige à relire!
La plus belle extradition jamais lue. La seule.

J'ai aimé? Oh oui!

   Selenim   
6/11/2009
 a aimé ce texte 
Bien
Une écriture très jolie animée par moment de fulgurances poétiques hypnotisantes.
Cet instantané n'est pas vraiment une nouvelle mais difficile aussi de le placer en poésie.
J'ai noté quand même une certaine densité qui étouffe parfois la légerté de l'ensemble. Malgré la dureté du propos, le style éthéré subjugue, transcende le fond pour ne lécher la rétine qu'avec des nuances de mots.

Dommage que ce soit si évanescent et formel.

Selenim

   calouet   
6/11/2009
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'ai bien aimé l'écriture, sobre mais belle, empreinte d'une forme de tendresse désabusée, comme dans certains textes chantés par Brel. Et puis j'ai apprécié aussi le fait qu'ici, l'auteur se fout visiblement de la longueur que fera son texte, de la présence ou non d'une véritable intrigue, d'une chute... J'aime bien ne pas me sentir dans un carcan, y compris pour lire.

   jamesbebeart   
7/11/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Superbe texte sur papier glacé ! Kaléidoscope qui nous remémore la carrière du photographe qu'on n'a pas fini d'admirer...Ecriture qui a l'elégance d'un reportage, à coups de traits incisifs, implacables. Merci pour cette lecture !

   Manuel   
7/11/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Le premier paragraphe nous fait beaucoup voyager, et un temps, je me suis demandé où l'auteur voulait nous entrainer...Et le rapprochement avec le titre éclaire d'un coup, la souffrance du reconduit à la frontière.
Ce ne peut être que gris, triste, l'antichambre de la mort.
Beau texte.

   Anonyme   
8/11/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,

j'ai beaucoup aimé ce texte empreint d'une poésie tantôt rêveuse et contemplative, tantôt douloureuse ou rageuse et désespérée, un peu vindicative et révoltée aussi... C'est vraiment bien fait, les phrases sont belles, un peu bancales parfois ce qui leur donne la grâce unique des fragiles.

J'ai particulièrement apprécié l'adresse à la jeune femme, et l'appropriation des choses par la narratrice : non, ça ne peut pas être comme ça, car on sent que même si elle était en couleurs cette photo, elle resterait telle que la narratrice la voit et la ressent. Je pense que tout le travail d'un auteur est dit là, en peu de mots : dire les choses comme on les voit, et non comme elles sont ou paraissent être.

Question mise en forme, j'aurais détaché les deux dernières phrases pour leur donner plus de force.

Euh... j'ai dit que j'avais aimé ?

édit : je me demande si ce n'est pas mon premier "très bien"... et ma réputation de cerbère risque d'en souffrir, mais en analysant rapidement (entre un café chaud et mon deuxième croissant), je crois tout simplement que c'est tout à fait le genre de texte que j'aimerais écrire, voilà tout, donc bravo encore. (mais attention, je serai forcément plus dur sur le suivant)

   Anonyme   
8/11/2009
 a aimé ce texte 
Bien
J'aime beaucoup l'idée d'associer photos et écriture.
L'écriture est jolie, par moment un peu trop étouffante, trop recherchée. (et quelquefois les adjectifs n'apportent rien et font redondance :
ex "l’innocence en robe blanche court sous les linges blancs qui se dessèchent dans les fumées d’usine." répétition de blan et le linge qui sèche dans les fumées d'usines reste-t-il blanc?
Quelques belles expressions poétiques.
Le deuxième paragraphe me semble très réussi. Il m'a beaucoup parlé.
Joli teste mais que je vois plus en prose poétique que comme une nouvelle.

Xrys

   florilange   
22/11/2009
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Très beau texte, poétique, entraînant de force le lecteur qui n'en peut mais... Voyage magnifique.
Bravo pour le fond, la forme, merci.
Florilange.

   Cortese   
22/12/2009
 a aimé ce texte 
Bien
J'aime beaucoup l'écriture, très poétique. On voyage, on se laisse embarquer complètement, même si on s'attend à autre chose sous le titre "nouvelle"... Pour moi, il s'agit de prose poétique. Comme c'est très beau, j'ai accepté de lâcher la bride, de ne plus courir après une histoire... Et ça fait son effet, bravo !

   David   
13/1/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Sisil,

J'ai eu une première lecture surprise, puis une seconde où je me suis demandé si le nom du titre n'était pas plus qu'un personnage ou un vague nom de rue ou de quartier comme je l'imaginais. C'est un photographe très célèbre, et je comprenais enfin le "réalisme" du récit : ça serait celui de la visite d'une exposition, mise en scène avec style, mais pas plus absurde que cela.

Ainsi, je crois avoir reconnu la première évocation de photo : " (... ) l’expédition s’annonce tumultueuse. En effet, première vague et déjà un pirate aux allures de Gavroche me dérobe un premier sourire à l’angle de la rue Mouffetard."

http://www.christies.com/lotfinder/photographs/henri-cartier-bresson-rue-mouffetard-1954-5600230-details.aspx

Il y a plus d'intérêt qu'un simple reportage. Je trouve ça beau de décrire ainsi cette exposition comme un "retour au pays" forcement temporaire et mélancolique, ça rend très bien les émotions que l'on peut trouver dans ce genre de manifestation. Pour ce que je peux en connaitre, l'écriture rend bien la "fantaisie lucide" du photographe, votre blog rajoute même quelques autres illustrations pour ce texte :

http://lesgribouillis.blogspot.fr/2009/08/henri-cartier-bresson-immortalise-chez.html

L'écriture rend aussi une atmosphère singulière, pour "si peu de mots", une belle réussite.


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