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Policier/Noir/Thriller
Charivari : Le rôle social du mal contrôlé, une thèse en psychologie sociale, par Hadrien Tellier
 Publié le 16/12/25  -  4 commentaires  -  45174 caractères  -  78 lectures    Autres textes du même auteur

« Il n'y a point de mal dont il ne naisse un bien. »
Voltaire


Le rôle social du mal contrôlé, une thèse en psychologie sociale, par Hadrien Tellier


1.


Je suppose qu’il convient de commencer par une présentation. Je m’appelle Hadrien Tellier. Selon plusieurs psychiatres dûment diplômés, je relève de ce qu’ils persistent à appeler un « trouble grave de la personnalité » – formule que l’on m’a longuement expliquée et que je n’ai jamais contestée. Certains ont même prononcé le mot « psychopathe » avec un aplomb digne d’admiration. Qu’ils aient raison ou tort n’a guère d’importance ; ce qui m’importe, c’est d’exposer ici, avec autant de clarté que possible, les motivations profondes de l’acte criminel que j’ai commis, connu sous le nom de « l’affaire de la petite aveugle de Saint-Mathurin », qui a défrayé la chronique et causé l’indignation nationale, au cours de l’année 2012. Loin de moi l’idée d’obtenir votre absolution ; j’aspire seulement à être lu. Et, si possible, compris – même si je le sais, peu en seront capables.


Ces pages sont rédigées depuis la cellule 14B du centre pénitentiaire où l’on a jugé opportun de me loger depuis maintenant douze ans. J’ai cinquante ans, une santé acceptable, une mémoire que je considère comme fiable, et surtout du temps, beaucoup de temps. En excès même, au point qu’il devient presque inconvenant de ne pas tenter d’en faire quelque chose. Il m’a donc semblé juste, presque civique, de laisser un témoignage écrit de ce que fut mon parcours, de la manière dont j’ai cherché – maladroitement peut-être – à tirer parti de ce que la biologie m’avait offert : une inclination marquée pour l’analyse froide, la distance affective, l’absence de réaction sentimentale là où d’autres se laissent submerger. J’ai voulu, oui, me rendre utile. Je conçois que le résultat ait choqué. Je conçois beaucoup de choses, à vrai dire, plus que quiconque l’imaginerait.


Mais pour comprendre comment j’en suis venu à cette démarche, il convient de revenir au commencement. Non par nostalgie, mais parce que l’origine, comme le disait si bien le poète T.S. Eliot, contient déjà l’achèvement : "In my beginning is my end." Voici donc une brève autobiographie : je suis né dans une famille très bourgeoise et très traditionnelle, le 19 juillet 1971, et j’ai grandi dans les allées de Tourny, à Bordeaux, dans un milieu où l’on apprend dès le berceau que le silence vaut mieux que les effusions, et que seul le paraître permet à quelqu’un d’être pleinement. J’étais l’aîné, l’héritier, le garant supposé d’un lignage que mes parents semblaient considérer comme une sorte de fief invisible. Toute mon enfance fut structurée par cette assignation : être, par principe, supérieur. À quoi, à qui ? Cela resta longtemps flou, mais je faisais partie de l’élite et j’acceptai cela très tôt comme un fait naturel.


Ma mère était une femme d’une intensité particulière. Beaucoup l’admiraient, d’autres la craignaient – je fus probablement le seul à faire les deux simultanément. Elle possédait ce que j’appellerais aujourd’hui une intelligence centripète : tout devait converger vers elle. Elle aspirait l’attention, la bonne humeur, l’énergie, et, d’une certaine manière, l’existence même de ceux qui l’entouraient. Il serait facile, rétrospectivement, de poser sur elle les étiquettes psychologiques qu’on colle avec légèreté sur les êtres qui nous ont façonnés. Je préfère m’en abstenir. Disons simplement que ma mère m’a appris la valeur du contrôle : celui que l’on exerce, et celui que l’on inspire.


Mon père, notaire renommé, jouissait au-dehors d’une réputation irréprochable. À la maison, il levait rarement la voix ; non par douceur, mais par extinction progressive. Il semblait s’être retiré en lui-même dès ma naissance, comme si sa vie intime n’était qu’une chambre attenante à la vraie demeure qu’était son étude de notaire. Le soir, il lisait en silence, un verre à la main, le regard rivé sur un point invisible au-dessus de ma mère. Je dois à ma génitrice ma première vraie leçon de manipulation : elle avait réussi, au fil des ans, à éteindre complètement mon père au sein du foyer, mais à le rallumer pour l’extérieur, où il demeurait brillant et batailleur, et surtout, tout à fait rentable. Ma mère dominait à la perfection l’art du faux-semblant et de la médisance, c’était une vraie grande bourgeoise comme on n’en fait plus aujourd’hui, digne d’un roman de François Mauriac. Grâce à elle j’ai appris toutes les ficelles du métier d’hypocrite.


J’avais un frère, dont le souvenir demeure plus théorique qu’émotionnel. Il mourut au bout de seulement quelques mois de vie, une histoire d’apnées nocturnes à ce qu’on m’a raconté. J’avais cinq ans. Je me demande si j’ai pu jouer un rôle dans ce décès, je n’en ai aucun souvenir conscient. Je n’exclus rien, il est vrai que je rôdais souvent autour du berceau, agacé, en rêvant d’étrangler cette odieuse créature qui braillait sans cesse. Mais de là à passer à l’acte… Honnêtement, je ne me souviens plus, j’étais tout petit, et de toute façon, même si c’était moi qui l’avais asphyxié, ce ne serait pas ma faute, un enfant n’est jamais responsable pénalement. Nonobstant, je doute fort que je fusse coupable de quoi que ce soit dans cette histoire. On prête parfois aux enfants des capacités préméditées qu’ils n’ont pas. J’étais, à cet âge, un organisme en observation, pas encore un acteur.


Ma sœur arriva sept ans plus tard, petite silhouette fragile autour de laquelle gravitait une effervescence familiale qui m’intéressait peu. Je n’avais rien contre elle, mais rien pour elle non plus. Elle ne me doit rien et je ne lui dois rien, et je ne lui reproche pas grand-chose si ce n’est peut-être la vision qu’elle a tenté de donner, plus tard, de mon caractère, au public. Ma sœur, lors de mon premier procès, déclara au juge que ma mère et moi étions « faits de la même matière, aussi monstrueux l’un que l’autre », selon son expression. En me traitant de « monstre », elle voulait m’atteindre, évidemment, mais elle ne comprenait pas que l’idée me flattait plutôt : être comparé à ma mère, en termes de puissance émotionnelle et de contrôle, était finalement très valorisant. Bref : au sujet de ma sœur, je n’ajouterai rien d’autre, car malgré son envie de jouer les protagonistes dans mon histoire, elle n’a jamais compté pour moi, et sa présence ne sert en rien à me raconter ni raconter mes aventures. Je me contenterai donc ici de dire que je n’ai jamais été vraiment hostile envers elle, notre relation fut juste distante. Oui, elle m’a accusé d’avoir abusé d’elle autrefois, et elle l’a répété au cours de mes deux procès, mais elle n’a pu fournir la moindre preuve et de toute manière, il s’agissait de faits anciens qui étaient prescrits. Comme pour mon frère cadet, le mort-né, je ne me souviens de rien. Cela m’étonnerait tout de même que j’aie abusé d’elle, car je l’ai toujours trouvée très laide, trop laide pour me sentir attiré par elle en tout cas, et par conséquent son accusation se déballonne comme la baudruche qu’elle est.


L’école ne m’apporta que ce que l’on peut en attendre : un petit théâtre de guignols où j’ai appris l’art de pousser les autres jusqu’à l’endroit exact où ils rompent. Non par cruauté – j’étais encore trop jeune pour ressentir une quelconque satisfaction esthétique dans ce domaine – mais par curiosité. Je m’attachais par exemple à isoler méthodiquement certains élèves, à tester leur seuil de résistance sociale, à voir combien de temps il leur fallait pour perdre pied lorsque je modifiais subtilement les rapports de force autour d’eux. Je me faisais une spécialité d’attiser des malentendus mineurs jusqu’à les rendre ingérables, simplement pour observer la mécanique humaine se gripper sous mes yeux. Je ne faisais que mesurer. Les enseignants, eu égard à mon père, qui était aussi mécène du collège privé où j’étais scolarisé (et dont je tairai le nom, pour ne pas leur faire de publicité) feignaient de ne rien voir.

Adolescent, je compris que je ne serais jamais soumis aux règles ordinaires qui gouvernent la plupart des individus. Je ne ressentais ni empathie ni répulsion particulière devant les tensions que je provoquais. Je les constatais. Elles m’informaient. On me qualifiait de « perturbateur » : disons qu’effectivement je créais le chaos, à courte échelle, j’expérimentais et j’observais. J’étais encore étudiant, ce n’était pas encore l’heure de passer à l’acte.



2.


La mort de mon père, alors que j’avais vingt-trois ans, fut un événement administratif plus que sentimental. Elle déclencha des démarches, des signatures, un certain émoi chez ma mère – mais rien qui ne m’atteigne autrement que comme un changement d’état. C’est dans ce contexte que, selon les tribunaux, je commis une tentative d’homicide sur ma génitrice. Empoisonnement à l’arsenic, comme au bon vieux temps. Consultez les archives judiciaires, les articles de l’époque, tout a été dit ; inutile d’en rajouter.


La suite est connue : j’ai passé dix années en prison. Ce furent en réalité dix années d’observation, d’étude, de lectures. Dix années qui m’ont formé plus sûrement que tout ce qui précède. C’est là, dans ce premier enfermement, que j’ai découvert les philosophies, les textes anciens, les systèmes moraux – et que j’ai compris la nature exacte de mon fonctionnement. Non comme un défaut, mais comme une configuration. Certains s’éduquent pour corriger, moi j’ai choisi de m’éduquer pour comprendre. J’ai lu Nietzsche, les moralistes, les stoïciens, les existentialistes, les psychologues, les textes sacrés de toutes les religions. J’en suis sorti convaincu non que je devais devenir un autre, mais que je devais trouver comment être moi de façon utile.


La suite, celle que vous attendez sans doute, je vous la conterai sous peu. Je ne souhaite ni brusquer le lecteur ni me priver du plaisir méthodique de l’explication. Chaque chose viendra en son temps : mon expérience sociologique, le village de Saint-Mathurin, l’agitation médiatique. Pour l’heure, je me contente d’écrire ces mémoires. Vous saurez bientôt pourquoi j’ai agi ainsi. Et peut-être – oserais-je l’espérer – comprendrez-vous que mon geste, si décrié, fut d’abord et avant tout un acte d’étude, un objet scientifique, une expérience anthropologique. Un acte que je crois, encore aujourd’hui, profondément instructif.


Revenons à mes trente-trois ans. Et là, coïncidence, coup de chance : ma mère mourut exactement deux semaines avant ma sortie de prison. Cela fit sourire certains journalistes, qui y virent une sorte de justice infernale ; mais la justice, comme le destin ou le démon, n’a jamais été qu’une illusion pour les gens qui refusent d’admettre que la vie n’est qu’une accumulation de hasards mal classés. Ma mère était-elle morte de peur de me revoir, comme l’affirmèrent certains journalistes ? Honnêtement, j’en doute : ma mère n’avait pas peur, et ce pour deux raisons, d’abord parce qu’elle possédait un vrai sens de la tragédie et qu’elle attendait de pied ferme le retour de son fils, comme un héros antique attend son dernier duel contre son meilleur ennemi ; mais surtout parce que, plus que me craindre ma mère me méprisait, pour une raison très simple et facile à comprendre : j’avais failli la tuer, certes, mais j’avais surtout échoué. Dans notre famille, l’échec était la seule faute impardonnable. J’étais un assassin, cela pouvait s’entendre, mais un assassin raté… Quelle honte pour la famille !


Elle ne m’a jamais rendu visite en prison, jamais écrit, et pourtant j’étais son fils, son premier, son préféré, son miroir. Je n’ai pas été étonné de son silence ; il était dans l’ordre naturel des choses. Quand je pense à elle, encore, mon cœur saigne, à défaut de pleurer.


Donc, quand je suis sorti de prison, la réalité s’est imposée à moi avec une douceur presque ironique : j’étais riche. J’héritai de dix appartements dans le centre de Bordeaux – des immeubles anciens, de ceux dont la façade respire la fortune – et plusieurs terrains dans le vignoble alentour. Une rente de bourgeois bien installé, exactement ce que ma mère avait voulu pour son héritier prodige. Hélas, l’État, qui adore prélever sa part sur les tragédies familiales, se servit grassement. Et puis il fallut partager avec ma sœur. Je ne pouvais évidemment pas la supprimer : à ma sortie de prison, j’étais scruté comme un virus qu’on observe sous microscope. Le moindre incident, le moindre soupçon, et j’étais renvoyé derrière les barreaux – or j’avais d’autres projets.


Je confiai donc la gestion de mon patrimoine à un ancien camarade du lycée, devenu notaire lui aussi. Un garçon terne, presque transparent, qui avait toujours admiré les personnalités plus affirmées que la sienne. Je l’avais déjà assez bien travaillé psychologiquement au lycée et je finis en quelques semaines seulement à le domestiquer tout à fait, je n’eus aucune peine à le convaincre de prendre les rênes du cabinet de mon père et, plus discrètement, de gérer mes biens avec le zèle d’un serviteur dévoué. Sur le papier, j’étais le dirigeant ; en pratique, je ne faisais rien. Je n’en avais ni l’envie ni les compétences. Mais il me fallait de l’argent, plus encore que ce que j’avais déjà, et surtout la liberté d’en disposer sans justification.


C’est là que Chantal entra dans ma vie. Je l’ai « draguée », comme disent les gens ordinaires, mais le mot est trop trivial : disons plutôt que je lui ai laissé croire qu’elle m’était indispensable. Elle était la fille de grands propriétaires viticoles de l’Entre-deux-Mers, habituée au confort, à l’admiration discrète qu’on accorde aux jeunes filles bien nées. Nous nous sommes mariés dans la joie collective – la joie des autres, bien sûr. Elle me donna deux enfants. J’ai fait ce qu’on attendait de moi : j’ai souri, j’ai joué avec eux quand il y avait du monde, j’ai pris la pose du père distrait mais aimant. Et très vite, j’ai laissé aux nounous, aux écoles et aux écrans le soin de les éduquer. Ce n’est pas que je les détestais, mes enfants ; c’est simplement qu’ils n’entraient dans aucun de mes projets véritables.


Grâce à Chantal, je devins riche – réellement riche, cette fois – et, plus important encore, libre de consacrer mon temps à ma grande entreprise intellectuelle. Les gens qui s’ennuient deviennent souvent dépressifs, prennent des maîtresses ou s’achètent un voilier. Moi, j’ai préféré réfléchir. Penser a toujours été ma seule passion authentique. En prison, on disait que je ruminais ; en réalité, j’élaborais. Je voulais comprendre si le mal, ou ce que les autres appellent ainsi, pouvait être utile. Non pas le mal instinctif, brutal, celui qui effraie parce qu’il est grossier, mais un mal dirigé, précis, presque chirurgical. J’avais la conviction qu’un drame, bien placé dans la vie d’une communauté, pouvait en révéler les structures, les failles, les ressorts de solidarité. Je voulais savoir si une tragédie avait la capacité de rapprocher les gens, de les contraindre à s’unir, à se regarder enfin. Le mal comme agent de cohésion : cette idée m’obsédait depuis longtemps, bien avant mes déboires judiciaires.


Les universitaires que je lisais depuis des années – Durkheim, Girard, Arendt, et même des sociologues mineurs dont personne ne se souvient – m’avaient tous offert des fragments de réponses. Mais aucun n’avait osé aller jusqu’au bout. Aucun n’avait eu le courage de mener une vraie expérience sur le terrain. Le problème des penseurs, c’est qu’ils se contentent de théories ; moi, je voulais la pratique. Je voulais vérifier si une communauté, confrontée à une perturbation sévère, devenait plus solide ou se fragmentait. Si le mal pouvait servir de catalyseur au bien collectif.


Je commençais donc à nommer mon projet ma « thèse », ou mon « expérience en sociologie empirique ». L’idée était de créer délibérément un impact, un événement dramatique sur un groupe d’humains donné, pour étudier scientifiquement ses effets, les comportements des membres du groupe en fonction de la nature et l’intensité de la perturbation, observer et calculer la création de liens, les ondes d’empathie et d’altruisme, pour finalement, selon différents critères moraux dictés par différents philosophes et moralistes, évaluer si le mal, c’est-à-dire l’impact inséré dans le groupe, provoque du « bien » ou si c’est plutôt l’inverse, sur le court, moyen et long terme. Une expérience fascinante que je rêvais d’accomplir et qui commençait à m’obséder.


Je n’avais plus qu’à trouver l’endroit, le moment, et la forme de la perturbation. Rien d’excessif – du moins au début de l’expérience – mais quelque chose de suffisamment marquant pour que le village, le département, et même la France entière, se voient contraints de se regarder en face. Je voulais créer un avant et un après. Un point de rupture. Un révélateur.



3.


J’ai choisi pour mener mon expérience le village de Saint-Mathurin, dans les Landes, à une heure de Bordeaux. Ce n’était pas un choix impulsif, mais au contraire tout à fait médité. Lors de ma première visite, j’ai trouvé le bourg ordinaire, d’une rare banalité, ce qui correspondait tout à fait à ce que je cherchais : un décor neutre, un terrain humain encore intact. Ce fut presque un coup de foudre : cinq cents habitants, une rivière, un clocher, trois rues principales, un terrain sociologique presque vierge. J’acquis bientôt, par l’intermédiaire de mon cabinet, une vieille grange à l’orée du bourg – un bâtiment aux murs épais, un peu décrépit, parfait pour s’y installer sans attirer l’attention. Je voulais éviter toute précipitation. La hâte est l’ennemie de la science, et je n’avais d’autre part aucune intention d’attirer l’attention de la police, qui m’observait probablement encore du coin de l’œil, prête à bondir au moindre mouvement maladroit. J’ai donc pris mon temps. J’ai aménagé la grange pour mon projet : un lieu sobre, fonctionnel, où je pouvais réfléchir, noter, observer. Rien qui éveillerait le moindre soupçon.


En parallèle, tandis que j’organisais mon repaire – et cela m’a pris un an entier – j’ai entrepris de dresser le profil psychosocial du village. C’était une entreprise passionnante, presque jubilatoire. Je me suis présenté comme un Bordelais en vacances, un de ces citadins un peu solitaires et déprimés qui cherchent le calme de la campagne pour écrire ou se reposer. Je passais, je saluais, je parlais de la pluie, du vin, des travaux sur la nationale. J’étais affable mais discret, exactement ce qu’il fallait pour qu’on m’oublie aussitôt qu’on m’avait vu.


Personne ne se souvient de moi aujourd’hui. Et c’est exactement ce que je voulais. Je suis devenu une ombre, flottant du café au marché comme une âme en peine, assistant tantôt à la messe, tantôt au match de foot local. Je n’avais même pas besoin d’être particulièrement habile : les gens parlent d’eux-mêmes. Ils se trahissent par leurs petites habitudes, leurs regards, les infimes tensions qui s’esquissent lorsqu’un nom est prononcé. Je compris vite que le village était divisé en deux camps : celui du maire, un homme rondouillard qui se rêvait bâtisseur, et celui de l’ancien maire, un retraité aigri qui ruminait sa défaite comme un vieux chien ronge son os. Le conflit n’était jamais ouvert, mais il affleurait partout, dans les discussions de comptoir, dans les sourires forcés, dans les potins murmurés. Une bataille larvée, délicieuse à observer.


J’ai aussi remarqué quelques ménages plus pauvres, invisibles pour la plupart, et une famille arrivée récemment d’Algérie, que Saint-Mathurin n’avait pas encore pleinement intégrée. Ce n’était pas de l’hostilité franche, mais tout de même latente. Les villages aiment leurs hiérarchies implicites et attribuer un rôle à chacun, or ces Algériens n’en avaient aucun, et cela dérangeait les bonnes gens.

À qui s’attaquer, me demandais-je ? À qui faire subir une perturbation suffisamment marquante pour révéler la structure intime de la communauté ? Je devais commencer par une expérience modeste, une sorte de prélude.


Mon idée fut d’abord de viser un lieu qui rassemblait tout le monde, indépendamment des clans : le commerce du village. Un bar-PMU-épicerie-tabac, un de ces établissements polyvalents où l’on vend autant des cartes à gratter que des bonbons pour les enfants. Les propriétaires étaient des gens simples, affables, d’une gentillesse un peu naïve, un peu portés sur la bouteille. Je les trouvais presque touchants, mais la science exige parfois de sacrifier des pions, et ceux-ci se tenaient au bon endroit.

J’ai sollicité l’aide d’un ancien compagnon de détention, pour me trouver des jeunes disposés à effectuer ce qu’on appelle en prison un « alunissage ». Il s’agit, en pleine nuit, de foncer à toute allure avec une voiture volée dans la devanture d’une boutique afin de braquer la caisse et la marchandise, et de repartir à moto. Un procédé, je l’avoue, quelque peu brutal, mais terriblement efficace et spectaculaire.


Les conséquences de ce premier impact furent celles que j’attendais : sidération générale, colère partagée, indignation collective. Et, en parallèle, du moins au début, un autre phénomène intéressant : un immense élan de solidarité, unanime dans le village, avec des dons, des repas offerts, des bras disponibles pour aider à remettre le commerce sur pied. « L’union sacrée », comme l’écrivit dans la presse locale, à cette occasion, un journaliste dans un article qui fleurait bon le lyrisme provincial.


Néanmoins, la solidarité se dissipe aussi vite qu’elle apparaît. Le commerce, malgré les efforts initiaux, n’a pas survécu. Les dépenses étaient trop lourdes, l’épuisement trop grand. Les propriétaires ont commencé à boire plus qu’à l’accoutumée, la solidarité s’est tarie dans le village, puis le bar a fermé, et personne n’a repris la boutique. Saint-Mathurin s’est retrouvé privé de son cœur social, de son lieu de rencontre quotidien.


Les conséquences furent assez instructives : à long terme, loin de rapprocher les habitants, la mésaventure les fragmenta davantage. Chacun trouva ses propres responsables : les « racailles des banlieues », les étrangers, la gendarmerie, l’État… La peur de l’extérieur augmenta. Aux élections suivantes, six mois plus tard, le Front national fit un bond remarquable chez les Saint-Mathurinois. Est-ce que cela représente un marqueur du bien ou du mal ? Je vous laisse en juger, personnellement je l’ignore. Je ne saurais juger moralement les idéologies politiques, ce ne sont que des étiquettes subjectives pour rassurer ceux qui ne supportent pas l’ambiguïté. Moi, je ne juge qu’à l’aune des philosophes, et encore : seulement ceux qui ne craignaient pas d’explorer l’obscurité humaine sans se cacher derrière la morale de leur époque.


En tout cas, ma première expérience n’était pas concluante : l’impact fut modeste, la réaction mitigée, les répercussions limitées. Une légère oscillation entre le bien et le mal, trop faible pour en tirer une théorie solide. Il était temps de passer à la seconde expérience. Une expérience d’une tout autre ampleur. Quelque chose qui marquerait réellement le village. Un événement impossible à oublier.



4.


Après ma première expérience sociologique, l’attentat du bar tabac, je me faisais la réflexion suivante : dans un village, on ne peut produire qu’un seul impact véritablement fort, une seule perturbation majeure avant que le terrain ne soit saturé, contaminé, ruiné pour la recherche. Après cela, il faut partir, chercher ailleurs, recommencer à zéro. Cette idée me rendait… disons, peiné et frustré. J’aime aller au bout des choses, et l’idée de devoir abandonner Saint-Mathurin après une seule véritable expérience me contrariait.


Je réfléchissais donc avec soin à ce que je cherchais vraiment à mesurer. Chaque cible potentielle révélait une facette différente de la nature humaine, et le choix importait plus que l’ampleur du geste lui-même. En impactant la famille immigrée, par exemple, je pouvais tester la capacité du village à élargir son cercle moral, à intégrer l’Autre et se défaire des préjugés. Cela avait un charme certain : l’idée de scruter leur compassion envers des personnes perçues comme marginales aurait pu donner des résultats très instructifs. Mais je craignais que la différence culturelle et le poids des idéologies n’altèrent trop les données. Ce n’était pas un terrain neutre.


En choisissant le maire pour cible, au contraire, je pouvais mettre à l’épreuve les liens de pouvoir. Voir si les rivalités internes se taisaient lorsque l’autorité locale vacillait. Cela aussi était tentant, et conférait à ma thèse une problématique plus politique : mesurer comment une communauté s’organise autour de son chef naturel, ou comment elle s’effondre sans lui. Mais le maire avait une armée d’amis, de cousins, de réseaux. Il était déjà une figure saturée d’émotions, d’attentes, de jugements. Le résultat aurait été trop biaisé.


Le choix devait être précis, la frappe chirurgicale. Ni trop chargée d’affects, ni trop insignifiante. Une victime neutre, mais appréciée de tous. Une personne dont la disparition susciterait de la stupeur, de l’empathie, mais pas de passions liées à des rivalités anciennes. Un catalyseur, et non un symbole.


Et puis je les ai vus, presque par hasard : la maison fraîchement achetée, la façade encore piquée d’anciens enduits, les volets qu’ils repeignaient eux-mêmes le week-end. Le nouvel instituteur de l’école municipale de Labouheyre – trente-cinq ans, peut-être – et sa femme, une artiste peintre douce et lumineuse, le genre de personne qui adjuge des couleurs aux émotions et n’utilise jamais la peinture noire. Un couple jeune, cultivé, écolo, toujours souriant. Ils avaient une petite fille de cinq ans, une enfant vive, polie, qui saluait les passants avec la naïveté de ceux qui n’ont jamais rencontré le danger.


Ils étaient parfaits. Je le compris immédiatement. Ils étaient, au sens strict de mon projet, la famille idéale. Pas trop intégrée pour que la communauté soit émotionnellement saturée ; mais suffisamment promise à l’intégration pour que l’on perçoive leur départ comme un déchirement des possibles. Une promesse brisée, voilà qui marque un village. Leur maison, isolée dans la pinède, à un demi-kilomètre du bourg, offrait une configuration pratique pour mes observations, et me permettait d’agir à ma guise sans me soucier des témoins. Leur présence était presque trop belle pour être vraie, comme si le hasard m’offrait ce que je cherchais depuis des mois.


Je pris ma décision tardivement – la veille, pour être exact – mais elle s’imposa à moi avec la force d’une évidence mathématique. Disons simplement que j’ai enlevé la petite fille, proprement, sans agitation, sans laisser de trace. Je l’ai ensuite déplacée vers la grange, où se trouvait une zone aménagée en sous-sol, un espace discret, clos, un lieu conçu pour mon étude. Elle n’était pas visible, ni audible, et personne n’aurait pu imaginer son existence – pas même les volontaires qui, plus tard, fouillèrent la grange deux fois, méticuleusement, sans rien percevoir. Je me suis alors installé dans mon rôle d’observateur. Et j’ai attendu.


La réaction ne s’est pas fait attendre. Elle éclata presque immédiatement, comme une flambée de poudre : l’effroi d’abord, brut, viscéral, puis l’incrédulité, la colère, la solidarité. Le village entier se mit en mouvement – enfin ! J’avais trouvé l’impulsion parfaite. En quelques jours après la disparition, on en parlait partout : dans les rues, dans les médias, dans la salle polyvalente improvisée en quartier général. Les volontaires affluaient, jusqu’à plus de cinq cents, venus de tout le département, parfois même au-delà. Les gendarmes durent établir un dispositif spécial pour canaliser les recherches, qui s’étendirent aux bois, aux fossés, aux maisons abandonnées.


Les parents passaient à la télévision locale. Le père, livide, s’exprimait d’une voix cassée, tandis que la mère tremblait. On ne comprenait rien de ce qu’elle disait parce qu’elle parlait en sanglotant mais c’était émouvant. Même moi, je dois le reconnaître, j’ai senti une pointe d’émotion – ou quelque chose qui y ressemblait. Tous deux répétaient qu’ils croyaient encore possible de retrouver leur fille saine et sauve. Bouleversant.


Les voisins s’animaient, l’union sacrée reprenait vie : des repas collectifs pour nourrir les bénévoles, des affiches, des banderoles, des prières pour les plus religieux, des messages d’espoir écrits par les élèves de l’école. C’était un spectacle fascinant, presque grandiose dans sa spontanéité.


Moi, ce qui m’intéressait surtout, c’était la transformation progressive au cours des mois. Comment le choc initial se décomposait, comment l’énergie se redistribuait, comment la peur se mêlait à la culpabilité, comment les soupçons apparaissaient. Peu à peu, on commença à accuser l’extérieur : on pointa les touristes, les gens de passage, les SDF. Puis, certains retournèrent leur regard vers les habitants de Saint-Mathurin eux-mêmes. Une rumeur courut sur un adolescent au comportement étrange. Une autre sur un voisin solitaire. On murmurait, on interprétait, on exagérait. La mécanique humaine se déployait, nue, sans pudeur. Et moi, j’étais là, au cœur du théâtre, invisible, observateur privilégié. J’avais enfin provoqué un impact véritable. La disparition de la fillette n’était plus un simple fait divers : c’était devenu une onde de choc qui traversait tout le village, et au-delà tout le département, révélant ses forces, ses failles, ses pulsions.


Au bout de trois mois, la situation commençait à se dégrader. Le village s’essoufflait dans ses recherches, l’enquête piétinait, la presse commençait à se désintéresser. L’humanité, je l’ai appris dès l’adolescence, n’est capable d’un élan qu’à une seule condition : qu’il soit bref. Ensuite, elle retourne à ses petites choses et à ses suspicions. C’est exactement ce que j’observais à Saint‑Mathurin.


Les premières semaines avaient été une marée de compassion : des battues, des larmes, des repas offerts aux parents, des rubans accrochés aux arbres, des prières improvisées devant la mairie. Le père et la mère étaient devenus des figures sacrées, presque des saints martyrs, qu’on regardait avec révérence. Puis, au fil des mois, à mesure que l’enquête stagnait, j’observais la première fissure. Une réflexion, murmurée devant la boulangerie : « Quand même, ils n’auraient pas dû laisser la petite jouer seule. » Une autre, au marché : « On ne connaît jamais vraiment les gens… » Ensuite vinrent les insinuations plus lourdes, celles qui sentent la méfiance, la rumination. Certains habitants commencèrent à imaginer des scénarios, à attribuer la faute à un manque de vigilance parentale ou à des habitudes de vie « trop bohèmes ». « Elle, elle se droguait, j’en suis sûre, une fois ça sentait très fort la marie-jeanne dans le bois devant chez elle », disait en substance l’épouse du vieux maire à qui voulait bien l’entendre. Le couple, jeune, écolo, cultivé, qui plaisait tant au début, devint bientôt suspect parce qu’il ne ressemblait pas au reste du village. Ils redevenaient étrangers, peu à peu.


C’est à ce moment-là que j’ai tiré ma première conclusion : lorsqu’un drame n’a pas de visage, il pousse les hommes à en inventer un. La souffrance collective se cherche un réceptacle et finit par dévorer les plus vulnérables. En l’occurrence, les parents de la fillette. Cette constatation m’exaspéra presque. J’aurais voulu un phénomène moins banal, plus éclairant. Mais non : la suspicion était un réflexe primitif, inévitable.


Alors, j’ai décidé de changer les cartes. Mon expérience exigeait une nouvelle impulsion – un dénouement. Et de toute manière, je devais me débarrasser de la petite. Cela faisait dix mois qu’elle était enfermée dans ma cave, et il était impossible de poursuivre ainsi, aucun bénéfice scientifique ou émotionnel ne pouvait justifier de continuer encore plusieurs mois. J’avais attendu, plus que je ne l’aurais dû sans doute, mais je m’étais obstiné à vouloir mesurer un impact sur la durée longue. Or, maintenir cette enfant enfermée devenait chaque jour plus complexe. Je devais faire mes allers-retours à Bordeaux, entre mon travail, mes obligations familiales et les précautions infinies que nécessitait mon expérience. La fillette, dans l’obscurité la plus complète, vivait dans sa cellule une existence suspendue ; elle mangeait peu, dormait par intermittence, murmurait à peine. Le fait de la maintenir dans l’obscurité totale n’était pas de la cruauté gratuite de ma part, c’était au contraire le gage de son salut : il ne fallait pas qu’elle me voie, bien sûr, sinon j’aurais été obligé de m’en défaire. Heureusement pour elle, j’ai été méticuleux et professionnel, et c’est ce qui m’a permis de lui épargner la vie.



5.


Après de longues réflexions, je déduisis que ce n’était pas la mort qui créerait le meilleur impact sur le village, mais le retour. Un retour imparfait, transformé, qui obligerait les habitants de Saint-Mathurin à se redéfinir moralement. Une résurrection est toujours plus perturbante qu’un enterrement. J’avais façonné pour la petite fille, presque malgré moi, les conditions parfaites : dix mois de solitude, de silence et de noir absolu. L’enfant ne connaissait plus ni les ombres ni les formes. Son corps avait appris à vivre sans lumière, son esprit s’était replié sur ses autres piliers sensoriels. Je décidai d’accentuer un peu plus cette infirmité, cette cécité provisoire qu’elle avait développée dans la pénombre de la cave. Je décidai donc de la rendre aveugle. Je ne décrirai pas ici comment j’ai procédé, cela n’a aucun intérêt littéraire. Mais je tiens à préciser que j’ai réalisé cette opération avec un grand soin, après avoir lu des articles spécialisés dans le domaine et que j’ai anesthésié la petite avant la chirurgie : je suis un psychopathe, certes, mais pas un boucher.


Vint le moment de relâcher la gamine. Je l’ai menée jusqu’au petit sous-bois à l’orée du village, près d’un chemin de randonnée. Ensuite, je n’ai rien eu d’autre à faire qu’observer, de loin, avec une paire de jumelles. Un joggeur la trouva une heure plus tard. Le village entier accourut. Les cris, les sanglots, l’effervescence générale, tout cela me parvint alors que je restais en retrait, appuyé contre ma voiture, les yeux rivés sur mes prismatiques. On parlait de miracle, de « retour de l’innocence », d’un cadeau du destin. Et bien entendu, je savourai le moment où ils se rendirent tous compte que l’enfant avait les yeux arrachés. Un atroce désespoir, on entendait les cris de douleur des parents à des kilomètres à la ronde. Cela fait longtemps, depuis l’adolescence, que je sais que la meilleure manière de provoquer un incendie émotionnel, c’est de souffler le chaud et le froid, d’alterner bonnes et mauvaises nouvelles, rien de tel pour aviver les braises et provoquer les plus beaux incendies : ce fut bien entendu le cas, lorsque le village retrouva l’enfant vivant, mais mutilé. Un moment si intense qu’il mena les proches de la petite fille bien au-delà de l’émotion, jusqu’aux bords de la psychose et de la mort par épuisement.


Cependant, en quelques semaines seulement, l’émotion initiale fit place à quelque chose de plus complexe, à un profond désarroi. Les questions commencèrent à pleuvoir : pourquoi avait-on crevé les yeux de cet enfant ? Quel type de monstre avait pu faire une chose pareille, totalement gratuite, à un enfant de cinq ans ? La petite avait-elle été violée ? frappée ? Et surtout, où avait-elle été enfermée pendant tout ce temps ? Près d’ici ou à des centaines de kilomètres ? Les habitants, frappés par le malheur, se divisèrent à nouveau, mais cette fois-ci sur des lignes plus profondes. Certains blâmèrent la lenteur de la gendarmerie, de la justice, des politiques. Les élus s’empressèrent de tenir une conférence de presse. La famille immigrée fut aussi soupçonnée par quelques voix isolées, et la tension du village monta encore d’un cran.


Cependant, je constatai aussi un phénomène remarquable : le retour de l’enfant rendait tout le monde à la fois soulagé et honteux. Soulagé parce qu’elle était en vie, honteux parce que chacun comprenait, sans l’avouer, qu’il avait nourri des pensées douteuses, accusé sans preuve, inventé des monstres. Ce qui ne les empêchait d’ailleurs pas d’élucubrer en cherchant de nouvelles cibles, mais la question n’était pas là : désormais, la culpabilité collective devint une présence diffuse, presque palpable. Les gens se parlaient à voix plus basse, s’évitaient, craignaient de se contredire eux-mêmes.


J’observai tout cela avec un mélange d’intérêt scientifique et d’amusement discret. Mon hypothèse semblait se confirmer : un drame révèle moins la solidarité que la fragilité morale. Le retour d’un enfant perdu ne guérit rien ; il révèle seulement les fissures qu’on avait voulu cacher. Il me restait encore beaucoup à analyser, mais une évidence s’imposait : l’impact était considérable, bien supérieur à celui de ma première expérience. Et pourtant, je sentais déjà poindre une nouvelle impatience, d’autant que je savais qu’un village ne pouvait produire qu’un seul choc majeur, une seule onde suffisamment puissante. Ensuite, il s’épuisait, inexorablement, comme un organisme saturé. Il me faudrait peut-être, un jour, trouver un autre terrain, un autre groupe humain. Mais pas tout de suite. Saint‑Mathurin avait encore quelques secrets à me livrer. J’en étais certain.


La petite, lorsqu’elle revint au village, incarna d’un seul coup l’innocence blessée. On aurait dit que toute la communauté s’était cristallisée autour d’elle, comme si son frêle corps devenait la clef de voûte morale de Saint-Mathurin. Ses yeux restaient clos, elle parlait à peine, profondément traumatisée, et sa mère la berçait comme un nouveau-né. Ce simple tableau déclencha un élan de compassion si puissant qu’il en était presque inédit. Je dois reconnaître que j’avais sous-estimé la capacité humaine à la tendresse lorsqu’elle se libère d’un coup, sans détour ni hypocrisie. Le village entier sembla donc tomber amoureux de cette enfant meurtrie. Les habitants apportaient des cadeaux, des vêtements, des repas. La moindre famille, même les plus pauvres, tenait absolument à offrir quelque chose. Le maire organisa une veillée de soutien, et la messe dominicale ne parla que d’elle. Les plus endurcis, les plus aigris, les plus fatigués de la vie – tout ce petit monde fondait littéralement devant la souffrance de la fillette. On aurait dit un miracle laïque, pur, désintéressé. Même moi, je dois l’avouer, j’observais ce phénomène avec une sorte de respect analytique : l’empathie massive peut exister, ce n’est pas simplement une légende.


Et, phénomène encore plus révélateur, beaucoup s’excusèrent auprès des parents. Les mêmes qui, six mois auparavant, les soupçonnaient d’inavouables secrets venaient désormais demander pardon, confesser leurs doutes, avouer leur honte. On leur offrit de l’aide, on réparait leur clôture bénévolement, on remplissait leur frigo, on proposait de garder la petite pendant qu’ils travaillaient. Une solidarité presque primitive renaissait, comme si le village entrait dans une phase de rédemption collective. Pour ma première hypothèse, c’était un pas en avant notable : le bien pouvait effectivement émerger du mal, mais seulement quand une figure innocente et incarnée était identifiée comme victime.


Cependant, toute médaille a son revers. La haine envers le « monstre inconnu », elle, n’avait aucune échappatoire. Elle bouillonnait, se renforçait, remontait à la surface dans les conversations du marché, dans les commentaires, dans les réunions municipales improvisées. À chaque pas de la petite dans le village, les regards se durcissaient, non pas contre elle, mais contre celui qu’on imaginait derrière ses paupières closes : moi.


Le problème d’une haine sans cible, c’est qu’elle cherche un corps pour s’y loger. Et très vite, les villageois recommencèrent à retourner leurs soupçons contre eux-mêmes. On évoquait à nouveau la famille immigrée, on murmurait au sujet d’un adolescent un peu solitaire, on fustigeait un ancien facteur dont personne n’aimait vraiment la moustache. Quelques tensions éclatèrent même lors des apéritifs entre voisins. Je voyais le village se fissurer de nouveau, exactement comme il l’avait fait avant la libération de l’enfant, mais cette fois avec une agressivité plus aiguë.


Puis survint un événement totalement indépendant de moi, mais dont je compris immédiatement qu’il serait interprété dans la continuité du reste : le meurtre dans les bois de Saint-Mathurin. Deux chasseurs, semble-t-il, s’étaient disputés violemment, et l’un avait tiré sur l’autre. La victime n’était autre que l’ancien maire, celui qui avait provoqué tant de divisions lors des élections passées. Les gendarmes parlèrent d’un accident ayant dégénéré, d’un règlement de compte imprévisible. Moi, je n’avais rien fait, absolument rien. Et pourtant je savais que mes expériences précédentes avaient contribué à créer ce climat délétère où chaque drame semblait n’être que la suite logique du précédent. C’est là que j’ai dû admettre une vérité dérangeante même pour moi : l’impact dramatique que j’avais introduit dans le village avait produit un bien authentique – une solidarité réelle, profonde – mais aussi un mal inattendu. Ce meurtre en était la preuve. Même si je n’y étais pour rien, je reconnaissais que mon œuvre sociologique avait contribué à saturer l’atmosphère d’angoisse. J’avais réussi à injecter un ferment d’instabilité. Le village était devenu un organisme nerveux, hypersensible, prêt à exploser à la moindre étincelle. Une réaction chimique trop concentrée. Cette asymétrie – un bien puissant mais fragile, un mal diffus et persistant – me donna matière à réfléchir pendant de longues semaines. J’en déduisis une chose essentielle : le mal produit du bien seulement à la condition qu’il soit maîtrisé, orienté, et surtout identifié. Tant que le coupable était inconnu, les habitants continuaient de se tourner les uns contre les autres. Il n’y avait pas de « canal » pour absorber leur haine. L’absence de visage conduisait à une sorte de paranoïa systématique, un poison lent qui se diffusait dans chaque conversation, chaque suspicion, chaque regard.


Alors, une nouvelle idée germa. La dernière. Celle qui, je le sentais, devait conclure non seulement mon étude, mais aussi mon rôle dans cette histoire. La question était simple : que se passerait-il si tout le monde connaissait enfin le monstre ? Si le village pouvait concentrer sa haine sur un seul visage, identifié, indiscutable ? Est-ce que cette focalisation produirait un bien durable, un ciment collectif pour longtemps ?


J’ai longtemps hésité. Après tout, l’expérience impliquait cette fois de me mettre en jeu personnellement. J’avais beaucoup à perdre : mes vignes, mes appartements à Bordeaux, mon prestige officiel, ma tranquillité. Mais j’avais aussi beaucoup à gagner du point de vue intellectuel. Car si mon hypothèse se vérifiait, je deviendrais le premier sociologue expérimental à avoir démontré empiriquement le rôle social du mal contrôlé. Je me sentais sincèrement destiné à cette découverte, et peut-être même à sa postérité internationale.


J’ai réfléchi encore un mois. Puis un matin, calmement, sans agitation, je me suis levé, j’ai pris mon café, j’ai mis mon manteau, et je me suis rendu à la gendarmerie de Bordeaux. J’ai dit : « C’est moi. » Ce fut d’une simplicité presque comique. Ils m’ont regardé, incrédules, puis ils m’ont menotté, et je me suis dit que la dernière phase de mon œuvre commençait. Et j’avais raison.


Lors du procès, je constatai avec une clarté mathématique que ma théorie se vérifiait : le village entier, la région, la France entière, m’offraient une unanimité émotionnelle absolument fascinante. Tout le monde me haïssait, mais vraiment tout le monde : parents, voisins, associations, journalistes, prêtres, élus, chasseurs, pêcheurs, jeunes, vieux, abstentionnistes, militants de droite, militants de gauche – tout ce petit monde devenait enfin homogène pour la première fois depuis longtemps. Je fus le catalyseur parfait. Ils se reconnurent les uns les autres par leur détestation commune. Ils se regardèrent avec douceur parce qu’ils pouvaient regarder avec horreur dans ma direction.


Je compris que le bien commun n’a jamais été aussi fort que lorsqu’il trouve un ennemi unique. Le mal peut donc, dans certaines circonstances, générer un bien majeur. Il suffit que la société sache où le pointer. C’est ce que j’ai offert à Saint-Mathurin : une cible définitive. Un bouc émissaire universel pour canaliser le mal.


Aujourd’hui encore, alors que j’écris ces lignes, je continue de confirmer ma propre théorie en observant les lettres que je reçois, les articles qui paraissent, les débats qui m’évoquent. Je suis devenu, bien malgré eux mais avec une certaine fierté intellectuelle, un pilier moral inversé. Un psychopathe utile. Un humaniste incompris. Un martyr de la science. Et sans doute, même si ce n’est pas vraiment à moi de le dire, un sociologue de génie. J’aurais mérité, je pense, le prix Nobel.


Maman aurait été fière de moi.


 
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   Lariviere   
5/12/2025
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour,

J'ai beaucoup aimé ce récit.

Sur la forme, l'écriture est très fluide et très agréable à suivre. Le fond est saisissant, et je comprendrais que ca puisse mettre mal à l'aise certains lecteurs, il y a en effet des moment où j'ai été un peu pris à la gorge, car le contraste entre la froideur de la narration et la cruauté des faits est assez "insupportable". Sur le fond ce qui fait pour moi la force du texte, c'est qu'il y a beaucoup d'esprit, beaucoup de réflexion intéressante, sociologique effectivement sur la nature humaine, sur les mécanismes psychologiques des uns et des autres et de la "masse" en tant que corps social. Il y a d'ailleurs plusieurs passages réflexifs que j'ai trouvé très juste et très fin, très profond, très bien exprimé.

Encore un plus, ce texte qui parait assez attendu en terme d'intrigue au commencement, m'a surpris tout du long sur ses rebondissements. La fin en étant l'ultime. Les derniers paragraphe donne un aspect presque fable moraliste à cette histoire, c'est un comble vu l'angle narratif choisi. La dernière phrase qui impacte et qui résume assez bien toute la psychologie inconsciente ou non du personnage, est excellente.

Le seul bémol, je ne sais pas si on peut appeler véritablement psychopathe un gars qui fait une étude sociologique sur ses contemporains. Le psychopathe est trop égocentré pour ça, il me semble. Mais un pervers, au minimum, peut être...

Bref, un texte très fort pour moi. Un très bon texte, sur fond et forme.

Merci pour cette lecture et bonne continuation.

   Yakamoz   
20/12/2025
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
J’ai trouvé cette histoire plutôt singulière et très bien écrite. Grâce à une espèce de suspense qui s’installe dès le début, j’ai lu ce récit d’une traite comme un thriller.

Les personnages sont bien campés, à peu près tous peu sympathiques voire antipathiques, à l’instar d’Hadrien Tellier, qui est froid, calculateur, psychopathe, cynique… Il échafaude des théories sociologiques mais n’hésite pas à passer aux travaux pratiques les plus pervers afin de les vérifier. Sa psychologie est complexe et effrayante à la fois, il m’a fait penser un peu à une personnalité de tueur en série.

Beaucoup de réflexions dans ce texte, sur le bien et le mal, les réactions humaines, les petits arrangements avec la réalité, les volte-face ; toutes sortes de choses que l’on peut observer dans la vraie vie, autour de soi ou dans l’actualité des faits divers, et qui sont ici finement décrites et analysées.

   Louis   
12/1/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Un texte intéressant, mais troublant et dérangeant.
Troublant, en ce que le discours tenu par un narrateur reconnu « psychopathe » ( qui écrit pourtant du fond d’une prison, et non d’un hôpital psychiatrique) paraît, dans une lecture rapide, tout à fait cohérent et rationnel.
Rationnel, oui, mais bien peu raisonnable.
Il contraint alors à s’interroger sur la teneur de ses propos : rationnels vraiment ou délirants ? Mais aussi : a-t-on affaire à une justification rationnelle après coup des crimes commis, ou bien à une rationalité apriori qui mène au crime et au mal ?
Le statut du sujet de ce discours se trouve donc aussi en question : un psychopathe ? Un scientifique ? Un génie incompris ? Un monstre diabolique ou plutôt luciférien ?

La parole du narrateur semble, en effet, très rationnelle.
Et même d’une prétendue rationalité scientifique.
Elle prétend donner des "raisons" à ses actes moralement odieux et apparemment démentiels, et nie en eux toute "gratuité", aussi bien qu’un déterminisme des désirs, ou des pulsions moralement mauvaises.
La cause du mal moral, on la considère habituellement dans ce que la tradition appelle une "passion", c’est-à-dire un désir de type égoïste, un sentiment comme la jalousie, la haine ou la vengeance, un instinct agressif ou des pulsions violentes incontrôlables, or le personnage de cette nouvelle prétend, lui, avoir été motivé, dans les actes odieux qu’il a commis, non par une quelconque passion, mais par ce qui lui est habituellement opposé, la raison, dont on a pourtant considéré qu’elle pouvait être le fondement de la morale.
Se pourrait-il donc que la raison, loin de prémunir contre « le mal », de garantir une sagesse, des actes droits et justes, à l’inverse le favorise et y conduise ?

En vertu de ses "aptitudes", liées à une grande insensibilité, associées à une totale froideur (et les affects émotionnels lui semblent une faiblesse), à « une inclination marquée par l’analyse froide », inaffectueuse, toujours dans une distance affective, « l’absence de réaction sentimentale là où les autres se laissent submerger », le narrateur prétend faire œuvre scientifique.

Il y aurait en lui une « curiosité » qu’il partagerait avec tout chercheur dans le domaine des sciences, expression d’une soif de connaissance et de vérité, et aussi une aptitude à l’objectivité requise par la scientificité, qui suppose une mise entre parenthèse de la subjectivité, celle relative aux croyances, et celle des affects.

Cette mise à l’écart de la subjectivité, d’autant plus difficile quand l’objet d’étude n’est pas le monde physique, mais le monde humain et ses relations, il aurait la capacité de l’effectuer.
Il se veut donc sociologue et anthropologue.

Car il ne s’agit pas de "comprendre" les hommes, ce qui demande de l’ « empathie », mais d’expliquer des « mécanismes » sociaux, ce qui exige plutôt une absence d’empathie, une froide observation, une « mesure » purement mathématique, et le narrateur se sent très disposé dans ce sens : « Je ne ressentais ni empathie ni répulsion particulière devant les tensions que je provoquais » ; « Je ne faisais que mesurer (…) calculer ».
Un scientifique se veut-il, non pas pur théoricien, et simple observateur passif, mais expérimentateur : « j’expérimentais et j’observais ».
Dans son objet d’étude, visant en particulier le bien et le mal, il s’agit non pas de juger ce qui est bien ou mal, mais de se situer « Par-delà le bien et le mal » ( Il prétend avoir lu Nietzsche en prison), et d’examiner dans la vie sociale, les effets du « mal »
Non pas du mal tel qu’il surgit déjà un peu partout, ‘spontané’, « instinctif, brutal…grossier », mais un mal « dirigé », « contrôlé ».
L’expérimentation consiste à provoquer une « perturbation » dans un milieu social par un acte jugé communément immoral, et d’en observer les conséquences, les effets dans les relations sociales.

Et s’il a donc commis des actes qui relèvent du "mal", il en aurait été poussé par la raison scientifique ; et par la nécessité de l’expérimentation, pratique dirigée et contrôlée, moment nécessaire à la méthode en usage dans les sciences.


La raison s’avère sans limites et, en son nom, on le voit, le pire moralement, le plus abject, peut être commis. La pratique scientifique a historiquement reçu des limites, extérieures à son domaine, des limites juridiques et morales, qui la soumettent à des normes. Il y a ainsi une déontologie de l’activité scientifique, que le narrateur néglige totalement.
Sa pseudo-pratique scientifique rappelle l’horreur des expériences menées par certains médecins nazis sur les prisonniers des camps de concentration pendant la Seconde Guerre mondiale.
Une pure rationalité sans limite s’expose nécessairement au pire.

Pourtant, la rationalité dont se revendique le narrateur n’est pas aussi pure qu’il le prétend.
Elle se mêle et se trouve guidée par des considérations subjectives, psychologiques, alors qu’il prétend à l’objectivité, ce en quoi son discours d’apparence rationnelle en masque un autre, plutôt délirant.
Il se présente, en effet, comme un être au-dessus du commun des mortels : « Toute mon enfance fut structurée par cette assignation : être, par principe, supérieur ».
Sa "folie" consiste en une identification au petit nombre des êtres tout-puissants ; il prétend donc appartenir à une « élite » : « je faisais partie de l’élite, et j’acceptai cela très tôt comme un fait naturel. »
Une tendance narcissique et "mégalomaniaque" s’est ainsi très tôt manifestée dans la vie du narrateur, et sous-tend son discours et ses actes.
Cette supériorité, qu’il partagerait avec les êtres d’élection, résiderait dans un pouvoir de contrôle, hérité de sa mère, ce contrôle « que l’on exerce, et celui que l’on inspire », contrôle qui suppose maitrise et domination, maîtrise de soi et des autres.
De sa mère, il aurait reçu : « sa première leçon de manipulation »
C’est donc un désir d’omnipotence qui se manifeste en lui, une passion du social perturbé devenu spectacle dont il peut jouir, le désir de se sentir l’auteur tout puissant des réactions produites par ses actes.
Les autres ne sont plus que des "objets-ustensiles", dans l’illusion narcissique de toute-puissance qui est la sienne, au mépris du respect de la personne humaine, exigeant qu’elle soit considérée comme une "fin" et non seulement comme un "moyen".
Son œuvre « scientifique » n’est donc pas limitée par des désirs moraux, mais encouragée dans l’horreur sans limite par ses désirs délirants.

Si sa pratique ignoble se veut amorale, et s'avère immorale, c’est pourtant, paradoxalement, au nom du bien et donc de la morale qu’il prétend l’effectuer. Il soutient ne pas agir par « cruauté », autrement dit ne pas faire le mal pour le mal, mais démontrer qu’un mal peut mener à un bien, un bien commun, « un bien collectif ».
C’est là un discours de justification qu’il tient : il serait justifié de faire le mal quand on peut s’assurer qu’il en naîtra un bien. Il voudrait accréditer l’idée pourtant la plus destructrice de la morale, celle selon laquelle la fin bonne justifierait tous les moyens, y compris les pires.
Ainsi il ne serait pas un homme mauvais et détestable, mais un homme « utile » à la société, et même un « humaniste incompris. » Il ne ferait pas le mal, mais ferait le bien avec du mal.

Ce qui est remarquable, outre le délire rationalisé et le discours justificateur que tient le narrateur, c’est la tendance exhibitionniste-voyeuriste qui transparaît dans ses actes.
La deuxième « expérimentation » consiste, non pas à assassiner la jeune fille, mais à la faire « disparaître ».
À la rendre invisible, pour ses parents, pour les villageois, et pour tous, de telle sorte que chacun se trouve dans un état de non-savoir, d’ignorance sur le sort de l’enfant de cinq ans, qui accroît l’affliction générée.
Ainsi jouit-il de cette invisibilité provoquée, et du « spectacle » qu’elle provoque : « C’était un spectacle fascinant, presque grandiose dans sa spontanéité ».
Le narrateur ainsi se veut spectateur, observateur, il veut voir, prétendument au nom de la science, les effets de l’invisibilité et de l’ignorance provoquées.
Il se veut seul jouisseur du visible.
Il ne veut pas seulement voir les choses avec l’esprit (par une "theoria" ; "théoriquement", donc), il veut aussi voir et jouir de sa vue par les yeux du corps, sensiblement.
Il veut voir sans être vu : « Et moi, j’étais là, au cœur du théâtre, invisible, observateur privilégié »
Il est l’homme de la sensibilité perceptive, et non celui de la sensibilité émotionnelle.
Il est l’homme d’une jouissance voyeuriste.

Obsédé par le regard, il veut aussi voir le regard des autres. Ainsi observe-t-il le changement du regard des villageois : « Peu à peu, on commença à accuser l’extérieur : on pointa les touristes, les gens de passage, les SDF. Puis certains retournèrent leur regard vers les habitants de Saint-Mathurin eux-mêmes. »
La disparition, paradoxalement, donne à voir, aux habitants, et surtout à l’observateur.
La disparition produit une "révélation", la disparition produit du visible, produit une apparition : « La disparition de la fillette n’était plus un simple fait divers : c’était devenu une onde de choc qui traversait tout le village, et au-delà tout le département, révélant ses forces, ses failles, ses pulsions ».

La petite fille, dans la troisième « expérience », est rendue aveugle.
Elle réapparaît, visible de tous, mais ce qui apparaît désormais, c’est un aveuglement permanent, une nuit, et les ténèbres dans lesquelles la jeune fille demeurera prisonnière à jamais.
À la cécité de la petite fille, correspond l’aveuglement des gens du village qui ne comprennent pas, ne voient pas le sens de l’évènement perçu comme « acte gratuit » et « monstrueux ».
L’enfant incarne « l’innocence blessée ».
Innocence visible et culpabilité invisible. Innocence manifeste dans l’invisible et noire culpabilité.
La nuit aussi de l’ignorance du coupable produit ses « monstres ».
Dans l’aveuglement général, dans la nuit qui s’établit, le narrateur jouit d’être le seul, l’unique à voir et à savoir.

Mais, exhibitionniste, il veut aussi faire savoir, et faire voir qu’il est l’unique, l’exceptionnel « génie » incompris, il choisit donc de révéler sa culpabilité, de se mettre en lumière, de se faire connaître.
Le "monstrueux" se mue en prétendu bienfaiteur de l’humanité, et le "diabolique" se pare de lumière en un Lucifer, le "porteur de lumière".
Non seulement le narrateur se place dans la fausse position du « bouc émissaire », soudant la communauté contre lui, rétablissant dans la haine commune à son égard l’ordre social menacé, mais offrant encore, par la rédaction de sa « thèse » une lumière "scientifique" nouvelle à l’humanité. Lui, si "brillant", qu’il en « aurait mérité le prix Nobel ».

Semant les ténèbres, il se présente ainsi seul porteur de lumière. Il apparaît comme le tout-puissant. Et celui qui vraiment se "sacrifie" pour le bien de l’humanité, Christ nouveau s’offrant en « bouc émissaire universel pour canaliser le mal ». ( Il a aussi lu René Girard ! )
On est au comble donc, dans la fin du texte, de son délire mégalomaniaque.

Si, dans un premier temps, le discours du narrateur oriente le lecteur vers son ancrage familial, et une explication de type psychanalytique de son comportement ( sur ses vicissitudes identificatoires du fait de carences affectives maternelles précoces et d’une impossibilité d’idéaliser le père, « éteint » par la mère manipulatrice), il reste toutefois hanté par le champ social ; il reste un délire, « espèce d’investissement par le désir du champ historique et social » comme le caractérise G. Deleuze, et un délire dominé par un fantasme "luciférien".

Merci Charivari, pour ce texte très intéressant, au-delà du trouble qu’il produit en première lecture.

   Babefaon   
13/1/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime bien
Quelle soit bordelaise ou d’ailleurs, vous avez très bien dépeint la bourgeoisie de province (chère à Chabrol) et ses codes distinctifs. Sans doute faut-il puiser dans ces origines ce qui a forgé le caractère de votre protagoniste, prêt à tout pour parvenir à ses fins.

L’écriture est fluide et agréable. Les paragraphes sont bien équilibrés et s’enchaînent avec une intensité qui va crescendo, jusqu’au point d’orgue : le sacrifice de sa liberté pour mener à bien sa quête !

Un bémol : j’émets quelques réserves par rapport à la durée de détention de l’enfant, entre autres (dix mois, écrivez-vous !). Un peu long, peut-être. De plus, dans un village où les gens se connaissent et s’épient parfois les uns les autres, il faut user de nombreux stratagèmes pour ne pas se faire prendre. Enfin, connaissant son passé, j’ai du mal à imaginer que les soupçons ne se soient pas portés sur lui à quelque moment que ce soit, qu’il ait pu si aisément passer à travers les mailles du filet, pendant tout ce temps. Mais bon, il y a parfois des choses qui échappent aux enquêteurs à en juger par toutes les affaires non résolues ; qui plus est, c’est la liberté de la fiction que de pouvoir emmener le lecteur là où on veut, que l’histoire semble crédible ou non. On n’écrirait rien dans cette liberté, disait à peu près en ces termes Pierre Lemaitre !

Bref, je me suis facilement laissé entraîner par votre récit, une fois passée l’appréhension de sa longueur.


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