Ce texte est une participation au concours n° 39 : Le souffle du vent (informations sur ce concours).
Le vent d’automne balaie la ville comme s’il voulait l’absoudre de tous ses péchés. Jim le regarde par la fenêtre et pense à ses propres errements, au déchirement de sa relation avec Gina. Il ne se souvient presque plus des moments ensoleillés où les mots d’amour brillaient de mille feux dans leur quotidien. Aujourd’hui, à l’instar des morceaux de journaux voletant sur le trottoir d’en face, poussés par les bourrasques, les phrases sont arrachées de leur sens, leur tonalité est dispersée dans une incompréhension mutuelle, plus rien ne veut rien dire. Jim se remémore leur dernière altercation, une violence silencieuse, cachée derrière les conventions du mariage.
— Donc tu pars une semaine à Saint Paul ? — Oui, Gina. — Comme ça ? — Non, pour le travail, tu le sais bien. — Non, je ne sais pas. — Si, tu sais. — Si tu le dis.
Toujours des mots, encore des mots, juste des mots, pourrait dire une chanson italienne popularisée par une célèbre diva égyptienne. Seulement, pour Jim et pour Gina, il ne s’agit plus de soleil, de lumière, de couleurs déclamées par un éphèbe à sa muse. Eux, ils sont dans le gris, un monde entre la nuit et la pénombre dont le jour peine à dévoiler ses maigres rayons.
Le vent d’automne se renforce ; il semble désormais vouloir éclater le monde, les sons, la parole, les gens, Jim et Gina, le présent et le passé, l’amour et la haine. Tout.
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La météo ne s’améliore pas. Jim regarde le bulletin matinal. New York subit les assauts d’une tempête imprévue, une furie de la nature. Les avions sont plaqués au sol, les aéroports fermés, les couloirs aériens condamnés. Jim ne peut pas rejoindre Gina, il est forcé de rester à Saint Paul où le vent ne déploie pas encore sa force. Même les communications électroniques sont affectées par le délire climatique. Les mails passent mal, WhatsApp est tombé et seuls les messages textes semblent résister aux affres du déluge. Jim a envoyé un texto à Gina pour prendre de ses nouvelles. Il attend une réponse. Dans sa chambre d’hôtel, le monde lui apparaît confiné, entre la bouilloire et l’écran plat, une forme d’univers en passe de disparaître. Jim regarde par la fenêtre. De sa bulle protégée, il ne voit aucune âme vivante arpenter le bitume, seulement des objets épars poussés par le vent, parfois happés par les éléments pour les plus faibles d’entre eux, les victimes silencieuses de la colère des cieux à l’encontre des millions de Jim et de Gina en perte de repères. Le jeune homme voudrait crier tout son amour à son épouse mais sa bouche reste cousue, ses cordes vocales ne vibrent plus, les mots se télescopent dans son esprit sans trouver ni le sens ni la sortie. Son téléphone portable émet soudain un bref bip. Jim regarde l’écran. « Viens » s’affiche accolé au prénom de Gina.
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Jim se réveille. Il se remémore la nuit précédente où il a vainement tenté de joindre Gina, de répondre à son mystérieux et court texto. Dehors, le vent semble avoir changé d’humeur. Sa colère s’est dissipée, son souffle résonne plus clair. Le bulletin d’informations annonce une reprise du trafic aérien. Les vols entre Saint Paul et New York restent limités. Jim s’habille puis part déjeuner. Les autres résidents de l’hôtel mangent en silence, des ombres assourdies par trois jours de confinement forcé, de psychose climatique, de rumeurs en tous genres sur la fin du monde américain parce que le dollar a été soufflé par le vent. Le Président lui-même n’a pas communiqué sur comment il allait résoudre la crise météorologique. La tempête a délaissé progressivement la Grande Pomme pour s’attaquer à la Virginie, à la Pennsylvanie et surtout à la Floride devenue depuis deux ans le lieu informel du pouvoir. Air Force One lui-même ne peut pas décoller, cloué au sol par des forces invisibles et terrifiantes. Le Vice-président a tenté un discours évangélique dans lequel Dieu teste les Américains à travers ces multiples ouragans. Malheureusement pour lui et sa horde d’adeptes, le message s’est évaporé dans les ondes magnétiques, pour des raisons que de nombreuses théories scientifiques du moment attribuent toutes à la météo. Jim s’en fout. Il entend les écrans de télévision plaqués dans la salle de restaurant diffuser en boucle des hypothèses variées mais il ne cherche pas à comprendre. Seule Gina importe à ses yeux.
Jim essaie de réserver un vol pour New York mais ce n’est pas simple malgré les annonces optimistes des compagnies aériennes. Les images de la ville apparaissent sur l’écran de son ordinateur portable, une incitation au rêve, au souvenir, au temps où Jim et Gina résonnaient comme le tube de l’été. Un lieu dont il a perdu le nom lui remémore un déjeuner avec Gina, un de ces moments de grâce qu’il ne faudrait jamais enterrer dans le cimetière de sa mémoire. Jim imagine que sa femme l’a enfoui dans son armoire de reproches. Il espère maintenant que Gina va le déterrer parce que son époux est à des centaines de kilomètres d’elle, parce que le vent sépare les gens qui s’aiment, parce que la vie est trop courte pour s’enfermer dans le non-dit, parce qu’il ne sait pas pourquoi et comment tout est parti en vrille.
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Jim a enfin trouvé un vol pour New York. Il est assis dans l’avion entre une grosse dame blonde aux airs de cantatrice wagnérienne et un petit homme brun. Il se demande si eux aussi ont subi les affres du vent, si leur vie a été chamboulée par un éloignement imprévu de leur quotidien. Sont-ils des Gina et des Jim en puissance ? L’hôtesse de l’air apparaît subitement, comme surgie d’un vacuum spatio-temporel. Elle pose de courtes questions sur ce que chacun veut choisir en termes de boisson, de repas, de plein de trucs que la tourmente n’a pas encore emporté durant ces jours de folie climatique. Les réponses sont courtes elles aussi, ramassées, comme si les mots se cachaient encore de peur de se voir de nouveau déchirés par la tempête. Jim se demande si Gina sait encore parler ou écouter.
Gina est là, à quelques mètres de Jim. L’espace d’arrivée des passagers en provenance du nord des États-Unis grouille de monde. Des sons parviennent aux oreilles de Jim, émis par des entités à l’allure humaine mais qui ne sont pas Gina. Cette pollution sonore le dérange. Seule l’image de Gina compte, un film muet en noir et blanc où le mouvement s’affiche économe, dont les dialogues sous-titrés sont écrits à l’encre invisible et dans une langue proche et lointaine à la fois. Gina ouvre la bouche.
— Le vent s’est calmé. — J’ai craint qu’il ne t’emporte.
Gina sourit. Les mots restent un peu maladroits mais ils veulent enfin dire quelque chose d’important aux yeux de Jim. Les dents de Gina brillent dans un sourire réel et non le simulacre autrefois prodigué sous prétexte d’un devoir conjugal ou d’intangibles lois du couple américain et de la bienséance.
— New York n’est pas tombé. Gina non plus. — Air Force One est pourtant cloué au sol. — C’est un avion de carton-pâte conçu pour transporter des gens en bois, Jim.
Jim rit devant cette image. Il imagine le Président et le Vice-président charger au clair des fantômes enturbannés, avec leurs sabres en plastique et assis sur des chevaux de bois. Ils hurlent des mots au sens primaire, une forme de rugissement puéril dans un désert sémantique à destination de cerveaux phagocytés par des estomacs avides de viande rouge. Gina n’a pas perdu son sens de l’humour et a sorti sa langue de sa poche.
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Le chauffeur de taxi déblatère l’historique de son équipe de base-ball favorite. La fenêtre du côté de Gina est un peu entrouverte, laissant passer dans l’habitacle les restes du vent. Il libère la parole, celle de Jim et Gina qui enfin se comprennent à travers leurs réponses au fan de sport qui les ramène chez eux. C’est un début, pense Jim. Les mots ont repris leur place, même si ce n’est pas forcément dans l’ordre ou dans le bon contexte. Qu’importe le flacon, pourvu qu’il y ait l’ivresse semblent dire les yeux de Gina. Jim regarde ces billes ouvertes sur l’univers. Elles ne reflètent plus le gris du bitume new-yorkais mais le bleu de l’azur. Gina est redevenue Gina, son épouse, la femme de sa vie avec qui tant de souvenirs heureux ont habillé de couleurs son existence. Jim redevient Jim parce que la parole a repris ses droits dans leur couple, dans leur monde, au sein même de l’univers visible, là où les galaxies se forment, où la matière et l’antimatière s’accouplent pour enfanter les fleurs la musique et l’amour. Le vent ne dévore plus les mots de Gina et Jim. Les bourrasques ne séparent plus les deux amoureux. Les avions de papier peuvent de nouveau voler dans le ciel.
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