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Sentimental/Romanesque
moschen : Principe d'incertitude
 Publié le 30/01/26  -  2 commentaires  -  13263 caractères  -  11 lectures    Autres textes du même auteur

Une femme âgée évoque une période de sa jeunesse en essayant de toujours intéresser son auditoire et de comprendre qui aurait l'audace de la blâmer.


Principe d'incertitude


Les gens ne comprennent pas, ils croient à tort, ils pensent comprendre, ils n’ont que des bribes et cela leur suffit pour juger, pencher d'un côté ou de l'autre, choisir une version parmi tant de possibles, ils se rassurent, leur monde est binaire, se vanter de pouvoir trier le vrai du faux.


La vie d'un homme, voilà bien la seule chose qu'il ne puisse partager avec autrui. Cette vie n'est pas une chose atomique que l'on peut prendre dans la main, la saisir comme un caillou tout en entier, la presser pour en extraire son jus, le boire et clamer haut et fort que l'on a tout compris.


Prenez ma belle-mère, par exemple. Lorsque j'allais lui rendre une courte visite le dimanche en fin d'après-midi, elle me racontait souvent la même histoire, un bout de son histoire personnelle. À chaque fois, c'était la même et des bouts d'une autre tissée dans la première. Et s'il y avait une partie cachée, quelque gêne, un interdit, une part d'ombre, inavouable, elle s'arrêtait, puisait dans ses ressources la force et l'assurance pour contourner le problème. Elle continuait après s'être assurée que nous n'étions pas perdus.


Au début, je pensais naïvement qu'elle affabulait. Oui et non. L'hésitation s'érigeait en signal. Lorsque les gens parlent, on guette bien les mots qui trahissent un refus de l'inconscient, un lapsus, Le silence doit être pris de la même façon. C'est un coup de klaxon de l'âme qui se sent trahi par une langue fourchue. Bon, je ne prétends pas être un médecin de l'esprit. Mais j'ai l'intime conviction que les phrases, les mots, la langue utilisée, tout cela peut et surtout doit être pris en défaut par une intériorité dont le rôle serait de freiner vos ardeurs. In fine, il y a heureusement cet arbitre qui siffle la fin des fausses vérités assenées sans vergogne. Quelqu'un de supérieur qui se dresse et s'oppose, pour dire que les choses ne s'étaient pas déroulées ainsi, pas tout à fait, qu'il faudrait y mettre les formes. Un peu de respect pour la réalité, chérir les nuances pour y voir plus clair au milieu de cette soupe immonde. Voilà le lot commun de celui qui prétend savoir ce qu’a été sa vie.


Quand il s’agit de raconter une histoire, l’esprit se complaît dans une broderie sans fin. Perdre le fil de ses idées, s'embourber, le discours s’égare et nous perd. Plus vous sondez, à force d’arguments, de justifications infondées, plus le fond s'éloigne, il vous fuit en vous faisant un pied de nez. Enfiler les phrases comme on enfile des perles. Vouloir rester concentré, honorable souhait, rien n'y fait. Vous en êtes certain ? Oui, laissez-moi poursuivre. Je tenais l'idée suivante, le sujet à mettre absolument sur la table, le raisonnement qui vous fait honneur. Il est bien une erreur qu'il vaut mieux éviter. Celle de vouloir employer un mot, ronflant. Le mot qui vous donnerait une contenance. Non, malheureux, suis ton idée, mais ne cherche surtout pas à caser un verbe, tu passeras vite pour un imbécile. Laisse-toi guider et de temps à autre lève le nez, observe, écoute et assure-toi qu'ils sont toujours accaparés.


Puis avec l’âge, la maturité venant, je trouvai le stratagème honorable. Je le découvris à mon insu dans mes propres agissements. Être capable de voir dans son propre œil ce que l'on reproche aux autres, sans prétention aucune. Il faut une bonne disposition de l'esprit pour y parvenir, un travail sur soi, une besogne de longue haleine, et une infime chance d'y parvenir. Ce n'est pas tous les jours la fête. Combien de fois ai-je critiqué un comportement au volant, dans l'instant suivant, je me suis découvert nu à faire la même chose, à pester.


Elle avait sûrement un épisode de sa vie particulièrement douloureux à raconter, un épiphénomène lié à son image, l’image immuable de la virginité. Je dois avouer les limites de mes certitudes. Je chéris au passage mes doutes. J'ai la crainte humblement de ne faire qu'un vulgaire amalgame. Elle se devait d'être vierge au moment de se présenter devant le curé, pour l'un. Et l'instant d'après, tout le contraire, elle voulait s'affirmer et prétendre avoir connu des hommes, avant le jour qui bénirait son union.


Ces hésitations étaient préjudiciables, encore que. Je ne reviens pas sur la chose dite. De préjudice, il n’y en eut aucun, d'aucune sorte. Selon l'auditoire, elle penchait pour une version, et le lendemain, au gré d'une autre visite, une oreille différente, elle exhibait une autre face de la même carte. Elle, seul lien tenu, entre ces deux bouts de la même réalité, de sa réalité.


J’emploie à raison un mot galvaudé. Une réalité qui nous échappait, qui lui échappait aussi. Une chose protéiforme qui changeait d'apparences selon le jour, l'humeur du moment. La vraie vérité réelle et véritable et pourtant hors de portée, inaccessible. Elle affichait cette hésitation, se voyait découverte par cet instant suspendu, une respiration, suffisante pour l’élever au rang d’une scission, une petite voix qui lançait une injonction, désignait l'incapacité de choisir un camp et s'y tenir. Cela est dit sous la contrainte de la rationalité. Les esprits prétendus cartésiens se gargarisent et manquent de s'étouffer dans leur vomi. Je parle en connaissance de cause.


Nous avons appelé cette parenthèse, l’été espagnol. Quelques semaines, qu'elle avait choisi de vivre, loin des siens, les siens qui l'avaient exclue, rejetée, bannie. Elle, poussée par une fierté, prête pour le bel affront, torse bombé, elle avait pris le parti de transformer ces quelques jours subis en un moment de grâce, une exclusion qu'ils regretteraient puisqu'elle avait retourné la situation à son avantage, par un simple dénigrement. Je les ignore. Je les méprise. Quoi de plus dégradant que de subir le dédain !


Les uns qui la rejetaient quand les Ibériques accueillaient les bras ouverts une jeune femme à la beauté lunaire. Comme une conquête, un territoire qui bascule, une princesse qui apporterait en dot la paix. J'ai revu quelques photographies de ma belle-mère à l'âge où l’on partage ses vœux. Et j'ai fait le lien immédiatement avec Carmela dans « Le soleil des Scorta ». Cette autre femme avait rendu un homme fou, au point qu'il mit le feu à son seul moyen de subsistance. Pour moi, ce geste est au fondement de l'un des mystères les plus profonds, le plus insondable de la nature humaine, un fil invisible qui tire et manipule des caractères opposés à s'unir, dans une union à l’encontre de toute rationalité.


Longtemps j'ai pensé qu'elle cherchait à se jouer de notre perspicacité, comme un chat qui piège une souris tétanisée et hésite à l’achever. Elle pouvait décemment être en mesure de se moquer de nous. Elle pouvait vouloir se délester d'un poids, comme on fait un aveu à celui qui semble si lointain qu’il ne puisse en saisir la teneur. Maintenant que le mari l’avait quittée, le mari au ciel, elle pouvait parler plus librement, elle pouvait faire quelques confidences pour soulager sa conscience. Ou alors, dans un stratagème trop rodé, user de cette combine pour sonder des proches et découvrir ceux qui auraient l'audace de lui jeter la première pierre. C'est ainsi que l'on choisit. Par défaut. C'est ainsi que l’autre s’exclut de lui-même, dès lors qu'il va condamner, ou admettre honnêtement ne pas avoir la certitude de faire pareil dans les mêmes circonstances, être semblable. Honnête avec soi-même.


C'était donc une souricière, une histoire racontée mille fois, avec autant de variantes, l'histoire de ma belle-mère, admirable, cette femme qui n’avait jamais fini ses études, un esprit curieux, presque malin, dans le bon sens du terme, qui était parvenue à manipuler ceux qui se moquaient en prétendant la cerner.


J'aurais voulu être là, sur son lit de mort, tel un curé à l'heure des derniers sacrements pour entendre la confession et savoir, dans une curiosité malsaine, si elle s'était donnée à son bellâtre hispanique. Oui, elle en avait eu le cran. Je n'ai aucun doute là-dessus. Sans remords, sans regrets, elle avait récompensé celui qui l’avait accueillie sous son toit, donné le peu qu'il avait pour s'afficher à ses côtés, déambuler fièrement sous les arches de la Plaza Mayor. Elle avait appris sa langue, mis son savoir, si critiqué, ses talents cachés, à profit, pour rendre un homme heureux, le soutirer à la folie, lui offrir ses bras en guise de consolation. Elle en avait le droit. Et maintenant qu'elle prenait la lumière, elle ne se priverait pas d'en abuser.


Longtemps nous avons été obligés d'écouter son histoire. Par respect pour la femme âgée, nous nous sommes tus. Cela lui faisait du bien. Raconter dans l'espoir de soulager. Les visiteurs moins nombreux, l'histoire changeante, moins attisée, comme un souffle retombé, le temps a fait son œuvre. Puis au retour, sur le chemin, nous en avons parlé. La parenthèse enchantée, l'incertitude qui régnait dans les esprits, c’était cela, un morceau de son existence. Le même bout vécu et répété, à chaque fois pareil, et si différent, elle se le racontait à outrance jusqu'à se convaincre elle-même. Les mots qui sortent ne sont destinés qu'à être entendus par des oreilles bienveillantes, les vôtres.


J'ai fini par comprendre qu'une vie, un instant de notre vie, ne pouvait être unique, avec des certitudes, des hésitations, une perception autre que changeante. La vie était le jouet d'un chat qui décidait de faire rouler la pelote ou de la dénigrer, de l’envoyer valdinguer d'un coup de patte ou simplement de la surveiller, de l’observer et de bondir quand bon lui semble.

Il ne fallait surtout pas affirmer avec une raideur pathologique qu'un court instant était ainsi. Qu'il ne se répéterait jamais, jamais je ne le ferais à nouveau, le moment suivant vous crucifiait, surpris dans le même geste renié, la même parole interdite. Et vous n'auriez alors plus que l'humilité d'avouer votre forfaiture. Vous devez admettre avoir failli, en toute honnêteté.


Avec les années, la sénilité aidant, elle a perdu un peu de sa lucidité en même temps que nous perdions la mémoire. Et l'histoire s'est déplacée. Maintenant le cadre était Rome. Pourquoi pas ! Elle ne parlait aucune des deux langues. Mais elle avait emmené ses enfants visiter les musées de ces deux pays. Elle avait planté la tente, préparé les pâtes, accroupie devant le réchaud à gaz. Un pèlerinage familial pour éduquer à la tolérance, respecter autrui, l’aimer dans un message plus fort qu'une étreinte. Un exemple donné à ses filles de prendre un homme loin du plat pays. Elle l’avait fait. Elle, volcanique, capable de déclencher une éruption cataclysmique, à même de maintenir la flamme, elle avait donné la leçon. Ne jamais regretter le geste passé, poser le pied sur la pierre pour le prochain pas qui permette de franchir la rivière. Ne jamais rejeter ce qui vous fait grandir. Et si dans l'instant, quelque chose vous échappe, donnez du temps au temps. Et pourquoi pas laisser votre entourage commenter, déblatérer, argumenter le pourquoi du comment avec ce petit sourire intérieur, qui laisse dire. La jeunesse est pétrie de certitudes. Les certitudes sont réconfortantes, même si elles bouchent votre horizon.


Jamais un instant, je n'ai pensé à un mensonge. Certaines personnes n'en sont pas capables. La droiture, celle enseignée à force de comportements exemplaires des parents, sans qu'il ne soit nécessaire de faire une interrogation écrite. Pour mentir, il faut qu'il y ait un gain. Le seul qu'on puisse lui reprocher, c'était de tirer la couverture à elle. Elle mentirait uniquement chez elle, quand la famille pointait le bout de son nez. Non, cela ne tenait pas debout.


Et puis, comme un couperet qui tombe, elle a sorti une vérité qui fâche, un joker de la manche. La parenthèse enchantée s’était déroulée avant le mariage. Avant, entendez-vous ! Ces propos étaient destinés à une seule personne. Attention de ne pas me titiller, attention de bien respecter le contrat social, ne pas me ridiculiser devant le voisinage. L'histoire pouvait bien se répéter et la différence ne serait pas la même. Les cocus d'un soir se verraient affublés d'un tel ramage qu'il leur serait impossible de passer sous le linteau de la porte. Si le mari s'aventurait à prendre maîtresse alors il risquerait de perdre gros, la garde des drôles lui serait retirée, aussi. Il y aurait des compensations à payer, pendant tout le temps de leur éducation. On ne s'aventure pas ainsi, sans s'exposer. Une obligation de préserver un niveau de vie comme un acquis. Elle irait de ce pas se venger. Oh non, pas de menaces futiles, un avertissement sans frais, à cocu, cocu et demi. Tenez-le-vous pour dit. Il y eut sans aucun doute des tromperies, un mari volage, trop confiant, arrogant, par essence, toujours par monts et par vaux, loin de la maisonnée. Des excuses, des prétextes, qui ne changeaient en rien à un profond manque de respect.


Il restait un mystère à percer. Pour quelles raisons, n'était-elle pas restée éloignée de ses parents si exigeants, presque toxiques ? On ne s'épanouit pas dans la confrontation, les humiliations. L’avait-on chassée ? Avait-elle fui ? Nul ne le sut jamais.

Elle resta droite avec son histoire sous un bras et ses enfants dans l’autre. Un souvenir qu'elle choyait, car celui-ci lui resterait fidèle, à jamais.


 
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   Donaldo75   
22/1/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Le texte brille par sa finesse psychologique. Il analyse avec beaucoup de justesse comment une vie se construit non pas sur des faits, mais sur des versions de faits. Le personnage de la belle-mère est fascinant : elle n'est pas présentée comme une menteuse pathologique mais comme une femme qui utilise le récit comme un bouclier, une vengeance ou un soulagement. L'idée de la "souricière" narrative est excellente. Le ton de la confidence va bien avec l’histoire. Et la fin est réussie. Je crois cependant qu’il faut rentrer dans ce texte pour l’apprécier, qu’il ne va pas forcément emporter tout le lectorat d’Oniris mais il mérite le détour. Pour ma part, de par sa tonalité, il exprime une réelle forme littéraire, déclinant la pensée du narrateur. Et moi, j'aime quand il y a de la matière, du brut même s'il n'est pas de décoffrage, plutôt que du gazeux. Là, je suis servi, la belle-mère m'a presque fait délirer.

   Charivari   
1/2/2026
Bonjour. Désolé, je n'ai pas profité à plein de ce texte, malgré les mots, très bien écrits, certaines réflexions brillantes, et un portrait psychologique intéressant lui aussi. Cependant, je toruve qu'il brode trop dansl e théorique, tourne autour du pot pour le dire d'une autre manière. J'ai eu envie de plus de concret, j'ai eu l'impression que l'auteur joue au chat et à la souris avec le lecteur pour lui faire deviner qui est qui, je n'ai toujours pas vraiment cerné qui est le narrateur (le gendre, a priori, mais qui est-il, quelle est sa motivation, je ne l'ai pas vraiment compris), pas sûr de savoir quel est l'auditoire en question, et je n'arrive pas à entrer dans l'atmosphère de cette famille.


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