Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Liens Web 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Policier/Noir/Thriller
Concours : Tombeau de Louise [concours]
 Publié le 06/10/20  -  6 commentaires  -  16591 caractères  -  45 lectures    Autres textes du même auteur

J'irai cracher sur vos tombes.


Tombeau de Louise [concours]


Ce texte est une participation au concours n°29 : Histoire de tombes et poésie de poussière...

(informations sur ce concours).



Louise a disparu du roman familial. Peut-on la voir sur l’une ou l’autre de ces photographies jaunies, reléguées au fond d’un coffre, au milieu de papiers de famille qui pourrissent lentement ? Peut-être... Mais aujourd’hui, tous ceux qui auraient été capables de l’identifier sur ces photos se sont tus à jamais.

Son existence m’a sauté au visage alors que je consultais par pure politesse un arbre généalogique qu’avait voulu me montrer un lointain cousin.

Je remontai jusqu’à mon grand-père dont j’ai peu de souvenirs (j’avais 6 ans lorsqu’il est mort) et sur la même ligne, je vis ses frères, mes grands-oncles : les jumeaux Charles et Cyprien, morts au champ d’honneur en 14/18, et les deux autres, Anatole et Joseph restés célibataires. Des prénoms familiers, avec les dates de naissance et de décès, cités maintes fois par mon père et dont j’avais vu, de mes yeux, l’inscription sur la stèle du tombeau de famille. Puis je lus à l’extrême droite de la ligne : Louise-Victorine-Marie née le 20/01 1890 – dcd le 14/04 1940 – SP (sans postérité).

Je signalai l’erreur au cousin, lui affirmant que mon grand-père n’avait eu que des frères : le cousin m’expliqua qu’il ne pouvait y avoir d’erreur car il vérifiait ses sources à partir des actes d’état civil. Il me montra la copie de l’acte original de naissance de Louise et je dus me rendre à l’évidence.

J’étais troublée, très troublée même. Le silence de mon père sur l’existence de cette tante ouvrit dans mes pensées des conjectures en tous genres. Mon père avait-il participé à cette éradication de Louise ? Ou avait-il été victime d’un silence déjà installé à sa naissance (mon père est né en 1925 – Louise avait alors 35 ans) ? De quel scandale la famille avait-elle voulu se protéger ? Quelles étaient les circonstances de son décès et pourquoi Louise n’avait-elle pas été enterrée dans le caveau de famille ?

Or, les questions qui n’ont pas de réponse sont vaines et fatigantes car elles en amènent d’autres qui tournent dans la tête dans un mouvement perpétuel. Je décidai d’agir. J’avais vu que Louise était morte au Creusot et je partis donc à sa recherche dans le cimetière de cette ville. Pas folichon, Le Creusot, à part que c’est la ville de Christian Bobin, auteur singulier dont j’admire le parcours et je pris cela comme un signe encourageant.

Je pourrais vous raconter comment, après des recherches ressemblant à un jeu de piste, je découvris que Louise était morte (de faim sans doute ) à l’asile de N. et qu’elle avait été enterrée dans la fosse commune de cet asile. Je pourrais aussi vous raconter comment Christian Bobin m’est venu en aide dans cette enquête ! Mais là n’est pas le propos. Le jour où je me suis trouvée devant la tombe collective et où j’ai pu lire Louise C. gravé sur la pierre, j’ai ressenti une émotion violente que j’ai du mal à transcrire ici : un mélange de révolte et de compassion immense que j’ai transformé en promesse. Je décidai, avec mes faibles moyens, de redonner une visibilité à cette femme qu’on avait rayée d’une généalogie et qu’on avait reléguée dans un silence de mort.

Ce qui va suivre est issu des archives de l’asile de N., et je remercie le directeur d’avoir accepté de me remettre ces précieux documents.

Je veux dire ici ma reconnaissance pour le docteur Husson, décédé en 1987, après une vie consacrée à ces laissés-pour-compte, et dont l’humanité et les méthodes expérimentales ont peut-être un peu adouci les souffrances de Louise.

J’ai fait une brève sélection d’extraits des documents que j’ai désormais en ma possession, retenant ceux qui m’ont paru significatifs pour approcher l’intériorité de Louise.

Il n’est pas dit que je ne tente un jour de faire un récit plus large en comblant de mon imaginaire tous les « blancs » de cette vie tragique.

Je joins également la lettre écrite par sa mère, qui a été ajoutée au dossier médical dans des circonstances qui ne me sont pas connues mais qui sont postérieures au décès de sa rédactrice.



Journal

Les mots sont devenus muets.

Lorsque ma tête était pleine de mots qui explosaient et se décomposaient, je me sentais vivante.

Depuis que les mots se sont tus à l’intérieur de ma tête, je ne sais plus qui je suis.

Lorsque les mots me parlaient en secret dans le sombre de la nuit ou dans la pâleur du petit matin, j’étais moins seule.

Ils m’ont droguée pour que ça s’arrête parce que les mots qui sortaient de moi leur faisaient peur. Maintenant les mots sont devenus ternes, sans relief.

Les mots me manquent et je manque de mots pour dire ce qui se passe ici.

Quatre murs blanc sale, une minuscule fenêtre, quatre petits carreaux, et à l’extérieur, des barreaux qui redivisent le ciel en petits carrés gris ou blancs, rarement bleus.

Une table de bois, une chaise, un lit très dur et ce petit cahier...


– Séance 4

J’ai demandé à Louise C. de mettre ses rêves par écrit. La fois où je lui ai tendu le cahier, il m’a semblé voir une petite lueur d’intérêt dans ses yeux.

Depuis peu, elle sort doucement de sa torpeur.

Sous la lourde masse de ses cheveux noirs, j’ai découvert un visage intéressant : un nez aquilin, des yeux d’un bleu très particulier entre pervenche et marine, une bouche charnue qui pourrait être belle si elle n’était déformée par un permanent rictus.

Ce matin, elle m’a tendu le cahier ouvert. Depuis qu’elle est ici, elle n’a pas prononcé un mot. Son écriture est anguleuse, hachée. J’ai lu à voix haute le rêve qu’elle y avait consigné.


Sur un sentier de montagne, escarpé, empierré, je marche concentrée.

Mon souffle au rythme de mes pas.

Seule dans cet espace. Pas d’horizon.

Je m’épuise à faire toujours les mêmes gestes. Poupée mécanique. Effort inutile. Je n’avance pas.


J’espérais un commentaire, une réaction. Rien. J’ai tenté de tirer un fil en posant quelques questions, et lorsque je me suis tu :


– Vous êtes qui ?


Le son de sa voix fluette, aigrelette, mal assortie à son corps charpenté, m’a surpris.

Lorsque j’ai expliqué à nouveau que j’étais là pour l’aider et la soigner, elle a eu un geste violent pour me reprendre le cahier.


– Séance 8

Le rituel est désormais bien installé.

Elle arrive dans mon bureau, ponctuelle, s’approche de mon fauteuil mais pas trop près, me tend le cahier ouvert à bout de bras. Je lis à voix haute.

Pendant ma lecture, elle reste debout, malgré mon invitation à s’asseoir, raide et gauche, parfois j’arrive à attraper son regard.


Je cours sur le quai.

J’ai quitté mes chaussures pour courir plus vite. Ma valise s’est ouverte. Tout se répand : des objets qui ne devraient pas y être, un violon qui se casse en mille morceaux, un fer à repasser qui fait, en tombant, un bruit assourdissant.

Dans ma course, mes vêtements s’envolent. Je m’affole. Il y a un grand rire qui se confond avec le grincement du train qui démarre.


– Je suis contente d’avoir raté ce train.


Elle n’a rien dit de plus, son regard s’est perdu dans une contemplation flottante mais elle a gardé un sourire sur son visage pendant toute la séance.

Ce sourire ne m’était pas destiné. Pourtant je l’ai interprété comme la possibilité d’une connivence à venir.


Journal

Ils m’ont mise là parce que je suis dangereuse. Ils ont dit que j’avais un comportement trop étrange, que j’étais dérangeante.

Tous ces mots pour m’écarter de leur chemin : d’ange heureuse, être ange, (dér) ange hante.

C’est l’ange qu’ils ne supportent pas ! On me cloue le bec pour ne pas entendre son message.

Alors je vais me taire pour que mon silence les envahisse.

Se taire-se terre-Qu’y a-t-il sous terre ? Quelque chose qui pourrit, se décompose... quelque chose qui n’a pas d’images, ni de mots. Silence, muette comme une tombe, tomber dans l’oubli, le silence pour gommer la violence, alors il n’y aura plus que le silence qui remplace la mémoire.


– Séance 12

Il n’y a plus rien sur le cahier.

Louise est totalement prostrée depuis plusieurs jours. Je ne peux m’empêcher de faire un lien avec la visite de ses frères Anatole et Joseph.

Hier je lui ai dit :


– Louise, ce n’est pas vous, cette torpeur.


Elle a répété torpeur, torpeur, torpeur et puis j’ai dû tendre l’oreille pour entendre ces quelques mots :


– Tort d’avoir peur, peur d’avoir tort.


Je suis content de pouvoir noter cette petite chose qui arrive à point nommé pour combattre mon découragement.


Journal

C’est dans le ventre. Un poids. Quelque chose qui envahit, et qui bloque, qui pèse, s’alourdit de jour en jour.

C’est le ventre qui prend la tête. C’est du solide. Au début, on s’en inquiète pas trop. Puis on se met à guetter, à attendre que ça vienne. On croit que ça vient ; on sent que ça vient. Alors, on se lève péniblement, on se traîne aux latrines, en se tenant aux murs, tous les trois pas, s’arrêter, respirer, repartir tout doucement, se concentrer sur la respiration pour oublier la douleur qui s’est réveillée dans le bas du dos. Faut y aller, il y a danger à retenir dans son corps les matières qui obstruent, bouchon fécal a dit le docteur, risque d’occlusion, à force de rester allongée. On pousse et rien n’y fait. Horreur du lavement, poire en plastique remplie d’eau tiède sur laquelle on appuie, le liquide qui gicle dans le trou et ressort presque aussitôt, dans le lit, maronnasse, odeur fétide, la honte.

On veut croire à la fin du calvaire, stopper l’horreur de ne pouvoir évacuer ce qui bouche, le ventre est plein de merde. Ça occupe tout l’intérieur, la pensée qui étouffe, et la peur, la peur d’en crever.

Répéter « je veux m’ouVrir », voir les mots s’afficher devant les yeux, les dire et les lire « je veux m’ouVrir ». Un V d’écart entre je veux m’ouVrir et je veux mourir, le V de la vie, implorer le V de la vie, répéter encore et encore, croire aux mots, se perdre dans les mots pour chasser la peur au ventre, pour liquéfier ce poids, pensées, passé.


– Séance 18

Un net mieux. Quelque chose s’est délié en elle. Son visage s’est ouvert.

À défaut de cahier, elle m’a montré le dessus de sa main gauche :


– Vous avez vu ma cicatrice ?


Rien de très flagrant mais je n’ai pas eu à répondre, elle avait déjà commencé son récit :


– C’est ma mère qui m’a fait ça. J’étais petite, j’aimais bien la regarder repasser, j’avais mes mains à plat sur la planche pour me hausser un peu et bien voir ses gestes. J’adorais ces glissades sur le tissu. Un jour elle a posé le fer sur ma main gauche. Je n’ai même pas crié.

– Mais pourquoi aurait-t-elle fait cela ?

– Parce que j’étais gauchère. La brûlure s’est infectée, ça a duré des mois. Je suis devenue droitière.

– Vous pensez que votre mère était sadique ?


Ce n’est pas la première fois qu’elle se ferme lorsque je lui pose une question trop directe sur sa mère. Sujet tabou. Peut-être également que j’aurais dû expliquer le mot sadique.


Journal

On n’a pas voulu me donner un dictionnaire.

Pourtant, il faut que je lise le sens des mots dans le dictionnaire pour qu’ils arrêtent de prendre toute la place.

Sadique. Sadique. Ça dit que, ça dit que, ça dit que... ça dit qu’elle me déteste.


– Séance 19

Elle était très oppressée aujourd’hui.

Elle a tenté des bribes de phrases interrompues par des soupirs.

De gros soupirs, et lorsque je lui ai fait remarquer, elle a repris le mot en litanies :


– Soupir, soupir, soupir, soupir, ce qu’il y a dessous est pire, bien pire !


Journal

Père m’a rendu visite cette nuit.

Il s’est assis au bord du lit, il a pris ma main gauche, l’a caressée doucement à l’endroit de la brûlure.

Il était silencieux.

J’ai vu des larmes au bord de ses paupières.


– Séance 20

C’est la première fois qu’elle évoque son père. J’ai vu dans son dossier qu’il était mort peu de temps avant la bouffée délirante qui a déclenché sa mise à l’asile.


Journal

La musique est revenue

Grinçante. Un violon énervant.

J’ai bouché mes oreilles pour ne plus l’entendre, mais c’est comme si elle était au-dedans.

Entre les notes, ce mot qui se répète : bâtarde, bâtarde, bâtarde.

Mes frères me battent à tour de rôle avec le violon.


– Séance 25

Aujourd’hui, il y avait un violon dans son rêve.

Elle s’est souvenue du rêve de la valise : le violon en morceaux, tombé sur le quai de la gare.

Un violon manipulé par les frères qui la rouent de coups.

Aurait-elle été violée par un de ses frères ?

À quoi renvoie ce « à tour de rôle ? »

Quel rôle les frères ont-ils joué dans le déclenchement de la maladie de Louise ?


Soudain, elle s’est mise en colère, est devenue ordurière, comme traversée de mots venus d’une haine agissant en elle à son insu :


– Cette saleté de violon ! C’est ma salope de mère qui l’a fourré dans mes bagages ! Qu’elle crève ! Et j’irai cracher sur sa tombe !


Journal

Il paraît que ces sons qui me vrillent les oreilles sont des hallucinations auditives. Je suis un cas. On ne sait pas quoi faire de moi. C’est pas nouveau.

Au milieu des grincements insupportables, la tendre voix de mon père :


– Ah mon p’tit bouchon, mon p’tit Louison qu’est-ce qu’on va faire de toi ?


– Séance 26

Les larmes de Louise ont coulé en silence durant toute la séance.

Juste avant de regagner sa chambre, elle s’est tournée vers moi, avec un air extatique :


–Je suis promise à une vie d’ange.


Je crains pour elle une nouvelle crise mystique.



Confession de Bertille C.

Louise n’aurait jamais dû naître.

Elle est le fruit pourri d’un moment d’égarement.

Léon a toujours su qu’elle n’était pas sa fille puisque après la naissance de Joseph, il n’avait plus accès à ma chambre à coucher.

Lorsque la grossesse est devenue évidente, je lui ai révélé que j’avais dû céder sous la contrainte à mon cousin Gonzague de S. C’était un double mensonge que Gonzague de S. ne pourrait démentir puisqu’ il venait de mourir...

Léon fut compréhensif et même compatissant. Les de S. ne surent jamais pourquoi nous cessâmes brusquement toutes relations.

Dès sa naissance, Louise m’exaspéra. Je souffris beaucoup pour la mettre au monde. Mes poussées étaient épuisantes et inutiles, on utilisa des forceps pour la faire sortir et j’en fus toute déchirée. Louise, petite, refusait la nourriture, elle était souffreteuse et s’accrochait à mes jupes en geignant et demandant les bras. Son petit visage chiffonné était mangé par son trop grand nez en bec d’oiseau qui suscitait des remarques indélicates. Combien de fois ai-je entendu dans mon dos « mais où donc est-elle allée pêcher ce nez ? »

Contre toute attente, Léon s’attacha à cette enfant à laquelle il montra une indulgence inédite qui rendit les garçons jaloux.

L’atmosphère familiale devint tendue. Je décidai d’éloigner Louise et, au prétexte de lui donner une bonne éducation, l’envoyai à 12 ans dans un pensionnat pour jeunes filles tenu par des religieuses dominicaines. Elle aurait dû y rester, prendre l’habit, devenir fille de Dieu, c’était à mes yeux l’unique manière de gommer un peu l’indignité de sa naissance. Mais elle revint en 1906 la congrégation des dominicaines ayant dû s’exiler.

Je repris son éducation mais ne pus rien tirer d’elle. Elle entrait dans des colères d’une rare violence, Léon était le seul à pouvoir la calmer. J’avais peur de sa sauvagerie, je m’attendais en permanence à un drame.

Mais le drame ne vint pas d’elle, ce fut la guerre qui nous vola deux fils puis il y eut la mort prématurée de Léon en 1918. Déjà affaibli par la perte de nos deux aînés, il fut emporté en quelques jours par la grippe espagnole. Louise le soigna avec dévouement, je priai beaucoup, j’offris Louise en sacrifice à la place de Léon, mais Dieu, pour me punir, en décida autrement.

Louise s’égara dans des crises de plus en plus effrayantes, il fallut l’interner. Je fus nommée tutrice, ce qui facilita heureusement le déroulement de la succession de Léon. Dire qu’il fut facile d’oublier Louise serait exagéré. Elle a souvent hanté mes nuits avec son rire de crécelle et son regard pénétrant.

Au soir de ma vie, le secret qui entoure sa conception m’empoisonne. Si je ne peux me résoudre à le révéler complètement car ce serait encore pécher, j’espère me libérer d’un poids avec ce récit qui sera remis après ma mort à l’établissement qui l’a prise en charge.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   Alfin   
26/9/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Au moyen âge, les femmes qui pensaient différemment étaient certainement des sorcières et étaient parfois brûlées vives pour ça.

Au début du 20e siècle, elles étaient parfois condamnées à l’asile si elles dérangeaient trop la vie bien-pensante des grandes familles issues de la noblesse.

Voilà un récit particulièrement bien écrit, dont les étapes bien découpées apportent petit à petit des informations sur la vie volée d'une femme (vraisemblablement haut potentiel) privée injustement d’amour et maltraitée par sa mère.

Je trouve beaucoup de finesse et de subtilité à cette écriture ou l'on ressent que chaque passage est écrit par les différents personnages.
Une des plus belles nouvelles que j’ai pu lire sur Oniris. Bravo à l’auteur.trice !

Alfin en EL

   Donaldo75   
27/9/2020
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Il y a une vraie idée dans la narration. Cependant – je pense que c’est un vrai axe de progrès mais je comprends que les contraintes du concours surtout en termes de délai ne permettent pas de peaufiner suffisamment les textes – cette narration semble chaotique dans sa forme. Je ne suis pas pour une narration de comptable où tous les totaux en colonne égalent les totaux en ligne mais ici ça part un peu dans tous les sens et même les balises symboliques qui rappellent certains paragraphes ne sont pas forcément évidentes à trouver. Il n’y a pas ces sémaphores stylistiques dont usent les auteurs qui pratiquent cette forme de narration ; c’est dommage parce que non seulement cela permettrait au lecteur de reconstituer plus facilement le fil – notre cerveau fonctionne de cette manière, en fait – et d’utiliser ces sémaphores pour magnifier l’écriture, apporter un plus, surprendre le lecteur. Dans son uchronie en comics-books intitulée « Les Gardiens » le scénariste Alan Moore a utilisé un sémaphore narratif, en l’occurrence un récit d’histoire de pirate à l’intérieur même de la narration, pour mettre en avant certains points et conserver une unité narrative à son récit. C’est un exemple mais je trouve que le journal aurait pu être mieux utilisé comme sémaphore narratif. Ceci étant dit, je salue la tentative d’originalité narrative. C’est ambitieux.

   Tiramisu   
6/10/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

Fond très intéressant et assez rare ici. Cette aïeule oubliée voire ostracisée. Je ne peux m’empêcher de penser à toutes ces femmes maltraitées du 19e et début 20e, Camille Claudel, par exemple, qui a passé une grande partie de son existence à l’asile. Histoire terrible de Louise et en même temps si banale, cette enfant non voulue dont la conception demeure honteuse.

Le narrateur part en quête de cette existence. Le choix du thème « j’irai cracher sur vos tombes » m’étonne, je trouve que « demande à la poussière » correspondrait davantage.

J’ai beaucoup moins aimé la forme, la transcription des séances, un peu longue même si cela donne une tonalité réaliste à l’ensemble. Pourquoi ne pas en avoir fait un récit de vie ? Ce qui aurait rendu l’ensemble plus vivant, je trouve, et j’aurais été beaucoup plus touchée par cette histoire. Ces descriptions de séances mettent de la distance avec Louise.
Malgré tout, c’est intéressant d’un point de vue psychanalytique : comme torpeur etc.. Les séances sont creusées.

Mon avis est un peu partagé.

   Corto   
6/10/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Ce récit ressemble (ce n'est pas un reproche) à un extrait de dossier médical. Il est succinct mais suffisamment complet pour qu'on suive ainsi les origines tumultueuses de Louise, ses souffrances et son enfermement dans des troubles mentaux.

Les éléments venant de sa famille éclairent très bien le cheminement de ces troubles, traités comme on le faisait à cette époque.

Ce qui est aussi intéressant c'est la manière dont Louise au cours de ses séances avec le psychiatre donne elle-même quelques clefs pour la compréhension de ses maux. Les séances 8 et 12 sont particulièrement édifiantes dans ce sens.
Exemple: "d’ange heureuse, être ange, (dér) ange hante.
C’est l’ange qu’ils ne supportent pas ! On me cloue le bec pour ne pas entendre son message."


Par contre on ne peut pas toujours applaudir le psychiatre dans cette étape (séance 18):
"Un jour elle a posé le fer sur ma main gauche. Je n’ai même pas crié.
– Mais pourquoi aurait-t-elle fait cela ?"

Le "aurait" est terrible dans la bouche du médecin qui met ainsi immédiatement en doute la véracité du propos de sa patiente. Pourquoi Louise lui parlerait-elle puisqu'il montre une telle incrédulité ? Avec ce simple verbe oh combien décisif l'auteur nous montre que la relation avec la malade est, à cet instant, basée sur la défiance. Un enfermement supplémentaire en quelque sorte.
Mais il s'agissait de la psychiatrie de début du vingtième siècle...

L'auteur nous emmène ensuite plus clairement dans le roman familial y compris avec la "confession" (particulièrement crue) de la mère de Louise, et l'on peut ainsi renouer les multiples fils de cet écheveau.

Cette nouvelle est fort bien construite, solide dans sa cohérence: on se prend même à vouloir participer à la recherche de ce qui se cache derrière la disparition de Louise du "roman familial".

Bravo à l'auteur.

   hersen   
11/10/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
J'ai bien aimé lire cette histoire de Louise, hélas marquée par le destin, par le secret d'une paternité dont nous ne savons rien, au final.
Le fait de "disparaître" du roman familial montre à quel point elle dérangeait, et l'on peut se douter de l'enfer de sa vie, avant et après son enfermement.
Le détail de la brûlure à cause du fait d'être gauchère était, je pense, courante à une certaine époque. J'aurais aimé que ce détail revienne, sous une forme ou une autre, et me donne, par exemple, une piste de paternité.
même sans lever le mystère.

J'ai aimé la construction du récit.
merci de cette lecture.

   jaimme   
12/10/2020
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
J'ai bien aimé votre nouvelle. La construction me semble à reprendre pour le tout début: l'approche est trop directe. Mais les contraintes du concours...
La suite est particulièrement intéressante, lacanienne souvent. Poétique et douloureuse à souhait.
Tout n'est pas dit, même si la fin en dit peut-être un peu trop, il aurait sans doute fallu une approche plus indirecte.
Mais globalement ce fut une belle lecture, merci.


Oniris Copyright © 2007-2020