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Sentimental/Romanesque
costic : Sentinelles au balcon [concours]
 Publié le 21/01/15  -  11 commentaires  -  5897 caractères  -  72 lectures    Autres textes du même auteur

Histoire vraie d’une jeune fille pétillante, malicieuse et libre.


Sentinelles au balcon [concours]


Ce texte est une participation au concours n°18 : Le soutien-gorge de Mlle Lili (informations sur ce concours).




Les mères montent au balcon. Éventail au poignet, elles grimpent, triomphantes, et prennent place à leur poste d’observation. La salle des fêtes rutile dans la torpeur de ce 14 juillet.

Odette a mal aux pieds dans ses chaussures neuves. Éléonore sent les épingles de son chignon comme autant de moustiques. Pourtant elles sourient, bavardent, infatigables, sans perdre de vue, plus bas, leurs filles endimanchées.

Elles se plaignent, d’un air accablé, du temps dehors, du temps qui passe et du temps qui change leurs petits trésors en créatures si désirables, si exposées maintenant aux vices grossiers et aux passions charnelles redoutables.


Elles s’installent, posent délicatement les coudes sur la rambarde de bois.

La salle est pleine. Tandis que les jeunes, en bas, rient et discutent, elles guettent déjà une bouche frôlée, un regard incertain, un geste inadéquat. Il faudra le noter et plus tard, au besoin, pénaliser.

Pourtant, l’effervescence de la fête ravive des souvenirs : des frissons courent sous la cuirasse de leurs robes bien boutonnées.


Odette remarque :


– Véronique a bien grandi, elle a un si beau sourire, un peu espiègle.


Éléonore sent la piqûre au-delà de ces mots qui sonnent malfaisant. Elle se venge.


– La tienne est à la mode, ce jupon qui dépasse, il paraît que ça se fait aujourd’hui.


Odette piquée au vif rétorque aussitôt :


– Mais dis-moi, Lili a mis des bas ? Par cette chaleur ?

– Bien sûr que non ! Ses jambes sont tout simplement parfaites.


L’orchestre s’installe, commence à jouer et met fin à la légère escarmouche. La foule se presse sur la piste. Les amies se taisent pour mieux se concentrer sur leurs devoirs de veilleuses attentives.

Les jambes dansent haut, les corps galopent au rythme des mambos et cha-cha-cha effrénés.

Obstruant la vue, deux piliers mal placés créent un angle mort rabotant le champ de vision des mères angoissées. Ébouriffés déjà, les couples s’y relayent.


– Tu vois Lili ?

– Là-bas, la voilà ! Regarde, elle s’esclaffe, tient la main du jeune homme en sueur.

– Et Véronique ?


Véronique réapparaît, surgissant de l’angle maudit, sa barrette scintillante de travers, des boucles s’échappant d’un chignon tortionnaire qui menace de s’écrouler.

Damnant leurs filles désinvoltes, les mères en soupirs agacés expirent leurs espoirs enchagrinés. Odette geint :


– Tout de même, les jeunes, aujourd’hui, sont si narcissiques.

– Et si orgueilleuses ! ajoute Odette qui perd encore une fois Lili de vue.


Ces demoiselles dansent dans le tonnerre assourdissant qui déplaît aux oreilles des mères exaspérées. Elles regrettent Tino Rossi, Trenet, les douces biguines, les rumbas veloutées et les valses mélancoliques. Elles pleurent le romantisme écharpé.


Maintenant les twists, les Madison, les rocks mêlent les corps et les regards.

Les filles rajustent de moins en moins les bretelles de leurs robes sur leurs épaules dénudées. Elles n’ont plus le temps, ne le prennent plus.

Les nattes se délient, les bouches s’entrouvrent, les peaux et les cœurs s’enfièvrent.


L’heure tant redoutée finit par arriver. Les lumières s’éteignent laissant place à une zone d’ombre opaque, simplement transpercée de minuscules loupiotes colorées.

C’est le moment de réagir. Odette et Éléonore sortent de leurs sacs à main leurs torches électriques. Elles n’ont pas oublié de les charger de piles neuves.

Les faisceaux lumineux, pointés sur les formes enlacées par toutes les mères à leur poste sur le balcon, essayent d’entailler la nuit.

Les slows cousent les couples. Les ténèbres s’éparpillent en rayons fébriles au-dessus de leurs têtes. Une violente douceur monte du sol, la puissance virile des jeunes mâles est là, dans la sueur visqueuse qui se mélange à l’air marin et aux relents d’alcool. Les coquelets peaufinent leurs attaques, apprennent à louvoyer entre les écueils des traits lumineux. Ils savent glisser en boucles improbables, tendus, leurs yeux effilés comme des dagues, fouineurs, malins.

Crispées et concentrées sur leurs devoirs, les mères se taisent. Pas question d’excuser les émois, l’arrogance bestiale de la jeunesse.

Les silhouettes brouillées évoluent sur le parquet comme en des remuements souterrains. Elles se meuvent continuellement comme un seul muscle contracté doucement.

Les mères endurent un interminable calvaire.

Les rambardes de bois meurtrissent leurs côtes, leurs muscles tendus fatiguent. Leurs yeux semblent en feu. Elles sont là, responsables, clouées à des siècles de leurs progénitures, à des années-lumière de leurs émotions retenues. Une envie en même temps qu’une animosité les tenaillent et pèsent et les essoufflent.


Les couples se dérobent puis réapparaissent sous les sillons lumineux qui planent au-dessus des têtes inclinées.


La musique cesse enfin, une lumière blafarde fige un instant la scène finale. Les couples se défont, et s’éloignent, bras dessus bras dessous, vers le bar ou la sortie.

C’est l’heure où on lisse ses cheveux, on se redresse, on tire sur sa jupe, on affiche un sourire blasé. C’est l’heure qui dévoile les yeux cernés, les lèvres gonflées, l’heure où le fard se craquelle, l’heure où on recompte ses bijoux, où l’on ravale avec décence un haut-le-cœur.

Odette, cependant, reste immobile, fixe un point sur le parquet, pousse un soupir désaccordé, puis lance un regard affligé à son amie, qui, en vain, cherche sa fille.

Éléonore découvre alors une étrange forme pâle et ajourée, elle cesse de respirer : là sur le sol, abandonné, gît le soutien-gorge de Mlle Lili.


______________________________________________

Ce texte a été publié avec un mot protégé par PTS.


 
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   Anonyme   
31/12/2014
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Dans l'ensemble, cette histoire est drôle, on y trouve quelques trouvailles heureuses : les épingles du chignon comme autant de moustiques, les slows cousent les couples, les frissons sous les robes des mères...

Drôle : le coup des torches électriques.

Le mouvement est perceptible, la musique aussi, pour un peu on voudrait baisser le son.

"Aux vices grossiers et aux passions charnelles redoutables", c'est peut-être un peu fort. "Aux passions charnelles" auraient suffit.

Comment savent-elles qu'il s'agit du soutien-gorge de Mlle Lili ? Peut-être aurait-il fallu ajouter un signe distinctif.

On attend le soutien-gorge avec impatience et je ne m'attendais pas à cette fin, c'est une surprise, et on imagine aisément la suite.

   Anonyme   
5/1/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bon, c'est un peu caricatural mais ça passe bien quand même. Par contre je ne suis pas certain que dans les années soixante les jeunes filles étaient autant épiées par leurs mères. L'étau commençait à se desserrer. En fait votre scène, je l'aurais plutôt vu au début du 20éme, au son d'un bal musette, où là effectivement on ne rigolait pas avec les bonnes moeurs ! Mais c'est une appréciation toute personnelle qui n'enlève rien au comique de la situation.
L'écriture est plaisante, très imagée, et nous transporte aisément au milieu de cette jeunesse en fusion.

   Robot   
21/1/2015
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bravo pour le style. l'écriture est vraiment agréable. L'histoire est assez mince mais plaisante. Un bal des débutantes pour jeune fille de pensionnat religieux probablement, car à l'époque, ça bouillonnait déjà dans l'école publique et la pression parentale donnait déjà des signes de relâchement dirons les uns, d'ouverture pour les autres. Je ne retrouve pas non plus ce que j'ai connu dans ces années 60 période ou l'envie d'émancipation et d'autonomie était ce que jeunes gens et jeunes filles recherchaient avec volonté, quitte à y perdre plus qu'un soutien gorge.
Mais bon, le texte rempli les conditions du concours, un soutien gorge et une demoiselle Lili échappant ici à la vigilance de son chaperon.

   Bidis   
22/1/2015
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Les mères au balcon, les éventails…, on se croirait dans du Jane Austen, donc à la fin du 19ème siècle, alors qu’à d’autres égard on se situe un demi siècle plus tard. D'autre part, la toute grande différence entre les années 50-60 et aujourd’hui, c’était la pilule qui n'existait pas alors, ce qui faisait une sorte de protection naturelle et la majorité des adolescentes ne se conduisaient pas comme l’héroïne de cette nouvelle, pour cause simplissime de trouille monstrueuse de se trouver enceintes. Mais bien sûr, il y en avait. Celles-là avaient généralement des mères compréhensives ou alors elles agissaient en cachette. Mais, les mères en sentinelle, non, non et non. Je ne crois d’ailleurs pas du tout que ces mères craignaient le danger des « vices grossiers et passions charnelles redoutables » du moment que cela se passait dans le mariage. Il fallait convoler à tout prix, c’était ça. Tous leurs conseils allaient dans ce sens unique là. Et elles savaient très bien que leur présence pouvait dissuader les prétendants. Et quand la pilule est arrivée, beaucoup de médecins ne les donnaient qu’à des femmes mariées, toujours pour maintenir la peur de la grossesse chez la jeune fille, tellement c'était là une dissuasion naturelle et suffisante.
Donc, si j’ai trouvé cette nouvelle assez bien écrite et amusante, je ne l’ai pas jugée vraisemblable et cela a complètement gâché ma lecture.

   dodo-chan   
21/1/2015
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonsoir costic,

L'écriture est bonne, fluide, mais je pense que vous ne vous êtes pas cassé la tête pour mettre en place l'ambiance, et les dialogues en subissent les conséquences, rattachés à des explications visuelles ( qui cassent le rythme)pour palier le manque d'information sur les personnages, et l'atmosphères, hors, en deux trois descriptions bien placées vous pourriez planter un décors et des personnages bien réels et solides. Pour le reste j'ai passé un bon moment de lecture.

A bientôt.

   VinceB   
22/1/2015
 a aimé ce texte 
Bien
Bonsoir Costic,
J'ai été pris par le fil de la narration qui m'a emmené jusqu'au bout en souplesse dans cette scène très visuelle, j'étais au balcon avec ces dames surveillant leurs filles, se lançant des petites piques, inquiètes de tout.
J'aurai aimé un peu plus de truculence de la part des personnages.
"vices grossiers et passions charnelles redoutables" me semble excessif même dans la bouche des redoutables mamans. Hormis ces détails j'ai passé un agréable moment, merci.

   Coline-Dé   
23/1/2015
 a aimé ce texte 
Un peu ↑
Curieusement, j'ai lu toute cette nouvelle en voyant des images d'Almodovar ! Le texte en a l'excès et la drôlerie. Vous campez des rombières redoutables auxquelles ne manque que le chapelet !
L'écriture a le côté un peu formel qui va bien avec le sujet.
Mais vous auriez dû les nommer Pilar, Consuelo ou Amelia ! En France dans les années où l'on dansait le madison et le twist, les mères ne chaperonnaient pas de cette façon, vous pouvez me croire : j'ai beaucoup fréquenté les années soixante !

   Acratopege   
25/1/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Du style, je veux dire un style vraiment personnel et peu conventionnel dans cette histoire de mères au balcon. " Les mères en soupirs agacés expirent leurs espoirs enchagrinés..." c'est peu être un peu trop, mais ça passe. L'idée du bal et du balcon d'observation est excellente. Rien de réaliste, mais la réalisation d'un fantasme maternel de surveillance, de jalousie, de rivalité, bien rendu dans cet espace double. Le bal verbal des mères vaut bien celui des filles en contrebas.
Mais la chute est un peu décevante. Tout se dilue et la découverte du soutien-gorge apparaît dans ce contexte un peu trop anecdotique.
Merci.

   aldenor   
28/1/2015
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Le procédé est intéressant : toute l’action se passe du point de vue des mères spectatrices. Difficile pourtant de maintenir l’intérêt dans cet angle. Quelques idées comme les piliers mal placés et les torches sont bienvenues, mais j’ai trouvé les descriptions du spectacle un peu lassantes.
Un style recherché avec quelques fulgurances. A noter :
« ...les couples s’y relayent. » : « y » pour la piste ? La référence est trop éloignée.
« ...clouées à des siècles de leurs progénitures... » m’a paru obscur.

   Janam   
30/1/2015
 a aimé ce texte 
Bien
On sent le vécu ! Une belle écriture je trouve et un humour consommé pour nous décrire ce bal d'antan, oui d'antan !
Je trouve la fin un peu tronquée, mais j'ai eu plaisir à lire cette nouvelle au parfum des sixties tant le reste est si bien évoqué pour moi. Merci !

   carbona   
16/10/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,

Cette scène est très sympathique, on s'y glisse avec plaisir et à vrai dire on a envie de faire partie de ce décor.

Votre écriture est agréable, un peu trop sophistiquée par moment :

"apprennent à louvoyer entre les écueils des traits lumineux. Ils savent glisser en boucles improbables, tendus, leurs yeux effilés comme des dagues, fouineurs, malins." "Les ténèbres s’éparpillent en rayons fébriles au-dessus de leurs têtes"

J'apprécie davantage quand vous utilisez des mots plus simples.


"Véronique réapparaît, surgissant de l’angle maudit, sa barrette scintillante de travers, des boucles s’échappant d’un chignon tortionnaire qui menace de s’écrouler. " < je suis étonnée que ça attaque si vite, le bal commence à peine, mais bon les occasions de batifoler doivent être rares alors on se précipite ;)

Merci pour votre texte.


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