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Science-fiction
VinceB : Une éternité de soie [concours]
 Publié le 20/01/15  -  14 commentaires  -  24425 caractères  -  173 lectures    Autres textes du même auteur

Un hommage à Sigourney Weaver qui m’a montré la voie, un soir de semaine dans un cinéma vide, seul, terrifié, face à mes peurs animales, face à Alien, le huitième passager.


Une éternité de soie [concours]


Ce texte est une participation au concours n°18 : Le soutien-gorge de Mlle Lili (informations sur ce concours).




Ce fut comme une porte invisible franchie vers un autre monde. Cela ne m’était jamais arrivé de la sorte, pas si brutalement. J’espère qu’à vous aussi, c’est arrivé au moins une fois, ce retournement, la garde qui se baisse, le cœur qui accélère. En un instant l’impression se grave estompant tout le reste. Elle n’est passée devant moi qu’une seule fois, son plateau chargé de boissons, je n’ai même pas tourné la tête pour la suivre du regard, son image était déjà en moi, captée par un ressort assoupi. De profil, j’ai fugitivement aperçu sous son chemisier la dentelle grise enveloppant un sein sur sa peau très blanche. Cela a suffi.

Je savoure l’instant, je ne suis plus à un âge où je cède sans réfléchir à l’impulsion. Je goûte le plaisir de sa présence qui, maintenant, m’émeut. Il n’y a rien entre nous, aucun jeu, aucune attente, aucun devoir, je la vois dans son état de nature, libre de tout lien, elle n’en est finalement que plus désirable.

Elle s’approche et se penche vers moi pour que nous puissions nous entendre dans le brouhaha du pub. Le bruit, cette fausse intimité, le chemisier crânement clos par un nœud sur le nombril, le soutien-gorge qui se dévoile un peu plus quand elle se penche… Ça cogne soudain à l’intérieur, une délicieuse chaleur m’envahit… Le rouge de ses lèvres éclatant sur sa pâleur, son sourire, son regard direct dans le mien, le temps qui s’étire dans une brève éternité…

Humm…

Un vrai piège à pourboires !

Effectivement j’y laisse quelques crédits de trop, mais j’y gagne son prénom… J’y gagne ?


Cela n’a été qu’un instant de répit, la nuée sombre et avide va reprendre ses droits. Je finis mon verre et m’extrais de la foule, j’espère qu’ils ont connu ça eux aussi, car le temps ne suspendra pas longtemps son vol. La coursive me ramène à la pénombre et au calme troublé seulement par la familière vibration sous mes pieds.


Dans le néant, l’U.N. Magellan, cocon d’acier et de titane, file sans retour emportant sa précieuse cargaison de Vie. Il laisse derrière lui une Terre à l’agonie. Comme un virus qui a ravagé la chair qui l’a porté et nourri, ce minuscule fragment d’Humanité cherche un nouvel hôte.


Dans ma couchette, je ne suis qu’un classe D, ingénieur et doctorant, le minimum pour avoir eu une chance de me retrouver à bord – je trouve une nouvelle capsule dissimulée dans la doublure du rideau censé me donner un peu d’intimité. Celui ou celle qui l’a déposée ne me connaît pas, n’en connaît pas le contenu, ne connaît pas celui ou celle qui me l’adresse, que je ne connaîtrai d’ailleurs jamais. J’avale la neuro-capsule, c’est le dernier moyen de transmettre un message en échappant au Contrôle Central qui écoute, surveille, dissèque, interprète le moindre message, décrypte nos attitudes, nos inflexions de voix. Un mot mal avisé, un regard perdu ou trop dur, une contraction du visage et je serai mis sous surveillance renforcée sans même le savoir. Je tire le rideau, j’attends allongé.


Libérés par la capsule dans mon tube digestif, comme de minuscules araignées, les nanoprocesseurs se glissent dans le sang jusqu’à s’accrocher sur les nerfs auditifs et me susurrent leur message subversif au creux de l’oreille :


Les gouvernements impies de la Terre refusent d’imposer à bord des vaisseaux d’essaimage la loi éternelle de la Sagesse Suprême.

Le conseil t’a choisi, tu seras l’épée de notre cause. Le destin du vaisseau doit être scellé avant que la distance n’empêche les dernières communications avec la Terre. Alors les impies comprendront qu’il n’y aura aucun espoir sur aucun vaisseau tant que la Sagesse Suprême ne sera pas déclarée loi de la future Humanité.

Un agent infiltré désactivera les systèmes de sécurité pour te permettre de saboter le réacteur.

L’anéantissement plutôt que le renoncement !


Comme à chaque message je sens une onde de bien-être et un sentiment de fierté m’envahir, je suis apaisé, toutes réponses ont été données, il n’y a rien au-delà de la Sagesse Suprême. Puis, m’accompagnant dans mon sommeil, une douce voix chante la litanie des vertus infinies de la foi véritable et de ses héros.


Il y a trois semaines je n’en avais entendu parler que dans les médias, une bande de fanatiques arc-boutés sur un grimoire millénaire.

Les voix ne se sont immiscées dans ma tête qu’après ma sortie de l’infirmerie. Je n’ai pas immédiatement fait le rapprochement avec la bagarre qui m’y avait mené. Trois types m’ont agressé quand je rentrais de ma permanence sur le réacteur, ils m’ont traité de tous les noms quand je les ai croisés, ils ne semblaient pas dans leur assiette, je leur ai dit de fermer leur gueule, un de ces crétins m’a balancé son poing dans la figure et les deux autres se sont jetés sur moi comme des enragés. L’alcool est strictement réglementé à bord, et dans les faits, réservé aux classes A, mais on trouve sous le manteau toutes sortes de substances censées vous faire voir ce merdier en rose, aussi les bagarres ne sont pas rares. Ils y sont allés si fort que j’ai perdu connaissance et me suis réveillé à l’infirmerie.


L’équipe médicale a été parfaite, c’était la première fois à bord que j’avais l’impression d’avoir de l’importance. Médecins, psychologues et robots infirmiers m’ont remis sur pied. Après une semaine dans le quartier hôpital j’étais de nouveau opérationnel, un gars de la Sécurité m’a ensuite conduit au Central pour un interrogatoire à propos de ce qu’il s’était passé. Rien de méchant, l’officier a été très correct, il m’a posé des tas de questions sur ces types que je n’avais entrevus qu’au réfectoire, mes relations sur le vaisseau et les gens que j’ai laissés derrière moi. Il a gardé une petite surprise pour la fin.


– Tenez, j’ai quelque chose pour vous faire oublier cette désagréable histoire, le psychologue en chef m’a fait comprendre que vous vous investissiez un peu trop dans votre travail et manquiez de contacts sociaux. Je sais que votre solde de classe D est modeste et je n’y peux rien, mais voici un pass qui contient assez de crédits pour quelques soirées au pub, faites-en bon usage, accordez-vous des moments de détente, vous n’en serez que plus efficace à votre travail…


C’est ainsi que j’ai mis les pieds pour la première fois dans le pub et que je vis Lili…


Je dois chasser cette pensée, les voix dans ma tête ne toléreront pas que je me détourne de la cause un seul instant. Ni sentiment ni pitié, l’anéantissement de cette bulle de vie et des espoirs de l’Humanité est devenu ma seule aspiration. Après une telle démonstration de force, les gouvernements seront bien obligés d’implorer le pardon des chefs de notre cause et d’imposer la Sagesse Suprême comme loi unique à bord des derniers vaisseaux qui quitteront la Terre.


* * *


Une nouvelle journée passée à la maintenance du réacteur, il est près de deux heures du matin quand le planificateur m’annonce que les tâches de la journée sont achevées et me donne l’ordre d’aller me reposer. Aucun signe de l’agent infiltré, je suis tendu et irritable. Je sors de la salle des machines en m’efforçant de marcher d’un pas mesuré pour masquer ma nervosité aux analyseurs de comportement. Je me rends compte que je n’ai pas pris le chemin des quartiers de repos, je suis face à l’entrée du pub. Mécaniquement, comme si cela était une habitude, je présente le sésame que m’a accordé l’officier et je rentre. La foule est moins dense à cette heure. J’ai un coup au cœur quand je constate qu’elle n’est pas là. J’avance dans la salle sans trop savoir quoi faire, après un instant d’indécision, je me sens ridicule au milieu de la pièce, je décide de m’en aller, en me retournant, je manque de rentrer en collision avec elle.


– Asseyez-vous, qu’est-ce que je vous sers ? dit-elle tout en me contournant.


Je commande ce qui tient lieu de bière et m’assois. Je la vois au bar préparer mon verre et me l’apporter, elle porte un polo très ajusté mettant en valeur sa poitrine, la dentelle du soutien-gorge rouge s’y dessine par transparence, la bretelle reliant les bonnets est ponctuée d’un nœud qui semble n’exister que pour être défait. Quand elle s’approche pour déposer le verre sur ma table, mon cœur mystérieusement réglé sur la distance me séparant d’elle, bat la chamade. Elle approche, elle se penche… Ô Temps, suspends ton vol…


– Cela vous ennuie si je m’assois avec vous un instant ? me dit-elle d’un air las.


Je bégaie un acquiescement incompréhensible, elle est déjà assise.


– Vous avez fini votre service, vous êtes à quel poste ?

– À la propulsion.

– Vous croyez que ce rafiot va nous emmener à destination ?

– C’est possible mais nous ne serons plus là pour le voir.

– Je trouve curieux que personne n’en parle, toute cette débauche d’efforts et d’argent alors que pas un d’entre nous ne contemplera de nouveau une terre ferme… Que le voyage se passe bien ou non, ce vaisseau sera notre tombeau, à moins…

– À moins que quoi ? Croyez-vous pouvoir survivre à un voyage qui durera trois siècles ? Vous croyez peut-être à ces rumeurs de cryogénisation…

– Non, je pensais à quelque chose de plus pratique qui a fait ses preuves, faisons des bébés, il y a suffisamment de femmes à bord, avec une génération tous les trente à quarante ans la dixième verra la fin du voyage. Après tout c’est comme ça que l’Humanité a survécu.

– Les systèmes de bord ne sont pas conçus pour cela, personne n’est capable de prévoir dans quel état ils seront dans une cinquantaine d’années, si nous avions des enfants, il est probable qu’ils ne trouveraient qu’un vaisseau en très mauvais état, d’ailleurs l’équipage n’est véritablement utile que pour assurer la sortie du Système solaire et l’insertion sur la bonne trajectoire vers notre but, après nous ne servirons plus à rien. Les embryons congelés sont notre seule cargaison. L’ordinateur du Contrôle Central prendra le relais de l’équipage jusqu’à l’arrivée où il larguera les modules de colonisation… Ça me fiche le bourdon d’y penser, vous ne voulez pas changer de sujet, puis-je vous demander comment vous êtes arrivée à bord ?

– Je ne suis pas sûre que ce soit un meilleur sujet… Comment une serveuse de bar a pu se faire sélectionner alors que le moindre des membres de l’équipage est un génie ?

– Qui vous dit que j’en suis un ?

– Vous ne vous en sortirez pas comme ça, vous avez été sélectionné pour une tâche précise, seuls les meilleurs dans leur domaine sont à bord et si je vous disais que j’ai passé des épreuves de barmaid et que j’ai un doctorat en cocktails, vous me croiriez ?

– Hum, j’aurais un doute, alors comment avez-vous fait, vous avez un truc spécial ?

– Tout juste, je dois ma présence à bord à mes seules qualités personnelles, je suis la fille du capitaine, je ne fais même pas partie de la liste officielle des passagers…


Elle lâche sa petite bombe l’air de rien en me regardant droit dans les yeux sans le moindre sourire, jouer au poker avec elle doit être intéressant…


– Je ne vous crois pas.

– C’est mieux ainsi, d’ailleurs je vous conseille de n’en parler à personne, cela ne pourrait vous rapporter que des ennuis… Et maintenant, de quoi voulez-vous que nous parlions ?

– Je… vous… vous finissez votre service à quelle heure ?


Son expression devient plus grave, plus sombre.


– Cela dépend de toi…


Je sens la sombre nuée s’interposer entre nous :


Laisse cette fille, tu es un guerrier, une femme ne peut te dominer, quitte cet endroit !


Je tente d’exister face à l’injonction ; la fille du capitaine sera au contraire un atout, la Sécurité y regardera à deux fois avant de s’en prendre à moi. La réponse des voix ne se fait pas attendre, une affreuse douleur vrille mes oreilles, je ne peux m’empêcher de plaquer mes mains sur ma tête.

Elle me regarde avec inquiétude.


– Quelque chose ne va pas ?

– Ce… ce n’est rien, une otite qui me fait encore souffrir, je suis désolé…


Elle me scrute avec suspicion.


– Tu es un original, on me l’avait jamais faite celle-là, allez va te reposer, la maison offre le verre…


Je bafouille une dénégation, mais elle s’en retourne déjà vers le bar. Je voudrais faire quelque chose mais la magie de sa présence s’est envolée soudainement, je n’ai plus aucun désir de lui parler, de la regarder, au contraire même, elle me paraît maintenant banale, provocante, vulgaire et dangereuse. Je me lève piteux et furieux et réintègre mes quartiers.


* * *


> U.N. Magellan//Officier de sécurité Lizbeth Ripley//2114.05.09 03:02:16 GMT

> Dossier personnel

> Autorisé CC seulement

> Je n’arrive pas à dormir, je n’arrive pas à penser à lui comme à un danger, je ne pense qu’à ses mains, à sa gaucherie quand je l’ai vu perdu dans le pub, que m’arrive-t-il ? J’ai le sentiment que nous ne nous sommes pas quittés depuis qu’il est venu la première fois… Il faut que j’arrête ça, ce n’est pas le moment…

> Fin d’enregistrement//2083.05.09 05:02 GMT


* * *


Encore un nouveau « jour »… Je me lève avec difficulté, la soirée d’hier m’a laissé une crampe au ventre. Je prends conscience que je suis prisonnier d’une cause qui s’est emparée de mon esprit. L’exaltation qui m’a saisie m’a été inoculée, le sentiment de me réaliser comme héros n’est qu’une illusion étrangère. Je ne suis qu’un pion, une arme téléguidée, un exécutant chargé de plonger ses mains dans le sang, la douleur et la mort. Toute forme d’âme est obstacle à ceux qui me manipulent. Mais l’instant d’après mes doutes sont balayés, je suis de nouveau le guerrier, le sauveur, je me sens fort, prêt à inscrire mon nom dans l’Histoire.


La journée est consacrée à la maintenance d’un des convertisseurs d’énergie qui récupèrent la chaleur infernale du cœur en fusion pour produire l’électricité. Après six heures passées dans l’antre du réacteur, le planificateur m’annonce que le convertisseur peut redémarrer, la tâche suivante s’affiche, dans mon cerveau quelque chose bascule.


C’est l’instruction codée que nous attendions, la protection du système sera déconnectée dans exactement cinq minutes et le réacteur passera en pilotage manuel, tu auras alors le temps d’agir.


Je me sens merveilleusement bien, je ressens intensément la fierté de servir la foi qui a révélé les vérités ultimes, l’avenir de l’Humanité dépend de moi désormais ! Le cœur en paix, je range méthodiquement mes outils et me dirige vers la sortie du réacteur. Je sais que la coursive passe devant la salle contenant les armoires de contrôle du régulateur, un sas que je n’ai jamais vu ouvert aux contrôles d’accès renforcés.


– Classe D ingénieur Aston Ford rejoignez immédiatement le PC de sécurité numéro six.


L’annonce sonore est impérative, elle se répète sur mon affichage oculaire en clignotant, j’ai moins de trente secondes pour accuser réception avant qu’un gars du PC m’appelle directement en me demandant ce que je fous. Quelque chose ne va pas, sont-ils déjà sur ma piste ? Je continue à marcher normalement, j’approche du sas, il est ouvert, je rentre, à l’heure exacte annoncée, les panneaux de contrôles s’illuminent, ce que j’ai à faire est simple, pousser à fond l’alimentation du deutérium, la production du réacteur va s’emballer, je n’aurai plus qu’à couper le refroidissement, en moins de quinze secondes l’enceinte du réacteur aura fondu et avec elle la moitié du vaisseau, la puissance de la Sagesse Suprême sera alors révélée à la face du monde.

J’arrache la goupille limitant la course de la manette de puissance que je pousse à fond, à cet instant même, tous les tableaux s’éteignent simultanément et un puissant choc ébranle le vaisseau. Je suis projeté sur les parois.


… Je reprends conscience… je ne perçois que la plainte lancinante de l’alarme, la salle est plongée dans la pénombre de l’éclairage de secours. Je me lève et tente de sortir, le sas est fermé. Les derniers événements me reviennent en mémoire, la coque est sans doute éventrée et les compartiments qui le pouvaient encore se sont automatiquement fermés lors de la décompression brutale du navire. Je suis dans une épave… J’ai réussi, du moins en ai-je l’impression mais la fierté et le sentiment de puissance ont disparu, il n’y a plus de voix intérieures chantant mes louanges, rien que le vide intérieur. Machinalement, je réajuste le communicateur, aucun signal visuel mais dans le canal audio j’entends l’écho de l’alarme, il y a un autre communicateur ouvert dans un compartiment contenant encore de l’air, il est possible qu’il y ait d’autres survivants. Je sens dans les entrailles d’acier quelque chose se remettre en route. Un message s’affiche sur l’écran oculaire :

> De : timonerie auxiliaire

> À: survivants,

> Signalez votre position,

> Puissance principale hors service, je réactive les circuits de secours.

> Fin


Dans l’étroit compartiment, je vois quelques panneaux s’allumer dont celui du sas, il affiche le plan du navire, les dégâts ne sont pas aussi importants que je le pensais, des coursives sont encore pressurisées mais plusieurs sont envahies par la radioactivité dont celle par laquelle je suis arrivé, je suis bloqué ici. Je me garde bien de révéler ma présence, pourquoi le ferais-je ? Je m’assois dans un coin pour réfléchir à la façon dont je pourrai abréger mon agonie, mais une seule pensée me hante désormais, la jeune femme du bar a-t-elle survécu ?

J’ai perdu la notion du temps quand j’entends des pas dans la coursive, le panneau du sas s’illumine, quelqu’un est en train de le déverrouiller. La porte s’ouvre, je vois le pinceau lumineux d’une torche puis un individu engoncé dans une combinaison antiradiation, qui pénètre lentement dans le compartiment une arme à la main. Il me voit, puis regarde le panneau principal avec la manette de puissance poussée à fond, pas un mot n’est échangé, il approche du panneau et ramène la puissance au minimum, pourquoi fait-il cela ? Le réacteur est en bouillie. Il continue à manipuler les commandes en jetant des coups d’œil vers moi son arme posée sur la console, l’alarme se tait, un claquement métallique lointain brise le silence, puis c’est le bruissement de la ventilation qui redémarre et la lumière qui revient. Dans le sol, la vibration fondamentale du vaisseau se manifeste de nouveau, la propulsion est de nouveau en marche… le réacteur n’est pas détruit…


Dans ma tête claque un ordre.


Tue-le et détruis le vaisseau pour de bon cette fois !


Une haine inouïe balaye mon esprit, sans réfléchir je bondis sur l’individu qui réagit trop tard, je le percute avant qu’il n’ait pu se retourner, saisis sa tête entre mes mains et la frappe comme un dément contre le panneau de contrôle jusqu’à ce que je sente sa résistance disparaître, tue-le, tue-le, tue-le ! répète la voix hystérique dans ma tête.


Le corps inerte glisse sur le sol comme un pantin. Toutefois j’entends une faible plainte dans le casque.


Prends l’arme et achève-le ! ordonne la voix enragée.


Je saisis l’arme mais je veux voir qui est cet adversaire si facilement balayé. La visière est maculée de sang, je m’agenouille, enlève le casque et ouvre la combinaison jusqu’à la ceinture pour déconnecter le respirateur, je mets quelques secondes à dominer ma rage meurtrière et réaliser ce que je vois ; un corps fluet, un chemisier ouvert, la dentelle barrant la poitrine… C’est…

Le sang coule de son nez, une bulle se forme, elle respire. Une nouvelle vague de haine et de dégoût me submerge, je tente d’y résister mais en vain. Je saisis lentement l’arme et la pointe vers sa poitrine, ma main tremble.


Tue-la, tue-la, tu n’es pas un lâche, tu es un guerrier, cogne la haine dans ma tête.


Elle balbutie quelque chose d’indistinct, je me penche sur son visage.


– Cr… cré… tin…


Je sens son souffle et sa chaleur, elle me regarde sans haine. C’est le dégoût qui m’envahit maintenant. Je lève le canon de l’arme, ma main ne tremble plus, je vais redevenir humain, cesser d’être un héros. Je vais détruire le mal, ce mal en moi, je sens l’acier froid du canon chargé de mort sur ma tempe et


* * *


> De U.N. Magellan : Officier de sécurité Lizbeth Ripley//2114.05.12 16:08 GMT

> À: Contrôle Central Terre,

> Dernière survivante,

> Réacteur saboté par un membre d’équipage infecté par un groupe extrémiste,

> Coque dépressurisée à 80%,

> Propulsion rétablie à 30%,

> Trois modules de colonisation intacts,

> Corrections de trajectoire terminées, arrivée recalculée à 2452,

> J’active la Machine-mère,

> Je coupe les communications pour économiser l’énergie,

> Adieu,

> Fin de transmission //2114.05.12 16:14 GMT


* * *


2451 - En approche


Les rayons de l’étoile ne réchauffent pas encore le corps éventré de l’U.N. Magellan mais un équipage silencieux de machines se réveille. Dans ce tombeau de l’Humanité, nul cœur ne bat depuis des siècles, seule une étincelle cybernétique a franchi le Styx glacé du temps et de l’espace.

La Machine-mère rassemble les embryons encore viables dans le module de colonisation qui a le moins souffert et en dépose quelques-uns dans les incubateurs. Après six semaines, une Humanité nouvelle palpite dans quatre cœurs.

Les mois passent dans la lente décélération du vaisseau qui approche de sa destination, enfin une ultime manœuvre lui fait survoler sa destination.

Tau, un monde neuf, vigoureux. Sous le regard des machines défilent les océans, montagnes, déserts, fleuves sauvages, forêts et terres vierges de toute civilisation.

Au signal donné par la Machine-mère le module de colonisation plonge vers la surface. Loin en dessous, dans la jungle bruissante, des regards apeurés se lèvent vers la gerbe de lumière déchirant l’atmosphère.


* * *


2452 – Tau


Après avoir longuement battu les fourrés, les sentinelles d’acier signalent que l’endroit est sûr, la Machine-mère rétracte ses armes. Le container principal déploie ses grands capteurs photo-électriques. L’unité de forage se détache et entreprend la recherche des substances nécessaires au fonctionnement de l’unité de fabrication. La centrale à énergie se libère à son tour pour s’enterrer une centaine de mètres plus loin.

La Machine-mère déploie elle-même les serres puis va chercher dans le cœur du module de descente la précieuse cargaison qu’une humanité depuis longtemps disparue lui a confiée à elle seule.


Une par une, je place les formes ovoïdes dans leur logement en un arc de cercle face au paysage. Le soleil de Tau rougeoie encore pour quelques minutes au-dessus de l’horizon. C’est un peu tôt, à sept mois elles ne verront pas grand-chose, mais elles percevront la lumière rouge de ce premier jour, je le leur rappellerai quand elles seront en âge de comprendre. Quatre visières se rétractent. Flottant dans le liquide amniotique, les jeunes yeux voient pour la première fois ce nouveau monde. Regards écarquillés, l’une d’elle tète vigoureusement son pouce, elles contemplent la grande vallée dont elles ne savent pas qu’elle sera leur royaume. Mon avatar féminin s’installe devant elles et je commence à fredonner une vieille comptine qui n’a pas résonné depuis des siècles.

Les quatre petites femelles s’endorment rapidement épuisées de tant de merveilles.

Des mâles ne seront d’aucune utilité pour les premières générations, les robots auront un meilleur rendement pour les besoins de la petite colonie. Quand ils seront utiles, le stock de gamètes mâles suffira pour dix générations.

La nuit envahit le campement, les lunes de Tau et les étoiles apparaissent au-dessus de nous, mon avatar a froid, je replie mes bras contre mon corps, ma main passe sur la précieuse relique de dentelle qui enveloppe mes seins, quelque part dans ma mémoire une sensation enregistrée il y a bien longtemps se réveille, l’envie de pleurer.

Je me tourne vers la vallée pour voir l’ombre avaler le paysage.


– Je ne sais pas qui vous êtes habitants de Tau, sachez que nous venons pour votre planète, pour survivre, alors…

Ne vous approchez pas de mes bébés…


 
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   Anonyme   
2/1/2015
 a aimé ce texte 
Un peu
J'ai beaucoup de mal avec la science-fiction, ce n'est pas faute de lecture, mais alors le soutien-gorge du début, c'est celui de Mlle Lili ? Ce piège à pourboire ! OK, c'est elle ! Il a gagné des points pour le pub. Mais est-ce bien un soutien-gorge et est-ce bien une fille ? Elle n'est pas farouche, en même temps d'être à la propulsion, ça doit faire son effet. Bon, mais on en oublie quelque peu le soutien-gorge qui disparait de l'intrigue.
Et revient dans un combat mais je me perds dans les rebondissements du vaisseau, je n'arrive pas à suivre, mais où est le soutien-gorge dans la fin de l'histoire ?

   socque   
4/1/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Alors là, chapeau. Une très chouette histoire de SF, je trouve. J'ai beaucoup aimé l'idée du fanatisme injecté dans le clampin ; les convictions politiques et religieuses sont désormais contrôlées par un réarrangement des connexions neuronales... Cool !

Le mouvement du texte est très maîtrisé à mon avis, et la fin me charme avec son côté menaçant. L'humanité, vraiment, quelle plaie, chez elle comme sur d'autres planètes.
Les personnages sont bien campés, je trouve, cohérents, et j'ai adoré le robot qui garde en son tréfonds un peu de la Lili au soutien-gorge. Vraiment du très beau boulot pour moi.

   Jano   
21/1/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup
C'est vraiment dommage qu'un texte de cette qualité recueille si peu de commentaires. Pour l'avoir déjà éprouvé, je me doute comme il doit être frustrant pour l'auteur de voir son travail ignoré.
Pourtant c'est de la science-fiction de haute volée, bien pensé et bien rédigé. J'ai trouvé les scènes d'actions particulièrement haletantes.
Cependant tout n'est pas très clair, à la fin de ma lecture il me reste beaucoup d'interrogations. J'ai compris que Lili était l'Officier de sécurité Lizbeth Ripley (alias Sigourney) mais comment savait-elle qu'Aston était une menace pour le vaisseau ? Vous parlez aussi d'un agent infiltré qui doit aider Aston mais on ne le voit pas !
Enfin le passage à la première personne dans le dernier chapitre avec la présence d'un avatar reste confus. Qui manipule cet avatar ? L'ordinateur chargé de la protection des embryons ?
J'aime le mystère mais là il y a trop d'inconnues. Peut-être est-ce moi qui n'ai pas été assez attentif durant ma lecture.
Quoi qu'il en soit une aventure passionnante.

   Robot   
21/1/2015
 a aimé ce texte 
Bien ↑
C'est un texte de science fiction mais d'un rapport lointain avec le sujet du concours.
Mais bon ici je ne me prononce que sur le texte.
Cela dit, c'est un récit qui m'a beaucoup plu, d'autant que du début à la fin je n'ai pas soupçonné ou on allait me conduire.
C'est un sujet de SF traité avec cohérence où tout est amené sans grosses ficelles comme trop souvent dans ce genre de texte.
Et puis une écriture souple et des dialogues au top, ce qui n'est pas négligeable.

   molitec   
21/1/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J’ai beaucoup apprécié l’écriture, je l'ai trouvée fluide et précise, le déroulement des événements de l’histoire, la tourmente du personnage principal, le fond de l’histoire qui à pour thème l’humanité avec ses égarements et ses espoirs, transposée au futur, le dialogue aussi, enfin tout on dirait.
J’ai aimé aussi le coté imaginatif comme la neuro-capsule, étant l’un des derniers moyens de communication pouvant échapper à tout contrôle.
La lecture est plaisante, avec des rebondissements ou imprévus de divers degrés d’importance, comme la vraie identité de Lilli, aussi le personnage qui avait cru que son coup de sabotage était réussi avant de s’en rendre compte, enfin j’estime que tout ça contribue à rendre l’histoire plus passionnante et à accrocher le lecteur.
Il y’a juste la fin de l’histoire que j’ai mis un peu de temps à comprendre, d’ailleurs je ne suis pas encore sur d’avoir bien compris mais je mets ça sur le compte de mon manque de lecture du genre science-fiction, finalement j’ai cru comprendre que le personnage principal, tourmenté à maintes reprises depuis le début de l’histoire, avait pu se racheter en quelque sorte, en se réincarnant en Lilli, ou ce qui pouvait lui ressembler le plus, aidé ou poussé par la ténacité du dernier souvenir obsessionnel qu’il avait de l’humanité qui voulait survivre, en l’occurrence le soutien gorge, qui cachait finalement ainsi le sein de celle qui allait devenir la seule et unique mère protectrice d’une nouvelle humanité.
Merci pour cette lecture plaisante, au plaisir de vous relire.

   Neojamin   
22/1/2015
Je ne suis pas un grand lecteur de Science-Fiction, mais j'adore les films. En voyant que VinceB en était l'auteur et vu que c'est un fervent commentateur, je me suis lancé!

Je n'ai pas été déçu. C'est bien écrit, propre, intéressant, on se laisse captiver par l'intrigue...on y croit.
J'ai particulièrement bien aimé l'idée de l'infiltration des nanoprocesseurs. Cette sensation de bonheur qui envahit le héros et qui lui donne envie de vivre. C'est intéressant comme concept...et j'avoue que j'aurais bien aimé plus de précisions par rapport à ça. C'est à mon sens, le point fort de cette histoire qui est malheureusement relégué au second plan.

Je n'ai pas cru à l'histoire de Lili. Dommage, quelque chose qui cloche que je ne peux pas définir.
Par exemple, je n'ai pas trouvé le dialogue crédible. Fille du capitaine...à mon avis elle aurait pu se contenter d'entretenir le mystère. Et lui qui, soudainement, n'a plus envie de lui parler alors qu'il était sous le charme ? Serait-ce l'influence des nanoprocesseurs...

De manière générale, je trouve aussi que tout est trop expliqué. Le début est bon, subtil, on se demande où on va mais trop vite les cartes sont données. Pourquoi pas omettre de parler des embryons congelés et ne découvrir que vers la fin le but de cette expédition ?
Le sabotage m'apparaît aussi trop évident, trop facile...Quelque chose de plus subtile donnerait plus de suspense à l'histoire.

Le paragraphe final m'a décontenancé...Pas compris l'usage du «je».

C'était une bonne lecture et j'ai apprécié. Une belle piste qui peut mener plus loin! Je ne noterais pas car je suis trop étranger au style de SF.

   jfmoods   
22/1/2015
Le titre du texte est particulièrement bien choisi. La thématique obligée m'apparaît pleinement respectée. Sur la forme, le texte est agrémenté d'une ponctuation plutôt relâchée, voire anarchique à certains endroits, ce qui contrarie l'attention du lecteur... Par sa nature, le récit d'anticipation ouvre un certain nombre de pistes de réflexions sur l'état de notre civilisation. Celui-ci, bien mené, ne déroge pas à la règle. Le monde post-apocalyptique décrit ici exploite, de manière intéressante, les pistes notamment ouvertes par les contre-utopistes Orwell et Huxley.

   laralentie   
24/1/2015
 a aimé ce texte 
Bien
Embarquée dans cette histoire qui me paraît rentrer difficilement dans le cadre de la nouvelle et dont le thème principal n'est pas le soutien gorge de Lili. L'intérêt ne faiblit pas et la chute laisse sur sa faim. Des idées vraiment originales notamment cette action terroriste menée via l'avalement d'une capsule. Du style. J'aime beaucoup les premiers paragraphes où l'on s'attarde, s'attache au personnage.

   Acratopege   
25/1/2015
 a aimé ce texte 
Bien
Joli texte de sf, palpitant à la lecture, mais trop complexe pour sa brièveté. Trop d'éléments restent dans l'ombre, qui pourraient dans une histoire plus longue se révéler ultérieurement. Autre remarque: par rapport à la règle du concours, le soutien-gorge me semble tenir ici un rôle bien secondaire, presque anecdotique.
Mais j'ai passé un bon moment dans ce vaisseau en route vers nulle part pour essaimer ses fillettes...

   aldenor   
28/1/2015
Il se produit à la fin une sorte de dédoublement entre le narrateur et son « avatar féminin » que j’ai du mal à visualiser. Le thème du concours reposant à l’évidence sur cette conclusion, je préfère m’abstenir d’évaluer.
Autrement, je trouve le récit assez bien construit, avec un certain humour et pas mal d’imagination. L’écriture manque peut-être de concision.

   VinceB   
28/1/2015
Quelques infos sur ce texte en retour de vos commentaires : http://www.oniris.be/forum/remerciement-pour-une-eternite-de-soie-t20042s0.html

   Janam   
30/1/2015
 a aimé ce texte 
Un peu ↓
J'ai vraiment été dérouté par ce texte où dès le début et sans sommation, l'univers change du tout au tout.
Pas non plus séduit par le doctorat en cocktails.
Je ne suis pas arrivé à rentrer dans cette histoire, probablement parce que je m'attendais à autre chose, je me suis lassé des péripéties techniques du personnage principal, seulement émaillées une ou deux fois par page par une allusion à Lili, comme si elle avait été ajoutée à un récit existant que j'ai par ailleurs eu beaucoup de mal à suivre. Mais ce n'est que mon avis.

   Anonyme   
27/2/2015
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Une bonne nouvelle de SF, qui manque toutefois un peu de clarté sur la fin. Pourtant l'intrigue est bonne, le vocabulaire original et bien approprié. Il aurait sans doute fallut développer un peu plus la relation entre Lili et Aston Ford, même s'il est vrai qu'avec 20 000 caractères cela relève d'un tour de force.

J'y vois dans la tentative de destruction du vaisseau et la notion de "seule survivante" un clin d'oeil évident avec Sigourney Weaver dans "Alien", comme indiqué par l'auteur ; un hommage à ce film culte très bien rendu ici.

Personnellement je pense qu'Aston Ford s'est suicidé à l'aide de son arme, comme il s'apprêtait à le faire, et que Lili a pu survivre grâce à la technologie médicale avancée présente dans le vaisseau. Tout comme Sigourney Weaver dans "Alien", elle aurait pris place dans un caisson cryogénique - comme évoqué dans le texte - afin de se réveiller quelques 300 ans plus tard sur Tau, la destination finale de ce long voyage. "Tau", bien entendu, me fait penser à "Tau Ceti", une étoile située dans la Constellation de la Baleine, à environ 12 années-lumière de la Terre. Une étoile aux caractéristiques assez proches de celles de notre Soleil, que l'on retrouve aisément dans la littérature SF.

D'autres similitudes avec "Alien": la conversation entre Lilli (alias Sigourney) et l'ordinateur de bord, l'un des passages cultes du film, lorsque Ripley (l'héroïne) découvre la véritable nature du voyage.

Les formes ovoïdes placées dans leurs logements de manière à former un arc de cercle rappelle à s'y méprendre les "oeufs" - ou cocon - de formes ovoïdes découverts dans un vaisseau antédiluvien d'une planète inhospitalière, d'où un alien émerge pour sauter au visage du malheureux afin d'inoculer les "germes" qui donneront au final l'Alien tel que nous le connaissons à travers le film.

Toutes ces similitudes sont bienvenues et rendent un sérieux hommage au film et à ses acteurs de légende.

Le tout est vraiment très bon, alors bravo !

   bigornette   
12/4/2015
 a aimé ce texte 
Bien
Bonne nouvelle, que j'ai lu avec la passion d'un amateur de sf. J'ai un doute sur la date qui clôt le premier message électronique : ce n'est pas 2114 ?


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