Qui fut le premier à s’en apercevoir ? Peut-être un marin ; les marins regardent loin. Peut-être un enfant, parce que les enfants sont prompts à montrer du doigt, à l’affût des plus petites bizarreries. Ou était-ce le barman du Café de la Navale, alors qu’il frappait le curaçao dans un shaker ? La fleuriste, le marchand de fruits et légumes… On ne le sut jamais. Moi, je chronique ces jours d’incertitude mais je ne suis pas certain de parvenir à restituer le trouble qui s’empara de tous, tant j’eus de motifs personnels d’affliction. Un matin le ciel cessa d’être ciel, la mer d’être mer. On chercha des mots pour dire la chose, mais les mots eux-mêmes se dérobaient. Le bleu avait disparu, et avec lui la capacité de le nommer. Alors on se faisait poète pour l’occasion. On convenait que c’était à peine perceptible. L’altération était si subtile qu’elle ne pouvait s’exprimer que par la métaphore. Il s’agissait, selon certains, d’une fatigue de la lumière, d’une clarté empêchée dans son élan. On alla jusqu’à parler d’une démission sans préavis. D’autres évoquaient les nuages, qui s’effilochaient peu à peu dans l’oubli. L’écume, qui s’oubliait dans le temps. Le temps lui-même, qui n’était plus que du temps. On comprit cependant que c’était le début de la fin, car de quels tons primaires jaillirait désormais la chlorophylle ? On se perdait en rêvasseries futiles : l’amour ne serait plus jamais un bouquet de violettes, l’énigme Liz Taylor deviendrait caduque… On finit par ne plus rien en dire. Les yeux des gens, avec docilité, reflétèrent alors la grisaille et l’uniformité. La brume était sèche, le soleil imbécile et les ombres inconsistantes. Les regards s’en faisaient les miroirs, les complices et les témoins assistés. Le port était comme replié sur sa déconvenue. Les pêcheurs sidérés parlaient à voix retenue, pleins d’une muette appréhension. J’en ai connu quelques-uns qui ne s’en remirent pas. Les navires divaguaient sur un liquide pusillanime. Les mouettes avaient perdu la raison de leurs cris. L’erreur s’était insinuée jusque dans les bibliothèques et les librairies où comme des buvards, les cartes anciennes absorbaient les lacs et les océans. Leurs encres diluaient peu à peu le souvenir d’une couleur fantôme.
Luther vivait seul dans une chambre tout près du port, au-dessus d’un atelier de réparation de pianos. Il avait échoué dans la ville un peu par hasard, aux premières manifestations de l’aberration chromatique, cherchant dans sa dérive à retrouver des sensations disparues. Il s’en ouvrit à moi lorsqu’il se fit embaucher dans le bar que je fréquentais. Un établissement assez miteux, à la devanture toujours fouettée par les embruns, avec une cave en entresol où le propriétaire le laissait jouer du saxophone ténor. On n’y venait pas vraiment pour écouter de la musique, mais elle semblait pourtant apaiser les esprits. Les clients restaient le nez dans leur verre, songeurs, sirotant leur boisson avec l’assiduité de paroissiens à la prière. Ils écoutaient d’une oreille dilettante, vaguement critique, manifestant pour Luther une indifférence intriguée. Des sons mélancoliques montaient en volutes de son instrument, un peu comme la fumée des cigarettes auxquelles ils avaient renoncé. Cela titillait en eux quelque chose qu’ils ne savaient plus reconnaître. Le patron disait souvent que le blues rapporterait davantage maintenant que le ciel avait changé et que le tabac ne se vendait plus guère. Pure théorie. Luther ne répondait pas. De la même façon, il laissait courir toutes sortes d’adages et de prédictions sur des questions jamais ouvertement débattues. Il savait seulement qu’une note lui résistait. Une note non écrite, ne figurant dans aucune partition sinon celle de son amertume. Elle apparaissait au détour d’une phrase musicale, furtive comme un regret, profonde comme une vieille blessure. Chaque fois qu’il croyait l’avoir atteinte, elle s’éloignait d’un quart de ton, elle lui glissait entre les doigts. Alors il employait des ruses. Il fallait lui manquer un peu pour qu’elle existe, pour qu’elle remonte du passé. Il fallait la leurrer par des arpèges factices, des ruptures rythmiques, des couacs savants. L’apprivoiser par les frottements câlins de son souffle sur le laiton. On parlait autrefois de la blue note. L’expression demeurait, mais personne n’était plus capable d'en concevoir le sens. Le langage a des fidélités que n’a pas la mémoire, il qualifie par assuétude.
Dans le même quartier, sous les toits, Saverio peignait des paysages, sans modèle. Il ne cherchait qu’en lui-même l’inspiration, mû par de lointaines réminiscences davantage que guidé par la technique. Ses toiles tendaient toutes vers une seule, toujours la même. Une ligne basse, une lumière distante de nuance indéfinie, et entre les deux un espace, le lin brut, impossible à combler. Je le questionnais souvent au sujet de cette absence, qui me faisait l’effet d’un langage qui ne disait pas son nom. Saverio n’y voyait que du vide. Lorsque j’insistais trop, il me reprochait de vouloir le rendre responsable du subterfuge, et des disputes aussi ridicules qu’interminables s’ensuivaient. Chaque matin, il ouvrait son vieux coffret. Des fusains, des pinceaux. Des tubes dont les étiquettes portaient des noms obsolètes, devenus presque légendaires : cobalt, azurite, céruléum… À l’intérieur, les pigments avaient tous pris la même teinte grisâtre, mate, sans reflets. Même leurs complémentaires n’étaient plus stables, elles se dissolvaient dans un monochrome irrésolu. Il continuait pourtant à les déposer sur sa palette, chacune dans des proportions réfléchies, à les associer avec un bête entêtement et une ferveur quasi religieuse, comme s’il dressait le couvert pour des morts.
Un soir qu’il traînait sa frustration dans les rues, attiré par la musique qui s’échappait de la cave où jouait Luther, il y descendit et s’assit. Je me trouvais, comme à mon habitude, dans l’assistance clairsemée. Saverio resta jusqu’à l’aube. Le saxophone avançait dans l’obscurité, comme une main cherchant son visage. Une main prudente et curieuse, opiniâtre. Luther jouait et rejouait à satiété la même longue phrase musicale, dans chaque tonalité. Il butait toujours au même endroit. Jusqu’à ce que vînt cette note, au détour d’une modulation. À peine une note, rien de plus qu’une manière de plier le son, de l’infléchir à sa volonté puis de le peindre dans l’espace. Saverio sentit sa respiration gagner en qualité. Il eut l’impression que la vie retrouvait soudain ses dimensions. Comme si, depuis des mois lovée sur elle-même, elle recommençait à offrir de la profondeur de champ où le regard pouvait glisser, s’évader sans rencontrer d’obstacle. Le réel cessa soudain de coïncider exactement avec lui-même. La blue note était ressuscitée du hasard, d’une légère déviation, d’un écart infime avec le tangible. Luther posa son saxo au petit matin dans une pièce quasi déserte. Je me rencognai tandis qu’il s’approchait lentement de Saverio. Deux artistes, dans une histoire restée en rade.
Ils sortirent. Je les regardai s’éloigner bras dessus, bras dessous. Sans se concerter, les deux hommes levèrent les yeux. Le ciel demeurait identique à lui-même. Pourtant, quelque chose venait de s’ouvrir en eux. La possibilité d’imaginer le bleu ? Non, même pas. Ils ne chercheraient plus désormais ce qui pouvait le rendre au monde. Il leur suffisait de mêler les spirales de leurs cigarettes, de les regarder s’élever dans l’air. Je franchirais probablement les frontières de ma chronique si j’évoquais mes propres sentiments en témoignant de leur émotion. Je n’étais plus que l’oreille absolue à l’écoute d’un accord parfait.
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