Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Forums 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Sentimental/Romanesque
Vicomte_Bidon : Le journal d'Alice
 Publié le 12/10/26  -  1 commentaire  -  12470 caractères  -  1 lectures    Autres textes du même auteur

Troublante coïncidence.


Le journal d'Alice


Billet 327

Catégorie : [ma vie, mon œuvre]

Publié le lundi 24 juillet 2006 à 20 h 13


Il est parfois des coïncidences si étranges qu’elles troublent l’homme le plus sensé, je parle de moi vous l’avez deviné.

Samedi dernier, comme à l’accoutumée, j’écumais les étals dépareillés de bouquinistes néo-ruraux et les locaux exigus sentant l’encre vieille et le papier jauni de libraires chenus, à la recherche de je ne sais quelle pépite, de je ne sais quel Graal. D’opuscules abscons en monographies hermétiques, de grimoires délavés en manuscrits illisibles, je butinais doucettement : abeille je suis mais abeille à qui on ne la fait plus, rien ne sert de se presser, rien ne sert de s’oppresser, la mort nous guette au bout du pré.

Dérivant de-ci, de-là, mon regard paresseux s’attarda sur la nuque nue et courbée d’une jeune femme élancée aux lunettes cerclées d’acier et au chignon explosé ; voyeur dilettante, mateur amateur, je sais apprécier en fin gourmet les fruits insolites que la vie se plaît à nous tendre.

De cette fille penchée sur un épais bouquin dont elle tournait les pages avec vivacité, avec voracité, se dégageait une indéfinissable félinité, douceur et cruauté mêlées, ronronnement et coup de griffe. Fasciné, perdu dans ma contemplation, j’en oubliais ma vigilance habituelle de séducteur chevronné, chasseur à l’affût qui se fait surprendre, je restai un temps figé, quand ses yeux verts et durs se posèrent sur moi ; son regard était prédateur et j’étais la proie.

Embarrassé, ne sachant que faire, je feignais misérablement de ne pas la voir, feuilletant compulsivement quelque livre proche, puis, pitoyable souris, je fuis, un ouvrage à la main comme seul alibi. En passant à la caisse je devinais encore le sourire narquois de la femme-panthère.

Réfugié dans ma tanière ou plutôt dans mon terrier je découvris enfin le titre et l’auteur de mon emplette honteuse : « Recueil de chansons populaires et de journaux intimes ou comment affronter la vie quand on a oublié chez soi son écharpe de laine » par Gustave Lambert. Ce titre pompeux et interminable m’arracha un soupir proche du désespoir, mais quand le vin est tiré il faut le boire, jusqu’à la lie : ce serait ma mortification, ma punition, et mon rachat, je l’espère, pour ma couardise inqualifiable. Et sans délai je m’attaquai aux trois cent cinquante-deux pages que je devinais guère légères.

Le pâté fut encore plus indigeste que subodoré. La partie « chansons populaires » était un fatras d’inepties larmoyantes et pathétiques, écrites par un ramassis de scribouilleurs de bas-étage, de rimailleurs au petit pied, tous aussi inconnus que méritant de l’être. À croire que Gustave Lambert avait invité dans ce qui devait être son œuvre principale et sans doute unique tous ses potes de la confrérie des écrivains ratés. La partie « journaux intimes » bien qu’ennuyeuse à mourir était plus supportable : les auteurs ne se prenaient pas pour des génies.

C’est dans les « Extraits du Journal d’Alice Dédale » que se nichent les coïncidences si troublantes dont je vous parlais en préambule.


------------------------------------------


Billet 328

Catégorie : [réalité imaginaire]

Publié le lundi 24 juillet 2006 à 23 h 49


Dimanche 23 juillet 1905, le matin très tôt. Alice est dans son jardin. Accoutumée à travailler tard dans la nuit, il est rare qu’elle soit levée de si bonne heure. Elle apprécie ce moment de calme et de fraîcheur. Assise sur une belle et inconfortable chaise en fer forgée, œuvre et présent d’un ami, amant occasionnel, elle écrit dans un lourd cahier posé sur une vieille table en chêne qui semble avoir poussé là.

Telles deux sentinelles, une tasse de thé et une chatte encadrent son cahier. La tasse refroidit doucement ; Plume, la chatte, observe Alice.

Alice écrit son journal intime. Elle a négligé de le faire pendant plusieurs semaines, et a maintenant beaucoup à dire, les pages se remplissent rapidement sous le regard attentif de Plume.

Deux heures passent ainsi. Alice décrit l’espoir et la déception qu’elle a connu la veille dans cette librairie. Elle écrit sa résolution de retrouver le chétif blanc-bec, et d’acquérir ce qu’elle considère comme lui étant destiné. Plume baille, s’étire, frôle le bras d’Alice. Alice sourit, s’étire aussi, se lève. Une pause s’impose. Les deux descendent au fond du jardin envahi d’herbes folles et de fleurs des champs, Alice ouvre le portail, elles dévalent quelques marches de pierre mal ajustées, suivent le sentier à peine marqué, parviennent au bord de la rivière.

Assises sur le ponton de bois, auquel est amarrée une barque à moitié engloutie, elles contemplent les ombres qui glissent sur l’eau.


------------------------------------------


Billet 329

Catégorie : [à la dérive]

Publié le vendredi 28 juillet 2006 à 23 h 36


Chère lectrice,

Ne prenez pas ce « lectrice » pour un féminin affirmé, c’est un féminin générique (pourquoi n’aurait-on que le masculin générique ? Un peu d’équité que diable !), il peut aussi bien désigner un individu de genre masculin que féminin ou même, pourquoi pas, un individu agenré. Je dois toutefois avouer que si je vous imagine volontiers féminin, il est très rare que je vous imagine masculin (à ces tristes occasions je vous vois avec une barbiche ridicule, des pantalons de velours, râpés et tâchés, peu seyants, un fort accent du sud-ouest désagréable à mes oreilles raffinées, vous vous prénommez Alberto, et vous êtes insupportablement tatillon), et jamais, jusqu’à aujourd’hui, sans genre déterminé… honte à moi pour ce genrisme voire sexisme caractérisé, je bats ma coulpe avec conviction…

Vous devez être surprise : petit a, c’est, il me semble, la première fois que je m’adresse aussi directement à vous (je ne goûte guère les auteurs qui apostrophent grossièrement leur lectorat à la moindre occasion) ; petit b, je me perds dans d’ineptes divagations… Je ne suis pas dans mon état normal (j’y reviendrai probablement), ceci explique cela.

Bref, reprenons.


Chère lectrice assidue,

Veuillez bien m’excuser de vous avoir ainsi lâchement délaissée pendant quelques jours, je vous annonçais des révélations sur d’étranges et troublantes coïncidences, mais j’ai interrompu brutalement mon récit, et l’ai posté ainsi, inachevé (ce qui vous le savez n’est pas dans mes habitudes…) vous n’avez eu depuis à vous mettre sous l’œil que ce maigre texte énigmatique et un peu trop sucré, publié juste après.

Maigre texte énigmatique, mais pas si énigmatique que ça pour une fille (pardon) personne aussi futée que vous, vous devez déjà avoir une petite idée de la situation… Mais, sans barguigner davantage (car, j’ai barguigné comme jamais, j’étais (je suis encore) plongé dans un état proche d’une sidération assez ridicule et probablement hors de propos) je vous dresse le plan topographique complet de la situation.

(Je note votre agacement et croyez bien, chère lectrice agacée, que je le comprends parfaitement : je m’agace moi-même de tous mes atermoiements parenthésés, mais que voulez-vous, Jeanine (oui, vous vous prénommerez dorénavant Jeanine, ne vous en déplaise, c’est un Jeanine générique), on fait ce que l’on peut avec qui on est dans le triste état où on, malencontreusement, se trouve).

Voici, en substance, ce que décrit Alice dans une des dernières pages de son journal : elle a retrouvé la piste du « Livre » (elle le désigne ainsi), et laisse entendre qu’il contient quelques pages d’un journal intime qui semble extrêmement importantes pour elle. J’ai induit (induire n’est probablement pas le bon terme, mais déduire me semblait quelque peu présomptueux, vu la ténuité des indices à ma disposition) des pages précédentes que ce journal était l’œuvre d’une ancêtre (sa grand-mère ?) qui s’appellerait aussi Alice…

(Diantre, j’ai encore parenthésé inconsidérément… cela révèle, je le crains, un trouble inapproprié (je suis pourtant célébré pour mon sang-froid à toute épreuve…), cette histoire, je le crois, m’a ébranlé plus que de raison jusqu’au, de mon être, le tréfonds…)

Alice a retrouvé, disais-je, la piste du Livre : il devrait se cacher dans cette librairie où elle le cherche avec détermination. Levant les yeux, elle remarque un paltoquet la lorgnant effrontément ; se voyant repéré le malotru s’empare d’un grimoire quelconque, se précipite gauchement au comptoir, règle son achat et décampe piteusement. Après encore quelques minutes de vaines recherches Alice s’enquiert auprès du libraire : oui, il avait bien ce livre, mais non, il ne l’a plus, on vient de lui acheter… Alice en est convaincue, c’est le piteux paltoquet qui lui a pris l’ouvrage tant convoité…

Vous devez le comprendre clairement : je me suis entièrement reconnu dans le piteux paltoquet, et Alice est la panthère aux yeux verts cerclés d’acier et au chignon explosé que j’ai rencontrée samedi dernier.

Sauf que c’est évidemment impossible. Alice a écrit ce journal il y a cent un ans, comment aurais-je pu la rencontrer il y a six jours ? C’est impossible et pourtant, moi, l’homme le plus rationnel qui soit, j’y crois de toutes mes tripes… Et cette croyance tripale et ridicule me plonge dans un désarroi où je me noie, chaque heure un peu plus.

J’imagine, Jeanine, que vous serez là à me lire dès que j’aurais posté ce billet (en fait, j’imagine que vous êtes déjà là, et que vous lisez mes mots dès que je les écris, voire avant…), si vous ne l’êtes pas, tant pis pour vous, je vais probablement honteusement effacer ce pitoyable billet quelques minutes après, et vous ne saurez rien de mon extraordinaire aventure transtemporelle.

Finissons sur les derniers mots du journal d’Alice : celle-ci ne renonce pas, elle retrouvera, elle en est persuadée, le petit homme qui lui a volé son dû, et récupérera celui-ci. Elle ira samedi prochain à nouveau à la librairie où le freluquet mal éduqué a ses habitudes (dixit le libraire).

Samedi prochain, c’est demain (le 29 juillet 1905/2006). J’irai aussi. À sa rencontre.


------------------------------------------


Billet 330

Catégorie : [à la dérive], [boire ou écrire, je n’ai pas choisi]

Publié le samedi 29 juillet 2006 à 22 h 53


Chère Jeanine,

Pourquoi tu m’appelles Jeanine, alors que je m’appelle Thérèse ?

Désolé Thérèse, si vous ne savez pas pourquoi je vous appelle Jeanine, c’est que vous n’avez pas lu mon billet précédent (billet que je n’ai finalement pas effacé, j’assume crânement, ce qui est dit est dit !), et si vous n’avez pas lu mon billet précédent c’est que vous n’êtes pas une lectrice assidue, et si vous n’êtes pas une lectrice assidue, vous ne méritez pas de vous appeler Jeanine, et si vous ne vous appelez pas Jeanine, vous n’avez rien à faire ici… mais l’accès ne vous est pas définitivement fermé, il vous suffit de lire dans l’ordre chronologique mes quelque trois cents autres posts (vous verrez : la plupart sont remarquables) et vous serez ensuite bienvenue… mais de grâce abandonnez sur le champ ce tutoiement par trop familier, vous êtes sur un blog de haute tenue !

Alberto, je vous vois vous caresser la barbiche, dubitatif ; je vous le concède, vous êtes un lecteur assidu, vous pouvez rester en tant que Jeanine, mais s’il vous plaît, ne parlez pas, je ne supporte décidément pas votre horrible et lourd accent : j’ai l’impression de m’entendre.

(Reprenons)


Chère Jeanine,

Un dernier mot très bref, pour vous conter la fin de mes aventures extraordinaires.

Aujourd’hui, j’ai attendu Alice une bonne partie de l’après-midi, le lourd volume de Gustave Lambert sous le bras, entre déambulations fébriles dans la librairie et pauses rapides au bar d’à côté, où le café a bientôt cédé la place aux boissons alcoolisées. Vers 17 h 30 je suis sorti de la librairie en grommelant « non, mais elle se prend pour qui celle-là » bien décidé à aller écluser quelques derniers verres pour évacuer définitivement ces élucubrations de mon cerveau en surchauffe. Elle était là. S’apprêtant à pénétrer dans la librairie. Lunettes cerclées d’acier, chignon éclaté. Sans un mot, je lui ai tendu le livre – Livre ? –, elle l’a pris, peut-être machinalement. Sans attendre une quelconque autre réaction de sa part j’ai détalé ; le cœur battant, j’ai fui sans me retourner à son « hé ! attends »…

Pourquoi ? Je ne sais pas vraiment, c’était un réflexe irrépressible… Aucune des deux alternatives que j’imaginais n’était acceptable pour moi. Pas Alice : malaise, déception, honte, effroyable honte ; Alice : l’Impossible est advenu.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   Pattie   
30/9/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
L'histoire est délicieusement invraisemblable, ce personnage du livre qui est celle qui paradoxalement le pousse à acheter le livre qu'elle voulait, dont elle ou sa grand-mère a décrit l'achat un siècle plus tôt... ce livre abracadabrantesque, mélange de chansons et de journal bizarre... Le tout étrangement raconté sous forme de blog par un narrateur agaçant d'absurde... Ça fait beaucoup, mais ça m'a plu. Et cerise sur le gâteau, une fin en forme de chat de Schrödinger ! Je trouve juste dommage la mention de l'alcool. Je préfère l'absurde, et penser que le narrateur est tombé dedans quand il était petit.
Je comprends mal la catégorie Sentimental/Romanesque. Mais Humour/Fantastique, ça n'existe pas.


Oniris Copyright © 2007-2025