Vous voulez tout savoir ? OK, je vais tout vous raconter.
J’ai rencontré Jean en allant promener mon chien, ce soir-là. Je n’ai pas de chien, encore moins de laisse, mais nous apprécions tous deux nos promenades, avec ou sans laisse. Je suis allée jusqu’au bout de la rue Lemire puis j’ai tourné à droite, comme à l’accoutumée. C’est bien là en effet mon trajet favori. Il me permet d’accéder, tout au fond de l’impasse, au Pays des Horloges. Jean, ce soir-là, était juché sur la grande aiguille de l’Horloge majeure, la doyenne de toutes les horloges du lieu. C’était la première fois que cette aiguille était occupée, mais l’occupant m’a semblé sympathique.
Il me regardait en effet avec une grande douceur et un rien de tristesse, tandis que je passais en contrebas de son étrange promontoire. Ses yeux bruns immenses étaient un puits de profondeur mais ses bouclettes légères, ses traits puérils, attestaient pourtant de son jeune âge. Qu’avait-il vécu pour être aussi mélancolique ? Je n’ai pas tardé à lui adresser la parole. Le silence est parfois gênant, quand il est chargé de paroles. On attend l’averse de grêle.
– Bonsoir, jeune homme ! C’est la première fois que je vous rencontre dans le Jardin du Temps.
D’habitude, il n’y a personne ou quasi, juste parfois un merle moqueur ou une chaudière à gaz. J’aime bien m’y promener. Les gens ont tellement peur de vieillir que je suis assurée de ne rencontrer personne.
– … Que faites-vous là, si je puis me permettre ? Vous prenez l’air sur votre perchoir ? – Bonsoir, madame. C’est la première fois que je vous rencontre également, quoique, à y réfléchir, j’ai l’impression de vous avoir toujours connue. Oui, c’est ma première visite du Jardin du Temps. Je déteste regarder ma montre ou penser à rentrer chez moi, alors je suis monté sur la grande aiguille de l’Horloge centrale. Comme cela, je ne la vois pas. – Eh bien, c’est une bonne idée, jeune homme, bravo ! – Je m’appelle Jean. Des mauvaises langues ajoutent parfois « de la Lune », mais c’est de la pure médisance. Je n’ai pas de nom car je n’ai pas de famille. – C’est bien triste, cela, mon pauvre Jean. À votre âge, surtout, on a besoin d’une famille pour prendre soin de vous. – Tout dépend quelle famille. Moi, en fait, j’aimerais bien simplement de la compagnie, sans trop de contraintes. Un animal, ce serait parfait. Un chien, par exemple. Vous êtes très attachée à votre chien ?
Sacré Jean ! Il avait remarqué le chien que je tenais en laisse, même s’il n’y avait ni chien, ni laisse. Un labrador couleur gold, très beau, très doux, jamais un aboiement. Une vraie perle.
– Très attachée, c’est beaucoup dire. Je n’aime guère les laisses ou les liens. On se demande qui attache l’autre, quelquefois. Cela dit, oui, j’aime bien mon chien, il me ressemble un peu. Il n’est ni agressif ni méchant. Au point même que je me demande comment il fait pour appartenir à la race canine avec ces caractéristiques. – Ce sont les mystères de la nature, sans doute, madame. Je vais être franc et direct. Voulez-vous me donner votre chien ? – Vous donner mon chien ? Mais vous plaisantez ! Il n’existe pas, d’abord. – C’est sans doute pour cela que je suis attiré par lui. Il me ressemble. Moi non plus, je n’existe pas. – Nous voilà bien ! Toute une cohorte de fantômes. Diantre ! Heureusement que moi, j’existe, pour tout le monde. Nom d’une Cornucopia ! Vous voulez vraiment mon chien, jeune homme ? – Oui, madame, je pense qu’il sera heureux, avec moi. – Voilà une bonne réponse ! Mais nous allons poser la question au premier intéressé.
J’ai interrogé mon labrador du regard. La brave bête m’a répondu aussitôt en remuant la queue d’un air plus que satisfait. Il était aux anges. Bon, c’était clair. Ce lascar avait bien envie de changer de maître ou de maîtresse. J’ai regardé le jeune garçon toujours juché sur la grande aiguille de l’Horloge majeure.
– Il est d’accord. Soit, pas de souci, comme on dit actuellement. Je vous le confie, prenez-en soin. Il n’aime pas les croquettes, il préfère la pâtée. Au revoir, jeune homme !
J’ai attaché la laisse de mon chien à l’arbrisseau situé juste à côté de la grande Horloge. Puis j’ai tourné les talons. J’ai entendu alors Jean descendre de son perchoir et rejoindre la petite bête. Des jappements joyeux ont retenti. Ces deux-là venaient de faire connaissance. Allons, ils seraient heureux ensemble. Il ne fallait rien regretter. La vie est fertile en surprises et en déconvenues, comme chacun sait.
Après un petit tour sous les étoiles (c’était charmant) dans le Jardin du Temps, j’ai rejoint la Grande Porte de l’entrée. Il n’y avait nulle part trace de Jean et de feu mon chien. Soit, le destin, c’est le destin. J’ai tourné l’angle et j’ai retrouvé ma rue. Elle m’attendait, justement, cela tombait bien. Ce n’était pas tout ça mais comme j’avais fait don de mon chien (on se demande un peu pourquoi, mon bon cœur me perdra), j’avais évidemment besoin de le remplacer.
J’ai regagné rapidement mon domicile et j’ai mûri la question devant une tartine de beurre et de confiture. Ou deux. Ou trois. Encore un chien ? Cela pouvait devenir lassant. Et de plus, il fallait se méfier des comparaisons. Non, cette fois-ci, ce serait un chat ou un poisson rouge. L’inconvénient du poisson, c’est qu’on ne peut pas l’emporter en promenade, cela ne se fait pas, et je n’avais pas envie de lancer une mode. Un chat ferait donc l’affaire, c’est gentil, un chat, et pas bruyant pour un sou.
Adopter un chat de compagnie, c’est facile à dire. Cela ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval, comme dit l’adage ancien. Même un chat imaginaire, cela demande des efforts pour le dénicher. Soudain, j’ai eu une idée. Eurêka ! C’était pourtant évident. Ma voisine du troisième étage était une sorcière renommée. Chacun sait que les sorcières adorent les chats. Et réciproquement. Il fallait donc lui demander si elle n’avait pas un petit chat en surplus actuellement. C’était possible, tant les portées félines sont rapprochées et pléthoriques.
Après m’être lavé les dents à cause des tartines, je suis montée au troisième étage en dansant de joie dans les escaliers. J’étais sûre de trouver mon bonheur chez cette chauve-souris plus ou moins humaine. J’ai toujours eu de la chance avec les chauves-souris. J’ai sonné longuement à la porte de Mme Chrysia, « Envoûtements et Mauvais Sorts à volonté. Prix intéressants ». Je ne la connaissais guère mais elle ne m’avait jamais semblé antipathique quand je l’avais croisée dans l’escalier. Cette dame habillée tout en noir a fini par m’ouvrir la porte.
Elle m’a scrutée un instant avec un œil méfiant puis a lâché négligemment :
– Vous venez chercher votre chat, n’est-ce pas ?
J’étais très surprise mais parfaitement ravie. Le sixième sens a du bon. J’ai opiné avec enthousiasme et je suis repartie avec Mickey (c’était le nom de mon nouveau chaton) emballé dans du papier aluminium. Drôle d’emballage pour un petit félin, mais avec les sorcières, il vaut mieux ne pas faire de remarque acerbe. C’est trop risqué. J’ai emporté le petit colis miaulant au premier étage, là où se situe mon domicile, après avoir remercié chaleureusement dame Chrysia, qui ne m’écoutait pas.
J’ai débarrassé Mickey de son papier d’aluminium. C’était un délicieux chaton au poil très blanc et au petit museau rose. Il était tellement mignon qu’il ne devait pas plus exister que mon labrador précédent. C’est la réflexion que je me suis faite. Mais cela m’a peu importé, je me suis dit que je creuserais la question plus tard. Dans l’immédiat, il fallait répondre à ses premiers besoins. Le chaton a montré aussitôt un intérêt non dissimulé pour mes flocons de céréales et ma crème dessert à la pistache, celle réservée aux grandes occasions. À la bonne heure ! Mickey a vite repris des forces devant une gamelle improvisée.
Après cette collation, il a fallu penser à dormir. Aucun souci. Les chats ne ronflent pas. Le chaton et moi-même avons passé une excellente nuit, chacun dans son panier. Certes, le panier de Mickey n’existait pas, pas plus que le petit dormeur qui était censé l’occuper, et pour ma part, je n’ai pas dormi dans un panier mais dans un lit. Mais faut-il s’arrêter aux détails ? Non, n’est-ce pas, vous êtes bien d’accord. La seule chose qui comptait désormais pour moi, c’était la découverte du quartier que ferait Mickey en ma compagnie dès le lendemain matin.
Eh bien, voilà, je vous ai tout dit, je crois.
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