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Sentimental/Romanesque
SQUEEN : Souvenirs d’après
 Publié le 16/10/26  -  1 commentaire  -  9716 caractères  -  1 lectures    Autres textes du même auteur

« Pas un Noé ne fut prêt le jour du grand déluge. Ils ne virent rien venir, bien trop occupés à boursicoter, à se demander si l'action du lithium ou celle du néodyme allait monter vu que déjà la moitié des mines se faisaient engloutir ; c'est bon la montée des eaux pour la croissance : moins d'offres, toujours plus de demandes. »
Extrait de « Avant la submersion ou Le grand déni » de L. Valli


Souvenirs d’après


La tête à l'envers.

Tu te glisses dans l'eau. Tu te laisses aller sur le dos. L’eau salée t’enveloppe en douceur et tu ressens un bien-être intense. Tu n'as pas attendu que l'ancre soit jetée : rien à foutre !

Tu n'en pouvais plus de cette tension, de cette chaleur moite, de ces regards lourds. Tu as plongé. Et là, tu te laisses porter, les yeux fermés. Tu as juste eu le temps de voir du sable propre sous quelques coudées d'eau bleue, transparente.

Calme et vide.

Le rêve remplace le cauchemar, tu te détends enfin, tu respires, tout entière à tes sensations. Tes muscles se décontractent progressivement. Tu souris au ciel. Tu es à ta place, ici. Exactement entre deux bleus, celui du ciel et celui de l'eau, peu importe lequel se reflète dans l'autre. Tu n'as jamais été autant à ta place qu'ici, précisément, entre ces deux éléments qui finissent par n'en faire qu'un, uniformément azur, là-bas du côté de l'horizon.

Tu es exactement où il faut, légère, soutenue, sans dessus, sans dessous. Tu es la mer et le ciel, l'intersection parfaite, le lien, la continuité, le prolongement de l'un vers l'autre. Tu pourrais te dissoudre. Cette possibilité t’apaise, te réconforte. Tu te sens prise dans les bras.

Tu rouvres les yeux, tant de profondeur dans ton présent, ça donne le vertige. Il faudrait inventer un autre sens pour expliquer cette émotion.

Tu dérives et tu délires.

Plus rien n'a de sens : ta sœur est folle et tu l'aimes.


Les vents et les courants marins ont miraculeusement préservé cette crique de l'envahissement par les déchets et les décombres. Bien sûr, il ne faut pas essayer de mettre un pied à terre : les tribus de terriens qui tiennent ce minuscule territoire le défendent violemment et de loin les miradors vous toisent, menaçants. Accord tacite et non négociable : ils vous laissent toute l'étendue de l'eau salée, qu'ils ont appris à détester, de cette haine réservée à ce qu’on a beaucoup aimé, trop aimé. Cette aversion définitive leur est tombée dessus du jour au lendemain, quand l’eau a tout envahi. Les maisons, les villages, les villes. Tuant la plupart des enfants, des vieillards, des femmes, des hommes, des animaux… les plus lents, les plus faibles, les plus cons aussi ou les moins chanceux.

Du moins, si l'on part du principe que vivre est une chance.


Le grand déluge n'a pas fait dans le détail, submergeant calmement à peu près toutes les terres émergées. Règlement de compte qu’aucune digue n’a pu contenir. Rapport de force inversé. Tout à coup remise à sa place cette « fierté » de l’évolution. Quand les plus arrogants ont pris le dessus sur les plus modestes. Qu’ils ont commencé à se reproduire entre eux, pas les plus intelligents. Non, les plus colonisateurs, les asservisseurs, les morts-de-faim de puissance, ceux qui pensaient ordonner le chaos originel. Ordonner ! Pourquoi faut-il toujours que les relations se basent sur un foutu rapport de force ?


Vous avez navigué toute la journée, ou plutôt erré ; tu ne peux pas appeler vos déplacements désordonnés de la navigation.

Comme d'habitude tu ne t'attendais pas à rencontrer quoi que ce soit.

Et pourtant ce foutu espoir est toujours présent, tapi, prêt à surgir.

À la fin de chaque journée, quand vous baissez les voiles, le même constat : vous n'avez pas croisé la moindre parcelle de vivant !

Rien.

Tous les soirs c’est pareil : tu es déçue et c'est à l'aune de cette déception que tu mesures ton reliquat d'espoir.

Foutu espoir.

Il n’y a pourtant plus de vie dans cet océan. En dehors, bien entendu, de ces « à-peine-vivants » en sursis qui divaguent sur les cargos, distribuant de la nourriture et croyant trouver la paix, la rédemption, dans ces gestes de charité. Cette philanthropie pervertie vous oblige à mendier mais vous permet de survivre.

Ton boulot sur le voilier consiste à écarter les détritus trop grands qui pourraient entraver votre course, voire abîmer le bateau. Vestiges flottants et grinçants d’une vie d'avant, qu'il vous faut bien assumer, pas moyen d'y échapper : il y en a partout. Ces ordures frottent et chuintent bruyamment contre la coque d'aluminium ternie et corrodée.

De plus en plus ternie et corrodée.

Gaffe tenue à deux mains, tu repousses ce magma informe au fur et à mesure de votre route. Alors forcément vous avancez lentement, voilage minimum. Il t'arrive quelquefois de récupérer un déchet utile : une botte de plastique qui attendra la deuxième,

tu te rappelles qu'on disait « caoutchouc », tu ne sais plus trop pourquoi,

des boîtes « tupperware », des vêtements de polyester, des bâches bleues ou vertes ou noires qui vous servent d'abri et de récupérateur de pluie ou de rosée depuis que votre taud s'est envolé sous un coup de vent particulièrement violent. Ces prises servent également de monnaie d'échange avec les habitants des « villes porte-containers » que vous croisez régulièrement et qui sont bourrées de marchandises à l'utilité très variable, mais dont les stocks de nourriture semblent infinis, même si vous savez bien, maintenant, que rien n'est jamais infini… Et certainement pas votre espérance de vie.


La journée s’est passée comme d’habitude.

Comme d'habitude, le père a hurlé ; pour toi les ordres, pour ta sœur les insultes.

Comme d'habitude, vous avez passé la journée à éviter les débris de toutes sortes.

Comme d'habitude, vous n'avez pas croisé un seul oiseau ou un seul dauphin, pas le plus petit poisson, rien. Pas même une algue verte ou noire.

Comme d’habitude, tu as eu mal aux yeux à force de scruter cette bouillasse d’océan, même plus foutue d’abriter un poisson.

Comme d'habitude, tu as obéi à ton père !

Comme d'habitude, il s'en est pris à ta sœur, la bousculant au passage :


— Pousse-toi de là, andouille ! Ne reste pas dans mon chemin. Déjà qu’t'es inutile, essaye au moins de ne pas encombrer le pont !


Comme d'habitude, ta sœur n'a eu aucune réaction, les insultes dont Papa l’abreuve rebondissent sur son bronzage élastique.

Toi, par contre, ça t’a fait bouillir.

Comme d'habitude, tu n'as rien dit.

Vous avez croisé un supertanker qui vous a ravitaillé rapidement : quelques conserves de merde, juste de quoi tenir quelques jours. Ta sœur est descendue s'allonger dans la cabine, ce qui constitue le summum de ses réactions quand elle n'en peut plus des engueulades, des bousculades et humiliations du père. Toi, tu étais postée à l'étrave, dégageant ce que tu pouvais du bout de ton outil télescopique.

Fascinant comme boulot…

Tu cuisais en plein soleil. Ton père tenait la barre sans conviction, il avait apparemment trouvé quelques bouteilles d'alcool dans le colis, et cela semblait accaparer toute son attention. Il poussait des petits cris gutturaux de satisfaction.

Répugnants.

Tu savais bien ce que cela augurait. Pas pour toi, tu es trop jeune. Pour ta sœur. Dès que l’organisme du père atteint un certain taux d’alcoolémie, il commence à parler gentiment à ta sœur.

Trop gentiment.

Il se rapproche d’elle, s’excuse. L’enlace, la touche. Elle, elle se rigidifie mais se laisse faire. Et, comme un zombie, elle l’accompagne dans la cabine, le regard vide. Toi, tu restes à la barre en maudissant ton manque de réaction. Vous n’en étiez pas encore tout à fait là, mais vu la bouteille qui se vidait tandis que s’opacifiait le regard du père, ça n’allait pas tarder.

C'est alors que tu as aperçu une légère surépaisseur de la ligne d'horizon, et puis comme une bande franchement foncée avec du relief, droit devant vous. Tu t’es retournée pour avertir le père. Tu l’as vu lâcher la barre : le bateau ne se dirigeait plus vers ton horizon. Toi, pourtant, tu avais vraiment envie de voir à quoi ressemblait cette terre au loin…

Putain d'espoir !

Ton père, lui, n'a rien remarqué, bien trop occupé à déguster son élixir de merde. Tu l’as regardé se lever péniblement, se rattraper maladroitement aux étais, ouvrir son pantalon, et se mettre à pisser par-dessus la filière. C'est ce moment qu’a choisi ta sœur pour sortir calmement du carré, se diriger vers lui.

Tellement calme, tellement belle.

Et comme au ralenti, tu as vu ses muscles se tendre sous sa peau souple quand, d’une puissante détente, les deux mains bien à plat dans son dos, elle l’a poussé à la mer.


Il n'a pas fait de bruit en pénétrant dans l'eau sale, à peine un remous. Il a disparu, bouteille d'alcool dans une main, sexe dans l'autre, sans hurler pour une fois, pas le moindre borborygme. Il a juste eu l’air vaguement étonné tandis que le voilier s'éloignait, et que la surface de déchets se refermait sur lui en silence.

Et le frottement des décombres sur la coque.

Et l'odeur entêtante de la terre surchauffée qui se rapproche… Vous avez repris le cap droit sur l’horizon.


Et maintenant, tu flottes à quelques encablures d'une terre hostile et condamnée et tu ne sais pas ce qu'il va vous arriver… De toute façon c'est la merde, un peu plus ou un peu moins ; tu vois pas ce que ça peut faire. En quelques brasses tu rejoins le bateau. Le soleil se couche sur cette mer plastifiée. Tu t'assois, trempée, en face de ta sœur dans le cockpit. Elle a enserré ses genoux de ses bras, le visage caché, ses épaules tressautent, elle lève le visage vers toi, il est déchiré par un putain de sourire, ses yeux mouillés brillent de joie et se collent, heureux, au fond des tiens. Et ça te fait un bien fou. Tu n’as plus vu ta sœur sourire depuis des mois, depuis que Papa s’amuse avec elle chaque fois qu’il a trop bu. Toutes les deux, vous éclatez d’un énorme fou rire.

Tu la prends dans les bras.

Ma folle de sœur, tu répètes en la serrant contre toi, la bouche dans ses cheveux salés, ma folle de sœur.

Deux folles à la dérive.

Deux folles qui délirent dans un monde effondré.


 
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   Pattie   
1/10/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Je n'aime généralement pas les textes en "tu", parce qu'ils m'attribuent des sentiments et des pensées qui ne sont pas les miens. Mais ici, le tu est porté par un personnage consistant, différent de moi, et c'est peut-être plutôt une manière pour la narratrice de prendre du recul sur elle-même. C'est un usage intéressant du "tu".
J'ai beaucoup aimé le côté catastrophe futuriste, fin du monde connu, dérive au sens propre, en croisant des bouts de l'ancien monde hétéroclites, inutiles, toxiques.
J'ai apprécié que le rempart de ces deux sœurs contre la sauvagerie soit justement un père abusif, symbole même de cette sauvagerie. Ce qui les attend n'est probablement pas réjouissant, mais elles avaient déjà leur propre enfer portatif. Le fou rire montre ce paradoxe : leur protecteur est mort, ça les soulage.
Le moment suspendu (au sens propre comme au figuré) du début est très agréable, et j'ai aimé que l'auteur nous fasse entrer petit à petit dans cet univers auquel je ne m'attendais pas (surtout en Sentimental/Romanesque).


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