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Brèves littéraires
Pepito : Inachus
 Publié le 19/10/26  -  2 commentaires  -  3862 caractères  -  8 lectures    Autres textes du même auteur

« L'encouragement est à l'enfant ce que l'eau est à la plante. »
Rudolf Dreikurs


Inachus


— Vas-y, tu dois pouvoir passer maintenant.


Tandis que sa mère s’arc-boute contre les mailles métalliques, le petit garçon se faufile sans accroc par l’ouverture. Dommage que son papa ne soit pas là, il aurait été si fier de lui montrer son agilité.


L’enfant se redresse lentement et, comme si la vue était différente de l’autre côté du grillage, observe le paysage avec attention. Devant lui, après une bande de sable ocre, s’étend le dédale d’un chaos urbain. L'air est brûlant, le sol tremblote, tourmenté par un soleil déjà ardent. Rien ne bouge, la vie semble clouée par la chaleur. Au-delà de la cité s’élèvent les montagnes, immenses, leurs sommets couverts de végétation. Çà et là, des toitures percent la cime des arbres.


Loin sur la droite, un chien aboie sans discontinuer.


— Ça va aller, mon bonhomme ?


L’enfant masque un reniflement du revers de la main et, d’un mouvement de tête, fait signe que oui. Fini de faire le bébé, il a promis, aujourd’hui c’est le grand jour, il ne doit pas pleurer.


— Tu te rappelles bien. Tu dois marcher tout droit dans cette rue et trouver l’école. Tu joues avec les autres enfants, puis la maîtresse vous demandera d’entrer… D’accord ?


Le regard tourné dans la direction indiquée, le petit garçon acquiesce derechef. Alors elle passe ses bras à travers l’ouverture, le saisit par la taille et presse très fort sa joue contre sa poitrine. Puis d'une voix douce :


— Va maintenant…


Il se met en marche sous le soleil torride. Dans son petit sac à dos clabaude le fond d’une bouteille d’eau saumâtre. Il lève soudain la tête. Plus près, un second chien accompagne en contrepoint les aboiements du premier. Des jappements au timbre fêlé, avec une nuance métallique.


Tout en regardant le garçonnet s’éloigner, la maman a une pensée pour les autres mères, là-bas. Elles comprendront, elles ont l’habitude. Certaines doivent même se souvenir de leur premier jour d’école, dans les mêmes circonstances. Pourvu qu’il soit pris en charge par une femme câline…


L’enfant arrive à l’angle du premier bâtiment, il se retourne et fait un geste timide dans sa direction. Debout sur la pointe des pieds, elle l’encourage de la main à avancer plus vite. L’école n’est plus très loin. Il hésite une seconde, puis se remet en marche et disparaît bientôt à sa vue.


Le cœur déchiré, elle baisse les yeux. Son regard tombe sur l’entaille dans le grillage. Maintenant bâillante, elle a été découpée la nuit dernière par le père de l’enfant. Il a toujours été très adroit de ses mains. Sans la marque laissée sur le sol, elle n’aurait pas pu repérer les quelques fils sectionnés avec soin. Juste au-dessus, en haut d’un poteau, déglinguée par un jet de pierre, pendouille une caméra. Par réflexe, elle cherche entre les barrières métalliques un autre signe, des traces de pas, un quelconque espoir…


Mais à quoi bon ?


Les yeux brillants, elle s’assoit à même le sol et cale son corps menu devant l’ouverture du grillage. Il faut bloquer le passage. Les chiens oublient parfois qu’il leur est interdit de franchir cette limite.


Un jappement lui fait lever la tête. Les voilà déjà, deux BostDyn® aux yeux rouges, aux pattes en fibre de carbone. Avec la grâce d’araignées mécaniques, ils courent entre les grillages du « couloir ». Dans un instant ils seront sur elle… et ils arriveront trop tard. Jamais ils ne pourront rattraper son petit garçon. Il est maintenant de l’autre côté de la frontière, là où l’eau coule en abondance.


Quand le premier chien ferme ses mâchoires métalliques sur son avant-bras, elle rentre la tête dans les épaules pour protéger sa gorge du second molosse. Les doigts de sa main libre crochetée dans le grillage, toute son énergie est concentrée sur une dernière volonté : « Ne pas crier, surtout ne pas crier ! », son bébé pourrait l’entendre et revenir sur ses pas.


 
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   Pattie   
5/10/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
J'ai trouvé ce texte très fort, notamment par les non-dits, excepté la dernière phrase que j'aurais arrêtée à "Surtout ne pas crier". Le lecteur devine très bien pourquoi.
Les chiens-robots m'ont surprise, j'ai trouvé ça bien joué. Ce n'est pas simplement un endroit où un grillage sépare le malheur du bonheur, c'est carrément un endroit qui a été pensé pour éloigner les miséreux des "gens de bien", ce qui ajoute un paquet de cynisme à la tragédie des parents qui se relaient pour essayer de donner une chance à leur enfant.

   Passant75   
9/10/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Ah, ce mur grillagé érigé par Trump pour empêcher les Mexicains de passer aux États-Unis ! Avec ces chiens robotisés baptisés « BostDyn », dont le nom évoque irrésistiblement l'entreprise Boston Dynamics et les robots-chiens que leur a récemment commandés ICE, la police américaine de l’immigration, il était difficile de ne pas faire le rapprochement avec l’actualité.

Mais au-delà de cette référence, je vois surtout, dans ce texte, une frontière entre la pauvreté et la richesse, entre ceux qui manquent de tout et ceux qui vivent dans l’abondance. Le sacrifice final de la mère, prête à tout pour offrir un avenir à son enfant, est particulièrement poignant.

Certains passages m’ont paru un peu trop appuyés, mais cette nouvelle m’a marqué par sa force et sa portée symbolique. Elle fait froid dans le dos tant elle semble annoncer un monde où la technologie servirait à protéger les privilèges et à tenir les plus démunis à distance. Un monde qui, à mes yeux, ressemble dangereusement à celui que Trump entend construire.


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