Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Forums 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Fantastique/Merveilleux
GLOEL : Soyons ce que nous mangeons
 Publié le 21/10/26  -  3 commentaires  -  9987 caractères  -  3 lectures    Autres textes du même auteur

Nous ne sommes que des êtres humains…


Soyons ce que nous mangeons


Le rôti de porc dominical cuisait depuis trois heures, chargeant l’air d’une odeur de graisse chaude et de sauge.

Assise au bout de la table, Clara regardait le plat de faïence posé au centre du napperon blanc. Autour d’elle, les bruits de mastication saturaient l’espace.


Son père s’était installé sur la chaise renforcée de barres métalliques que son frère avait soudées le mois dernier. Il ne parlait plus guère durant les repas. Son cou s’était empâté, fondant la mâchoire dans un torse épais couvert d’une peau cireuse, au rose de plus en plus vif. Il maniait sa fourchette avec des gestes maladroits, mais ses narines élargies palpitaient à chaque bouffée de vapeur grasse.


Un grognement sourd monta de sa gorge lorsqu’il se servit une troisième tranche.


— Passe le sel, s’il te plaît, articula Clara, sa propre voix lui paraissant anormalement grêle.


En face, son frère Léo ne l’entendit pas. Il était absorbé par son assiette de pépites de poulet, empilées en pyramide dorée. Sa tête s’agitait par saccades, un tic aggravé au fil de sa consommation exclusive de volaille industrielle.

Clara se souvenait encore du jour où, adolescent, il lui avait confié qu’il détestait le goût du poulet, qu’il n’en mangeait que parce que c’était « pratique ». Elle détourna les yeux de son assiette. Au moins, les chiens et les chats n’étaient pas encore au menu.


Les coudes de Léo, posés sur la table, s’ornaient de callosités jaunâtres qui perçaient le tissu de son sweat-shirt. Il ne mastiquait pas : il projetait le visage en avant, happait les morceaux d’un coup de dents sec et les avalait tout ronds, les yeux fixes. Un fin duvet pâle remontait le long de son cou.


Clara regarda son propre repas : une salade de lentilles froides, quelques brins de persil. Ses doigts longs tenaient fermement ses couverts. Ses mains étaient lisses, sans duvet ni callosités.


Sous la table, le tapis de laine beige avait disparu depuis longtemps sous de larges bâches de plastique, fixées aux plinthes par du ruban d’électricien. Sa mère laissa tomber un morceau de gras sur la bâche. Sans un regard pour sa serviette, elle se pencha, ramassa la couenne et la glissa entre ses lèvres épaisses. Ses oreilles, devenues anormalement souples, balayèrent ses joues.


Le lendemain, la ville rattrapa Clara dès la station de métro. Le flot des voyageurs se divisait en groupes distincts.

Sur la droite, les « Bœufs » – cadres et fonctionnaires à la carrure imposante – avançaient en procession lente, le regard placide fixé sur l’horizon, imperméables à la pluie. Une affiche officielle couvrait la paroi au-dessus d’eux :


SOYONS CE QUE NOUS MANGEONS.


Elle dut jouer des ailes parmi les « Poulets », qui s’agglutinaient devant les portes de la rame en caquètements de reproches, la tête agitée à chaque secousse du wagon.


À l’agence bancaire où elle travaillait comme analyste, monsieur Delmas l’attendait. Gros consommateur de porc noir de Bigorre, il avait le nez épaté en un groin fuyant, les narines presque verticales sous de petits yeux brillants.


— Asseyez-vous, Clara.


Sa voix était devenue sourde et nasale. Il poussa un dossier du plat de la main. Ses doigts s’étaient épaissis jusqu’à former deux masses informes.


— Nous mettons fin à votre contrat. Restructuration.

— Mes résultats sont les meilleurs de l’équipe, monsieur. C’est à cause de mes déjeuners, n’est-ce pas ?


Le groin de Delmas frémit. Le fauteuil gémit sous son poids.


— Le personnel se plaint. Une banque a besoin de profils prévisibles.


Il renifla, chercha le mot, le trouva avec un plaisir évident.


— Une anarchiste du menu.


Le soir, Clara passa le seuil de la maison familiale, l’esprit vidé.


Dans le métro, elle avait frotté ses pouces contre ses index, cherchant une rugosité qui n’était pas encore venue. En ouvrant la porte de la cuisine, elle s’arrêta net, la clé encore suspendue au bout de ses doigts.


La table avait été reléguée au garage. À sa place, fixée au sol contre le mur carrelé, trônait une longue auge d’acier galvanisé. Ses parents y étaient installés, à genoux sur les bâches. Sa mère avait abandonné ses vêtements, devenus trop étroits pour sa peau durcie, épaisse comme de la couenne.


Son père, les bras collés au corps, plongeait le visage dans une mixture tiède de restes et de céréales concassées. Aucun ne se retourna. Le seul bruit qui salua Clara fut le reniflement sonore de son père, qui huma le carrelage avant de replonger.


Sa mère, sans lever la tête, poussa du bout du nez un os à moitié rongé vers Clara, comme on pousse de la nourriture à un congénère. Clara resta immobile tandis que l’os roulait jusqu’à ses pieds.


Léo était accroupi sur le buffet, les pieds recroquevillés, les doigts crispés sur le rebord comme sur un perchoir. Il passait ses ongles pointus sur la surface vernie, picorant des miettes invisibles.


— Maman ? Papa ? Léo ? appela-t-elle.


Son frère la dévisagea, un œil rond et vitreux braqué sur elle, sans la moindre reconnaissance. Il laissa échapper un sifflement aigu, terrifié, et se réfugia dans l’angle le plus sombre.


Le mercredi, Clara prépara un potage de carottes et de pois cassés. Elle le versa dans un bol et l’apporta à sa mère. Elle s’agenouilla près de l’auge.


— Maman.


Sa mère ne bougea pas.


— Tu te souviens de moi ?


La tête de sa mère se leva lentement. Elle regarda Clara, puis le bol. Elle approcha son nez du potage et en respira longuement l’odeur.


Clara attendit. Sa mère repoussa alors le bol d’un coup de tête. Le récipient se renversa. La soupe s’étala sur la bâche et coula dans les plis du plastique.


Clara prit un chiffon et nettoya sans rien dire. Sa mère était déjà retournée à sa pâtée. Dans le coin de la pièce, Léo poussa un sifflement bref ; les petites plumes de son cou frémirent.


Dans la nuit de jeudi, l’orage éclata. L’électricité fut coupée dans tout le quartier. Réveillée par le silence de la ventilation et prise d’une soif ardente, Clara descendit l’escalier grinçant à tâtons, en quête d’un verre d’eau.


En bas, une odeur suffocante d’ammoniac et de lisier, mêlée à celle des plumes humides, la prit à la gorge. Son pied nu rencontra la texture froide et gluante de la bâche. Dans l’obscurité, trois paires d’yeux s’allumèrent. Ce n’étaient plus des yeux humains accoutumés à la pénombre, mais des billes phosphorescentes, injectées de sang. Au bruit de ses pas, les mastications cessèrent. Le silence qui suivit fut plus terrifiant que n’importe quel cri.


— C’est moi… Clara, chuchota-t-elle en reculant.


Un grognement bas monta du sol. Son père se redressa sur ses membres courts, sa masse rose oscillant dans l’ombre. La silhouette droite de Clara, sa peau encore fine, tout en elle semblait étranger à l’animal qui lui faisait face. Léo bondit du buffet dans un claquement d’ongles. Sa mère poussa un couinement de bête acculée. Le père baissa la tête, gratta le sol d’un pied et chargea, comme un animal qui défend son territoire.


Clara se jeta de côté à l’instant où la masse de chair rose fracassait le montant de l’escalier. Elle se releva, traversa le couloir à l’aveugle et trouva la poignée.

Elle ouvrit, se jeta dehors, claqua la porte et sentit le choc d’un corps contre le bois.


Elle courut sous la pluie battante, les pieds nus sanglants sur l’asphalte. Au carrefour, une voiture de police passa au ralenti. Derrière le pare-brise, deux molosses en uniforme observèrent la jeune femme en larmes. Ils ne s’arrêtèrent pas.

Une humaine qui court n’était plus de leur ressort : le bétail ne se police pas, il s’administre.


Clara courut jusqu’aux friches industrielles. À bout de forces, elle s’effondra près d’une ancienne usine textile, sous l’auvent d’un hangar.


Des pas approchèrent sur les graviers. Une main se tendit vers elle. Clara leva les yeux. L’homme avait une quarantaine d’années et portait un manteau de toile usé mais propre. Il attendit qu’elle saisisse sa main avant de l’aider à se relever.


Derrière lui, dans l’ombre du hangar, une trentaine de silhouettes étaient assises autour d’un brasero. Certains triaient des graines, d’autres s’occupaient de jeunes pousses dans des bacs de fortune.


À la lumière du feu, Clara remarqua leurs mains. Elles étaient pâles, presque translucides chez certains. Sur plusieurs poignets, une teinte verte apparaissait sous la peau.


Une vieille femme aperçut Clara. Son regard descendit vers ses pieds meurtris, puis remonta jusqu’à ses mains. Elle ne dit rien et retourna aux graines posées devant elle.


L’homme tendit une couverture à Clara.


— Viens. Tu es en sécurité ici.


On lui apporta un bol de bouillon de légumes clair.


— Nous ne mangeons pas de chair, murmura-t-il. C’est la règle. Ici, on nous appelle les Végétariens.


Clara approcha le bol de ses lèvres.


— Et si on en mangeait quand même ?


Il hésita un instant, puis désigna du menton les silhouettes autour du brasero.


— Regarde leurs mains.


Elle se tourna vers eux. Personne ne la regardait plus. Une femme replanta une pousse dans la terre d’un bac ; un homme séparait soigneusement des graines.


Clara baissa les yeux vers ses propres mains. Elles étaient toujours lisses.

Elle but une gorgée de bouillon.


L’homme s’assit près du feu sans rien ajouter. Clara resta sous la couverture, le bol posé contre ses genoux. Elle entendait la pluie sur la tôle et, par moments, le grincement d’une pelle dans la terre.


Elle finit par s’allonger sur le sol. L’odeur de terre humide et de feuilles mortes montait sous la couverture. Le bouillon avait laissé sur sa langue un goût fade, presque sucré.


Des millions de bêtes s’endormaient dans leurs lits en se croyant encore des hommes.


Clara ferma les yeux. Avant de sombrer dans le sommeil, elle revit les mains pâles autour du brasero, les veines verdâtres sous la peau, et se demanda ce que les Poulets feraient lorsqu’ils comprendraient ce qu’étaient devenus les Végétariens.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   Pattie   
7/10/2026
trouve l'écriture
perfectible
et
aime un peu
J'ai trouvé l'idée intéressante. J'ai bien aimé le côté "fin du monde tel qu'on le connaît", la vie de Clara qui se rétrécit, entre le travail qui devient compliqué et qu'elle perd et sa famille qui l'oblige à partir. J'ai aimé aussi qu'elle semble humaine, alors qu'il reste un doute : elle aussi se métamorphosera peut-être. J'ai beaucoup aimé la fin, entre horreur et humour.
Il y a tout de même des points qui m'interpellent.

- Clara dit que chiens et chats ne sont pas encore au menu, mais les policiers deviennent des molosses. Ce qui peut tout de même sembler logique, pour garder le cheptel sous contrôle.
- je ne sais pas si les mutations ont précédé leur utilisation ou l'inverse (avec le slogan qui incite à choisir sa nourriture en fonction de ce qu'on veut devenir, qui semble un sens figuré, mais qui devient un sens propre). Mais ne pas tout savoir est quand même intéressant.
- les métamorphoses semblent hybrides, ce qui est un peu perturbant : le père semble devenir un porc, mais racle le sol comme un taureau.
- une chronologie qui perd plus qu'elle ne guide à la fin : Clara remarque les mains pâles et le vert sous la peau. Puis l'homme dit « Regarde leurs mains ». Clara se tourne et on voit des gestes, pas les mains elles-mêmes. A la fin, elle revient sur les mains qu'elle a vues. Je trouve ça maladroit : répéter deux fois un élément à peu de lignes d'écart, mais pas au moment où le lecteur s'y attend.
- à part Clara, les autres membres de la famille ne semblent pas avoir de travail. Leur métamorphose semble les en empêcher, alors que celle du chef de Clara ne l'empêche pas.
- Clara est supposée se transformer peut-être un jour en végétal, mais joue des ailes dans la foule, comme si elle s'était transformée en poulet.
- quelques formules aplatissent un peu le propos : "ne pas" suivi d'une opposition, qui est une formule tellement à la mode qu'elle en devient lassante. « Il ne mastiquait pas : il projetait le visage en avant », « le bétail ne se police pas, il s'administre », « Ce n'étaient plus des yeux humains accoutumés à la pénombre, mais des billes phosphorescentes, injectées de sang. »
- La phrase sentence de l'avant-fin est aussi une formulation trop à la mode qui finit par être lassante : « Des millions de bêtes s'endormaient dans leurs lits en se croyant encore des hommes. » C'est comme une manie de beaucoup de textes de résumer le propos, au cas où le lecteur n'aurait pas suivi.

Quoiqu'il en soit, l'idée est bonne, et le slogan ressemble à ce qu'on nous dit, ce qui augmente le côté humoristique et glaçant.

   Donaldo75   
15/10/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
J'ai trouvé cette nouvelle bien racontée. L'idée de base est déjà intéressante, originale. Son traitement ne m'a pas déçu, que ce soit dans le style d'écriture, la progression dramatique et le cheminement narratif. L'histoire en soi n'incite pas à la grosse rigolade, ça non. Il y a une forme de "trash" dans le choix des images et je trouve ça bien vu. Quoi qu'on en dise, le carnivore n'est pas propre. Nous non plus.

Bravo !

   Marite   
21/10/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Plus fantastique que merveilleuse, bien apprécié cette nouvelle qui porte, à l'excès, le résultat sur le corps humain de certaines consommations alimentaires. En conséquence, je me demande si les directives parfois émises dans le but de les réguler, à grand renfort de slogans publicitaires, sont totalement "innocentes" sur le sujet car déjà nous pouvons observer leur impact en déambulant dans les divers rayons de grandes surfaces. J'espère que nos sociétés n'en arriveront pas à cette extrémité mais ... qui sait ? Nous ne sommes pas dans le secret des "dieux" !


Oniris Copyright © 2007-2025