La pluie avait cessé depuis longtemps, mais la terre continuait de suinter comme une plaie ouverte. Chaque pas arrachait un bruit épais à la boue, un bruit de succion qui semblait vouloir retenir les vivants parmi les morts. Cédric courait sans savoir où allait la ligne de front. Il courait seulement parce que les explosions se rapprochaient. Un sifflement déchira l'air. Il n'eut pas le temps de réfléchir. Il se jeta en avant et roula dans un vaste cratère laissé par une bombe tombée quelques heures ou quelques jours plus tôt. Son dos heurta une paroi de terre détrempée. Une eau sale lui monta jusqu'aux genoux. Il resta recroquevillé, les mains sur son casque.
Une explosion secoua le monde. De la terre retomba en pluie lourde sur lui. Des mottes éclaboussèrent son visage. Il essuya ses yeux d'un revers de manche, ne faisant qu'y étaler davantage de boue. Il était vivant. Pour combien de temps ? Les bombardements reprirent aussitôt. Chaque détonation semblait plus proche que la précédente. Le sol vibrait sous ses bottes comme s’il respirait.
Puis une silhouette surgit au bord du trou.
— Je descends !
Avant même que Cédric ait répondu, l'homme glissa le long de la pente argileuse et s'effondra près de lui. Ils se regardèrent une fraction de seconde. Ils ne se connaissaient pas. Le nouveau venu avait le visage maculé de terre, une barbe de plusieurs jours et son regard traduisait son épuisement. Il respirait à grands coups, incapable de reprendre son souffle. Une explosion fit trembler les parois. Les deux hommes se plaquèrent instinctivement contre la terre. Le silence qui suivit fut plus terrible encore.
— Ça va ? demanda enfin l'inconnu.
Cédric hocha la tête, sans être certain que ce fût vrai. Ils n'échangèrent ni leurs noms, ni leurs régiments. Ces détails avaient perdu toute importance. Ils étaient simplement deux hommes blottis dans un trou rempli d'eau et de boue, attendant qu'une bombe décide de leur sort.
Le froid gagnait les jambes de Cédric. Il sentait ses pieds s'enfoncer lentement dans la vase. Ses doigts tremblaient malgré lui.
— Tu crois que ça va durer longtemps ? demanda-t-il.
L'autre haussa les épaules.
— J'espère juste que la prochaine tombera ailleurs.
Une nouvelle salve lui donna tort. Les explosions éclatèrent tout autour d'eux. Le ciel semblait se déchirer en une succession d'éclairs, aussitôt suivis d'un fracas capable de vider la tête de toute pensée. Ils sursautaient à chaque impact. Ils avaient peur. Ils ne cherchaient même plus à le cacher. Le temps se dissolvait dans le vacarme. Quelques minutes pouvaient être une heure. Une heure pouvait n'être qu'un souffle.
À plusieurs reprises, Cédric crut que leur trou allait s'effondrer. Des coulées de terre glissaient le long des parois et leur arrivaient sur les épaules. Ils les repoussaient sans un mot. L'inconnu finit par lever les yeux vers l'extérieur. À une trentaine de mètres, un autre cratère semblait plus profond.
— Je vais tenter celui-là.
Cédric le fixa, incrédule.
— Tu es fou. — Celui-ci est trop exposé.
Comme pour lui répondre, un éclat de terre tomba juste entre eux. L'homme inspira profondément.
— Bonne chance !
Il hissa son fusil sur son épaule, s'agrippa à la pente glissante et réussit à sortir du trou. Pendant quelques secondes, sa silhouette se découpa sous les éclairs des explosions. Puis il courut et disparut derrière des nuages de poussière.
Cédric sentit une brusque panique monter en lui. Il ne voulait pas rester seul. Il s'élança à son tour, planta une botte dans la paroi et se hissa à moitié hors du cratère. C'est alors que son mollet se contracta violemment. Une douleur fulgurante lui traversa toute la jambe. Il poussa un cri. La crampe était si intense que son muscle semblait se tordre sur lui-même. Sa jambe céda. Il retomba lourdement dans la boue, éclaboussant toute la cavité.
Il resta quelques instants incapable de respirer, les deux mains crispées sur son mollet. Quand la douleur diminua enfin, il essaya de se relever. Impossible. Chaque mouvement réveillait la même brûlure. L'autre soldat avait disparu. Autour de lui, les bombes continuaient de tomber. Alors il attendit. Il n'avait plus que cela à faire.
La nuit s'installa sans apporter le moindre répit. Les éclairs des explosions remplaçaient ceux de l'orage. À chaque déflagration, les ombres changeaient de place, dessinant pendant une fraction de seconde les arbres déchiquetés, les carcasses de véhicules et les entonnoirs qui labouraient le champ. Le vacarme ne cessait jamais vraiment. Parfois il s'éloignait. Puis revenait. Plus proche.
Cédric grelottait. Ses vêtements trempés collaient à sa peau. Il ne savait plus si ses frissons venaient du froid ou de la peur. Il pensa à sa maison. À une cuisine silencieuse. À une fenêtre donnant sur un jardin. À des souvenirs qui semblaient appartenir à quelqu'un d'autre. Il comptait les secondes entre deux explosions pour ne pas sombrer dans la panique. Il ignorait quand il s'était mis à parler tout bas, comme pour convaincre la nuit de le laisser vivre encore un peu.
Finalement, le bombardement s'espaça. Le ciel pâlit lentement. L'aube arrivait. Dans le calme étrange qui suivait les pires tempêtes, Cédric réussit à sortir du cratère. Sa jambe lui faisait encore mal, mais elle le portait. Le champ n'était plus qu'un désert de boue fumante. Il regarda vers le trou où l'autre soldat avait couru.
— Tu es là ?
Sa voix semblait étrangère.
— Est-ce que tu m’entends ?
Aucune réponse. Seulement le vent. Il avança en boitant. Chaque pas était plus lourd que le précédent.
Arrivé au bord du second cratère, il s'accrocha à la terre et descendit prudemment. L'homme était là. Allongé sur le dos. À moitié englouti dans la boue. Son casque avait roulé quelques mètres plus loin. Un éclat d'obus lui avait défoncé le côté de la tête. Son visage était méconnaissable. La pluie de la nuit avait mêlé le sang à la terre jusqu'à ne plus faire qu'une seule couleur.
Cédric resta immobile. Il ne connaissait toujours pas son nom. Ils avaient partagé quelques heures, quelques mots, la même peur. C'était tout. Il referma doucement les yeux du soldat, geste dérisoire au milieu de ce paysage ravagé. Puis il remonta hors du trou. Le soleil naissant éclairait les centaines d'autres cratères dispersés sur le champ de bataille. Autant de refuges. Autant de tombes possibles.
Cédric reprit sa marche, seul. Derrière lui, la guerre ne gardait aucune mémoire des hommes qu'elle engloutissait. Seule la boue semblait se souvenir, refermant lentement ses blessures sur ceux qui n'en ressortiraient plus.
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