C'était le 12 juillet 1974, dans le Vivarais, en Ardèche.
Ce jour-là le paisible village de Saint-Marcel-d'Ardèche fut plongé dans la sidération. Le corps sans vie d'Ophélie Fontaine venait d'être retrouvé au petit jour, près du bassin des lavandières, gisant dans une mare de sang qui était le sien, le crâne fracassé, les yeux exorbités, la bouche ouverte comme une carpe et, détail horrible, la malheureuse tenait encore crispé entre ses doigts décharnés les grains de nacre brillants d'un chapelet.
Si l'hypothèse d'une mort accidentelle aurait pu être plausible, vu l'âge avancé de la victime, et même si celle-ci était d'une forme physique exceptionnelle pour ses 82 ans, certainement due au fait qu'elle avait été dans sa jeunesse gymnaste confirmée, faisant même partie dès sa création de l'Union française des sociétés de gymnastique féminine, qu'elle pratiquait le vélo quotidiennement, et que certains disaient qu'elle avait été trapéziste dans un cirque de Pézenas à son adolescence, l'origine criminelle du décès ne laissa d'emblée aucune place au doute, car en plus de la victime, le coupable était là, près du corps, immobile et silencieux, pire, il se tenait les pieds baignant dans le sang de la victime, sans que cela paraisse lui procurer ni gêne, ni grande émotion… Enfin, en face du corps étendu, sur le bas du lavoir en pierre, on pouvait remarquer une mystérieuse traînée de sang qui ressemblait à la lettre « T »… Mais revenons-en au principal suspect : celui qui, dès les premiers jours, fut surnommé « la bête », certainement en raison de la nature effroyable du crime, de l'empathie naturelle que tout le monde avait pour la victime car la pauvre Ophélie était la bonté incarnée et qu'elle était ainsi appréciée de tous, mais aussi en raison de son comportement effroyable, n'avoua pas et ne sortit à aucun moment du mutisme profond dont il fit preuve dès les premiers instants.
Si l'on ajoute à cela la nature superstitieuse, fantasmatique, des gens de la campagne encore dans ces années-là, poussée par un anthropomorphisme bien explicable entretenu par l'omniprésence religieuse de l'Église catholique qui imprégnait le tissu social depuis des siècles, on pouvait comprendre aisément que ceux-ci voyaient dans tout comportement antisocial, anormal, contre nature et moralement répulsif une œuvre significative du Malin.
Ainsi, comme au Gévaudan bien avant, le qualificatif de « bête » sembla logique et approprié pour décrire l'auteur d'un acte particulièrement ignoble et répugnant…
En revanche, personne ne semblait savoir véritablement qui était la bête ni d'où elle avait surgi brusquement. Elle semblait provenir de nulle part. Et même si celle-ci avait été originaire de la région et faisait partie des meubles comme le dit l'expression, personne ne l'avait jamais remarquée auparavant. Elle était restée invisible, inexistante, jusqu'au drame qui la mettait aujourd'hui en pleine lumière. Et désormais, même si personne ne pouvait affirmer que c'était le cas, on la voyait comme on voit un étranger, cet être étrange venu d'ailleurs, différent par nature, qui possède cette particularité de provoquer chez le grand nombre la peur et la méfiance de tout ce qui est inconnu.
De ce fait, personne ne remit en cause la version officielle et tout naturellement la version la plus logique, la plus évidente, celle qui tombait sous le sens, fut érigée à l'unanimité de l'opinion comme une vérité irréfutable : la bête était coupable. Car même si elle n'avoua jamais le crime qui lui était reproché et qu'elle ne parla à aucun moment, les faits, horribles au demeurant, parlaient pour elle.
Après une enquête hâtive, le procès de « la bête » débuta le 19 juillet 1974, au tribunal de grande instance de Privas. Et de mémoire judiciaire, on n'avait pas vu dans la région un tel attrait pour un procès depuis l'Auberge rouge de Peyrebeille…
Dès le début, l'opinion publique se passionna pour ce procès qui réunissait tous les ingrédients capables de susciter l'engouement du grand public.
À ce propos, il serait intéressant d'étudier ce phénomène curieux qui fait que plus un crime suscite l'horreur et l'indignation, plus la fascination est grande et plus la foule se presse pour assister au débat, à voir de près l'accusé, à suivre l'événement et à se délecter du moindre détail qui concerne l'affaire…
Ainsi, le procès de « la bête » ne fit pas exception à cette caractéristique de la nature humaine.
Chaque jour et tout au long du procès, une foule nombreuse attendait l'ouverture des portes du tribunal pour s'assurer d'avoir une place. Comme au théâtre, on voulait être aux premières loges et on se levait tôt pour assister à la séance du jour. Ceux qui n'avaient pas la chance de pouvoir rentrer se trouvaient refoulés et attendaient résignés sur le parvis du tribunal. Un forain qui avait du flair et le sens des affaires fit fortune en s'installant en face de celui-ci, en vendant pommes d'amour, sandwichs, boissons fraîches et barbes à papa. Il osa même proposer un stand de pêche au canard. Il eut raison, car celui-ci connut un gros succès. En effet, on venait aux audiences pour se divertir, comme on venait à la fête foraine.
Le procès de « la bête » dura trois jours.
En plus des gendarmes chargés de l'enquête et des experts, des témoins de moralité de la victime se succédèrent à la barre et ils étaient nombreux car Ophélie Fontaine était appréciée de tous et de chacun. Ainsi on vit défiler à l'audience du tribunal des amis d'enfance, des voisins, des camarades de classe, des bonnes sœurs de la paroisse, la bonne du curé, d'anciennes gymnastes, le maire du village, le cantonnier, l'épicier et son épouse, le percepteur, le fossoyeur, le médecin de campagne, le poète du coin, le peintre du dimanche, le ravi de la crèche et l'idiot du village. Il y eut même un doux rêveur amateur de chasse aux papillons (qui parla beaucoup de papillons) et même un clown en habit de spectacle (qui n'avait pas eu le temps de se changer), un montreur d'ours et une femme à barbe, partenaires jadis d'Ophélie où ils l'avaient connue, dans le fameux cirque de Pézenas.
En revanche, un musicien des rues et son ouistiti avec un orgue de Barbarie (qui jouait la Marseillaise et Le petit vin blanc en do mineur) furent interdits de témoigner, faute de carnet de vaccination contre la fièvre jaune, et un bègue et son chien savant se virent, à la demande de la défense, récusés par le président, faute de temps pour les entendre…
Enfin, tous ceux autorisés à apporter à la cour leurs témoignages décrivirent une vieille dame très sympathique, extrêmement dévote, dévouée, propre sur elle, respectueuse des lois et de son prochain, à qui, tout le monde était unanime, on aurait donné le bon Dieu sans confession.
Mais attardons-nous plus précisément sur quelques protagonistes de ce procès hors-norme :
D'abord, pour débuter les audiences, fut appelé le pivot principal de l'affaire, celui qui dès le début fut persuadé de tenir l'assassin : le chef d'enquête, le maréchal des logis Auguste Tamanoir, gendarme de la brigade de Bourg-Saint-Andéol. Amateur de chasse et de pêche, c'était un petit homme sec, avec un corps souple et nerveux, proche de l'anguille. Un menton pointu, des joues creuses, des lèvres en cul-de-poule, surmontées par de petites moustaches cintrées. Il avait de petits yeux noirs plissés, postés en dessous d'épais sourcils d'où s'échappait un regard froid, impassible, qui semblait planer sur l'assistance, parcouru par intermittence de brutales lueurs, comme des sortes d'éclairs fugaces, intrusifs, qui avaient quelque chose de malaisant.
— Monsieur Tamanoir, vous êtes le premier gendarme, avec le première classe Hubert Leflair, à être arrivé sur les lieux du crime. Quelles ont été vos premières constatations ? — Eh bien, si je peux dire, étant de permanence le jour susdit à la brigade de Bourg-Saint-Andéol et informés rapidement des faits et du délit par madame Delafeuille, domiciliée au 19, rue des Artichauts en fleur, nous, gendarme Leflair et maréchal des logis Tamanoir, sommes arrivés sur les lieux susdits, à savoir le lavoir de Saint-Marcel-d'Ardèche, situé au Grand Cour, à 6 heures 45, 5 secondes et 10 dixièmes, nos montres sont formelles sur ce point. Nous avons alors pu immédiatement constater la présence du corps sans vie de madame Ophélie Fontaine et de l'accusé, concomitamment et de surcroît à quelques centimètres du cadavre, le meurtrier se tenant immobile et sans réaction sur la scène du crime présentement mentionnée. — Monsieur Tamanoir, pouvez-vous nous expliquer comment s'est déroulée l'enquête ? — Eh bien, l'enquête a été très rapide. Très vite, l'affaire était dans le sac, si je puis dire. Les éléments étaient suffisamment nombreux pour conclure de façon sûre et certaine que l'accusé était le coupable. — D'accord… Avez-vous étudié d'autres pistes malgré cela ? — Négatif !… À aucun moment, devant les faits susmentionnés et les éléments en notre possession, nous n'avons eu le besoin de chercher d'autres suspects car la culpabilité de l'accusé était évidente et sautait aux yeux, il n'y avait pas besoin de chercher midi à quatorze heures, si je puis dire. Les faits parlaient d'eux-mêmes, ne laissant aucun doute sur la nature du délit susmentionné et sur l'auteur dudit délit. L'accusé était l'assassin, c'était incontestable. — D'accord… L'accusé a-t-il avoué lors de sa garde à vue ? — Négatif ! Il n'a pas avoué. Ce qui est classique chez ce genre de personnage. Mais il n'a pas nié non plus. Le forban a gardé le silence tout au long des interrogatoires, mais c'est bien connu, qui ne dit mot consent, si je puis dire. Et le gendarme Leflair et moi-même avons du nez, nous sommes militaires en service depuis plus de vingt-trois ans et nous sommes chasseurs tous les deux. La traque du gibier, ça nous connait. — D'accord… Pouvez-vous nous en dire un peu plus ? — Eh bien, nous chassons principalement le cerf, le sanglier, le chevreuil, parfois nous tirons le petit gibier, mais c'est rare. Nous avons une très jolie collection de trophées. Ma dernière prise est magnifique, monsieur le président !… C'est un énorme sanglier !… Je l'ai fait empailler par un taxidermiste de Montélimar… et le résultat est superbe, vous verriez ça !… Une taille exceptionnelle, le poil soyeux et l'œil luisant ! On a l'impression que la bête est encore en vie, c'est saisissant !… — Je veux dire, nous en dire davantage, à propos de l'accusé. — Ah !… Eh bien, je peux vous dire que c'est un sadique de la pire espèce. Un tueur né, si je puis dire. Un personnage sournois, calculateur et froid. Insensible. Un criminel patenté, qui a ça dans le sang. Il n'a exprimé aucune émotion, aucun signe de compassion. Aucune gêne. Sa dangerosité ne fait aucun doute. Si nous ne l'avions pas arrêté, il est évident qu'il aurait recommencé. — Merci monsieur Tamanoir. Nous n'avons plus de questions. Vous pouvez vous retirer.
Ensuite vint le témoignage d'un homme respecté par tous à Saint-Marcel-d'Ardèche : celui du curé du village.
C'était un homme voûté, longiligne, aux yeux ressemblant à ceux du furet ou de la martre, les oreilles légèrement décollées, le nez aquilin, caractéristique d'un génome de souche depuis de nombreuses générations. Ses premiers gestes, avant de prendre la parole, furent de faire le signe de croix puis de bénir l'assistance. Ensuite, voici ce qu'il déclara à la cour :
— Moi, Edmond Desaintecroix, prêtre de la paroisse de Saint-Marcel-d'Ardèche depuis plus de vingt ans, je me présente devant vous pour honorer la mémoire de notre sœur Ophélie Fontaine, et pour rappeler à tous la figure de cette sainte. Car, oui, Ophélie Fontaine était une sainte femme, une femme pieuse et de grande vertu, d'une moralité à toute épreuve, qui vivait dans la foi chrétienne et suivait à la lettre les recommandations de l'Église catholique. Fervente pratiquante, ayant fait son catéchisme, elle ne ratait jamais une messe, allumait un cierge à chaque occasion, et avait fait don de sa personne et de son âme tout entière à notre Seigneur Jésus-Christ. Généreuse comme il se doit, elle n’hésitait pas à donner ses moindres deniers pour faire vivre la paroisse et elle avait participé à la campagne de dons pour la réfection du toit de l'église Saint-Sulpice. Car même si Ophélie Fontaine, par le passé, avait pu avoir une vie dissolue, elle avait fait œuvre de rédemption et si le cheminement des créatures de Dieu est souvent parsemé d'embûches, les voies du Seigneur sont impénétrables et celui-ci, dans sa grande mansuétude, sait accueillir dans son troupeau les brebis égarées et faire preuve de grand pardon. Alors oui, je vous le dis, mes frères et mes sœurs, Ophélie Fontaine était une sainte et je demanderais au Saint-Siège sa béatification. D'ailleurs, celle-ci m'avait confié en confession avoir vu, comme Bernadette Soubirou, la Vierge Marie apparaître devant elle lors d'une visite à la grotte de Saint-Marcel. Elle m'a confirmé les larmes aux yeux que celle-ci était rayonnante, entourée d'un halo bleuté, et d'une grande beauté. Seulement, sa grande modestie a fait qu'elle a toujours refusé d'en parler et a préféré garder pour elle ce merveilleux secret. Si Ophélie Fontaine a été rappelée ces derniers jours devant notre Seigneur tout-puissant, c'est que le Malin est omniprésent en ce bas monde. Il est là, parmi nous, autour de nous, il nous épie et nous susurre en permanence à l'oreille ses maléfiques projets. Si celui-ci se cache dans les détails, il peut aussi prendre bien des formes pour tromper les âmes en perdition ; Et alors, je lui dis : Arrière ! Arrière, malfaisant !!!…
À ces mots, le curé, dont les yeux brillaient d’un éclat soudain, sortit dans une grande exaltation un énorme crucifix de sa soutane, puis il reprit aussitôt le cours de son discours, d'un ton incroyablement calme, comme revenu à lui après une courte crise d'épilepsie…
— Ainsi l'assassin, cet être sans cœur à l'âme aussi noire qu'un guerrier bantou ou qu'un sauvage des lointaines contrées impies, cette chose difforme et innommable ayant commis le plus grand des sacrilèges, s'est fait complice du démon pour nous enlever une de nos plus fidèles croyantes, et celui-ci n'est en réalité que le bras armé, le monstre, la bête de la bête et de ses diableries. Aussi, on ne peut plus rien pour lui, et soyez tous certains qu'il ira brûler demain dans les flammes de l'enfer, mais vous, prenez garde à la déchéance et aux souillures de vos âmes. Refusez les terribles tentations du Malin qui est partout et n'oubliez pas que le mal rôde ici-bas. Car tout est fait de nos jours dans notre société où le stupre, la décadence, le vice et les perversions morales prolifèrent pour vous détourner du chemin de Dieu et des voies du paradis. Tout est fait aujourd'hui pour vous amener sur la route de la perdition et de la damnation. Mais rappelez-vous toujours que seule notre sainte Église et notre Seigneur Jésus-Christ sont capables de vous maintenir dans le droit chemin, de vous apporter la lumière et la paix et de vous laver de vos péchés. Oui, mécréants ! Repentez-vous ! Repentez-vous, je vous l’ordonne !!!…
Visiblement, le curé fut à cet instant victime d’une nouvelle crise. Et comme précédemment, il retrouva tout aussi rapidement un calme complet et reprit le cours tranquille de son témoignage…
— Aussi, j'invite tous ceux et celles qui le voudront à venir demain à la messe que je donnerai spécialement en l'honneur de notre bonne et miséricordieuse Ophélie Fontaine afin de prier pour le salut de son âme, et aussi accessoirement de pouvoir participer à la quête exceptionnelle que j'organiserai en son nom pour la paroisse, comme elle aurait demandé que je le fasse assurément dans ses dernières volontés, si elle avait eu le temps de les faire…
Et sur cet appel mercantile à peine masqué, le curé se retira sans un bruit et retourna s'assoir dans l'assistance.
Ensuite vint le tour de l'expertise psychiatrique tant attendue, avec monsieur Aristide Lamasse, psychiatre de renom, habitué des cours d'assises. Il se présenta d'un pas de métronome au tempo lent, les cheveux gris et en bataille, de petites lunettes rondes cerclées d'écailles posées sur un nez court, légèrement en trompette.
— Monsieur le président, je me permets de sourire après avoir entendu le témoignage et la vision du curé de l'accusé, qui a sans doute confondu prêche et témoignage et qui a pris le tribunal pour une chapelle. Alors que je viens devant vous pour parler de l'accusé, je suis heureux de savoir que la justice des hommes n'est plus celle de l'Église, une justice considérée comme divine, mais celle de la raison, éclairée par les nouveaux faits de la science médicale. La science médicale, en tant qu'expert-psychiatre, je la représente en toute modestie aujourd'hui, celle de la psychanalyse et de nos maîtres en la matière, c'est-à-dire les éminents docteurs Sigmund Freud et Jacques Lacan. Car en réalité, il n'y a pas plus de bêtes que de monstres. Juste des personnalités avec des fissures et des failles remontant à l'enfance même. Les monstres, monsieur le président, ne sont que la vision arriérée, passéiste, d'une moralité et d'une superstition religieuse qui jugent des comportements dans un grand manichéisme et dans une vision simpliste, archaïque, sans réelle compréhension du fonctionnement humain. Pourtant, la personnalité de l'accusé parle d'elle-même et dès l'enfance on peut remarquer les nombreux et profonds traumatismes qui aboutiront aujourd'hui à ce tragique passage à l'acte. Déjà, progéniture d'un menuisier, l'accusé a eu très tôt le sentiment inconscient d'identification à Jésus, lui-même fils de Joseph, qui, je vous le rappelle, était charpentier. Il a donc été en proie dès le plus jeune âge au délire mystique, mais aussi sujet à un profond questionnement sur l'identité réelle de son géniteur. En effet, si Dieu était le véritable père de Jésus et que Joseph n'était que son père adoptif, qui fut le véritable père de l'accusé ?… Cette question fut pour lui, et très tôt, un véritable nœud à dénouer, une obsession angoissante qui l'empêcha de se construire et de former sa psyché sur des bases solides, sécurisantes et harmonieuses. Atteint d'un handicap, car celui-ci a un pied plus court que l'autre, l'accusé fut très tôt le fruit de moqueries et de rejets au sujet de ce défaut physique. Cela laissa une trace indélébile sur son rapport à l'autre et un profond sentiment d'humiliation, qui ne pouvait aboutir qu'à la méfiance, l'hostilité voire la haine d'autrui et certainement nourrir en silence une puissante envie de vengeance. Ainsi, si je peux me permettre une analyse sauvage sur le plan psychanalytique, je dirais que la vie de l'accusé fut bancale, sur le plan psychique, comme elle l'était sur le plan physique. Ensuite, son nom même, monsieur le président : Jean Lachaise, fut l'objet certainement d'une impossibilité de détermination sur le plan sexuel quant à son genre, ce qui créa très tôt un déchirement intérieur et un état erratique quant à son orientation sexuelle, d'où certainement l'apparition d'une haine des femmes. Ainsi l'accusé s'est construit comme il a pu, en développant une personnalité dure comme le bois, un caractère frustre et rigide, peu enclin aux relations sociales, une absence totale d'émotion et d'empathie qui l'ont poussé à s'enfermer peu à peu dans l'isolement et la sociopathie. Il est alors facile d'expliquer son geste cruel vis-à-vis de madame Ophélie Fontaine, qui représentait à ses yeux un condensé de tout ce qui le tiraillait douloureusement au plus profond de son inconscient… l'image du sexe déterminé et de la femme, de la mère, ainsi que de la Sainte Vierge Marie, qui le ramenait encore à sa propre mère… En conclusion, monsieur le président, non, l'accusé n'est pas un monstre, car les monstres n'existent pas. C'est juste quelqu'un qui s'est construit tant bien que mal avec de grandes failles narcissiques et de grandes carences affectives, un énorme sentiment de rejet et une haine progressive de l'autre, tout ceci aboutissant au final à une structure psychique pathologique de type psychopathique avec des probables traits de perversion, jusqu'à ce qu'arrive la décompensation inévitable devant cette vieille dame, qui personnifiait à la fois l'image maternelle refoulée, aussi adorée que haïe dans une ambivalence propice à la déstructuration et au dédoublement de personnalité, ainsi que le symbole de la religiosité qui questionnait certainement directement l'accusé sur son identité et sur sa notion de bien et de mal. Enfin, je suis désolé de le signaler ainsi, mais madame Ophélie Fontaine était une dame qui, à cause de son grand âge, possédait du poil au menton. On peut alors penser que le prévenu, à sa vue, a soudain été submergé par une homosexualité refoulée jusque-là, qui, en rejaillissant brusquement, a été à l’origine d'une véritable crise de furie impossible pour lui à contrôler. Ainsi, en tuant cette dernière, il a voulu en quelque sorte tuer, détruire ce sentiment insupportable qu'il était incapable d'assumer. Voilà, monsieur le président, je suis heureux d'avoir pu apporter mon savoir psychiatrique sur cette affaire. J'espère que tout est clair pour vous, maintenant…
Parmi les nombreux gens du village, Eugènie Delafeuille, voisine de la victime, tint à apporter son témoignage qui, d'après elle, était utile à comprendre le déroulement des faits…
Celle-ci avait une cinquantaine d'années. Elle était de forte corpulence, des bras et des mains larges comme des battoirs. La démarche d'un manchot empereur portant des ballerines. Elle était vêtue d’une robe bleue très engoncée avec des motifs à fleurs évoquant des nénuphars. Sur son visage flasque était posé, comme un badigeon expéditif, un maquillage criard de poudre pourpre et de traits noirs trop appuyés. Elle promena sur la salle d'audience un regard torve, aquatique, qui rappelait les espaces placides des océans. C’était un regard sans consistance, proche de celui de la limande, ponctué pourtant par moments de fulgurances électriques la transformant subitement en raie manta. Pour souligner ce regard incroyablement vide, elle portait des lunettes roses en forme d'ailes de cormoran.
— Nous vous écoutons, madame Delafeuille, qu'avez-vous à dire à la cour ? — Monsieur le juge, j'ai tout vu ! Je le jure ! Je le jure sur la tête de mes enfants que ce que je vais dire, c'est la vérité ! C'est horrible ! — D'accord, madame Delafeuille… Pouvez-vous nous dire d'abord quels étaient vos rapports avec Madame Ophélie Fontaine ? — Ben voilà, disons que je suis sa voisine, enfin disons pas vraiment sa voisine parce que j'habite de l'autre côté du village, à quatre cents mètres de sa maison, rue des Artichauts en fleur, mais disons que je la voyais passer tous les jours quand elle se rendait à l'épicerie ou à la messe. — D'accord… Vous avez dit au cours de l'enquête que vous aviez vu ce qui s'était passé et que vous aviez assisté au meurtre ? — Oui, tout à fait, monsieur le juge !… Enfin, je n'ai pas vraiment vu, je ne peux pas dire que j'ai assisté au meurtre, disons que j'ai vu l'accusé qui était présent le matin du crime. — D'accord, est-ce que vous pouvez dire à la cour ce que vous avez vu exactement ? — Eh bien, disons que j'ai vu l'accusé qui se tenait près du lavoir. Disons que je l'ai remarqué car il était très tôt, peut-être 6 heures du matin, et qu'il n'y avait personne d'autre, et que je me suis dit : « Ça, c'est pas normal… » Je précise que ça faisait plusieurs matins que je le voyais rôder à cet endroit. Toujours là très tôt, sans bouger, et qu'il se tenait à la même place. Comme s'il attendait quelqu'un ou quelque chose ou qu'il surveillait… Je rajoute que, comment dire, disons, il était pas comme nous, pas comme tout le monde, et puis il avait une allure patibulaire et le regard fuyant… Disons que ça m'a paru louche… — D'accord… Avez-vous vu Ophélie Fontaine se faire agresser par l'accusé ? — Oui, enfin disons, non… Disons que j'ai vu madame Ophélie Fontaine arriver et je l'ai vue se rapprocher de l'accusé. Après, je ne sais pas ce qui s'est passé, j'ai quitté la fenêtre du salon pour me rendre dans la cuisine car j'avais des rutabagas sur le feu… — D'accord… Est-ce que vous avez quelque chose à rajouter ? — Ben, disons, je voulais dire que c'est horrible ce qui est arrivé à cette pauvre dame. Tout le monde l'aimait bien dans le village. C'était une personne très agréable, toujours polie et souriante, toujours bonjour le jour et bonsoir le soir… Jamais on n'aurait cru que ce soit possible de tuer une aussi brave dame. Et ça aurait pu arriver à tout le monde. Cette personne qui a fait ça, c'est pas un être humain, ça non, c'est un monstre, un sadique… Vous savez, moi et mon mari, on a fait la guerre, enfin disons on a vécu l'occupation et c'était pas drôle, vous savez. Et encore, ma mère, qui était une brave femme aussi, disons, elle travaillait à la Kommandantur, et d'ailleurs, on dit les Allemands, eh bien moi je dis qu'il y en avait de gentils, très polis aussi… Enfin disons, voilà, on n'a pas été les plus mal lotis, car on avait des avantages, mais là ce qui est arrivé à madame Fontaine, c'est affreux, et pourtant on a vu des choses affreuses pendant la guerre, mais là, c'est pas possible, comment on peut faire du mal à une personne si gentille, si serviable, qui n'aurait jamais fait de mal à une mouche ?… Depuis j'ai peur, je ne sors plus de chez moi, et puis avec tous ces drogués de partout et tous ces gens qui viennent d'on ne sait où, on n'est plus tranquille… Cette personne, c'est un monstre ! Un démon ! Un dément ! J'espère qu’il sera condamné comme il se doit et je m'excuse, mais je suis pas pour la peine de mort, mais là, non, c'est pas possible, après ce qu'il a fait, il ne mérite pas de vivre… — Je vous remercie, madame Delafeuille, pour votre témoignage. Vous pouvez retourner à votre place.
Enfin, une fois tous les témoins entendus, l'avocat de la défense, maître Durant-Arletty, ventre bedonnant, robe légèrement débraillée, barbe mal entretenue, front de taupe mais yeux scrutateurs, grand bâtonnier du barreau de l'Ardèche, médaillé d'or des tribunaux de Privas et d'Aubenas, premier prix du concours de l'éloquence, prit la parole.
— Mesdames et messieurs les jurés, monsieur le président, même si toutes les apparences sont contre mon client, je voudrais vous rappeler qu'il n'y a aucune preuve matérielle dans cette affaire, aucune empreinte digitale, aucun aveu non plus, et que les apparences sont parfois trompeuses. Alors, je vous le demande : allez-vous prendre le risque d'envoyer un innocent à l'échafaud sur des apparences, sur un comportement qualifié d'étrange ? Mon client était à côté de la malheureuse victime, oui c'est regrettable, il était là au mauvais endroit au mauvais moment, mais est-ce que pour autant cela fait de lui un assassin ? En réalité, l'enquête bien sommaire a été menée exclusivement à charge contre mon client. Car tout le monde le désignait, tout le monde désirait voir en lui le monstre froid, l'assassin insensible, le meurtrier sadique qu'il n'est pas. Oui, comme le dit le grand Georges Brassens, « les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux » … Et ainsi les braves gens et les gendarmes ont construit le coupable idéal. Car c'est quand même hallucinant, monsieur le président !… Pourquoi l'enquête n'a même pas cherché à explorer d'autres pistes ? Je vous le demande… Pourquoi selon vous ? Eh bien je vais vous le dire. Quelqu'un avait tout intérêt à faire porter le chapeau à mon client, à l'accabler et à le voir poursuivi pour ce meurtre horrible. Quelqu'un qui avait de bonnes raisons pour cela… N'est-ce pas, monsieur le maréchal des logis Tamanoir ? Oh, oui, ne faites pas l'offusqué et ne me regardez pas avec de gros yeux, vous ne m'impressionnez pas !… Mais, je m'explique, monsieur le président : nous avons donc ici le maréchal des logis Auguste Tamanoir, aujourd'hui autoproclamé expert en criminologie, qui vient nous faire part de ses certitudes et de sa conviction profonde sur la culpabilité de mon client. Monsieur Tamanoir, dites-moi si je ne m'abuse, vous avez été prompt à arrêter mon client, vous avez été très rapide même. À peine arrivé sur les lieux, sans l'entendre, vous lui avez passé les menottes, très difficilement d'ailleurs, tant le pauvre, victime d'une injustice évidente et seulement coupable d'un délit de ne pas être comme tout le monde, a été tétanisé par cette arrestation subite et est resté raide, contracté, et incapable sous le choc d'effectuer le moindre geste. Mais à propos, monsieur Tamanoir, comment se fait-il qu'un témoin qui n'a pas osé se présenter à la barre et qui a désiré rester anonyme vous ait vu, vous, en habit de chasse, aux environs de 5 heures 45 près du lavoir, bien avant donc que mon client ne soit aperçu par madame Delafeuille ? Pouvez-vous nous dire pour quelle raison vous étiez là, à cet endroit, de si bonne heure, ce jour précis ? N'attendiez-vous pas madame Ophélie Fontaine ? Car tout le monde sait que vous n'étiez pas en bons termes avec elle, suite à une triste histoire de dépôt de plainte pour un vol de géranium, une jardinière entière quand même !… Plainte qu'elle vous reprochait d'avoir classée sans suite, sans vous soucier de la résolution de l'affaire. Et puis monsieur Tamanoir, vous nous avez parlé de votre passion pour la chasse, une passion qui consiste à trucider des animaux sans défense, c'est exact ? Alors peut-être que de trucider les animaux sans défense à trucider les vieilles dames pieuses, sans défense également, il n'y a qu'un pas… Mais je poursuis, vous nous avez donc parlé de votre passion pour la chasse, ce qui montre que vous êtes un être sadique et sanguinaire, mais pouvez-vous aussi nous parler de votre passion, à l'époque où vous étiez louveteau chez les scouts à Annonay au « groupe bienheureux “Charles de Foucauld” », monsieur Tamanoir ? Ah vous ne vous rappelez pas ! Ou alors vous faites semblant… Eh bien sachez, monsieur le président, mesdames et messieurs les jurés, que le sieur Tamanoir, ce gendarme parfait, exemplaire, volait et collectionnait alors les culottes des bonnes sœurs du couvent de la Présentation de Marie… Voilà assurément et sans l'ombre d'un doute pour l'occasion le comportement précoce d'un pervers authentique ! Et peut-être même d'un pervers attiré très tôt par la chasteté féminine, et nous le savons tous, madame Ophélie Fontaine était une femme chaste. Coïncidence ?… Je ne pense pas… Et oui, mesdames et messieurs les jurés, le maréchal des logis Auguste Tamanoir, aujourd'hui collectionneur d'animaux empaillés, et hier collectionneur de dessous féminins de bonnes sœurs… Voilà qui est réellement notre grand enquêteur qui a tout fait dès les premiers instants pour qu'on accuse mon client de ce meurtre qu'il n'a en réalité pas commis. Alors pourquoi monsieur Tamanoir ? Pourquoi tant de zèle et d'énergie pour accabler mon client ?… Oui, l'assassin se trouve ici, dans la salle ! Mais ce n'est pas celui que l'on croit ! L'assassin, c'est vous, monsieur Tamanoir ! Voilà ce qu'a voulu nous dire, dans son dernier souffle, la pauvre Ophélie Fontaine en gravant cette lettre « T » avec son propre sang, dont plus personne ne parle curieusement et qui, tout aussi curieusement, ne se trouve pas dans le procès-verbal que les gendarmes Tamanoir et Leflair ont rédigé lors des constatations ! Oui, la lettre « T » ! Le « T » de Tamanoir !!!
À cet instant, le maréchal des logis Auguste Tamanoir perdit son calme et son sang-froid. Il enjamba prestement le banc sur lequel il était assis et se jeta, les yeux injectés de sang, la bave aux lèvres, sur l'avocat de la défense.
Heureusement, des collègues gendarmes purent le retenir in extremis et le président fit suspendre l'audience dans un immense brouhaha.
À la reprise de la séance, maître Durant-Arletty reprit la parole.
— Eh bien en réalité, messieurs les jurés, je vous l'avoue, je ne sais pas si monsieur Tamanoir est le véritable coupable. Et cette fameuse tache de sang retrouvée sur le lavoir, personne n'a pu affirmer qu'il s'agissait vraiment d'une lettre et même si elle signifiait réellement quelque chose. Mais la raison de ma démonstration est très simple : je veux vous faire comprendre que l'on peut facilement construire un coupable idéal sur des rumeurs et une réputation et que même si les évidences paraissent incontestables en apparence, il faut se méfier de nos impressions, de la façon dont on voit les choses et les personnes, et que nos jugements peuvent parfois être trop superficiels, erronés et nous tromper complètement sur la réalité profonde des êtres et des actions. Car oui, je le répète : il y a un doute possible sur la culpabilité de mon client, et s'il y a doute, celui-ci doit profiter à l'accusé. Je demande donc en toute logique l'acquittement de mon client. D'ailleurs, je vous demande d'écouter attentivement les deux experts qui vont se présenter devant vous car je vous l'affirme, vous allez assister à une surprise de taille, un véritable coup de théâtre !
Voici ce que fut la fin de la plaidoirie de maître Durant-Arletty. Loin d'avoir convaincu l'assistance et suscité l'admiration par l'audace du procédé et de sa démonstration, elle fut accueillie avec consternation par la majorité et elle n'eut ainsi pas l'effet qu'il avait escompté. On entendit des protestations bruyantes dans la salle, et on s'indigna clairement de ses méthodes. Enfin, on prêta toutefois grande attention aux deux hommes qui venaient de s'avancer à la barre, car les derniers mots de l'avocat avaient suscité malgré tout une grande curiosité…
Ainsi un grand silence régnait à l'intérieur de la salle du tribunal quand les deux hommes se présentèrent, d'un pas lent et décidé. Il s'agissait de deux illustres experts médicaux, cités par la défense, afin d'amener une vision différente, plus objective, de l'accusé. Tous deux portaient la blouse blanche, des regards détachés comme se tenant en retrait derrière de fines lunettes carrées. L'un avait le visage rond, bonhomique, l'autre une figure plus rigide, les angles saillants.
Voici ce qu'ils déclarèrent :
— Bonjour monsieur le président et messieurs les jurés. Nous, docteurs Rivière et Carré, professeurs émérites diplômés de la faculté de médecine de Montpellier et agréés par la Sécurité sociale et la SNCF, sommes là devant vous en tant qu'experts engagés par la défense, afin de mener une contre-enquête indépendante sur les faits et de rétablir l'exactitude scientifique et médicale à propos de l'accusé. Avant de rendre notre rapport, nous précisons que nous ne connaissons ni le village, ni la victime, encore moins l'accusé, et que nous n'avons eu aucun contact avec les témoins ou d'autres personnes intervenues ici pendant la tenue de ce procès. Voici donc notre rapport : « Nous avons constaté en premier lieu chez l'accusé, après auscultation minutieuse, tentative de sondage et nombreux tests sensitifs, une absence totale d'organes sensoriels. Cette constatation, associée à une absence d'organe destiné à l'articulation, ou à la construction, élaborée ou non, de son et de langage, nous amène à la conclusion que l'accusé est dépourvu de faculté organique rendant possible la communication, ceci expliquant sans doute son silence et son mutisme complet. En outre, après avoir réalisé de nombreux examens neurologiques et plusieurs électroencéphalogrammes, nous pouvons affirmer que l'accusé est également dépourvu de toute capacité cognitive, de système nerveux, et même d'organe cérébral. Il ne possède pas non plus d'orifices digestifs et est dépourvu de tout organe sexuel. Il est en fait dépourvu de tout organe. Nous avons également, après auscultation et examens radiologiques, mis en évidence l'absence totale de structure osseuse indispensable à la locomotion, donnant ainsi une réponse plausible à son immobilité totale et au fait qu'il n'ait pas tenté de s'enfuir ni de s'éloigner de la scène du crime. Nous ajoutons qu'après observation et auscultation sommaire de son anatomie, nous avons constaté de grandes différences avec l'anatomie humaine classique. En outre, nous avons pu définir trois parties anatomiques le constituant grossièrement : une forme assez allongée dans sa partie haute, postérieure et verticale, une forme assez large de forme géométrique et de longueur égale rappelant un carré posé à l'horizontale sur un plan médian en son centre de gravité ainsi que quatre extrémités longilignes d'environ cinquante centimètres dans sa partie inférieure. Ses différentes parties, après consultation d'une classification déjà existante, sont ainsi appelées « dossier », « assise » et « pieds ». Ensuite, après avoir effectué plusieurs prélèvements de tissus de surface, nous n'avons mis en évidence par analyses microscopiques ou chimiques aucune cellule ni tissu humain, mais détecté un support organique principalement constitué de cellulose, d'hémicellulose et de lignine, ainsi que des traces d'huile de lin et des résidus de substances antifongiques. Nous pouvons ainsi envisager que la nature de l'accusé est essentiellement faite de bois végétal, ayant certainement bénéficié d'un traitement à base de produits lazurés pour des raisons probables de protection contre les intempéries et de durabilité. Ainsi nos conclusions sont catégoriques : l'accusé ne fait pas partie du genre humain, ni du genre animal. Il ne fait pas partie non plus du domaine du vivant, mais il est en réalité ce qui pourrait être défini de façon commune, comme une chaise, une chaise en bois plus précisément, composée essentiellement de hêtre et de pin, faisant partie de la famille des sièges et du genre des meubles de maison. Nous avons pu remarquer par ailleurs que le deuxième pied postérieur de cette chaise présentait un raccourcissement évident de quelques centimètres, nous permettant ainsi de formuler l'hypothèse que la victime, après s'être assise sur le sujet pour laver son linge selon toute vraisemblance, a perdu l'équilibre et a chuté accidentellement à cause de l'instabilité de celui-ci, entrainant alors son décès. Nous rajoutons qu'après avoir écouté avec attention les différentes descriptions de l'accusé présentées devant vous par les différents intervenants, nous ne nous prononcerons pas personnellement sur les visions et les témoignages produits ici à ce sujet, visions qui semblent s'expliquer par la grande diversité et subjectivité des perceptions humaines, mais qui ne correspondent en rien à notre expertise. Nous concluons enfin en disant que, d'après nos connaissances actuelles et après avoir consulté de nombreuses études scientifiques rigoureuses sur le sujet, nous ne pouvons pas attester qu'une chaise soit douée de morale ni de conscience et qu'ainsi il nous semble peu probable qu'elle puisse être tenue responsable de ses actes et encore moins accessible à la sanction pénale. Toutefois ce cadre dépassant nos compétences purement scientifiques, nous laissons à la justice le soin de répondre à ces questions. »
Voilà ce qui fut la dernière phrase des deux experts médicaux. Étrangement, au lieu de dépassionner le débat par un propos contenant une analyse rigoureuse et raisonnée, elle suscita une vague d'incompréhension et de désapprobation de l'assistance que l'on put entendre distinctement dans la salle du tribunal.
La plupart des personnes présentes se moquèrent ainsi ouvertement de ce rapport et le conspuèrent littéralement, dénonçant le pédantisme insupportable de soi-disant élites intellectuelles et scientifiques qui, encore une fois, voulaient trouver des circonstances atténuantes, expliquer avec la condescendance inhérente aux gens détenteurs du savoir et le mépris du bas peuple, l'inexplicable et l'ignominieux, l'atroce et le scandaleux, bref, voulaient faire prendre des vessies pour des lanternes aux honnêtes gens, embrouiller le débat au profit toujours de l'assassin alors que les choses étaient pourtant simples et évidentes dans cette terrible affaire et qu'il ne fallait pas aller chercher midi à quatorze heures, comme l'avait si bien dit le gendarme…
L'accusé était coupable. Point barre. Peu importait alors que celui-ci soit un homme, une chaise, un frigidaire ou une table basse…
La parole vint enfin au procureur, pour clore les audiences. Celui-ci prit place au centre du tribunal d'un pas rapide et survolté. Son visage et ses traits exprimaient la dureté de l'appareil judiciaire et l'aspect intransigeant de sa fonction. Ses yeux noirs et perçants, mélange d'aigles et de musaraignes, étaient comme des vagues d'écume remplies de sel, d'étincelles terribles et de fureur. Une moustache impériale venait apporter un trait saisissant de lion à un visage ordinaire, d'une effrayante banalité.
Sur la même lignée que la vindicte populaire, le réquisitoire de l'avocat général, monsieur Armand Borné-L'Obtu, fut sans grande surprise « tranchant » et implacable. Après avoir balayé d'un revers de main (et manche d'hermine) et rayé d'un ton plein de sarcasmes la parole du duo d'experts ainsi que l'hypothèse farfelue qu'il qualifia de « mauvais roman policier » de l'avocat de la défense, il rappela la nature particulièrement horrible de ce crime.
Il déclara qu'ainsi il ne comptait pas se pencher plus que ça sur la nature réelle ou supposée de l'accusé, car c'était trop facile et, selon ses dires, « lui faire trop d'honneur ». L'important, il ne fallait pas l'oublier, c'est qu'il y avait eu crime et que ce crime devait être puni avec la fermeté qu'il se devait et qu'enfin, il ne fallait quand même pas l'oublier, ce n'était pas l'assassin le sujet, mais l'innocente victime et que la justice devait s'appliquer avec intransigeance et sans discernement à ce propos, au moins pour sa mémoire…
Il insista en affirmant (avec verve et postillons) qu'une société harmonieuse et bien organisée était une société où régnaient l'ordre et la sécurité avant tout, où les citoyens pouvaient vivre tranquilles et sans inquiétude et où les crimes et délits devaient être punis comme il se devait. Chaque acte illégal devait recevoir une sanction adaptée, et devant le meurtre odieux d'une pauvre dame et l'absence du moindre signe de remise en question de l'accusé, il appelait à une réponse proportionnelle à la gravité de l'acte et ainsi il demandait en toute logique la peine capitale, c'est-à-dire la condamnation à mort de celui-ci.
Ce fut sans grand étonnement et sans attente qu'après un très court délibéré, les jurés et le président de la cour réapparurent pour annoncer leur verdict : la condamnation à mort.
À cette époque les appels n'existaient pas pour ce genre de crime, mais il est à parier que même si cela avait été le cas, l'accusé ne se serait pas servi de ce droit.
Un petit matin d'août, aux aurores, on décida donc d'exécuter la sentence.
Malheureusement et au grand regret de l'assistance et des instances pénales de l'époque, on ne put passer la bête à la guillotine.
En effet, malgré un cou très large et assez long, la bête était dépourvue de tête.
Après de longues discussions qui inclurent traditions judiciaires, respect du droit et applications rigoristes de la loi, on décida de faire exception, malgré les protestations des partisans laïques de la peine de mort, et on le brûla, comme au temps jadis de l'Inquisition, sur un bûcher tenu en place publique. Selon les témoins directs, « la bête » ne cria pas, n'exprima aucun regret et aucune excuse et n'émit aucun son, en dehors du grésillement du bois qui s'embrase, mais elle « prit bien » selon les termes exacts de ces mêmes témoins…
Ainsi prirent fin l'histoire et l'existence de la « bête d'Ardèche »…
Ses cendres furent ensuite jetées au vent, sans aucune sorte de messe ou de cérémonie. Le forain, après avoir quitté la région, vécut heureux et eut beaucoup d'enfants car il trouva toujours dans les villes et villages où il passait une foule de personnes prêtes à se divertir et à faire ainsi prospérer son commerce de barbes à papa et de pêche au canard. Le curé de la paroisse de Saint-Marcel-d'Ardèche poursuivit ses prêches, la cour d'assises de Privas continua à faire appliquer la justice des hommes, le musicien des rues et son ouistiti se firent vacciner contre la fièvre jaune, les gens du cru reprirent le cours tranquille de leurs vies, et on passa à autre chose.
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