Page d'accueil   Lire les nouvelles   Lire les poésies   Lire les romans   La charte   Centre d'Aide   Forums 
  Inscription
     Connexion  
Connexion
Pseudo : 

Mot de passe : 

Conserver la connexion

Menu principal
Les Nouvelles
Les Poésies
Les Listes
Recherche


Brèves littéraires
GLOEL : L'Unheimlich
 Publié le 04/10/26  -  2 commentaires  -  2924 caractères  -  3 lectures    Autres textes du même auteur

Une mélancolie unheimlich, où le familier se dérobe peu à peu jusqu’à devenir étranger.


L'Unheimlich


Il y a, à attendre sur un pont, un malaise indicible. Un pont n’est pas une destination, mais un carrefour où se croisent les départs, les espoirs déçus et les rumeurs fugaces, un lieu suspendu où l'on ne s'arrête normalement pas.


Le brouillard envahissait mes mains et les engourdissait, comme s’il remontait peu à peu jusqu’à mes pensées. Encore une fois, j’attendais sous le château, sur le Pont Charles, tout en sachant pertinemment qu’elle ne viendrait pas.


Autour de moi, les saints de pierre demeuraient figés dans leurs niches, leurs regards immobiles semblant me fuir et peser sur la brume de leur présence muette, tandis qu'en contrebas la Vltava répondait à peine par un clapotis sourd, presque un grondement. Dans ce décor étouffant, le pont semblait peu à peu se détacher de ses rives.


Elle n’était plus en retard, elle était devenue une absence. Je n’attendais plus une personne, mais le retour improbable d’une promesse, rejouant par habitude le cérémonial vide d’une présence qui ne m’avait laissé que des mots et du silence.


Je guettais pourtant l’imprévu : chaque passant faisait naître en moi le même réflexe de lever les yeux, de chercher un visage, une silhouette ou une démarche, avant de détourner le regard en constatant que ce n’était jamais elle.

Les autres avançaient sans hésiter, et la continuité de leur mouvement accentuait mon immobilité. Ils contournaient ma présence machinalement, comme on évite un poteau, une borne de pierre ou un obstacle sans importance.


Pourquoi étais-je encore là ?


Je connaissais depuis longtemps la réponse : cette attente ne menait nulle part.

Mais partir aurait signifié reconnaître mon erreur et admettre que tout ce temps n'avait été que du temps perdu, alors je restais, par habitude ou par peur.


L’ombre du château s’étendait sur le pont comme une main lourde sous laquelle mes pensées perdaient leurs contours. Immense, silencieux et indifférent, le château ne disait rien, et cette indifférence même finissait par ressembler à une réponse. Plus je demeurais là, plus le simple geste de partir devenait difficile, jusqu'à ce que l’idée du départ finisse par s’imposer non comme une décision ou un acte de volonté, mais comme une nécessité physique, le poids de l’attente étant devenu plus lourd que celui de l’inconnu.


Je partis enfin sans un mot, cédant à un mouvement naturel qui me poussait hors du pont, avec la seule volonté de ne plus être ici plutôt que d’aller quelque part.


En descendant vers les rues sans savoir où me diriger, je me demandais si j’espérais la trouver ailleurs ou si je cherchais simplement un autre endroit où attendre.


Je savais Kafka déjà loin ; comme lui, j’avais cherché un sens dans un monde muet, réalisant qu’il ne suffit pas de comprendre l’absurde pour réussir à lui échapper.


Je continuai donc à marcher, sans savoir si je fuyais le pont ou si je cherchais déjà le prochain.


 
Inscrivez-vous pour commenter cette nouvelle sur Oniris !
Toute copie de ce texte est strictement interdite sans autorisation de l'auteur.
   Myndie   
23/9/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
« Un pont n'est pas une destination, mais un carrefour... » D'emblée, on comprend que ce texte aura une portée philosophique. Et de fait, cette scène intime et plutôt banale d'attente sur un pont n'est que prétexte à une composition littéraire inspirée, sur le concept freudien de l'Unheimlich, en parfaite adéquation avec l'univers de Kafka.
Peu à peu le décor (Prague, le Pont Charles, les statues), se détachent de la réalité et, à l'instar des gestes les plus habituels, deviennent un piège psychologique.
Il y a même, au fur et à mesure, une gradation dans l'angoisse existentielle. La personne attendue n'est plus en retard, elle« est devenue une absence » ; je trouve ici que l'auteur décrit finement le moment où la déception de l'attente amoureuse devient pathologique.
Le personnage se dépersonnalise, se pétrifie, se fond dans le décor, jusqu'à faire entrave à la circulation des passants (« Ils contournaient ma présence machinalement, comme on évite un poteau, une borne de pierre ou un obstacle sans importance. »)

Comme chez Kafka, convoqué à la fin du texte, les éléments du décor (le pont, l'ombre du château) perdent leur côté pittoresque pour n'être plus que sources d'angoisses; comme chez Kafka, la situation vécue est hermétique et n'offre aucune issue ; comme chez Kafka, la liberté d'agir est illusoire et on ne sort jamais de l'impasse.
Les dernières phrases sont d'ailleurs éclairantes sur ce point :
« Je savais Kafka déjà loin ; comme lui, j’avais cherché un sens dans un monde muet, réalisant qu’il ne suffit pas de comprendre l’absurde pour réussir à lui échapper.
Je continuai donc à marcher, sans savoir si je fuyais le pont ou si je cherchais déjà le prochain. »

J'ai trouvé ce texte brillant. Bravo.

   Pattie   
23/9/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime un peu
Je trouve ce texte bien écrit, mais pour moi qui aime les histoires, on ne peut pas dire qu'il me comble.
J'ai trouvé très intéressant le pont vu comme un endroit où on ne devrait pas être mais juste passer. Et surtout ce personnage qui ne peut plus que réagir à des sensations négatives. Il attend parce que ne pas attendre serait trop dur. Il arrête d'attendre parce qu'attendre davantage lui est insupportable. Tout autour de lui est inhumain, minéral. La seule trace d'humanité à part lui est cette hypothétique personne qui probablement ne viendra pas. C'est assez désespérant pour qu'on puisse interpréter "le prochain" pont comme celui du grand saut.


Oniris Copyright © 2007-2025