Sans être repoussant, il n’était pas grand. Tassé, progressivement, au fil des ans. Il était du décor comme l’affreux coucou qui gueulait les quarts d’heure. Comme le massacre de cerf qu’il tenait du grand-père, il était sec, desséché. Lorsque la boutique était vide, il s’asseyait, lugubre, il parcourait des journaux alarmistes en soupirant beaucoup. Les gens ne savaient vraiment comment le décrire. Il était là. Miteux, le terme aurait été un peu fort. Quoique. Mais petit en tout cas, laid, rabougri, aigri. Il tenait ce commerce non par vouloir mais par devoir. Il fallait tout de même subsister. La pitance était avalée pour travailler. Et la boutique tenue pour manger. Il avait commencé à se laver deux fois la semaine pour attirer les clientes. Ses vêtements étaient ternes, les chaussures étaient splendides. On n’achète pas de brodequins à un boutiquier mal chaussé. La boutique n’était pas sale, il ne l’aurait pas permis. Mais elle n’était pas non plus élégante, il ne l’aurait pas compris. Mme Vicarion n’avait rien à voir avec Monsieur. Petite, frêle mais vivante, elle portait les boucles d’oreilles azur depuis quarante ans. Quoiqu’aussi vétuste, quoiqu’aussi branlantes que leurs voisines, les étagères sur lesquelles elle régnait témoignaient d’une femme bien différente du mari. Là où Alphonse rangeait méthodiquement, catégorisait par prix, par provenance, selon les règles bien établies de la petite cordonnerie, sa femme apportait une touche de vie, une respiration essentielle pour qui plongeait dans la sombre boutique. Monsieur aurait voulu reprocher son désordre à Madame, quelle boutiquière convenable arrangeait les chaussures par couleur ! Mais il devait bien constater à la fin de chaque mois qu’elle avait vendu plus que lui. Alors il ne disait mot. Jolie, elle ne l’avait jamais vraiment été. Sa jeunesse commençait à dater, certes, mais ni le temps ni l’ennuyeux mari n’avaient semblé l’entamer. Les jeunes clientes l’appréciaient et la plaignaient. Les plus vieilles la jalousaient sans réellement savoir pourquoi. Au-dehors elle n’était que lumière, foi en la vie et éclats de rire. La vie ne l’avait pourtant pas épargnée, mariée trop jeune, mariage naïf. Son fils n’avait vécu que dix-sept jours, assez pour être pleuré. Elle l’avait enfanté, elle l’avait couché rigide dans une boîte à chaussures. Elle l’avait enterré, elle l’avait pleuré. Elle avait réappris à vivre, à être heureuse ou à le sembler, à sourire aux clientes qui entraient. **C’était maintenant l’octobre, le mari était mort. Elle l’avait aussi pleuré, mais moins longtemps, mais pas autant. Certains disaient qu’il s’en était allé paisiblement. Pour l’homme sans imagination, la mort n’est qu’un sommeil. Il n’avait laissé à sa femme qu’une photographie pâle qui déjà jaunissait. Il se tenait debout, sévère, presque austère dans des chaussures cirées avec soin. En guise d’héritage, une boutique sombre. Mais surtout de l’argent, ou du moins un peu. Et la liberté. Quand venait le dimanche, elle s’en allait gaiement. Riant à la vie, elle souriait aux enfants et se moquait tout bas des femmes trop bruyantes, des maris trop petits. Le souffle court, elle courait au guichet du cinéma d’en face. Et souriait joliment au guichetier content. Comme une petite fille elle allait s’asseoir, trépignant de plaisir. Dans le cuir, ou le velours, elle se laissait rêver. Elle qui ne connaissait que le petit Paris étroit et sordide se voyait chevauchant les plaines américaines, embarquant vers l’Inde ou le Népal. Parfois, un plaisir coupable. Elle s’imaginait dans les bras d’un bel avocat, aux côtés d’un aristocrate désenchanté. Elle perdait des sommes folles dans un casino monégasque. On la réveillait en fin de séance. Chaque semaine donc, elle comptait ses avoirs. Et chaque semaine reposait sur ce billet, billet d’évasion, billet de bonheur. **C’était juin. Le macadam se consumait. La petite boutique frémissait sous le cagnard. Il n’y avait eu que deux clientes dans la matinée. À 15 heures elle entra. Elle était lourde, rouge. Elle tenait un gosse à une main. L’autre, charnue, couverte de bagues clinquantes, plongeait sans cesse dans un sac à main pour en sortir un mouchoir rapiécé. Elle épongeait son front suant par de petits gestes saccadés. Le môme, morveux s’accrochant à sa manche, mâchouillait un vieux bout de caoutchouc. Un autre garçon, six ans, filiforme, sec et desséché, traînait dans son sillage. Elle sembla hésiter à l’entrée de la boutique. La chaleur la décida. Elle entra. Là elle s’arrêta interdite et dévisagea Mme Vicarion. Un peu mal à l’aise, celle-ci lui proposa de s’asseoir. Elle refusa d’un signe de tête et continua son examen. Finalement, elle rompit le silence : « C’est donc toi. » La réponse vint avec un léger sourire : « C’est moi, oui. Et vous, qui êtes-vous ? » « Je suis la mère des enfants d’Alphonse. » Et Mme Vicarion blêmit. La matrone s’avance, énorme, menaçante, imperturbable. Elle tend dans sa main gigantesque un papier ridicule. Là, en lettres petites et biscornues, on peut déchiffrer les mots de Monsieur. Il s’engage à laisser sa boutique et la moitié de ses biens aux bâtards qu’il a enfantés. Et il signe. Mme Vicarion ne s’y trompe pas. L’authenticité de la signature ne fait pas de doute. Elle a toujours trouvé assez cocasse que son mari si terne ait eu une signature si flamboyante. Elle comprend. Sonnée, elle entend à peine sa rivale lui expliquer revenir mardi, avec un notaire, pour faire appliquer les volontés du défunt. Avec un sourire méprisant, elle sort et son derrière immense se trémousse supérieurement. Elle rentre précipitamment, s’étant rendu compte que ses fils sont restés à jouer dans les chaussures. Ils ont précipité au sol une dizaine de paires et les essayent toutes une à une. Elle leur assène chacun une gifle, le premier pleure, pas l’autre. Peut-être qu’elle leur en veut de lui avoir fait rater sa sortie majestueuse. Peut-être qu’elle ne veut pas qu’ils détériorent une boutique qui sera bientôt la sienne. **Le notaire est grand, large d’épaules, souriant. Son habit coupé avec soin lui confère une majesté qui ressort dès le premier coup d’œil en ce quartier insignifiant. Sa mallette noire est neuve, en cuir sud-américain. Ses boutons de manchette sont en or. C’est indéniablement un bon notaire. Il semble néanmoins presque gêné lorsqu’il récapitule la situation : « Monsieur a trompé Madame, Monsieur a signé un papier l’engageant à faire hériter ses enfants, Madame la mère réclame son dû. » Il hésite. Son regard parcourt les deux femmes face à lui, le visage lourd de la matriarche sourit déjà dans la perspective de la victoire à venir. Celui de la boutiquière est saillant, partagé par deux cernes effroyables. Elle n’a pas dormi depuis trois jours. Il n’y a pas eu de cinéma dimanche dernier. « Après étude du dossier, la signature de M. Vicarion est déclarée authentique. Cependant la loi ne reconnaissant pas de tels procédés testamentaires, Mme Vicarion est relevée de toute responsabilité envers les enfants de feu Monsieur son mari. » Et il s’en va. Ses mouvements sont rapides et la mallette heurte son flanc à chaque pas. Jamais ne se retourne. On pourrait croire qu’il est attendu ailleurs. Mais non. Simplement, il préfère éviter de voir deux pauvresses se déchirer pour quelques centaines de francs. Il a joué sa partition, il tire sa révérence. La matriarche ne comprend pas. Elle hurle, jette ses enfants dehors en leur gueulant que la vieille mégère face à eux les spolie. Les insultes sont suivies d’accusations. Le notaire a été acheté, le juge aussi, le ministre est dans le coup. « Il me l’avait promis, j’aurais pas accepté d’être si longtemps sa maîtresse sinon. Cette boutique est à mes enfants, je reviendrai avec mon mari, prenez garde. » Puis elle se calme et se met à geindre. Ce sont des sanglots de vache, sortant d’un gosier profond, tombant grêles dans la boutique en surchauffe. « Comment je vais les nourrir, moi ? J’vais continuer à m’tuer à la laverie tous les soirs. C’pas une vie. J’suis encore jeune. Et les garçons, j’voulais qu’ils aillent étudier z'à Paris. » Et elle sort sans panache, titubante, terrassée par l’existence. Grasse et sans grâce, elle chancèle en pleurnichant. En face, trois gosses la pointent du doigt en pouffant. Mme Vicarion, elle, ne pleure pas. À la lecture du jugement, une joie intense l’a parcourue. Elle allait pouvoir continuer à vivre, à rêver, à se dorloter dans les fauteuils rouges et feutrés de l’Alcazar. Elle a blêmi face aux insultes, elle a pâli face aux accusations, elle a baissé les yeux face aux évocations des malheurs à venir. Elle en a honte mais, pour l’instant, l’affliction des autres lui est étrangère. L’argent, c’est la clé du cinéma – et donc des rêves. Elle se sait vieille, une vie de labeur justifie un peu de repos. Elle s’offrit un verre de crozes-hermitage avant d’aller se coucher. C’était le vin du dimanche, elle n’en avait jamais bu. D’abord par interdiction, ensuite par habitude. Il était resté dans son placard, somptueux et fier, et sa robe rouge rappelait la matrone soufflante. Mme Vicarion ne s’en délectait que davantage. **Elle dormit affreusement mal. À quoi bon quelques francs pour s’offrir un cinéma ? Sa vie à elle était déjà gâchée. N’arrache-t-on pas les vieux pommiers pour planter leur progéniture ? Elle n’avait pas vraiment vu le cadet. L’aîné, si. Son regard morose lui rappelait trop Alphonse. Ce visage lui rendit visite toute la nuit, se confondant avec celui de son père, se noyant dans l’image du pauvre Antoine qui n’avait vécu que dix-sept jours. Le visage hurlait parfois, la suppliait souvent, ne souriait jamais. Elle le voyait mendier une croûte de fromage, un quignon de pain. Au fond, le mari, elle ne l’avait jamais aimé. Détesté, même, quand elle avait appris ses aventures extraconjugales. Passe encore si la femme avait été belle. Mais là. Pourtant, depuis le départ de la mère et des deux gosses, Alphonse devenait dans sa mémoire un mari décent. Certes il était avare, certes il n’aimait pas le cinéma, ne la laissait jamais y aller. Mais il lui avait assez répété qu’il se tuait à mettre du lard dans leur assiette à tous les deux, que sans lui ils seraient à la rue, qu’elle avait bien de la chance. Il avait aimé Antoine aussi. Et il avait pleuré avec elle. Il avait fait lui-même le cercueil, s’écorchant les doigts pour offrir à leur fils un repos décent. À défaut de cinéma, lui, athée et anticlérical, avait accepté qu’elle aille à la messe le dimanche. C’était en somme un homme bon caché derrière un air maussade. Elle n’avait pas le droit de voler aux enfants de son homme le futur radieux qu’elle pouvait leur offrir. Mme Vicarion décida donc de vendre. Elle ne garda que la boutique, se sépara des trois pièces attenantes où s’était jouée toute sa vie. Avec elles partaient les quelques livres moisis, les coussins vieillis, les rideaux troués. Les nombreuses paires de chaussures de son mari, malgré leur allure, partaient pour des prix ridicules. Elle ne garda qu’une seule paire, les mocassins préférés, ceux qu’Alphonse portait le jeudi. Pendant toute une nuit, elle les brûla dans la cheminée. Elle les regarda se consumer, les yeux secs, le regard fixe. Avec l’argent elle prendrait une chambre de bonne. La boutique, elle la donnerait aux enfants d’Alphonse. Il lui resterait bien assez d’argent pour subsister encore vingt ans. Pour l’instant, il fallait laisser tomber les séances sacrées de cinéma mais elle connaissait des couturières. Elle se ferait embaucher et, si le travail était bon, les séances reviendraient. Une question la torturait cependant. Léguer la boutique vide, vendre jusqu’à la dernière paire. Ou aller jusqu’au bout du don et abandonner cet argent bien nécessaire. Finalement, elle décida de liquider pour son compte la marchandise. Cela prit quatre semaines et, au lendemain du dernier soir, en comptant son pactole, elle fut prise d’une honte immense. Elle se sentait idiote. À quoi bon faire ce don s’il n’était pas total, à quoi bon effectuer une demi-bonne action. Elle dormit affreusement mal. Pendant ces quatre semaines, Constance avait cherché à retrouver l’amante de son mari. Elle l’attendait, persuadée que les menaces et les insultes allaient revenir. Alors elle lui expliquerait, alors elle léguerait son bien et verrait les yeux de mioches s’illuminer de joie. Mais rien. Au bout du troisième mois à attendre seule dans sa boutique vide, parfois un tricot à la main, elle se lassa. Elle se décida à aller voir Paul. Paul était l’unique ami d’Alphonse. Il n’avait rien à voir avec lui, il était bruyant, tapageur, coureur. Alphonse le tenait en grande estime, l’homme sans passion se contente de l’exubérance des autres. Il se sentait privilégié d’être l’ami d’un tel démon. Constance, elle, le haïssait. Un soir où les deux hommes avaient trop bu, Paul s’était mal comporté avec elle. Alphonse avait balayé la chose d’un revers de main, s’excusant presque pour son ami, insultant sa femme qui l’ennuyait. Pourtant, cette fois, face à sa ténacité, il avait cédé. Paul ne vint plus à la boutique, ce fut Alphonse qui fit tous les déplacements, toujours le jeudi soir. Constance ne l’avait pas revu depuis l’incident. Elle dut toquer trois fois pour qu’il se lève enfin, la chaise raclant le sol, l’homme maugréant contre le visiteur importun. Il eut un sourire graveleux en la voyant. Sa silhouette trapue se détachait dans l’embrasure de la porte. Il l’invita à rentrer mais elle refusa. Elle ne souhaitait que des renseignements. Qui donc était l’amante d’Alphonse ? Où logeait-elle ? Quand Paul comprit qu’elle savait, son sourire devint encore plus grivois. « Toutes ces années, il t’a bien roulée ma pauvre, hein. Entre donc lui rendre la pareille. » Elle recule, il s’avance. Elle menace de crier. Il s’apprête à rentrer, la laissant là sur le palier, aussi ignorante et désemparée qu’au départ. Il se retient, il revient. « Tu lui veux quoi à la donzelle d’Alphonse ? Tu veux t’venger ? » Et son sourire était carnivore. Alors il rentra dans son deux-pièces, arracha une feuille d'un calepin, nota deux mots, un nom, une adresse, et la tendit à Mme Vicarion. « Venge-toi ma p’tite, fais-la souffrir. J’ai toujours su que tu étais comme ça, Constance, derrière tes airs de sainte. C’est ça qui lui cassait le plus les couilles à Alphonse, tu sais ? Ça et ton corps flétri. » Et il referma la porte en riant. Constance s’applique. Il est tard. Elle sort d’une ultime séance de cinéma, sans doute la dernière avant longtemps. Elle n’a jamais très bien écrit, Alphonse s’en chargeait pour elle. « À Madame Turgé. Madame, j’ai décidé de laisser aux enfants la boutique de leur père. Il aurait voulu en faire des étudiants. Les clés dans cette enveloppe vous donneront accès aux locaux. Adieu. Il vous aimait plus que moi. » **C’était à nouveau l’octobre. La petite boutique était inoccupée depuis une semaine. D’un fiacre arrêté au bord de la rue, la grosse dame descend, un homme insignifiant à ses côtés. Les deux avancent en conquérants, lèvent le rideau de la boutique et tournent la clé dans la serrure. Avec un reniflement satisfait, la matrone entend le loquet glisser. Elle ouvre : « Oh, la salope ! Elle a liquidé la marchandise avant de partir ! »
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