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Fantastique/Merveilleux
Cyrill : Involution [Sélection GL]
 Publié le 13/07/22  -  17 commentaires  -  9110 caractères  -  115 lectures    Autres textes du même auteur

Nourri et logé.


Involution [Sélection GL]


Le matin de mes trente ans j’eus la surprise de trouver mes parents en train de nager dans mon bol de lait, tentant de se dépatouiller de céréales ramollies. Ils me firent de grands signes joyeux : on est bien ici, on a largement mérité de se reposer. Un peu interloqué, je tâchai néanmoins de glisser ma cuiller entre eux deux, histoire de sauver quelque nourriture. J’avais encore un peu de sable sous les paupières, ma vue en était-elle troublée ? Étais-je en plein cauchemar ? Plus tard dans la journée je les vis tenir de petits conciliabules en me regardant à la dérobée. Quelque chose se tramait.

Le lendemain et les jours qui suivirent l’évènement se répéta comme une nouvelle et curieuse routine matinale, avec quelques variantes. J’eus droit une fois à du thé vert, le pain de mie flottant dessus tenait lieu de matelas pneumatique à papa tandis que maman allongeait des brasses vigoureuses autour du bol. Une autre fois à du café noir sans sucre, eux se prélassant sur ma serviette dépliée. Aussi en profitai-je pour boire sans craindre de les indisposer, mais la potion fut amère. Leurs apartés étaient de plus en plus fréquents, leurs regards vers moi se teintaient de mécontentement. Je finis par me sentir légèrement indésirable, sans comprendre exactement pourquoi. Qu’avais-je fait, qu’avais-je omis de faire ? Cette mascarade était-elle une invitation à les manger ? Je remâchais ces questions sans les leur poser, sans non plus trouver de réponse.

Je tentais de me rendre agréable, esquissant parfois des pas de danse inspirés ou entonnant d’une voix vibrante l’aria qu’ils aimaient tous deux, leur jetant force œillades humectées de piété filiale. Puis, changeant de stratégie, j’eus à cœur de les conforter dans leurs manières. Je balayai de la table les miettes qui auraient pu blesser leur corps dénudé. Je repassai de la paume de la main les plis de la serviette afin d’améliorer leur confort. Je disposai la cuiller de façon à leur ménager un solide toboggan plongeant dans ma boisson. Comme ce fut gai de les y regarder glisser, riant aux éclats ! L’idée me vint aussi de provoquer des vagues douces et récréatives dans le liquide, ils s’y laissèrent flotter avec mollesse. J’espérais, grâce à ces attentions répétées, récolter un peu de reconnaissance. Mais ils s’étaient installés sans égard pour moi ni pour mes efforts dans leurs habitudes. Je les vis matin après matin s’alanguir avec une belle indifférence sur mon petit déjeuner, sur mes tartines, dans mon bol, jusque dans la piscine à bulles que je me préparai un jour pour contrer le mal de tête que cette situation occasionnait. Je versai un soir des larmes maussades autant qu’affectées dans mon assiette à potage, mais ils y barbotèrent et se délectèrent du sel déposé sur leur peau.

Je finis par prendre la seule décision qui s’imposait : quitter mes parents, prendre mon indépendance. J’admettais, bien à contrecœur, qu’ils souhaitassent vivre leur vieillesse comme des amoureux enfin réunis en tête-à-tête après un durable interlude. Je ne fus pas long à dégoter un logement et j’y emménageai mes quelques possessions, qui se bornaient à l’indispensable. Le bol avec mon prénom écrit dessus fut une prise de guerre, ma serviette de table également.


*


Un interminable couloir desservant d’un côté une chambre exiguë, de l’autre un mini-salon, débouchait sur la cuisine, sommairement équipée. Je me hâtai de remplir le frigo avec quelques pots de confiture que maman avait concoctée pour encourager mon entreprise. J’y ajoutai les denrées de première nécessité qu’il me fallut me procurer par mes propres moyens. Le lait figurait en bonne place au milieu de plats préparés. Ces derniers me paraissaient bien insipides. Aucun n’égalerait ceux de maman, j’en étais certain.

Je m’acclimatais tant bien que mal à ma nouvelle vie. Petit à petit l’appartement se remplit. J’allais régulièrement visiter mes parents pour leur emprunter les objets qui me faisaient défaut. À ces occasions ils me recevaient avec quelque cérémonie, comme ils l’auraient fait pour un hôte anonyme, et restaient sur leur quant-à-soi tandis que nous prenions le thé. Je pouvais m’apercevoir, avec un certain dépit, qu’ils occupaient leur temps avec bonheur. Des flyers aimantés au frigo me renseignaient sur leurs sorties passées ou futures. Maman ignorait ostensiblement les boutons manquant à mes chemises et les pullovers démaillés. Papa ne pouvait retenir un sourire narquois qui s’affichait crânement sur un visage bronzé jusqu’aux oreilles. Ils acceptaient du bout des lèvres de me prêter une casserole ou une paire de ciseaux, me faisant remarquer sans mansuétude que je pourrais tout aussi bien en acquérir. Ce qu’en définitive je me résolus à faire.


Les mois passèrent et mon logis se remplit au même rythme que le désordre progressait. Mes acquisitions du jour s’éternisaient dans le couloir, et ce n’est que lorsque le passage devenait impossible qu’elles rejoignaient ma chambre ou le salon, nonobstant leur adéquation avec l’endroit. Des amoncellements d’objets hétéroclites menaçaient à tout moment de s’effondrer. Je devais les enjamber ou me contorsionner entre eux, j’égarais systématiquement ceux qui auraient pu me rendre quelque service. Des piles s’écroulaient régulièrement, soulevant des volutes de poussières et débusquant des araignées opportunistes. Ma vie devenait compliquée. J’étais nostalgique du temps où mes parents et moi formions une petite famille unie et rangée, où ceux-ci pourvoyaient à mes moindres désirs. J’aurais voulu accrocher au mur quelques photos de nous, faire jouer la musique qu’ils aimaient en insérant un CD dans un lecteur, mais je n’avais rien de tout cela, ou alors c’était irrémédiablement perdu dans mon capharnaüm. Je filais un mauvais coton.

Un soir, luttant contre l’aboulie qui me terrassait, je tirai péniblement mon matelas de la chambre embouteillée jusqu’à la cuisine où régnait encore un semblant de netteté. Ce fut la dernière fois que je traversai le long vestibule. De ce moment je vis s’améliorer sensiblement mon quotidien et se calmer mon angoisse, m’adaptant aisément à cette petite pièce sans fenêtre où tout était à ma portée, du lever au coucher.

J’adoptai un rituel immuable pour organiser mes jours. Ce fut par un tour de force que je parvins enfin à faire chauffer mon lait sans qu’il ne bouillît ni ne versât. Je contemplais chaque matin le liquide en portant à mes lèvres le bol marqué de mon prénom, sa blancheur immaculée dans laquelle ne trempait rien ni personne, et je devais à ces occasions refouler des sanglots désappointés. L’appétit me manquait pour me confectionner des tartines. Puis j’attendais le soir en rêvassant et, faute d’imagination ou d’envie, je buvais un second bol de lait. C’était au demeurant la seule chose qui restait dans le frigo.

Ma vie me semblait bien un peu étriquée, mais étrangement je n’en souffrais pas vraiment. Mes parents s’éloignaient du champ de ma conscience, se résumant à un halo indistinct, un murmure inarticulé. Je fredonnais quelquefois cette aria qu’ils chantaient ensemble, comme guidé par un mécanisme sur lequel je n’avais pas de prise. Je ne me déplaçais plus que du lit à la table et de la table au lit, voûté. Me déplier complètement m’était trop difficile, mon corps devenait progressivement pataud et gourd. En conséquence de quoi le plafond de la cuisine s’était abaissé. Les murs également se rapprochèrent pour ne me laisser que l’espace que j’employais encore. La fatigue m’accablait. Le jour et la nuit se confondaient, comme passés au tamis, la lueur qu’il m’en parvenait variait très peu.

Je fis preuve à un moment d’un peu d’initiative en installant un tuyau qui ferait le lien entre le lait et mon corps. Ainsi pourrais-je désormais me vautrer sur le matelas sans tracasserie inutile. Le liquide se mit alors à couler en continu. Il était devenu d’une transparence ivoirine, et c’était absolument tout ce qu’il m’importait d’avoir à disposition.

Ce fut ainsi pendant longtemps, je n’avais plus la notion du temps qui passait. L’inquiétude m’avait déserté, une infinie satisfaction m’agitait doucement. J’étais à présent recroquevillé et peu à peu, le liquide venant à manquer, je me mis à m’aspirer, commençant par les lèvres, les joues, le nez, les oreilles et ainsi de suite. Tout se passa en douceur, tout fut avalé, aspiré, gobé jusqu’à ce que je parvienne à l’état fabuleux de non-être.


*


Apparurent alors de minuscules poissons argentés, frétillant et changeant de direction à tout moment. L’éclat de leurs écailles fusait ici et là, en fonction des hésitations et des revirements de chacun au sein de la multitude mouvante. Le ballet évoquait un kaléidoscope éblouissant. Mus par un instinct grégaire, ils en vinrent à se regrouper en banc, sorte d’arc-en-ciel fantasmagorique qui s’éloignait à toute allure, ne formant plus qu’un seul jet ondoyant et moiré qui se rétractait vers son origine.

Seul et retardataire, un peu gauche et expulsé d’une lune gigantesque, je suivis le mouvement dans une ignorance bienfaisante et totale.


 
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   socque   
24/6/2022
 a aimé ce texte 
Bien ↑
J'ai pensé à Kafka en lisant cette histoire aberrante, pour l'impression de profonde angoisse, d'abandon, de repli sur soi que j'en retire. J'assiste à une régression littérale du narrateur, jusqu'à me semble-t-il le retour à l'état de spermatozoïde au milieu de ses congénères. À partir de l'installation "dans ses meubles" dudit narrateur, la trajectoire narrative du récit est claire pour moi, en revanche j'ai du mal à la raccorder aux parents minuscules gâchant les petits déjeuners de leur fils. J'ai le sentiment que ces deux parties, avant le déménagement et après, ne s'articulent pas bien ensemble, que la logique à l'œuvre n'est pas la même ; un peu comme si vous me présentiez deux univers "autres" sans rapport entre eux. Or, on est dans la même histoire…

En tout cas j'ai apprécié le dépaysement !

   plumette   
25/6/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Très belle surprise que ce texte !

le premier paragraphe m'a enchanté. Le message parental invitant le narrateur à prendre son indépendance est d'une grande drôlerie, il y a des effets visuels avec ces petits personnages qui investissent la table du petit déjeuner pour s'y livrer à de joyeuses distractions.

puis le cheminement du narrateur est également très bien vu, ses efforts pour maintenir l'attention parentale et puis ce départ contraint et forcé qui débouche sur un repli mortifère. Mais tout cela avec un air de na pas y toucher, un ton un peu surréaliste!

je suis vraiment admirative de votre capacité à transformer le réel tout en gardant à votre personnage des sentiments et des réactions très réelles !

Bravo!

Plumette

   chVlu   
27/6/2022
 a aimé ce texte 
Un peu
le début m'a attrapé par la manche, tiens donc cette histoire de parents lilliputien et/ou d'un Tanguy géant me parait loufoque à souhait. Je rentre de le jeu de l'auteur, me fait promener dans des aventures communes mais ici pas ordinaires. Ce tangue totalement égo centré me fait rire et l'ironie que je crois que l'auteur a souhaité instiller me parait bien dosée.
Mais patatra quand survient la chute je décroche complétement, je n'arrive plus à m'imaginer l'histoire les lieux, les faits et geste. Raccordé au lait ? le narrateur devient lait et s'auto consomme ? Enfin bref la fin j'y comprend rien même après 4 ou 5 relectures.

Dans un format court la fin c'est beaucoup alors je n'ai pu qu'un peu aimer ce que j'espérais au début beaucoup aimer.
Je trouve le style plaisant à la lecture, l'écriture et nette et précise c'est agréable, mais voilà cette fin, crémondédiou !!! j'y comprend nada, peau d'zob, queue dalle !

   AnnaPanizzi   
27/9/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour Cyrill

Intéressant de tomber sur une nouvelle assez peu commune de ce type. D'emblée on est absorbée par les parents miniatures dans le bol du petit-déjeuner, punchline narrative accaparante et efficace.

Si j'ai bien compris, ce repli vers l'intérieur du narrateur serait son chemin de moindre résistance vers l'émancipation ou du moins sa façon de couper enfin le cordon nombriliste (rappelons qu'il a 30 ans et qu'il squatte encore chez papa et maman).

Le deuxième paragraphe voit le parasite aux prises avec sa vie d'indépendance où le simple fait de faire chauffer du lait devient une gageure. Il ne peut s'empêcher de revenir sans cesse au bercail. J'ai pensé au film Tanguy. La toute dernière partie est bien plus métaphorique et chacun y trouvera ce qu'il veut y comprendre.

Etonnant. Singulier. Vous êtes vraiment un auteur à part dans la galaxie onirienne

Anna

   papipoete   
13/7/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
bonjour Cyrill
Une nouvelle de moins de 10000 caractères, je m'y colle !
Lire du Cyrill en poésie, relève de la " pierre de rosette " et là, oh surprise l'écriture non seulement coule naturellement, et en plus l'auteur nous montre sa connaissance du vocabulaire et de la conjugaison !
Certes, l'histoire est fantastique avec ces parents, qui s'incrustent " chez eux " au point de faire fuir leur fiston, qu'il s'installe dans son " chez lui "
NB on est dans le fantastique, parfois dans le réalisme, quand on voit que sans ses parents, ce grand garçon de 30 ans ne fait plus face, se laisse déborder envahir par lui-même !
On voit du " Alexandre le bien-heureux ", du " Tangui " et bien des aventures sont cocasses ( le bazar dans l'appartement, puis ce lit qui devient quartier général, puis lieu de vie jour et nuit )
L'installation du tuyau depuis la bouteille de lait jusqu'au plumard, pour éviter toute fatigue, est croustillant !
Un récit peut-être farfelu, mais avec des accents fort touchants ; dans un phrasé qu'en " lecture aveugle " je n'aurais jamais attribué à notre fameux auteur !

   senglar   
13/7/2022
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour Cyril,


Je me suis dit : Lilliput, Ben non c'est pas Lilliput.

Je me suis dit : Tanguy. Ben non c'est pas Tanguy.

Je me suis dit : La métamorphose. Ben non c'est pas la Métamorphose.

J'ai enfin, appuyé et conforté par le titre (réintégré de même in utero), pensé à un retour à l'état de foetus pour renaître ensuite et recommencer Pinder... euh... le cycle.

Et je me suis dit alors : Oh ! Les pauvres parents !

   Arsinor   
13/7/2022
Vous transgressez, et il suffit de l'écrire pour le faire, un tabou absolu, bien qu'il ne soit que lointainement évoqué, celui de l'anthropophagie ! L'idée que le narrateur puisse manger ses parents m'a atterré.
Le... corps du texte est encadré par un début et un final tous deux épiques. Le "postlude" est particulièrement évocateur. Ces appels surréalistes font le charme d'une histoire banale, le départ du domicile parental, une pratique moderne collective. Je dis moderne car sous l'ancien régime, la famille avait une structure souche et plusieurs couples de plusieurs générations vivaient sous le même toit. Ici, le jeune homme se retrouve seul : classique... mais le style d'écriture en fait l'intérêt.

   Cat   
14/7/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Ce qui me plaît dans cette histoire, c'est l'imagination de l'auteur qui bât son plein avec la scène du petit déjeuner et des parents insolites. Pataugeant avec eux sur les céréales détrempées, ou encore se prélassant sur la serviette, on se demande où tout cela va nous mener.

Cette première partie est pour moi la plus aboutie. En lisant, les images loufoques mais pourtant d'un grand réalisme viennent avec évidence. C'est très plaisant.

J'aime aussi la justesse des sentiments évoqués. Par exemple, lorsque les parents le reçoivent « avec quelque cérémonie », et « Maman ignorant... les boutons manquants », etc...

Grâce au style de narration qui tient de la naïveté éberluée mâtinée d'une pointe de profonde angoisse qui n'ose s'exprimer, ce qui donne tout son sel au récit, le suspens est bien ficelé.

Ce narrateur, mi E.T. mi Pierrot la Lune, qui dit vivre chez ses parents à trente ans passés, ne semble pas se rendre compte de l'incongruité d'une situation qu'il énonce avec placidité.

Tout, jusqu'au repli total sur lui-même, s'articule avec la même nonchalance.

Point d'interrogation (histoire de trouver à redire), dans son appartement tout semble riquiqui, la chambre exigüe, le mini-salon... pourtant le couloir est interminable.
Je ne sais pas pourquoi, mais ce contraste m'interpelle...
Tu saurais me dire ?

N'empêche, si le thème n'est pas nouveau, l'angle d'approche est original. Bravo Cyrill !

Et merci pour le partage.

   Malitorne   
15/7/2022
 a aimé ce texte 
Bien
Nouvelle originale qui ferait la délectation d’un psychanalyste. On assiste d’abord à une phase symbolique de détachement du noyau parental suivie d’une régression totale de l’individu, comme si l'étape d’émancipation n’avait pu se réaliser normalement. Texte qui se veut absurde mais a finalement un rendu pathologique, quand le départ non voulu de la matrice provoque l’effondrement du moi. Un moi défaillant qui ne peut s’assumer seul, face à lui-même se consume. Fragilité d’une structure psychotique qui ne peut qu'exister dans l’autre - en priorité la mère/le lait - et se morcelle dans le miroir. En voulant faire du Boris Vian vous avez fait un texte lourd de sens Cyrill.
L’écriture est plaisante bien qu’excessive à certains endroits : « force œillades humectées de piété filiale » .

   Vincente   
16/7/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
J'ai pris part à cette contraction littéraire du début à la fin sans perdre une goutte de ce qui arrivait à ce trentenaire en "involution" existentielle ; l'écriture ne s'est pas rebellée, porteuse productive d'un propos contre-intuitif, elle m'a accompagné avec un réel plaisir de lecture (rien à dire sur ce plan, à part cette seule une petite coquille à signaler :cf. §.5 "que maman avait concoctée"). Je dis "contraction" car je lui ai trouvé une correspondance avec celles comprimant le nouveau-né lors de l'expulsion du corps de sa mère, ex-pulsion qui ici se traduit par une im-pulsion, la compression s'avère dans les deux destinations nécessaire au franchissement d'un état à l'autre. Quant aux pulsions, elles argumentent tout le récit d'injonctions diverses.

J'ai adoré toute la déclinaison de la première partie (surtout les trois premiers paragraphes, excellents !). Inclinations, dévolutions, incrustations, retournements, perturbations et autres imaginations fourbissent le récit d'une riche mise en scène. Le lecteur est brimbalé dans ce monde sans mesure, où les dimensions, les échelles, lui offrent de multiples possibilités de compréhension. Ça foisonne d'arguments d'une grande originalité qui revisitent l'originaire, l'originel, la perspective filiale, et ce point de fuite en point de mire que l'on ne pressent que parce que tout ça doit bien mener quelque part.

La deuxième partie, où les parents sont détachés de l'histoire première mais toujours omniprésents dans la narration, ne cache pas vraiment sa fonction intermédiaire, l'on s'y sent dans l'expectative, et pendu à un fil narratif moins élastique que celui démultiplicateur de la première partie. Ils se confirment être ceux qui porteraient si ce n'est une responsabilité dans le récit du moins un matériau essentiel à sa psychologie, elle s'épand irradiant de ses algues vertes la candeur extrême du narrateur, rendu vulnérable par une sorte de douceur molle teintée d'angoisse ; sa marche en rétro-gradation organique semblant ne vivre que pour ne plus douter, ne plus "s'inquiéter". D'ailleurs il y parvient, il dit dans la fin de cette 2ème partie : "l'inquiétude m'avait déserté, une infinie satisfaction m'agitait doucement". Là serait donc la chute, l'encloisonnement narratif aurait comme ultime volonté de libérer le locuteur de ce monde lui étant devenu extérieur, exfiltré qu'il en était ! Enfin !

Mais non, la métempsychose offre une échappatoire poissonneuse au récit qui peut sereinement s'immerger dans une nouvelle histoire.

***

Alors qu'extraire de cette nouvelle ?

L'expérimentation tout d'abord qui place la perception de l'extériorité dans un regard singulier.
Ainsi par exemple ces parents nageant comme des baigneurs (bébés-nageurs emblématiques) nourris au même bain que leur progéniture, dans un liquide amniotique métaphorique partagé… délirant, oui, mais aussi pouvant insinuer que le microcosme de ce bol est celui du cadre familial (d'ailleurs, je tente, pourquoi ne pas s'interroger sur cette formule triviale, après avoir rappelé que l'on ne choisit pas sa famille, de dire pour ce narrateur angoissé : "pas de bol !" ? bof !!! :) )
L'image de ces parents pataugeant avec un certain bonheur dans les céréales ou les tartines détrempées du petit matin est bien des plus plaisantes et tellement suggestive…

La narration qui avance sans hésitation jusqu'à son implosion finale, avec cette écriture à la fois élaborée et pourtant assez familière. L'ensemble ne manque pas de tenue, et c'est important avec ce genre de propos difficile à contenir.

J'ai regretté cependant une certaine gratuité dans la déclinaison générale. Si le changement de prisme qui, à la façon de La métamorphose de Kafka, impose la sensation d'un emprisonnement dans un univers quotidien figé alors que la conscience de soi augmente tellement qu'elle en devient étouffante – ici ces murs et ce plafond qui se rapprochent – le dénouement de ce dénuement psychique (lui très prégnant), ne m'a pas emballé plus que ça. Après toute cette balade dans des contrées émotionnelles si particulières, j'ai cru pouvoir me raccrocher à une morale, une espérance, une nihiliste extraction, mais je ne sens rien de probant. D'où peut-être cette sensation de gratuité qui me dérange un peu.

   hersen   
15/7/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Voici une nouvelle tout à fait plaisante dans la façon dont elle est racontée.
Car l'auteur n'utilise que des attitudes, des objets usuels, pour développer son histoire, rien donc ne vient "phagocyter", et je pèse mon mot au regard de la fin, la tranquillité d'un grand malade, ou appelons-le comme on veut. Pour un repli sur soi, c'est un repli sur soi auquel le narrateur sans doute ne peut s'empêcher de surseoir.
Ainsi va la vie ?
Naturellement, si la nouvelle est intéressante, peut-être que pour ce qu'elle nous donne, il y a trop derrière sur lequel aucun mot n'est mis.
C'est carrément du tragi-comique.
Ou plutôt non : du comico-tragique.

En tout cas, belle imagination de l'auteur ! :)))))

   Angieblue   
15/7/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Un imaginaire assez atypique pour ce conte surréaliste. On y côtoie également le registre de l'absurde.
J'ai préféré toute la première partie avec les parents miniatures se mêlant aux aliments. C'était assez ludique avec, par exemple, la cuillère toboggan. Ensuite, c'est plus abstrait et angoissant avec le rétrécissement de l'univers du narrateur et jusqu'à ce qu'il s'aspire pour ne plus être.
Je n'ai pas bien compris la chute avec cette histoire de ballet de poissons, mais j'ai bien aimé l'image onirique et fantastique créée ainsi que l'hébétement absurde et naïf du narrateur.
Vous avez réussi à créer un univers insolite et surprenant qui suscite l'intérêt et c'est très bien écrit.

   Donaldo75   
17/7/2022
 a aimé ce texte 
Bien
Salut Cyrill,

Une fois n’est pas coutume, je ne peux pas dire que j’ai compris ce texte mais j’ai apprécié la lecture ; c’est déjà pas mal mais ça me saoule un peu d’avoir l’impression que ma lecture a été orientée cerveau gauche au début et que mon cerveau droit a rattrapé le coup. Bon, je passe sur ce coup et ferme la parenthèse. Le peu que j’ai compris me fait penser à de la psychanalyse mais même en prenant cette hypothèse je reste dans le flou ; heureusement, les neurones de mon cerveau droit trouvent de la poésie dans pas mal des images employées et du coup la psychanalyse parait moins médicale, plus proche du dessin animé à la Georges Méliès.

Bon, je repars m’écouter de la musique concrète ; cela me semblera plus abordable.

   IsaD   
18/7/2022
Une histoire à la Benjamin Button, où le héros régresse, jusqu'à redevenir fœtus (relié à sa nourriture grâce à un tuyau/cordon ombilical), puis spermatozoïde (au milieu de ses "frères" : minuscules petits poissons argentés et frétillants)...

Votre histoire est assez surprenante et déroutante dans sa formulation, j'avoue que j'ai préféré le final qui apporte un brin de poésie à cette involution.

   Cyrill   
23/7/2022

   Vilmon   
2/8/2022
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,
J’ai lu le récit, j’étais un peu perdu, mais j’avais mes réflexions
J’ai lu les commentaires et j’ai lu ton post qui explique le fil de ton récit.
Dès le départ, ton récit donne un certain avertissement au lecteur. Les parents minuscules qui se baignent dans le bol de céréale indiquent qu’il s’agit d’une fiction peu commune. J’aime bien la méthode employée, mais je suis resté dans le physique plutôt que le symbolique pour interpréter. Tes explications m’ont éclairé.
La progression est bien mesurée et bien racontée.
J’ai cru par moment que le personnage était incapable de vivre par lui-même, une certaine difficulté mental, qui le pousse à agir de plus en plus à choisir les situations avec moins d’effort, car il devient physiquement moins habile. J’y ai compris plutôt une personne décharnée jusqu’à l’incapacité de bouger, de respirer. Vient la mort et j’ai cru alors qu’il avait rejoint les autres petits poissons multicolores dans le grand océan de la vie après la mort, une forme de paradis.
Ce n’était pas ton intention d’interprétation, mais, comme lecteur, mes pensées ont pris un autre chemin.
J’ai bien apprécié.

   Eskisse   
3/8/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour Cyrill,

Un effet de surprise est crée dès la première ligne avec l'évocation de cette situation rocambolesque des parents nageant dans le bol de lait, ce qui renverse un peu les codes de la nouvelle et du fantastique qui débute habituellement par un ancrage fort dans le réel.
L'attention avec laquelle le narrateur "soigne" ses parents est plaisante; ses idées pour les choyer et obtenir ainsi leur reconnaissance sont débordantes. Le choix du lait est particulièrement bien vu dans ce contexte de relation filiale.
Ce récit liquide où tout rétrécit jusqu'à l'origine révèle une imagination à toute épreuve.
Je ne m'attendais pas à cette chute !

Bravo !


Oniris Copyright © 2007-2022