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Réalisme/Historique
Diafus : Onckr ou l'éveil de la conscience de soi
 Publié le 22/04/13  -  7 commentaires  -  7890 caractères  -  68 lectures    Autres textes du même auteur

Il me plaît à penser que l'homme n'en serait pas venu à écrire, s'il n'avait d'abord voulu s'écrire lui-même, dans son ravissement d'être, dans la perception naissante de sa finitude. 


Onckr ou l'éveil de la conscience de soi


Il me plaît à penser que l'homme n'en serait pas venu à écrire, s'il n'avait d'abord voulu s'écrire lui-même, dans son ravissement d'être, dans la perception naissante de sa finitude.

Il a dû éprouver, un jour donné, la soudaine persistance de lui-même, quelque conscience aiguë de ses émotions… là, dans ce monde vierge de sa mainmise.

Il a dû alors, vouloir en garder trace.


Dans les premières incises minérales qu'il a laissées de lui-même : simples griffures sur la roche ou autres cupules (points creusés à l'aide d'une roche dure sur une roche plus friable), il s'exprimait déjà, selon moi, le besoin (puis longtemps plus tard la volonté) de laisser quelque trace persistante de soi dans un environnement où nous ne sommes que des passagers clandestins.

Ces pétroglyphes seraient nés de l'émergence de la conscience de l'homme comme existence autonome, unique en face de la réalité innommable et confuse, comme besoin de marquer le réel de la persistance consciente de sa finitude : conscience éblouie par l'Être des choses, saisie du numineux vécu comme émotion.


Oui l'écriture serait née là, de quelque conscience du sacré, de l'inconnaissable merveille de la vie.


Je me suis plu à en faire un imaginaire récit.



Dans les steppes de la plaine, tout le jour, il est allé.

Aussi droit qu'il a pu ! Afin de voir au-dessus des herbes hautes !

Il a longtemps traqué la bête : une femelle de félidé à dents de sabre.

Il a tantôt attendu, aux aguets, puis d'autres fois couru.

Finalement il a combattu. Parmi les autres d'abord, puis seul, quand les autres se sont trouvés loin et hésitaient à s'engager.

Juste pour manger, lui… et son clan !


Ce soir, dans la nuit qui vient, il s'est éloigné de sa horde, peut-être parce que quelque chose de leur regard mêlé de crainte et d'envie lui reste et le trouble. Même isolé.

Il est jeune encore, et ils ont apprécié ses adresses, sa folie audacieuse.

Sur ce rocher en surplomb de la grotte commune, il se sent étrange, soudain, dans les derniers feux d'un soir qui tombe.


Parmi les bruits de la nuit naissante, l'hominidé entend ses congénères, qui s'agitent au bord du sommeil. Mais il reste, seul, face au couchant.

Quelque part, au fond de lui, imperceptible encore, s'agite une ombre nouvelle, qui ne naît pas des ténèbres qui viennent sur la plaine, qui n'est pas née avec les ultimes flamboyances de l'astre du jour.

Une peur l'habite, qui s'ouvre sur un dangereux inconnu.

Ce presque homme craint cette nouveauté qui le hante, il la sent si pleine de dangers.

Quelle est cette faim étrange qui point quand le neuf s'éveille ?

Il se lève soudain, et hurle sa colère impuissante au vent, vainement.


Ne pas fuir la bête ! Il est chasseur ! Regarder la chose en face pour ne pas être surpris par elle ! Il sait le faire.


Il pénètre dans un boyau de calcite, une niche voisine de celle qu'occupent les siens.

Les derniers dards solaires l'éclairent encore et lui offrent pour guide un pâle contre-jour.

Là… il lui faut un courage plus grand même que celui dont il a, par exemple, fait preuve tantôt pour tuer cette femelle-tigre aux dents immenses.

Elle avait été rabattue vers lui par ses frères, au fond du goulet rocheux, où il se tenait : il était resté, lui seul face à elle, crâne, malgré sa frayeur immense.

Pour finalement marquer sa victoire sur la tigresse, ce midi, il a ramassé une pierre couleur du lait qui tombe à la mamelle des mères.


Elle est dure, la pierre, tranchante et pointue. Il la garde depuis, et la gardera toujours s'il peut. Son contact lui dira son exploit et sa force quand le gagnera la peur…

Ce soir, il lui faut oser. Une fois encore ! Sans témoins, et sans espoir d'aucune gloire !

Un face-à-face avec l'inconnu qui l'émeut. Il s'assoit sur un bloc de pierre, et ses yeux : il les ferme.

Les bruits familiers des autres se sont tus.

Ne restent que son souffle et cette galopade qui lui viennent de ce qu'il ne sait pas encore nommer comme son cœur, ce trot emporté et régulier qui lui vient aux oreilles.

Il n'écoute plus que ces battements intérieurs.

C'est, par ces froissements, ces frôlements de l'âme et du corps semblables aux vagues et bruissements d'une proie inconnue qui court dans les herbes, que depuis quelque temps, il se reconnaît comme irréductible à ses semblables.

Oui, il est unique, au point de s'être donné un nom, en secret : Onckr.


Ce soir, c'est avec ce gibier-au-dedans qu'il cherche le face-à-face. C'est devant lui qu'il est prêt à fuir : au dernier moment ! Peut-être ! S'il le faut ! S'il le peut !


La subreptice présence est si lointaine. Elle est patiente, et tapie. Sombre ! Sans forme ! Mais bien vivante, pourtant.


Oh ! Oui ! autant que la tigresse blanche, cet après-midi !

Prête à bondir, craint-il !


Aussi, en fin chasseur, imperceptiblement, Onckr va vers elle, en lui-même, sur ses gardes.

Mais elle est encore fuyante : la longue traque commence à peine.


Avec cet animal-ci, sent-il, on ne peut ruser, il faut attendre, plutôt qu'aller.


Il s'assoit plus profondément, et sa tête enfin se penche.


On est petit, face au si grand !


Adieu, ses réflexes ! Adieu ses habitudes acquises. Il lui faut devenir autre.

Elle l'approche maintenant, cette intime chasseresse.


Mais, étrangement, la paix le gagne. Il prend finalement crainte que son souffle ne la fasse fuir.

Il n'ose plus lever la tête, ni trop porter sur elle, les yeux.

La bête, il en avait, tout à l'heure, une si incompréhensible terreur. Il la sent maintenant plus bénéfique que les langues du feu solaire, quand à l'aube, elles se lèvent et le réchauffent.


Oui, elle est finalement lumière, celle qu'il craignait tant.


Elle l'approche avec des yeux de douce femelle.

Les mêmes que ceux de celle qu'il aime tant à frôler, dans la horde, celle qui vit encore dans l'ombre de sa mère, celle pour laquelle il palpite quand la brise lui en offre les intimes effluves.

Celle qui, discrète, le guette, presque offerte déjà, même si elle n'ose encore le regarder vraiment.


À la grande bête ensoleillée de son âme, il veut donner un son, comme il s'est donné celui de Onckr.

Le plus beau ! Un grognement qui dirait le sentiment complexe dont il ne sait rien penser.

Un nom qui voudrait dire :


Peur, amour et respect.

Il dira Sacr.


Par ce mot, il pourra penser ces troubles qu'il ne comprend pas, qu'il ne sait décrire ; ces vécus qui le sidèrent. Ce nom précieux, il le gardera, longtemps réservé au seul secret de son cœur.


Puis Onckr se lève. La lumière, en lui, s'est faite, chaude : elle le guide, elle a pris sa main.

Alors, timidement d'abord, puis de toutes ses forces, avec sa pierre de lait ramassée après son combat, il s'applique sur un bloc de calcite, à un trait malhabile comme un sacrilège.

Il trace une rainure qu'il reprend mille fois, il marque l'instant jusqu'à instiller dans la roche une souveraine nouveauté : deux traces qui se croisent.

Et à côté d'elle, en frappant encore des milliers de coups, il grave la première cupule.

Par ce glyphe humain, le premier que la terre ait jamais connu, il affirme à lui-même (et sans le savoir… jusqu'à nous !) qu'un pauvre chasseur, dans sa balourde démarche de bipède, a osé entrer en lui-même, pour ouvrir les ailes au vent de son inspiration.


De quelques sons-mots aux significations incertaines, de deux signes-mots gravés dans la roche, un homme a décillé la nature ou les dieux. Il a osé donner forme à sa conscience, il a gravé un geste à sa propre mémoire. Il leur a donné une durée, une réalité au-delà de l'instant.


Demain, peut-être, Onckr, porteur de cette première lumière, mourra-t-il dans sa course à la vie, mais ce soir : « Il a entrouvert la porte des limbes du temps, et puisé aux sources de l'infini cheminement de l'homme. »


 
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   macaron   
1/4/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↑
L'idée n'est pas très originale, un peu scolaire, mais plutôt bien exploitée dans ce texte court. L'ecriture est parfaite bien qu'un peu pédante à l'entame de votre nouvelle.
Votre chasseur est très représentatif des émois des premiers hommes, si près de la vie et de la mort. Un texte intéressant.

   Lunar-K   
18/4/2013
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

J'ai bien aimé ce court récit, triple naissance du langage, du sacré et de la conscience de soi, dans un même mouvement de retrait. L'idée est d'ailleurs fort intéressante, et loin d'être stupide d'ailleurs (elle n'est pas tout à fait nouvelle non plus). Cette volonté de l'homme de s'extraire de sa condition temporelle par le langage, et tout particulièrement l'écriture (aussi rudimentaire soit-elle), de figer les choses et soi-même, opérant par discrimination dans le réel. Le sacré en découle, bien sûr, comme ce qui nous est absolument extérieur, donc inatteignable, inaccessible.

Tout se tient bien je trouve, dans cette nouvelle, beaucoup de cohérence et de simplicité dans le propos (si ce n'est l'introduction un rien pompeuse je dois dire...), mais sans simplisme non plus. Un petit air de mythe qui me plaît bien également. C'est réussi.

Bonne continuation !

   Pimpette   
22/4/2013
 a aimé ce texte 
Passionnément
je suis emballée par ce texte!

Sans doute parce que l'idée développée ici(qui ne m'est jamais venue à l'esprit) est une idée simple et profonde...et je l'ai sentie vraie dès la première minute!

L'écriture est parfaite car j'ai suivi à peu près tout, mais le plaisir de découvrir cette belle naissance de l'écriture au plus profond d'un homme m'a beaucoup émue...et aidée...

   brabant   
22/4/2013
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour Diafus,


Oui, c'est une vision très romantique de l'éveil à soi ; personnellement je suis pour une vision plus rationnelle et plus utilitaire voire terre à terre de la naissance des signes comme une prise de pouvoir sur la nature, les choses et les êtres, voire une manipulation du sacré ; la mystique n'a jamais été pour moi qu'une codification de la puissance au profit de quelques uns. D'où le (-)

Mais cette lecture m'a été très agréable, qui se berce d'illusion, témoignant d'un humanisme de bon aloi que j'ai un temps partagé.

Pensé un temps à la Guerre du Feu de Rosny Aîné sans la luxuriance des descriptions mais avec une foi en l'homme et en la civilisation qui me plaisent beaucoup ici.

Merci pour ce texte !

"Onckr" :)

   dowvid   
22/4/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↓
J'ai trouvé le texte intéressant. Un peu long à mon goût, parce que trop plein de bons sentiments. Mais bien écrit.
Cependant, je pense qu'on fabule trop sur la "conscience" de l'être humain. Ces premiers humains vivaient plus près des animaux qu'autre chose, et leur attribuer le désir de durer en peignant ou en gravant, je trouve ça un peu "eau de rose".
Il ne faut pas oublier que les "artistes" qui faisaient de la musique ou d'autres formes d'expression du genre étaient souvent les tarés du groupe, ceux qui étaient plus faibles, ou qui avaient été blessés. Les "guerriers" en pleine possession de leus moyens avaient-ils le temps et l'énergie pour graver ou peindre après leurs journées de survivance ? Pas certain.
Et les effluves de la jeune fille, c'était quand elle était prête pour la reproduction, encore là un instinct animal différent de nos sociétés modernes.
Mais à part ces considérations, le tout est bien amené. Un peu Walt Disney à mon goût, mais bien.

   Acratopege   
22/4/2013
 a aimé ce texte 
Bien
J'avais renoncé à commenter votre texte en espace lecture. Là, je le retrouve avec un plaisir un peu ambigu: je crois que j'aime finalement, après un peu d'irritation, que vous écriviez avec une certaine grandiloquence, un peu de préciosité, la naissance de l'humain. Cela crée un contraste fond/forme qui donne de la consistance à votre récit.

   AntoineJ   
13/5/2013
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Intéressante vision de la création artistique !
Je l'aurais vu moins "visionnaire" moins "didactique" ... mais bon, pourquoi pas !
très bien au niveau du style, prenant et donnant envie d'aller jusqu'au bout

juste au niveau de la fin : Demain, peut-être, Onckr, porteur de cette première lumière, mourra-t-il dans sa course à la vie, mais ce soir : « Il a entrouvert la porte des limbes du temps, et puisé aux sources de l'infini cheminement de l'homme. »

cela fait vraiment trop !


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