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Fantastique/Merveilleux
Donaldo75 : Margate
 Publié le 06/04/21  -  7 commentaires  -  6486 caractères  -  30 lectures    Autres textes du même auteur

Margate est une ville du comté de Kent en Angleterre. Avec les villes de Ramsgate et Broadstairs, elle représente le cœur du district du Thanet et constitue l’une des stations balnéaires anglaises les plus populaires depuis presque deux cent cinquante ans. Le peintre William Turner y réalisa vers 1840, une étude intitulée « Vagues se brisant sur un rivage sous le vent à Margate ».


Margate


C’était l’été de mes dix-sept ans, au milieu des années quatre-vingt. Mes parents s’étaient une fois de plus débarrassés de moi en me payant un long et coûteux séjour linguistique à Margate, une station balnéaire anglaise bordant la mer du Nord. Je m’ennuyais ferme, comme toujours, entre les cours de langue, les visites culturelles, les activités sportives et les soirées télévision avec ma famille d’accueil. Heureusement, un soir, alors que j’avais obtenu la permission de minuit et rejoint mes copains dans une discothèque pour étudiants, je rencontrai Angelica. Ma vie changea.


– Hé rocker, tu as l’air de te faire bien chier.

– J’ai connu mieux.

– Tu es français, c’est ça ?

– Je ne peux pas le cacher.


Elle ressemblait à une chanteuse gothique en vogue à l’époque. Angelica était de deux ans plus âgée que moi et travaillait dans un fast-food pakistanais pour payer ses études de stylisme. Je l’imaginais mal en train de servir des beignets aux oignons habillée en princesse des ténèbres. Ma remarque la fit rire. Je ne m’étais pas fait prier quand elle m’avait proposé de bouger, de s’extraire de la masse sage des jeunes touristes étrangers, pour partir dans un club alternatif à la découverte de son univers. En réalité, je l’aurais suivie jusqu’à Pluton tellement elle me fascinait.


Après un court voyage en taxi pendant lequel nos mains avaient commencé à s’entreprendre en attendant plus torride, nous étions arrivés dans une zone industrielle placée au milieu de nulle part. Elle me montra un bâtiment sombre.


– On dirait un entrepôt.

– La journée, c’est une usine de pièces pour la construction navale. Le week-end, en particulier la nuit, ça devient le nec plus ultra du monde gothique.

– Et tu viens souvent ici ?

– Seulement quand j’ai faim. J’amène un beau et jeune mortel que je dévore avec délectation après l’avoir fait mourir de plaisir.

– C’est prometteur.

– Si tu es sage, je te garderai en vie pour demain et le jour suivant.


Entrer dans le saint des saints de la contre-culture britannique ne devait pas être aisé au vu des cerbères musculeux et de la longue file d’attente. Angelica glissa quelques mots à l’oreille des videurs puis me désigna du doigt. Sans m’en apercevoir, je me retrouvai à l’intérieur de la discothèque, au milieu d’une foule bigarrée mélangeant tous les styles de l’époque. Ma belle me prit la main et m’attira vers l’un des bars. Au contact de ses doigts, je sentis son désir charnel me posséder, m’envoûter, me projeter ailleurs, loin. Cette sensation étrange et puissante m’excita encore plus. Une fois arrivés au zinc, le barman me proposa le cocktail réservé aux nouveaux arrivants. Angelica lui répondit que j’étais un affranchi, qu’il pouvait me servir une triple dose. J’allais émettre une objection mais ma princesse des ténèbres me fourra sa langue dans la bouche. Mon petit cœur explosa.


J’étais au centre de la piste de danse. Angelica me tenait par la taille ; nous bougions tous les deux sur une musique métallique venue du tréfonds de la terre. Nos visages se rapprochaient puis s’éloignaient, dans un rythme à la fois lancinant et excitant. À chaque contact, ses cheveux possédaient mon corps. Je sentais son souffle volcanique quand sa bouche effleurait la mienne.


Soudain, comme alerté par un sixième sens, je tournai la tête sur ma gauche. Un couple de danseurs était en train de prendre feu. La femme me regarda alors droit dans les yeux puis me sourit d’une bouche sans dents. Je regardai à droite et vis d’autres torches vivantes. Les rares êtres sans flammes semblaient aussi étonnés que moi. Ils ne pouvaient plus se détacher de leurs partenaires. Je voulais arrêter la danse mais mes jambes refusaient d’obéir. Pour sa part, Angelica ne paraissait pas affectée par le brasier ambiant. Elle s’aperçut de mon trouble. Je sentis ses mains labourer mes côtes.


– Que se passe-t-il, rocker ? Je croyais que tu cherchais les sensations fortes.

– Ces mecs brûlent.

– Tu ne risques rien dans mes bras.

– Dégageons d’ici !

– Si tu veux !


Je me retrouvais ailleurs, au milieu d’arbres gigantesques et de rochers biscornus, dans une atmosphère chargée. Angelica avait disparu. Je tentais de l’appeler mais aucun son ne sortait de ma bouche. L’air sentait de plus en plus la fumée. Le ciel devenait sombre et oppressant. Je décidais de marcher droit devant moi, sans vraiment savoir où j’allais. Nous étions désormais des milliers de marcheurs unis par un même tempo et dirigés par une main invisible. Le paysage se déformait progressivement, laissant place à un désert au sol craquelé. L’horizon fondait. La pluie s’ajoutait aux ténèbres. Je sentais les gouttes froides pénétrer mon corps et envahir mon être. Je commençais à pleurer.


Soudain, l’air devint métallique. Le ciel se figea. Le paysage s’afficha industriel, des poutres et des fils d’acier encastrés dans d’imposantes structures géométriques. La cohorte de marcheurs changea de couleur, passant d’un gris sinistre à du bleu mâtiné de reflets sombres. Je ne bougeais plus désormais. Le temps ralentit. Je vis les corps alentour se décomposer en fragments, en filaments argentés et projetés dans le ciel par un vent sans effluve. Je crus presque entrevoir l’ultime vérité. Je tentai une dernière fois de briser mes liens invisibles. Mes jambes obéirent à nouveau. Je repris ma marche en avant. Le ciel se décanta de ses fils d’argent. Le sol se transforma en carrelage blanc et noir. Je marchais sans m’arrêter, dans un monde froid et infini. Angelica me fit soudain face.


– Es-tu assez loin ?

– Je ne sais pas ! Suis-je en train de mourir ?

– As-tu peur ?

– Plus maintenant ! Je suis fatigué de marcher, de fuir sans savoir pourquoi.

– Nous sommes seuls à présent ! Rien que toi et moi.

– Ramène-moi à la maison !

– Tu vas t’ennuyer ! Ici, tu as vu l’envers du décor, la fin de l’ennui et des conventions.

– Je m’en fous ! J’ai eu ma dose d’émotions fortes pour ce soir. Je veux rentrer !

– Crois-tu que ce soit fini ? Comme ça, parce que tu l’as décidé ? Vraiment ?

– Angelica !

– Il y a toujours un prix à payer.


Elle me regarda une dernière fois avant de disparaître dans l’immensité vide. Je ne me souviens pas du reste. Je n’ai plus jamais entendu parler d’elle. Mes parents ont arrêté de m’envoyer en séjour linguistique en Angleterre ou ailleurs. Désormais, ils passent toutes leurs vacances avec moi. Je vais avoir trente ans. Je ne m’ennuie pas avec les autres pensionnaires de ce sanatorium.


 
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   socque   
9/3/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Même si j'aurais tendance à grognasser par principe devant cette fin trop abrupte, je crois, selon les canons narratifs habituels, en fait cela me plaît. J'ai vraiment apprécié cette trajectoire du banal à l'insolite, puis au carrément barré, pour redescendre au quotidien désespérant.
Une redescente, oui, comme après un trip particulièrement sauvage... L'ensemble m'est apparu bien mené, j'ai voyagé et suis revenue bien contente finalement de n'avoir pas bougé !

   SaulBerenson   
11/3/2021
 a aimé ce texte 
Un peu
J'adhère totalement, jusqu'au couple de danseurs qui prend feu, ensuite, j'ai du mal. Je regrette ce cocktail de bienvenu qui dédouane tout, jusqu'au sana. S'en est trop, ou pas assez.
Le fantastique dépasse le merveilleux.
Dommage, c'est bien écrit.

   Corto   
20/3/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Cette nouvelle n'est pas d'une folle originalité mais elle réussit à captiver le lecteur au moins dans les moments de tension intense.

Le mélange ennui/recherche amoureuse/piège est bien construit et l'on se laisse emmener par la main dans des situations relevant du psychédélique.
Angélica fait son job. Symbole du fantasme vers un ailleurs idéal elle nous mène dans des situations auxquelles on n'exige pas de rationalité.

J'ai apprécié le style alerte et la gestion de la tension.

Un bon moment de lecture.

   plumette   
6/4/2021
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
J'ai été attrapée par la forme "autobio" , l'écriture fluide, alerte qui m'a replongée dans les années 1980 avec plaisir . j'aime les histoires d'adolescence, les "rites" initiatiques. En ce sens, j'ai mis sur le compte d'un bad trip l'évolution des visions et sensations du narrateur qui a tout de même assez de lucidité pour s'extraire avant que....

j'ai trouvé le texte vif , faisant venir avec facilité des images d'étrangeté.

la chute m'a laissée sur ma faim, je l'ai trouvé trop brutale et surtout, je n'ai pas compris pourquoi le narrateur était dans un sanatorium? Curieusement le sana m'évoque la tuberculose (et à la rigueur le sida)

   Luz   
7/4/2021
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour Donaldo75,

J'ai trouvé cette nouvelle extrêmement bien écrite, avec une tension présente tout au long du récit.
Je pense que ce pourrait être le début d'un roman fantastique...
Je me demande si, à la fin, il ne s'agirait pas d'un asile de fous plutôt que d'un sanatorium.
En tout cas, bravo pour ce texte étrange et beau.

Luz

   Malitorne   
8/4/2021
 a aimé ce texte 
Bien
Intéressant et bien écrit, de façon claire, mais tu casses tout avec ce « sanatorium ». Ça n’existait déjà plus les sanatoriums dans les années 80, et puis ils évoquent surtout des maladies somatiques alors qu’ici, visiblement, le héros a pété une durite. Un hôpital psychiatrique aurait donné plus de logique au récit.
Attention aussi à tes dialogues, ils sont trop bien foutus, trop léchés, ne font pas assez langage parlé à mon avis.
Hormis ces remarques j’ai vraiment apprécié le basculement dans l’absurde, bien mené, peut-être trop gentil au bout du compte. L’ambiance gothique réclamait par définition davantage de sang.

   Ombhre   
8/4/2021
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour Donaldo,

une nouvelle surprenante, qui captive très rapidement le lecteur. Le rythme est rapide, l'ambiance bien posée, le côté "rite d'initiation" d'un jeune étudiant intéressant. La montée rapide de la tension entre le "héros" et Angelica est très bien menée (je crois que ça doit rappeler certains souvenirs à celles et ceux qui avaient une vingtaine d'années dans les années 80 lol), et comme d'habitude, l'écriture est vive, précise, les dialogues passent bien.

Reste maintenant la chute, après ce voyage onirique complètement barré dans un ailleurs angoissant. Pour brutale qu'elle soit, je n'ai pas compris le choix du sanatorium. Un asile m'aurait semblé plus adapté. J'ai par contre beaucoup apprécié la petite phrase: "il y a toujours un prix à payer" qui est pour moi complètement en phase avec ce qui précède. La description de ce autre monde terrifiant fait vraiment penser à un "bad trip", et la descente est dure. Un petit relent de "je regrette l'Europe aux anciens parapets" ?

Un agréable moment de lecture.

Ombhre


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