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Sentimental/Romanesque
ecritvain : Philippe 2.0
 Publié le 29/10/20  -  7 commentaires  -  9287 caractères  -  34 lectures    Autres textes du même auteur

Mais la petite voix finit par revenir : et après-demain ? Et le jour d’après ? Et dans un an ?

C’est bon, il l’a retrouvée. La petite étincelle, la petite pointe dans l’estomac qui l’a poussé à se lever et à agir. Pour briser la spirale. Niquer la spirale.


Philippe 2.0


Et puis merde. Merde, quoi. Philippe serre les dents sous sa calvitie et les poings sous sa bedaine. Il en a marre. Marre de tout, ou plus précisément marre du rien. Le rien qui enfle dans sa vie comme une tumeur, qui pourrit autant ses conversations avec ses potes que sa vie professionnelle et sentimentale. Un moins-que-rien. Voilà comment il se décrirait en un mot, là, aujourd’hui, à cette table de bar, avec ses quatre potes et ses quatre pintes. Des années que ça le ronge. Et depuis tout ce temps, pas une seule fois il a eu le courage de regarder la situation en face. De se regarder lui dans le miroir, pendant de longues secondes, des trop longues secondes, celles qui transforment petit à petit le reflet en inconnu puis l’inconnu en monstre. Non, il s’est laissé glisser, doucement, sans agir, dans la spirale.


Mais ce soir, une rage de révolte lui enserre l’estomac. Pas trop tôt, dirait sa mère. Prends exemple sur ton frère. Il serre encore plus fort les poings, ses jointures blanchissent. Il est avachi sur la banquette, son nez effleurant presque la table poisseuse du bar. Ce soir, il a envie de briser intérieurement le miroir pour venir empoigner par le col la version de lui la plus profonde, la plus réelle, la plus méprisable aussi. Et la secouer. T’es un moins-que-rien, il se répète. Aucune réaction de la part de ses potes, tous occupés à écouter le tchatcheur leur raconter sa dernière nuit bestiale : la latte qui pète, si si les gars je vous jure, pourquoi je mentirais ? Philippe est hermétique, complètement tourné vers lui-même. Moins-que-rien. L’expression résonne dans sa tête, rebondit sur les parois intérieures de son crâne, s’ajoutant aux effets de l’alcool. Sa vision se brouille d’un coup, il sent une larme couler le long de son nez. Je chiale, putain. Comme une merde. Une grosse merde. La goutte salée vient titiller le bout de son nez, et s’infiltre dans une narine à la faveur d’une inspiration. Il tousse et s’étouffe quelques secondes. Ça a le mérite de le sortir de sa torpeur. Il secoue la tête, se frotte les yeux et reprend une gorgée. Il pourrait reconnecter avec la conversation, mais ne s’en sent pas capable. La réalité de son introspection lui pince encore le cœur, vive et brûlante. Et puis, surtout, il réalise qu’il n’en a pas envie. Pas envie d’entendre je ne sais quel mensonge de l’un, je ne sais quelle bravade de l’autre, de se forcer à rire et à crier en même temps que ces ivrognes avec qui il ne partage pas grand-chose de plus que des bières.


Alors, quoi ? Maintenant que t’as réalisé ça, qu’est-ce que tu fais ? Un haut-le-cœur et il éructe. La réponse de son corps à sa question. T’arrêtes. C’est plus possible. Stop. Bon, reste à voir comment… À la banque, ses collègues disent qu’il est bon pour gérer les urgences. Il panique rarement, il sait garder la tête froide et regarder les choses avec détachement. L’avantage, peut-être, de n’être attaché à rien. Il attaque le problème par petits bouts, par petites actions réalisables qui permettent au final de faire tomber le géant. Il a un petit rictus : c’est la première fois depuis longtemps qu’il se trouve une qualité. Comme quoi être honnête avec soi-même, ça a du bon. Il se reconcentre sur son mal-être et son sourire fane. Bon, si la situation est une urgence, où est ma petite action réalisable ?


Il n’a même pas besoin de réfléchir, il connaît la réponse depuis le début de la soirée. Plus précisément, depuis qu’il est revenu des chiottes et qu’il a vu cette jeune femme au nez saillant assise au bar. Depuis qu’il a absorbé son aura magnétique, ressenti son attitude revêche, apprécié la touche de maquillage sur ses lèvres et noté le duvet de sueur sur sa lèvre supérieure. Depuis, il sait comment faire pour sortir de la spirale.


Il se lève d’un coup, titube et s’appuie sur la table. Sa main se colle à la surface poisseuse, il la retire d’un coup sec. La sensation de tiraillement sur son épiderme lui fait du bien, le réveille, lui arrache un sourire. Regards interrogateurs de ses potes. M’en bats les couilles, sa seule réponse, sans raison apparente, pour se donner du courage et pour les envoyer chier. Il s’avance vers le bar. Une pinte et un mojito, Bébert. Sa voix est claire. Bébert attrape deux verres.


Le mojito, ça plaît aux femmes. En tout cas, ça plaisait à Élise. Pense pas à elle maintenant, fais pas le con. Ou si, au contraire, ça peut te donner du courage : si tu lui as plu à elle, tu peux plaire à d’autres. Même si elle a fini par se barrer avec l’autre connard. Les verres arrivent, pleins. Sans contact, comme d’hab, merci Bébert. Bon. Petite pause. Longue pause. Trop longue pause. Il est figé. Il a perdu toute détermination, dégonflé comme un ballon. Il regarde les verres sur le comptoir et le brouhaha autour de lui s’épaissit. Qu’est-ce qu’il est en train de faire ? C’est pas lui, ça. Il en est pas capable. Il va tranquillement aller s’asseoir avec ses potes, offrir le mojito à un des quatre, essuyer les moqueries, et voilà. Demain il se foutra de sa propre gueule.


Mais la petite voix finit par revenir : et après-demain ? Et le jour d’après ? Et dans un an ? C’est bon, il l’a retrouvée. La petite étincelle, la petite pointe dans l’estomac qui l’a poussé à se lever et à agir. Pour briser la spirale. Niquer la spirale. Il s’empare des verres et se jette dans les profondeurs du bar. Il cogne un mec du coude, renverse un peu de sa bière, ne s’excuse pas. Il débouche sur la piste de danse dans une explosion. Flashs, lumières, couleurs, musiques, basses, tout le frappe d’un coup. Il est hagard pendant quelques secondes, les sens engourdis. Puis l’adrénaline inonde ses veines.


Il la voit. Derrière un cercle d’ados, elle est là, avec sa copine. Elle se tortille, bouge ses épaules, ses bras, ondule de haut en bas avec grâce et élégance sur le rythme de la musique. Comment fait-elle ? C’est hypnotique. En tout cas, ça lui plaît, et ça lui réveille des choses sous la bedaine. Il cherche à capter son regard, mais elle a les yeux fermés, comme en transe. Alors, presque par inadvertance, il tombe sur son nez. Ce fameux nez qui lui avait plu de suite, arqué et fier, coquin mais accessible. Il repense fugacement à la première fois qu’il l’a vu, quand il est revenu des chiottes, y a de ça quelques minutes. Il a l’agréable sensation d’être déjà un peu différent de ce Philippe-là. C’était un autre lui. Celui qui ne s’était pas encore levé. Ce sentiment le grise. Il veut le pourchasser, il en veut plus. Il veut pouvoir, dans un futur proche, se retourner vers ce moment, se regarder hésiter devant la piste de danse, et se dire : j’étais différent. Maintenant, je suis mieux. Je suis mieux et je vais mieux. Il prend une inspiration. Pour ça, une seule solution.


Il avance un pied prudent sur la piste, comme pour goûter l’eau d’une piscine glacée. Il sent sa semelle adhérer au lino, un peu trop : le sol colle. Il ramène son autre pied à côté. Ça y est, il est dans le grand bain. Il ne sait pas quoi faire. Il regarde autour de lui, tout tourne au rythme de la musique rock balancée par salves par l’énorme chaîne hi-fi. La musique lui vibre dans la poitrine, accentuant son stress. Il arrive finalement à se concentrer sur un type et entreprend d’imiter ses mouvements. Ses pieds restent d’abord collés au sol, puis il finit par les extirper. Ses jambes perdent de leur raideur, petit à petit. Il ne sait pas ce qu’il fait. Un balancement ? Un dandinement ? En tout cas, aucun rapport avec de la danse. Il doit avoir l’air parfaitement ridicule, à bouger tout en essayant de ne pas renverser ses verres, brandis devant lui coudes pliés comme deux flammes olympiques. Il est persuadé que chaque paire d’yeux dans ce foutu bar est braquée sur lui. Bébert, le videur, les clients, ses potes, qui ont dû se lever pour venir se foutre de sa gueule. Il ne se retournera pas pour vérifier. Ça serait la fin, il le sait. Non, il relève la tête et se concentre sur elle, tout en continuant à gesticuler. Elle a ouvert les yeux, rigole avec sa copine, agite ses cheveux. Châtain clair ou blonds, Philippe ne sait toujours pas, mais en tout cas il aime bien. Il fait un pas vers elle, mais reste loin. Si loin. Il a l’impression qu’un ravin de plusieurs centaines de mètres les sépare. Comment faire ? C’est tellement dur qu’il en souffre physiquement, dans la poitrine, dans la gorge. Il serre les dents. Heureusement, ce soir, il pourrait littéralement sauter dans un ravin. Avec ou sans élastique.


Tout en continuant à danser à contretemps, il s’approche d’elle, par petits pas. Sa copine le voit en premier, chuchote à l’oreille de la belle en rigolant, puis s’écarte.


Philippe sourit. Il n’est plus qu’à un mètre d’elle. Son cœur bat à toute allure dans sa poitrine et ses tempes. Son estomac se contracte sous l’effet de l’adrénaline. Il maintient son sourire. Elle dévoile à son tour ses dents blanches et parfaitement alignées. Ses yeux mi-clos le scrute avec, il le croit, une intensité volontaire. Il ouvre la bouche et lance sans réfléchir :


– Châtain clair ou blonds ?

– De quoi ? crie-t-elle, pour couvrir la musique.

– Tes cheveux, châtain clair ou blonds ? répète-t-il.


Elle déploie sa gorge, le nez pointé vers lui, et éclate d’un rire cristallin.


 
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   socque   
23/9/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Après cette phrase du début qui m'apparaît très maladroite, burlesque :
Philippe serre les dents sous sa calvitie et les poings sous sa bedaine
par bonheur les choses s'améliorent. Le rapprochement des dents et de la calvitie appelle en moi une image parfaitement incongrue, des dents posées en couronne sur un crâne... En ce qui me concerne cela ne fonctionne pas du tout.

Mais très vite je me suis intéressée à ce moment de bascule, cette étincelle dans la vie du "moins que rien", j'ai trouvé notamment qu'il y avait un vrai suspense lorsque Philippe traverse le bar avec ses deux verres. Comme quoi une bonne écriture peut accomplir beaucoup de choses !

Une histoire profondément optimiste finalement, qui dit le bonheur toujours possible. J'ai pensé au livre de Patrick Cauvin (je viens de vérifier, publié en 1978 ; ah ben non, chus pas toute jeune), "Pourquoi pas nous ?" qui raconte la rencontre et l'amour entre deux personnes au physique non consensuel. Oui, parce que la nénette du bar, elle a un nez, quand même.

   Donaldo75   
3/10/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↓
Je me souviens de ce Philippe, un bon loser bien décrit dans une nouvelle composée avec inspiration. Je ne vais quand même pas comparer les deux - en plus, sincèrement, j'ai la flemme - parce que c'est toujours le premier réflexe du lecteur et que je pense que ce n'est pas rendre service à l'auteur. L'usage du présent donne de la consistance au récit, du rythme. Le problème, c'est que malgré la discipline que je me suis imposé - c'est-à-dire ne pas comparer les deux textes - je ne retrouve pas le plaisir de lecture que j'ai eu la première fois. Là, c'est pas mal écrit mais ça tombe rapidement à plat. En fait, cette fois-ci l'histoire de ce loser m'ennuie, il ne se passer rien de remarquable - ce qui est le propre des perdants me direz-vous - ou de mémorable à la lecture; la narration ne décolle pas et je suis content quand ça se termine, même si le trompe-l'oeil de fin - un pur truc de loser - pourrait me faire rire. Pourtant, parce que j'ai exercé une comparaison qui ne s'imposait pas, je ne peux pas dire que je n'ai pas aimé. Et comme en espace lecture l’appréciation est obligatoire, ce serait fortement injuste de reprocher à cette nouvelle de ne pas briller comme la précédente, non ? J'aimerais néanmoins lire l'auteur dans un autre registre, sur une histoire différente, sinon je vais finir par me dire que ses écrits sont purement autobiographiques.

   Quieto   
29/10/2020
Bonjour ecritvain,

Je me suis demandé comment formuler un commentaire qui puisse être bienveillant, au moins un peu, sans pour autant qu’il ne tourne autour du pot.
Je n’ai hélas pas trouvé et je suis bien désolé de vous livrer mon expérience de lecture sans fioritures : je me suis solidement ennuyé.
Je n’ai rien trouvé de vivant dans ce texte, aucune émotion palpable, seulement les pensées intérieures d’un personnage qui ne pense pas grand-chose.

   plumette   
30/10/2020
 a aimé ce texte 
Bien
revoilà Philippe, toujours au bar, qui va faire un pas de plus vers la fille qui l'a sorti de sa torpeur.

Maintenant que je connais Philippe, je me suis moins intéressée à sa bedaine, sa calvitie, ses potes alcoolisés et sa vision de lui- même si peu indulgente.

Toujours une écriture efficace qui accroche le lecteur avec pas grand chose.

j'ai bien aimé le passage où Philippe se trouve tout de même une qualité.

il s'agit ici plus d'une scène que d'une nouvelle à part entière car vous nous laissez en plan sur une sorte d'arrêt sur image ! Peut-être y aura-t-il une suite d'ailleurs?

   Charivari   
31/10/2020
Bonjour !
J'ai apprécié votre écrit, parce qu'il y a une vraie voix du narrateur, qui porte le tout. J'ai particulièrement apprécié la description exhaustive de tous les mouvements, -la larme au nez, le pied qui avance sur le lino crado-, qui correspond bien à la perception du mec bourré, et ce va et vient constant entre introspection et monde extérieur. Le personnage m'a touché aussi,on ressent toutes ses inhibitions, toutes ses frustations, le style accompagne, oscillant entre argotique, poétique et réaliste, ça fonctionne très bien.

Mes bémols : "les dent sous la calvitie et les poings sous sa bedaine", je n'ai pas très bien suivi cette image, sous la calvitie, il y a tout au plus un cerveau et comment met-on des poings sous une bedaine? Trop osé pour moi cette tournure.
Ensuite... Pour moi c'est une "tranche de vie", mais il manque un vrai fil narratif, du coup ça tourne un peu court. Dommage. Mais ça ferait un bon passage de roman

   SaulBerenson   
4/11/2020
 a aimé ce texte 
Bien
Philippe est le loser type caricaturé, tout y est; chauve, bedonnant, parano, timide, employé de banque, mésestime de soi, tout cela alcoolisé pour se donner courage à affronter l'inaccessible.
Le texte nous campe bien dans l'ambiance du type qui sauterait bien à l'élastique sans élastique, pour moi ça marche; j'ai son mal tête et comprends ses mots qui dérapent et m'entraînent dans son ivresse malsaine et suicidaire.
Par contre déçu à la fin, le narrateur nous laisse sur un râteau probable, sans l'imagination d'une porte de secours de ce night-club infernal. Après tout, j'ai connu des chauves bedonnants avec de belles filles aux beaux nez...
Eux n'étaient pas complexés, évidemment...

   matcauth   
4/11/2020
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour,

j'ai bien aimé votre récit.

D'une part, l'écriture est bonne. Elle est légère, fluide, sobre et, surtout, elle n'ennuie pas. Pour ma part, ce texte ne m'a jamais ennuyé, mais s'il ne se passe quand même pas grand chose, et l'ensemble aurait pu très bien être plus long. Bon, il aurait aussi pu être plus court, évidemment.

D'autre part, l'instant de vie dont il est question est très réaliste, on le vit, où peut-être qu'on a peur de le vivre ! ce qui le rend donc encore plus vrai.

Pouvoir décrire ces instants de vie qui pourtant disent tout de la vie dans sa plus grande globalité, je trouve ça intéressant, et cela parle au lecteur. Dans l'attente de vos prochains écrits.


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