Cette année-là, comme cadeau d’anniversaire, Patricia reçut un ordinateur. Les premiers jours, elle s’en servit très peu. Il fallut apprendre à maîtriser l’outil, mais peu à peu elle découvrit le plaisir de jouer à la belote et au scrabble en ligne, tout en échangeant des petits messages avec ses coéquipiers. Dès lors, elle passa beaucoup de temps assise devant l’écran magique. Julien, son mari, commença à déprécier le cadeau qu’il lui avait fait. Quand il revenait du travail, il la trouvait rivée à l’écran : le repas n’était pas prêt, le ménage laissait à désirer… De plus, débordé au bureau, il apportait du travail à faire à la maison, de quoi occuper largement ses soirées, mais ne pouvait accéder à l’ordinateur perpétuellement squatté par sa femme. S’il tentait de la déloger pour prendre sa place, elle lui lançait un regard outré et accusateur qui semblait dire : « Enfin chéri, tu voudrais faire le Père Fouettard et me priver de mon jouet ? Pas question ! » Il n’insistait pas et allait se coucher, penaud… et seul.
Il évoqua ce problème avec ses collègues. Ils avaient rencontré les mêmes difficultés avec leurs femmes et leurs enfants et pour y pallier avaient acheté plusieurs ordinateurs. Il fit donc l’acquisition d’une deuxième machine. Le soir, ses heures supplémentaires de travail terminées, il jouait aux cartes lui aussi, pour se détendre un peu. Ensuite il surfait allègrement sur Internet, s’attardait sur des sites culturels, puis s’autorisait timidement quelques sites pornos, de plus en plus tard chaque nuit, si bien qu’il n’était plus en forme pour se rendre au bureau le lendemain matin et arrivait toujours en retard. Force était de constater que tous les employés de l’entreprise étaient assujettis à cet appareil qui captait leur attention au point de les empêcher de dormir, de leur faire oublier l’heure et leurs obligations. Ils arrivaient tous de plus en plus tard au travail. Enfin il y eut carrément de l’absentéisme. Les ordinateurs, telles des bêtes prolifiques, se reproduisirent à outrance, et tandis que leurs méfaits faisaient tache d’huile, dans les entreprises, les bureaux, les commerces, les écoles, les effectifs se réduisaient et rétrécissaient comme peau de chagrin. Les ménagères ne sortaient plus pour faire leurs courses. Elles commandaient tout par ordinateur, mais les livraisons avaient un retard énorme, le personnel actif étant pratiquement inexistant. La population paraissait anesthésiée, tout fonctionnait au ralenti, et les quelques rares personnes circulant encore en voiture appréciaient la totale inexistence de bouchons.
Au bout de quelques mois de cet étalement électronique tentaculaire débridé, on commença à signaler quelques morts d’inanition. Des esprits s’éveillèrent essayant, un peu tard, de mettre la population en garde contre ce fléau en envoyant, sans résultat, des messages qui n’étaient même pas lus ! On avait atteint le point de non-retour. Impossible de remettre sur pied l’énergie, l’activité, le travail, l’instruction, l’économie du pays, en totale léthargie. Au bout de quelques années, tout un peuple, comme la Belle au Bois Dormant, semblait plongé dans un profond sommeil, attendant l’arrivée d’un Prince Charmant.
Il vint un jour, enfin, sous la forme d’un petit Bonhomme Vert, aux commandes de son vaisseau spatial, mais il ne put rien faire, hélas, pour ranimer ces pauvres humains, tous assis, raides morts devant leur écran magique, enveloppés de toiles d’araignées comme chrysalides en cocons, la main crispée sur la souris.
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