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Brèves littéraires
embellie : La main crispée sur la souris
 Publié le 01/04/26  -  8 commentaires  -  3539 caractères  -  45 lectures    Autres textes du même auteur

Un cadeau aux conséquences inattendues.


La main crispée sur la souris


Cette année-là, comme cadeau d’anniversaire, Patricia reçut un ordinateur. Les premiers jours, elle s’en servit très peu. Il fallut apprendre à maîtriser l’outil, mais peu à peu elle découvrit le plaisir de jouer à la belote et au scrabble en ligne, tout en échangeant des petits messages avec ses coéquipiers. Dès lors, elle passa beaucoup de temps assise devant l’écran magique. Julien, son mari, commença à déprécier le cadeau qu’il lui avait fait. Quand il revenait du travail, il la trouvait rivée à l’écran : le repas n’était pas prêt, le ménage laissait à désirer… De plus, débordé au bureau, il apportait du travail à faire à la maison, de quoi occuper largement ses soirées, mais ne pouvait accéder à l’ordinateur perpétuellement squatté par sa femme. S’il tentait de la déloger pour prendre sa place, elle lui lançait un regard outré et accusateur qui semblait dire : « Enfin chéri, tu voudrais faire le Père Fouettard et me priver de mon jouet ? Pas question ! » Il n’insistait pas et allait se coucher, penaud… et seul.


Il évoqua ce problème avec ses collègues. Ils avaient rencontré les mêmes difficultés avec leurs femmes et leurs enfants et pour y pallier avaient acheté plusieurs ordinateurs. Il fit donc l’acquisition d’une deuxième machine. Le soir, ses heures supplémentaires de travail terminées, il jouait aux cartes lui aussi, pour se détendre un peu. Ensuite il surfait allègrement sur Internet, s’attardait sur des sites culturels, puis s’autorisait timidement quelques sites pornos, de plus en plus tard chaque nuit, si bien qu’il n’était plus en forme pour se rendre au bureau le lendemain matin et arrivait toujours en retard. Force était de constater que tous les employés de l’entreprise étaient assujettis à cet appareil qui captait leur attention au point de les empêcher de dormir, de leur faire oublier l’heure et leurs obligations. Ils arrivaient tous de plus en plus tard au travail. Enfin il y eut carrément de l’absentéisme. Les ordinateurs, telles des bêtes prolifiques, se reproduisirent à outrance, et tandis que leurs méfaits faisaient tache d’huile, dans les entreprises, les bureaux, les commerces, les écoles, les effectifs se réduisaient et rétrécissaient comme peau de chagrin. Les ménagères ne sortaient plus pour faire leurs courses. Elles commandaient tout par ordinateur, mais les livraisons avaient un retard énorme, le personnel actif étant pratiquement inexistant. La population paraissait anesthésiée, tout fonctionnait au ralenti, et les quelques rares personnes circulant encore en voiture appréciaient la totale inexistence de bouchons.


Au bout de quelques mois de cet étalement électronique tentaculaire débridé, on commença à signaler quelques morts d’inanition. Des esprits s’éveillèrent essayant, un peu tard, de mettre la population en garde contre ce fléau en envoyant, sans résultat, des messages qui n’étaient même pas lus ! On avait atteint le point de non-retour. Impossible de remettre sur pied l’énergie, l’activité, le travail, l’instruction, l’économie du pays, en totale léthargie. Au bout de quelques années, tout un peuple, comme la Belle au Bois Dormant, semblait plongé dans un profond sommeil, attendant l’arrivée d’un Prince Charmant.


Il vint un jour, enfin, sous la forme d’un petit Bonhomme Vert, aux commandes de son vaisseau spatial, mais il ne put rien faire, hélas, pour ranimer ces pauvres humains, tous assis, raides morts devant leur écran magique, enveloppés de toiles d’araignées comme chrysalides en cocons, la main crispée sur la souris.


 
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   Donaldo75   
26/3/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
J'aime bien la dimension "conte" de cette brève littéraire. La manière de raconter va bien avec le thème, avec une forme de réalisme de l'histoire. En est-on arrivés là ? C'est ce que l'histoire semble dire, et en ça il y a du conte, de la dystopie et de la critique de ce qui arrive aujourd'hui avec les smartphones. La fin est savoureuse, décalée, du genre Shrek arrive de l'espace pour voir les Terriens et les découvrent hélas trop tard. Ce n'est pas du punk, de la science-fiction déchirée comme j'en lis des tentatives d'essai d'ébauche sur ce site, avec humour tzim boum boum à deux balles et circonvolutions thématiques à donner mal au crâne. Non. La sobriété assumée du style narratif représente justement un contrepied au traitement habituel d'un tel thème. C'est limite entre le documentaire, le journal personnel ou l'essai d'analyse d'un étudiant de première année en sociologie politique. Et ça le fait, comme disaient les jeunes de mon époque quand j'étais jeune et qu'on n'en était pas arrivés là.

Bravo !

   A2L9   
1/4/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Et pourtant quelques humains en réchappèrent, ils avaient avalé puces et souris pour que la machine puisse grandir dans leur ventre.

Une histoire dans laquelle l'être humain n'est plus en mesure d'assurer sa survie, abêti par sa technologie, une histoire qui, espérons le, ne sera pas celle de demain.

Bon le coup du repas pas prêt et du ménage à désirer pour l'ensemble des messieurs qu'il soit Monsieur Patricia ou ses collègues, ça me laisse perplexe. En même temps... c'est toujours la même chanson finalement, vous avez raison.

   Cristale   
2/4/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Voici une "bonne" nouvelle tellement proche de la vraie vie.

Bonjour Embellie,

Ici l'addiction prend des proportions dramatiques en vidant les entreprises, les commerces et tout ce qui fait l'activité humaine économique et de loisirs.
C'est bien vu, bien anticipé, suspendu entre fiction et réalité.

L'image un peu rétro de la ménagère, bobonne à la maison qui n'a pas fait les courses, le ménage, ni préparé le repas pour "môssieur" quand il va rentrer me chiffonne un peu. Quoi qu'il en soit, lui aussi se laisse piéger par l'écran qui l'entraîne dans ses espaces virtuels chronophages.
L'on croirait une forme nouvelle de virus incurable, d'ailleurs l'image des villes sans embouteillages évoque un relativement proche confinement.

Le suspens va crescendo et la fin est digne d'un conte de "faits" avec l'arrivée surprenante de ces extra-terrestres.

J'aime beaucoup cette écriture.
Bravo !

   Corto   
2/4/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Bien vu cette problématique infernale. On regarde, on se reconnait un peu, beaucoup, ou plus.
Le téléphone vient compléter le piège, pourquoi pas un petit jeu ? Mais si je vais gagner !!!
Comme la technologie poursuit sa course on nous amène sur un plateau une belle IA...que je traduis volontiers par "Imbécillités Agglomérées", exceptions à vérifier mises à part...

Le futur en est-il maîtrisable ? Bigre, votre texte a bien ciblé...

Merci.

   Passant75   
2/4/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Peut-on guérir d’une addiction, même quand on en est prévenu ? Vaste question ! L’auteur y répond d’une plume alerte quoique des plus pessimistes. À considérer que la vie ne consiste qu’à faire face à un écran et non à des individus, on finit par en mourir !

On comprend mieux pourquoi les créatifs de la Silicon Valley limitent le temps que passent leurs enfants devant les écrans.

J’ai particulièrement apprécié « enveloppés de toiles d’araignées comme chrysalides en cocons ».

   papipoete   
2/4/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
bonjour embellie
Ces belles dames qui passaient des heures devant leur miroir, lui demandant
- dis-moi oh mon beau, qui est la plus belle ?
en oubliaient la vie qui passe, et les devoirs de s'habiller, aux travaux vaquer avec le mari, se soucier de l'ambiance sous le toit, n'ont plus d'yeux que pour l'écran ( du matin du midi du soir )
pourquoi s'en priver, puisque c'est un cadeau du mari chéri......
NB une chronique rondement menée, et sa rédaction facile à lire, et sourire !
que demander de plus ?

   Mikard   
2/4/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Ça fait peur cette histoire, je suis en train de culpabiliser derrière mon clavier … allez, tant pis !
J’ai bien aimé, même si le propos est terrible, il n’y a rien d’angoissant, le texte déroule tranquille avec un peu d’humour çà et là pour faire passer.
Un joli conte moderne … la société se liquéfie, mais bon ça se passe dans la bonne humeur.
Les martiens qui viennent constater les dégâts, avec un peu de condescendance, ça c’est le petit plus !
A bientôt
Mik

   Marite   
3/4/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Tellement bien décrite cette addiction à l'ordinateur et aux possibilités d'échanges qu'il offre, en grignotant inexorablement le temps au point de nous faire abandonner les moments importants de la vie réelle. Ce récit se lit d'une traite et apparaît si réaliste que je l'ai terminé avec le sourire en espérant que les petits hommes verts tenteront de réveiller les "chrysalides en cocons" par simple curiosité pour voir ce qu'il en sortira ...


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