Mai soixante-huit. Grève générale. Daniel, fonctionnaire contestataire convaincu mais un peu las des piquets de grève, arrive un jour – une toile, des pinceaux et des couleurs sous le bras – dans notre deux-pièces de la rue Didot à Paris. Sous mes yeux étonnés, il rassemble quelques objets usuels aux formes agréables, pose sur la platine du phono un disque de guitare espagnole, bourre sa pipe et se met à peindre. Bercée par une étude de Fernando Sor, reins cambrés, caressant mon ventre rond, je vois naître un à un les objets sur la toile. Interrogé sur ce miracle, il m’explique : « C’est l’éclairage qui est maître du tableau. C’est lui qui conduit tout le travail et au travers des couleurs modelées en clair, en foncé, ce sont les éclats de lumière et les ombres portées qui donnent relief et vie aux sujets. » Je suis admirative. Il a découvert tout seul comment obtenir ces effets, si réalistes que l’on pense pouvoir prendre ces objets dans ses mains. Il recule, examine l’ensemble. Insatisfait, il fignole, retouche le velours des pétales de rose, éclaire le verre ambré des cabochons de l’huilier, comme faisait Chardin qui mettait de la couleur jusqu’à ce que ça fasse bien. Isolés dans notre bulle, subjugués par la découverte de ce talent jusque-là insoupçonné, les événements extérieurs ne nous atteignent guère. Toutefois, les échauffourées apaisées, il faut reprendre le travail et peindre moins souvent. Il donne vie, petit à petit, à plusieurs natures mortes, tandis que je donne vie à notre troisième fille.
Trois ans plus tard, mutation en province. Nous laissons derrière nous sans regret la grisaille du ciel et des rues de Paris pour nous installer dans la Ville rose. Sommes-nous stimulés par la beauté des berges de la Garonne au soleil couchant ou par les bains de verdure où nous nous ébrouons chaque fin de semaine ? Peu après notre installation Daniel m’offre une petite graine qui germe très bien dans mon jardin. Neuf mois plus tard s'apprête à fleurir notre quatrième fille. Il est grand temps de réagir ! Nous allons consulter un gynécologue compréhensif qui veut bien pratiquer, après la naissance, l’opération rendant radicalement impossible toute future germination. Il nous fait bien remarquer le caractère tout à fait exceptionnel de cet acte, d’ailleurs pas officiellement autorisé. Pour le remercier de son geste désintéressé, Daniel décide de lui offrir un tableau de circonstance, une maternité. Sur la gauche de la toile une moitié de berceau, avec son voile léger. Assise tout contre, la maman, et dans ses bras le bébé tétant son sein. Le tout en plan rapproché, dans des tons doux, bleu pastel et blanc. Le visage penché sur l’enfant et les cheveux bruns sont les miens. J’ai posé avec plaisir pour mon artiste. Le cadeau fut apprécié car lors de visites post-natales je l’ai vu, trônant au milieu du mur principal, dans la salle d’attente du médecin.
Les années passent. Notre peintre du dimanche participe à des expositions, remporte des coupes. Je m’intéresse à la couture d’ameublement et à la décoration d’intérieur. Lorsque je juge notre quatrième fille suffisamment autonome, j’apprends sérieusement ce métier passionnant et loue un local en ville pour m’installer à mon compte. Face à mon atelier se trouve un magasin de troc. Un mauvais jour, je fais là une rencontre insolite. Au milieu d’un bric-à-brac hétéroclite et poussiéreux, posée à même le sol, sans cadre, à moitié cachée par une vieille croûte, gît la maternité de Daniel. Comment est-ce possible et par quel hasard est-elle arrivée là ? Je la prends entre mes mains émues, j’essuie d’un doigt tremblant la fine voilette qu’une minuscule araignée a tissée sur mon visage, je fixe un moment, incrédule, la signature bien connue, et finalement je me dis : « Le docteur doit être mort. Ses héritiers, nullement intéressés par une toile d’amateur sans valeur marchande, ont voulu s’en débarrasser… » Ma première impulsion est de l’acheter pour que plus jamais personne ne la voie dans des conditions aussi dégradantes. Mais non. Je ne peux décemment la rapporter à la maison. Que ressentirait mon mari apprenant ce dédain manifeste à l’égard de son œuvre ? Incompréhension, déception, humiliation, colère… tout ce que je ressens moi-même et qui m’étouffe. Quel affront ! Refoulant ma rancœur, je cache la toile derrière d’autres objets et je sors du magasin.
Durant quelques semaines je pense souvent à cette peinture sans avoir le courage de traverser la rue pour voir si elle est toujours là. Ma boutique commence à être connue, les demandes affluent, je dois faire de plus en plus de déplacements chez les clientes, recevoir les représentants, choisir de nouveaux tissus, former une apprentie. Toujours pressée, je cours ; j’ai dix pieds, j’ai dix mains, si bien que j’oublie le triste destin de la maternité de Daniel. « Avec le temps, avec le temps va, tout s’en va… » Un jour, un monsieur très chic entre pour demander un devis de décoration. Rendez-vous est pris. Un matin brumeux de novembre je pars avec ma petite voiture, mon cahier de mesures, mon mètre et quelques collections sur les routes de la banlieue toulousaine. Tous les bruits sont ouatés. Les prés sont sous la couette, faisant la grasse matinée. Bientôt le soleil va pointer, effilocher tout ce coton et peu à peu apparaîtront les arbres, les maisons, les cheminées empanachées… La journée sera belle.
Chaque nouveau projet me transforme en Perrette. Je réfléchis, j’extrapole : « Il y a un lit à baldaquin où l’épouse de ce monsieur souhaite voir des drapés. Je ferai un drapé identique au-dessus de la fenêtre. Il faudra leur faire un croquis à l’échelle, pour visualiser le décor. Je vais leur proposer des stores bateau pour les chambres d’enfants. En toile façon jeans s’ils ont des garçons, en coton imprimé pour des filles. Les mômes adorent ça. Peut-être y aura-t-il quelques sièges à restaurer ? » Je quitte la route, je prends un petit chemin tortueux, espérant ne pas me tromper, et j’arrive enfin devant la maison, nid confortable caché au milieu des arbres. L’accueil est chaleureux. On flâne un instant dans le jardin à se plaindre du brouillard d’automne, à se dire les banalités d’usage. Je trouve ce couple sympathique : lui très grand, genre brun ténébreux, elle toute petite, blondinette rieuse. Il est donc vrai que les extrêmes s’attirent ? On me fait entrer. À la gauche du hall somptueux se trouve le salon. Clouée sur le seuil, le regard fixe, le cœur battant, je ne peux faire un pas. Mes hôtes ne comprennent pas ma stupeur. J’esquisse enfin un sourire et murmure pour moi-même : « La retrouver là, tout à coup… » Face à moi, bien éclairée, dans un beau cadre doré posé sur un chevalet bien ciré, la maternité de Daniel rayonne de toute sa douceur.
Il arrive que le hasard s’emmêle, mais il a parfois du génie !
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