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Sentimental/Romanesque
embellie : Un matin de printemps
 Publié le 10/01/26  -  1 commentaire  -  4973 caractères  -  7 lectures    Autres textes du même auteur


Un matin de printemps


Ce matin l’aube est gaie. Justine, réveillée tôt par deux pies jacassant dans le prunier, ouvre sa fenêtre, respire profondément. Un petit vent frisquet ravive ses joues, les harmonisant avec le ciel jaspé de rose. Le nez en l’air, le regard bien au-dessus des toits, elle tend le cou, penche un peu la tête sur le côté, une pointe d’interrogation dans les yeux, comme pour capter et faire siennes toutes les promesses des premières lueurs du jour. Le chuchotement du jet d’eau l’appelle du jardin. Elle baisse la tête. Un trait vert et rapide : la rainette a sauté dans le bassin, affolant les poissons rouges. Ses yeux s’attardent un instant sur les premiers boutons de roses, perlés de scintillements éphémères. Une pensée l’effleure : « Le jardin sera beau quand… » Il y a des mois qu’elle n’a pas si bien dormi. À petits pas pressés elle va à la cuisine, pour le café, puis à la salle de bains, pour la toilette, enfin son ménage est bâclé en quelques minutes. On dirait qu’elle a un train à ne pas manquer. La voici dans le vestibule, son sac à main serré contre sa poitrine, puis elle sort, sans bagages. À pas réguliers et légers elle file le long des rues, glisse plus qu’elle ne marche. On n’entend pas claquer ses talons. Ses frisettes grises dansent autour de son front. Un vague sourire de la bouche et des yeux plisse un peu son visage ; la lueur du regard et la démarche aérienne et décidée la font paraître terriblement jeune, malgré les rides et la silhouette enrobée. Hier le médecin lui a dit : « Il semblerait qu’il y ait un léger mieux. » Alors les vannes de l’espoir se sont entrouvertes. Le moment où le soleil glisse sous le drap sombre de la nuit est source d’angoisse pour une femme âgée se retrouvant seule dans son lit glacé. Avant de s’endormir, elle s’est efforcée de croire aux capacités et à la sincérité du médecin. Elle a osé envisager une guérison possible, mais, tenace, obsédante, l’image de son homme s’imposait sur le noir de ses yeux clos ; son teint cireux, sa calvitie pas naturelle, ses bras maigres alanguis sur les draps blancs, et surtout son pâle sourire d’impuissance, presque d’acceptation de la fatalité… Longtemps partagée entre doute et espérance, elle a fini par sombrer, épuisée, dans un profond sommeil. La nuit purifie, régénère le corps et l’esprit. Ce matin est celui d’un jour nouveau, et un si beau matin printanier impose l’optimisme. Elle presse le pas. Elle veut être la première à pénétrer dans l’hôpital à l’heure des visites. Elle a si souvent fait ce trajet que ses pieds y vont seuls. Elle traverse le Pont-Neuf. Le soleil fait miroiter la Garonne ; à sa droite brille le dôme vert de l’Hôtel-Dieu. Prochaine rue, en pente, elle est bientôt arrivée. Son reflet dans une vitrine lui révèle qu’elle court presque. Le cœur battant, elle ralentit un peu, on voit remuer ses lèvres. Elle murmure : « Bécassine, va ! Il fait si beau ! Il ne peut que guérir ! Bientôt il reviendra à la maison, ce ne sera plus qu’un mauvais souvenir. » Les rues sont désertes. Les caniveaux se refont une beauté. Quelques moineaux en profitent pour s’ébrouer dans l’eau courante, mais Justine ne les voit pas. Elle est plongée dans ses pensées : « Ce médecin est honnête. Il ne m’aurait pas dit ça si c’était pas vrai. Et puis mon Robert il est costaud, un vrai chêne. Moi, je n’ai jamais vu de tempête abattre les chênes. » Elle le revoit, en marcel, s’arc-boutant sur sa bêche pour retourner le carré potager, se redressant, rouge, suant, pour s’essuyer le front du dos d’une main, l’autre tenant ses reins, pas longtemps, aussitôt reprenant son labeur avec force, les épaules larges, bronzées, les muscles roulant sous la peau… Elle lève le front. Ses yeux expriment la fierté. Une bonne odeur de croissants chauds l’environne soudain. Ces effluves complètent son euphorie. Elle entre dans la pâtisserie ; pour lui un baba au rhum, son dessert préféré, pour elle un éclair au chocolat. Plus que quelques mètres et elle y est. Grappe humaine devant l’ascenseur. Pas le temps. Elle s’élance dans l’escalier, s’empêchant, par prudence, de monter les marches deux à deux comme dans sa jeunesse. Elle se voit le serrant dans ses bras, lui soufflant à l’oreille, sur un ton enjoué : « Tu es en bonne voie de guérison, mon amour. Le docteur me l’a dit. » Sur le palier, elle répond par un rapide sourire au « bonjour » attentionné des aides-soignantes. Dieu, que ces couloirs sont longs ! Essoufflée, la voici enfin arrivée. La porte de la chambre est largement ouverte. Justine écarquille les yeux. Un lit, soigneusement refait. Elle s’est trompée d’étage, c’est sûr. Elle vérifie le numéro sur la porte, mais non, c’est bien la chambre de Robert. Elle se retourne, le docteur est là, avec une mine de circonstance. Dans un envahissant bourdonnement qui la submerge, elle entend vaguement « mauvaise nuit… cœur lâché… falloir courage… » et s’écroule au milieu du couloir, son sac à main et ses petits gâteaux serrés contre son cœur.


 
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   papipoete   
10/1/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
bonjour embellie
Depuis bien longtemps, Justine ne regardait plus le jardin, ne faisait pas attention à la couleur du ciel, or ce matin est un jour AVEC, un de ces matins où l'on sent que ce sera une belle journée... surtout qu'on lui annonça que son Robert hospitalisé, semblait aller soudainement mieux !
Vite, ne pas perdre une minute pour le prendre dans ses bras et et ;
- tu as gagné ! tu vas bientôt rentrer à la maison !
NB le dénouement de l'histoire, alors que le bonheur irradie Justine, fait un croche pied à une bluette qui put se terminer en happy end, et l'on plonge dans l'abîme de la tristesse,
- mauvaise nuit... coeur lâché...falloir courage
je ne sais commenter une Nouvelle, mais celle-ci me touche beaucoup, avec la palette des couleurs de l'arc en ciel, dans le jardin, dans son regard, dans sa voix chantante et puis hélas ce noir...


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