Mi-août, ce creux de l'année où le temps bâille comme un chat. Celui de mes hôtes aussi miaulait, allègrement, un baptisé Leroux, sorte de chat-Félix. Avec qui, sur son ventre d'hermine, je m'en suis donné à cœur joie de caresses… Ce fut d'ailleurs l'une des douceurs les plus pures de mon séjour, car je déteste bavarder trop longuement avec des humains, être reçue, pénétrer poliment dans une somme de rythmes et constructions idiosyncrasiques, entrer dans un nid donné avec ses tiges rigides et son coton douillet, dogmatique… bref cohabiter.
Ô ce soulagement, inavouable mais divin : quitter la compagnie de ses hôtes. Joie si vive de les avoir abandonnés ce matin, fût-ce pour un hôtel miteux de bord de route… ce petit matin jaune et blanc, tout brillant de soleil. La ville est autre, avec sa cathédrale aux clochers asymétriques (le plus ouvragé côté palais épiscopal, disait le guide) et les dos en émeraude de ses causses, jusqu'au Lot où les graminées du matin trempent, contant les histoires volubiles des habitants encore sous couette.
Ah, disposer de mon temps étalé comme une nappe gonflée en voile… Un temps entier, claquant d'impatience. Avec mes livres, mes lignes à apprendre, et de quoi crayonner ce qui se présente, en grignotant au hasard des rues les ombres, les éclats, les images, et ce qui m'aguichera en boulangerie. Un temps déployé sur l'herbe, spacieusement vallonné.
Je me veux tout entière portée par cette bouffée de liberté, ci-devant notion vague mais grisante, et qui me suffit avec sa tête ébouriffée et ses contours confus.
J'ai posé mes bagages et regardé Mende à neuf, le cœur piaffant et le sourire montant à mesure que je relisais les signes légers de lieux connus. Place Mazel. Une façade pelée, dans la rousseur pâle et rose des fins de vie murales. J'y croque quelques noisettes, perchée sur la structure calcaire d'un banc dont je reconnais les géométries heurtées. Ma ruelle, Notre-Dame, où j'ai vécu neuf ou dix mois. Les replis médiévaux des portes et les ourlets des arches. Les bribes de hauts-reliefs. Les fontaines, que je reconquiers en m'y asseyant en tailleur ; ainsi font les yogis et les adolescents. Le parvis, bien sûr, de la cathédrale, découpé comme une scène, jusqu'à sa légère pente. Les pierres pâles et brûlées évoquant le cuivre. Les pavés, l'étroitesse des rigoles et l'épaisseur des murs du vieux Mende. La place du marché. La fromagerie, et je me plais à croire que la crémière est bien la même, quoiqu'elle remplisse un peu plus d'espace autour d'elle.
*
En termes de délectation, je ne demande pas la lune. Mais une belle et blanche solitude.
S'asseoir à un café et se délimiter une vue à soi, élisant l'emplacement propice pour y ouvrir les deux lucarnes fatiguées de mes yeux. Contempler la découpe façon paresseux peintre qui ne sortira pas le moindre museau de pinceau ; tiens, se poster juste à l'encoignure de la porte-fenêtre, dos au comptoir et aux regards des officiants, voir la lumière jouer aux interstices des dossiers de chaise, et sur le sol danser l'ombre des papiers suspendus aux ruelles. Puis supporter en souriant (ce fut bref) une procession bruyante et chantée (c'est quinze août) de la Vierge Marie sur petit char porté par quatre papis, une petite et mystérieuse vierge noire comme de celles qu'on trouve dans la région depuis le Moyen Âge). Sortir mon casque, conjuguant l'oisiveté et l'étude. Y écouter religieusement des voix qui comptent pour moi, mes philosophes-médaillons. Les interrompre lorsqu'une pensée forte demande à suspendre le temps ; laisser ladite pensée flotter comme les contours mouvants du parasol, elle qui, légère, te pénétrera d'autant mieux qu'elle aura pu se suspendre ainsi, s'aérer, légère, se détacher impalpable des autres pensées en flux, s'apprendre seule, sans volonté-violence, se méditant elle seule, avec l'unique soutien des ombres dansées, du soleil et de l'air, dans l'encadrement d'une porte-fenêtre et d'une rue descendante, en enfilade contingente et superbe. Pensées qui doivent se tisser à mon petit parcours de hasard, leur nécessité se nouant à mon insouciance, leur éternité faisant tresses à mon passage. Chignon de soi avec le monde des arts et la folie des idées sages. Bien sûr qu'il faut la durée vaste, comme ne pas ingurgiter un repas d'une traite, sinon rien ne reste. Sentir le froid d'un tout petit verre que l'eau a rendu plus plaisant encore en paume.
Sentir juste la vie battre. Bref, du carpe diem à petit pied.
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Le soir range distraitement ses fusains orangés ; je lape un yaourt et grignote un peu de raisin sur le bord de ce qui paraît, toute discrète, une écluse. Le Lot coule tout doucement, quelque dix ans ont passé. Pas sûr que j'aie gagné en raison, mais mûri, oui : je tremble moins devant les choses qui m'arrivent. Je ploie de meilleur gré. La lumière fait encore mal aux yeux, les feuilles retiennent chacune autant qu'elles peuvent la visite indolore d'un petit feu de joie. Le Causse immense, tout vêtu d'épineux, étreint la ville. On se sent rassuré lorsqu'on trouve ainsi un brin de montagne pour veiller sur nous. Je crois que le mont Mimat culmine à mille. Il me salue, moi qui suis à hauteur d'eau. Par humilité ou par paresse. Par souvenir, surtout, en hommage aux chronologies. En effet, la toute première fois, désemparée, que j'ai découvert Mende, ça a débuté par le Lot. Je m'y suis assise, un peu en amont d'où je me trouve ce soir, et j'y ai écrit quelques phrases en colliers de mots, comme font les apprentis mauvais poètes. Je me sentais perdue, dans la déréliction idiote de qui croit avoir noué sa vie à un comparse humain, lequel s'était récemment avisé qu'il avait deux bras de trop, les miens. Je me retrouve donc avec mes bras congédiés et ballants, avec mon corps d'après la pluie, priée de les récupérer, inutiles ; les voici déchargés au bord du Lot. Vaillante initiative : l'un des bras de la cargaison triste se prolonge en main sur le pansement d'une page. Il suffisait de tirer un stylo d'une poche. Je ne me souviens plus du contenu, sûrement à base d'amour et de violettes. Tout bonnement, j'ai dû écrire à l'instigation des rochers blancs jonchant la rive, avec leurs austères bariolés de beiges, leurs veines sombres et leurs grains bistre, leur masse muette chatouillée des saillies vert foncé de banals brins de végétaux. Tout était probablement alourdi de sentiments et de ce tumulte en moi si lancinant d'abandon.
Que de temps… et si peu, écoulé.
Si ce n'est mon amour dément pour lui, aujourd'hui définitivement dissous, je suis, je crois, toute pareille. Trentenaire avancée, peut-être un peu moins jolie mais plus svelte et tenant mieux sur mes pattes.
Idiote, triple idiote. Ici à Mende, tu as déversé tant de flots de chagrin pour lui, au point d'à peine pouvoir entrer au lycée les yeux secs. Idiote qui se sermonne à la deuxième personne. Un peu d'indulgence, glisse le Lot. Rien de gâché assurément, certains abandons sculptent.
Peut-être ai-je appris à m'assouplir aux circonstances, à travailler la pâte du rêve et du vouloir ; assurément au bout du compte je n'ai pas à me plaindre.
Il y a, cela suffit… l'eau qui miroite, détachée et prompte, qui bouillonne en contrebas, puis reprend son clapotis riduleux bien tranquille.
L'eau de plume, l'eau paraissant sans poids.
L'eau un peu consciente d'elle-même à tout prendre. L'eau peuplée de mille petites choses qui s'égarent sous les reflets. L'eau fantastique de plomb fluent, métamorphosée de dentelle et de moire. Je relis un peu du poème merveilleux de Ponge. L'eau et « son seul vice, la pesanteur » … L'eau patiente et palpant l'espace de son doux corps serpentin, l'eau qui avance à sa drôle de façon, çà et là par minuscules cascades. L'eau qui sent l'herbe.
Un adolescent caresse son chien, un dogue cendré sur un muret.
Les toutes petites feuilles bruissantes des bouleaux ne parviennent plus à retenir la lumière. Le vent tombe, elles perdent un peu leur agitation. Une corneille plane.
Je souris, sachant le privilège de mon lot à moi, le fil de lin propret de ma biographie d'enfant gâtée, héritant d'une moyenne confortable de dot capitalo-culturelle dans un pays en paix.
Facile de céder à l'oisive veine du paradoxal train-train héraclitéen d'on-ne-se-baigne.
… Ta vie fut d'eau douce, protégée, jardinée on-ne-peut-plus petit-bourgeoisement.
À l'image de ce mince cours sans prétention qui me chuchote à gros bouillons ses rengaines. Alors oui, de petits chagrins amoureux, de petits déchirements, mais au regard de tout ce qui humainement se vit et peut se vivre de dégradant et d'indigne, d'oppressif et de dévastateur (d'ailleurs, bornée aux phrases désignant ces réalités, je suis loin de correctement les imaginer), j'aurai respiré luxueusement le cours d'un lit de soie.
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Les couleurs sont parties des arbres. On frissonnerait presque. Ici la canicule a depuis longtemps rendu les armes.
J'aime quand le passé me laisse seulement la trace reconnaissante d'un sourire : cela fut ; la souffrance fut une incise. Le jadis coule. Rien que de savoir cette durée déposée dans l'avant, sédimentée mais sans être perdue, rien que ces retrouvailles par les lieux, en clignements et télescopage, cela me soigne… me sèvre ou me soigne.
Je repars demain. Je ne pense pas spécialement revenir un jour à ce petit chef-lieu de campagne. J'ai pu reparcourir, refermer les souvenirs. Bienfait insigne de revoir ces quelques villes qui me furent bornes miliaires, avec un cœur cicatrisé. Fléchissement des déboires, caresses faites au moi bruineux d'alors. Presque une satisfaction sereine d'être.
Je repars, le Lot coule sans s'occuper du chatoiement défunt du soleil.
Il y a de tout petits étourneaux dans le ciel, mais stupéfiants de silence… est-ce l'eau qui les assourdit ?
Je vais reprendre le pont, laisser la nuit tout couvrir.
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