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Brèves littéraires
Donaldo75 : 10 mai 1981
 Publié le 04/01/26  -  6 commentaires  -  2749 caractères  -  28 lectures    Autres textes du même auteur

Je me souviens du lendemain du 10 mai 1981 quand mes camarades de classe dans mon lycée de Lyon arboraient des brassards noirs et prétendaient que l'URSS allait inféoder la France, l'Europe et le reste du monde.


10 mai 1981


Charles entendit le bruit dehors et décida d’ouvrir la fenêtre. Des chars militaires foulaient le bitume immaculé des Champs-Élysées. Décorés de leur drapeau rouge sur les tourelles, avec une faucille et un marteau ainsi qu’une étoile aux contours jaunes en guise de point d’orgue, ils provoquaient les hourras bleus, blancs, rouges, d’une foule bigarrée. Cette vision apocalyptique à ses yeux lui donna envie de maudire ses pairs perdus loin du Christ, loin des yeux, juste les pauvres brebis égarées d’un peuple millénaire abusé par un joueur de flûte charentais. Charles hurla dans le vide de la nuit.


-o-o-


Marie-Albertine posa sa large main noire sur le front du malade et se demanda quand les médecins allaient le débrancher. Chez elle, jamais personne n’aurait laissé un jeune homme dans cet état végétatif. Sa famille serait installée à son chevet depuis le premier jour, à prier pour son rétablissement et le salut de son âme. Lui, cela faisait des années qu’il restait sans visite. Il se disait un peu partout dans les allées de l’hôpital que ses parents l’avaient renié parce qu’il avait abusé des substances psychotropes avec d’autres adolescents de son milieu, à réinventer un monde médiéval dont personne ne voulait plus depuis longtemps.


-o-o-


Charles se décida enfin à sortir dans la rue pour se confronter à cette nouvelle France. Il écouta les clameurs de la foule scander les promesses du président juste élu selon qui tous gagneraient mieux leur vie en travaillant moins, où les inégalités deviendraient des vestiges du passé, où les ouvriers et les aristocrates se parleraient enfin d’égal à égal. Des milliers de personnes ne cessaient d’acclamer les grands hommes blonds debout sur leurs beaux chars rutilants, invoquant un mouvement plein de fleurs, de soleil et de joie. Leurs yeux brillaient en multicolore, leur parade ressemblait à une nuée de papillons estivaux dans un champ de pavots. Charles hoqueta de dégoût à la seule pensée de l’image du Christ et de ses apôtres nationalisés sur l’autel d’un plan quinquennal.


-o-o-


Marie-Albertine soupira. Elle se demandait quels tourments pouvaient agiter ce patient désormais parti loin. Ses yeux roulaient sous ses paupières, seuls signes impromptus d’un reste d’activité cérébrale. Les médecins disaient de ce phénomène qu’il représentait le dernier stade de la nécrose du cerveau. Elle pensait qu’au contraire, il s’agissait des soubresauts de l’âme humaine avant son départ pour l’infini, le royaume divin. En guise d’adieu, l’infirmière se signa, caressa les cheveux de Charles et sortit de la chambre en silence. Elle n’entendit pas le cri strident que lança le jeune homme aux soldats soviétiques.


 
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   Ornicar   
2/1/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Une date mémorable pour un texte à lire et à prendre au second degré.
Huis-clos dans une chambre d'hôpital avec un découpage très cinématographique, style plan puis contreplan. Le regard et le lecteur passent successivement d'un moribond en plein délire (Charles) à une infirmière (Marie-Albertine) en quatre séquences et donc quatre paragraphes.

C'est drôle et caricatural. Drôle parce que caricatural justement, jusque dans le choix des prénoms. Voyez ça, un peu. Tout d'abord, "Charles", un prénom qui sonne "vieille France" et fleure les beaux arrondissements parisiens, clin d'oeil au Général bien sûr, mais à toute une lignée de rois de France aussi. Ensuite, "Marie-Albertine", archétype de la croyante dévôte et dévouée qui se réalise - ou croit se réaliser - dans le soin aux autres. Aujourd'hui, on aurait quelques chances de les croiser à la "manif pour tous"...
Le fait que Charles délire autorise tous les débordements, toutes les audaces scénaristiques et c'est ça qui est bien. On se fout de l'invraissemblance de la situation. "Invraissemblance" toute relative d'ailleurs, puisque ce fantasme de voir le pays "dirigé par les soviets" était bien présent dans une partie de l'opinion publique. Ainsi, j'ai le souvenir d'une grand-mère qui avait, lors de cette fameuse élection, fait des stocks de sucre, de farine, d'huile. Faut dire aussi qu'elle avait connu les privations de l'Occupation...

Ce texte nous replonge avec humour dans cette époque effervescente, mélange d'espoirs et de liesse pour les uns, de craintes et de consternation pour les autres. Rétrospectivement, on en rigole... Dans ce miroir qui nous est tendu, force est de constater que l'époque a bien changé, que d'autres périls, d'une toute autre nature, nous guettent.
Pas mal de formules imagées, hautes en couleurs ("joueur de flûte charentais" ; "les hourras bleus blanc rouges" ; "l’image du Christ et de ses apôtres nationalisés sur l’autel d’un plan quinquennal" - réjouissant !) voisinent à côté d'autres, plus rares mais plus poétiques ("leur parade ressemblait à une nuée de papillons estivaux dans un champ de pavot"). Bref, j'ai passé un excellent moment à cette évocation.

   Laurent-Paul   
4/1/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Bonjour,
un texte habilement écrit, qui relate fort bien les délires et l'hystérie de certains dès qu'un évènement semble sortir de l'ordinaire, mené avec ce qu'il faut de poésie voire de lyrisme quand il s'agit d'évoquer les phantasmes politiques et de formules moqueuses à l'emporte-pièce pour parler des autres phantasmes, les religieux.
J'ai passé un excellent moment de lecture !

   Charivari   
5/1/2026
Bonjour. J'apprécie ce texte pour son écriture, et je trouve ça intéressant de souligner la grande peur qu'il y a eu avec l'élection de Mitterrand en 81. Par contre, je trovue ça beaucoup trop exagéré à mon goût, et plusieurs éléments historiques sont, selon moi franchement anachroniques. Par exemple:

les grands hommes blonds debout sur leurs beaux chars rutilants, invoquant un mouvement plein de fleurs, de soleil et de joie -> là j'ai l'impression qu'on parle de la gay pride. Il n'y avait pas de chars fleuris à l'époque, même si la premièr gay pride eut lieu en 1981 elle n'était pas pro-Miterrand, elle n'était pas festive, et surtout, il n'y a eu aucune mnifestation de ce type pour célebrer l'élection. C'est tout de même dommage pour un texte ancré dans une réalité historique.

Ensuite le passage "les ouvriers et les aristocrates se parleraient enfin d’égal à égal" me parait aussi assez inaéquat,même si je comprends qu'on est dans le délire parano: la peur du communisme, certes, mais bon, il y a quand même une révolution qui et passé par là et toute une troisieme république beaucoup plus radicale: si la peur du communsme peut se comprendre dans ce contexte, la peur de la perte des privilèges d'ancien régime, là ça me parait too much.

bonne continuation

   Lariviere   
5/1/2026
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
Salut Don,

J'ai beaucoup aimé ce texte. Il est court, mais il décrit de façon décalé un épisode marquant de l'histoire de France avec beaucoup d'humour et une férocité assez truculente. Les personnages sont archétypaux, mais le délire et la volonté de grossir les traits pour en montrer le coté absurde et comique en repoussent la critique. L'écriture est bien dosée. L'effet est réussi.

Merci pour cette lecture et bonne continuation !

   Mikard   
5/1/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Une bien belle idée d’évoquer ce grand jour par le petit bout de la lorgnette. C’est loufoque bien sur … encore que, des Charles, il y a du en avoir ! les chars Russes étaient à la frontière qu’ils disaient au Figaro.
Les prénoms bien trouvés, l’opposition avec la bien-pensante religion, tout cela va bien avec le reste.
J’ai bien aimé quelques formules déjà citées au-dessus, surtout ‘le joueur de flûte Charentais »
Des étudiants portant des brassards noirs !!! ça sent la boite catho
Pas mal en tout cas.
Mik

   Robot   
5/1/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
La vision des chars russes sur les Champs Élysées certains en étaient convaincus. J'aime cette écriture moqueuse et le regard ironique porté sur les deux personnages.
Ce n'est pas aussi exagéré que ça.
Cette frayeur du devenir au 10 mai 81 ne s'est pas concrétisée uniquement dans les villes. A l'époque j'habitais un petit village ou le propriétaire de la mercerie avait prévenu qu'il sortirait le fusil si on venait lui prendre son magasin pour le nationaliser.


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