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Policier/Noir/Thriller
emju : Drôle de numéro
 Publié le 23/10/19  -  13 commentaires  -  19503 caractères  -  70 lectures    Autres textes du même auteur

"Du gain l'odeur a la bonne saveur."

Le Roux de Lincy


Drôle de numéro


Je suis mort suite à une longue maladie.


Le grand saut, le départ vers l'inconnu, on le craint tous. Maintenant, je fais partie de ceux qui n'ont plus rien à attendre sinon espérer un monde meilleur.


J'ai quitté la vie ou, plutôt, elle m'a laissé tomber comme une vieille chaussette usée par les lavages, rapiécée à la trame élimée. Jusqu'à un âge avancé qui frisait les quatre-vingt-dix ans, je me portais comme un charme puis, un jour, le crabe est passé par là et ne m'a plus quitté. S'il n'avait pas été aussi sournois et ravageur, je m'en serais « peut-être » fait un ami mais lui ne l'entendait pas ainsi. Il fait partie de ces êtres étranges qui s'installent chez vous, sans prévenir, et quand vous vous apercevez de sa présence, il est trop tard.

Je le remercie toutefois pour sa courte villégiature ; trois mois de cohabitation forcée qui m'ont appris combien j'étais petit, combien je n'étais rien.


Après un court séjour à l'hôpital, je suis rentré chez moi avec un crabe ventripotent qui me pompait jusqu'à me rendre exsangue. Dès le début de son intrusion, je lui avais fait mille promesses mais il s'en fichait. Tout au long de ces semaines, il n'avait de cesse de me taquiner parfois, de me harceler souvent. Un jour, n'ayant plus rien à grignoter, il est parti et moi avec.


Cela fait deux jours que j'attends dans le tunnel qui me propulsera vers la lumière blanche, celle dont tout le monde parle. Il me tarde vraiment de voyager dans l'au-delà, de retrouver peut-être ma chère Marie mangée par le crabe, elle aussi.


Pour l'heure, je suis allongé sur mon lit, raide comme un piquet. J'ai l'impression d'avoir été amidonné des pieds à la tête, empesé jusqu'au bout des ongles. Au début, j'ai essayé de bouger mais il n'y avait rien à faire. En désespoir de cause, je fais le mort et j'observe.


Tout a commencé ce matin quand ma fille Marianne est venue m'apporter le journal. Surprise de trouver porte close et n'entendre aucun bruit, elle s'est précipitée chez les voisins qui lui dirent ne pas m'avoir vu depuis l'avant-veille. Branle-bas de combat dans la cour où la volaille affamée caquetait et courait dans tous les sens. Marcus mon vieux chien attendait à la porte et, quand les gendarmes sont entrés, il s'est engouffré et m'a trouvé pétrifié sur ma chaise, la tête dans mon bol de café.

Le gros Louis, engoncé dans son uniforme, a versé quelques larmes tandis que son acolyte Marcel ne bronchait pas. Il est vrai qu'entre lui et moi, ce n'était pas le grand amour. On avait eu quelques mots au sujet de Clarisse ma vache qui aimait se promener sur la route. Il n'aimait pas l'école buissonnière, elle si ! aussi je la laissais muser et badiner dans la campagne. Brave fille ! après sa promenade, elle rentrait au bercail et se vautrait dans la pâture. Elle a bien fait d'en profiter car, maintenant que je ne suis plus là, j'ai bien peur qu'elle ne prenne le chemin de l'abattoir.


Mais revenons à nos moutons et, chez moi, il y en a beaucoup. C'est vrai que je n'étais pas un fou du ménage et, malgré les coups de chiffon de Charlotte la fermière d'à côté, il y avait beaucoup à dire.


Après avoir passé une volée de coups de téléphone, ma fille Marianne fait l'inspection de la maison. Je la vois, passant un doigt sur les meubles et faire la grimace ; elle ouvre les tiroirs du bahut, les referme. Puis, c'est ma belle normande, une armoire ancestrale qu'elle attaque. Elle tourne la clef gardienne de portes rustiques aux dessins tarabiscotés. À l'intérieur, c'est le capharnaüm ; du linge de toutes sortes, de la vaisselle, de vieux livres et il y a même une grosse miche de pain à moitié entamée et rassise.


Je la suis dans ses pérégrinations domestiques, de la chambre à la cuisine, de la cuisine à la salle de bains. Elle est maligne Marianne, elle espère trouver quelque chose, un plus que ses frères n'auront pas. Ah ! parlons-en de mes fils... deux ratés de la vie qui n'ont jamais rien fait de leurs dix doigts. Leur seule occupation est d'attendre que moi, le vieux, je passe l'arme à gauche. Eh bien, ils vont être satisfaits puisque je ne suis plus. Mais, à mon avis, ils vont vite déchanter car eux aussi ne trouveront rien.


Cela fait une heure que je m'amuse comme un fou devant le spectacle d'une fille chercheuse d'or. Elle est rouge et transpire beaucoup à déplacer sa masse informe dans la maison qui cache tout et reste muette comme une tombe.


Soudain, je reconnais le bruit poussif du tracteur. Auguste et Léon, deux figures emblématiques de la fainéantise et de la piquette, ouvrent la porte tandis que leur sœur essoufflée et suante s'assoit au pied de mon lit en prenant un air de circonstance. Je ne suis pas dupe et je sais qu'elle pleure de joie à l'idée de trouver ce qui va changer sa vie. Mais, foi d'Antoine que je suis, ils et elle ne l'auront pas.


Mes deux fils eux aussi font profil bas et respectent pendant quelques secondes le mort que je suis. Tandis que chacun prie le ciel pour devenir riche, je vois leurs yeux parcourir la chambre dans l'espoir de trouver ce qu'ils cherchent.

Quelques minutes plus tard, ils m'abandonnent car je ne suis plus d'aucun intérêt. Ils se mettent à parler à voix basse puis quittent les lieux. Marcus profite de la porte ouverte pour entrer et, le museau sur le bord de lit, il veille sur moi. Sa fidélité et son amour détaché me confortent sur le genre humain que j'ai toujours comparé à une araignée tissant sa toile pour avaler des proies.


Après une nuit peuplée de fantômes qui me tendent les bras en me promettant monts et merveilles, je redescends sur terre pour participer à mon habillement mortuaire.


Marcus a rejoint sa niche et j'ai le cœur gros de ne plus avoir près de moi ma bonne grosse boule de poils. À la place, j'ai droit à une Marianne surexcitée et deux gros pleins de soupe hilares. Apparemment, il y a péril en la demeure car chacun a adopté une vitesse grand V que je ne leur connais pas. Tandis que ma fille extirpe de la belle normande mon costume de mariage poussiéreux, mes chaussures vernies et ma chemise blanche, Auguste et Léon commencent à me déshabiller. Sans ménagement, ils retirent mon pyjama de zèbre et ôtent mon caleçon kangourou. J'ai l'impression d'être dans une ménagerie où deux soigneurs font un travail qu'ils n'aiment pas. C'est vrai que je suis un drôle d'animal avec mon corps aux côtes saillantes, mes membres noueux et ma gueule à faire peur. Le gant de toilette va et vient sur ma peau parcheminée, slalomant entre les grains de beauté qui furent ma fierté du temps de ma jeunesse. Maintenant, ils ne sont plus que réminiscences d'un passé révolu, des pointillés caviardant un corps sans vie.

Après la toilette d'usage, le rasoir entre en action pour une peau lisse et sans aspérité. Pour peaufiner le tour, une lotion bon marché vient effacer l'odeur fétide en latence.


Le premier acte est terminé. La représentation n'aura duré, en tout et pour tout, qu'un quart d'heure.

C'est qu'ils sont pressés les bougres de remonter sur les planches pour le deuxième acte, celui de l'investigation.


Étendu sur le lit, dans mon costume de noces, j'assiste au spectacle et ris dans ma barbe que je n'ai plus.


C'est comme un jeu de piste, une chasse au trésor. Les protagonistes s'affairent dans la chambre, fouillant chaque recoin et déplaçant par là même une pluie de poussière qui s'envole et retombe sur le remue-ménage. Je sais ce qu'ils cherchent, ils ne le trouveront pas.


Mercredi dernier, je ne savais pas que je jouais pour la dernière fois au loto. Bien que le crabe squattait mon intérieur, il n'avait pas réussi à atteindre la mezzanine de mon cerveau et les numéros que je misais depuis si longtemps étaient bien ancrés dans ma tête.

Ces chiffres, je les vénérais comme des talismans. À chaque fois que je cochais les cases, c'était comme deux nouvelles naissances ; celle de ma chère femme et la mienne. Ainsi par un côté ludique, je perpétuais un amour qui ne s'éteindrait jamais.

Charlotte, après avoir ici et là épousseté, s'était rendue au tabac du village pour valider ma grille. À son retour, je l'avais rangée où j'étais sûr de la retrouver.


Tandis qu'ils continuent leur exploration, je leur crie des mots qu'ils n'entendent pas, sourds qu'ils ont toujours été à mes élans de tendresse quand j'étais vivant. « Tu brûles, tu refroidis, tu tiédis... Là, c'est le pôle Nord. » Je ne me suis jamais autant amusé et je voudrais que cela dure jusqu'à la nuit des temps.

Déçus, ils s'assoient sur le bord du lit et me regardent d'un air mauvais. « Tu vas nous dire où tu l'as mise, espèce de vieux grigou ! »

Ma fille se penche sur moi en grimaçant comme si elle voulait me tirer les vers du nez. Je sens son haleine de lionne en chasse et son corps massif prêt à m'étouffer. Derrière mes paupières, mes yeux s'affolent sur ses mains qui cherchent sous l'oreiller et reviennent bredouilles.


Je comprends leur acharnement car la fortune n'est pas loin. Combien de fois ne se sont-ils pas moqués de moi car je cochais toujours les mêmes numéros. Et maintenant, ils voudraient récolter le fruit de ma persévérance. Pour cela, il leur faut la grille et, sacrebleu ! ils ne la trouveront pas. Et s'ils y mettent tant de ferveur c'est que le pactole vaut le détour. Eh oui, après tant d'années à jouer mes chers numéros, les boules magiques m'ont remercié. J'ai eu bien du mal à le croire et pourtant la chance m'avait souri en m'offrant le gros lot. Malheureusement, le crabe ne me permettra pas d'en profiter mais, malgré tout, je jubile quand même. C'est une grande joie de voir mes trois rejetons s'échiner à chercher mon trésor.


Après avoir tout vidé dans la chambre, ils se dirigent vers la cuisine dont la porte grand ouverte me permet de les suivre du regard. Tandis que ses frères s'octroient un verre de vin rouge, Marianne s'active dans les placards. Elle sort les paquets de pâtes, les conserves, le café... enfin, tout ce qui constitue la réserve alimentaire d'un vieux esseulé.

À vouloir faire trop vite, elle renverse le paquet de farine qui macule le sol d'une fine pellicule blanche. Les deux soiffards, ragaillardis par le breuvage, se lèvent laissant leurs empreintes de pas sur le carrelage. Ne sachant trop où fouiller, ils ouvrent la porte de la gazinière puis celle du réfrigérateur. Là, ils déshabillent un camembert au bord de l'asphyxie, éventrent quelques yaourts aux fruits divers, découpent en rondelles un jésus et cassent des œufs.

Plus je les regarde, plus je les trouve ignobles et indignes de porter mon nom. Comment ai-je pu engendrer de telles créatures ? Devant la vaisselle alignée sur la table, Marianne a un vilain rictus et pour une fois, je lui donne raison. En effet, assiettes, verres et plats sont comme moi, ébréchés, usés par le temps. Pensez-donc, ils remontent à mes noces et leurs fleurs délavées auraient bien besoin d'un coup de peinture.


Sur mon lit, je me bidonne ; les voilà debout au milieu d'une foire à la vaisselle, les mains sur les hanches, dubitatifs. Soudain, tous trois me regardent, cherchant sur mon visage émacié la réponse à leurs interrogations. « Ils ne l'auront pas ! »


Rien dans la chambre, rien dans la cuisine. D'où je suis, je les vois s'activer dans la salle de bains et je regrette de ne pas être une petite souris. Je perçois des bruits étouffés puis, soudain, Marianne s'écrie : « Je l'ai ». Je me demande bien quoi... Elle sort comme une folle en brandissant l'objet de tous leurs désirs. J'ai comme un doute... Et si je l'avais jetée à la poubelle comme j'avais l'habitude de le faire... Mais non ! je me souviens très bien l'avoir mise là où je sais. Comme je ne peux pas vérifier, je prie saint Antoine pour ne pas m'être fourvoyé.

Et si cela était, eh bien c'est que le crabe aurait réussi à pénétrer la mezzanine de mon cerveau.


Quelques minutes plus tard, l'euphorique bat de l'aile et s'abat sur le vieux canapé. On dirait un zombie surgi du monde des ténèbres. « Bien fait pour elle ! » En y regardant de plus près, elle a dû se rendre à l'évidence. C'est bien la grille du loto mais elle date de la semaine passée.

Pendant ce temps, Auguste et Léon trinquent à leur déconfiture et je lis dans leurs yeux hagards comme une évidence à la malchance. On dirait qu'ils n'ont plus envie de batailler et restent là de longues minutes, le coude en l'air.


La furie se lève d'un bond et se rue sur moi. « Où l'as-tu mise, affreux personnage ? » Tout en vitupérant, elle me secoue comme un prunier. Vainement, car je ne suis plus qu'un arbre stérile insensible à tout. Elle a beau me gauler, aucun fruit ne tombe, aucun mot ne sort de ma bouche. Avec ses cheveux gras, ses auréoles sous les bras et son corps qui dégage une odeur de sueur persistante, elle me fait penser à une sorcière tout droit sortie d'un film d'horreur.

À tant s'énerver, elle est rouge comme un coq, au bord de l'apoplexie. Pour un peu, elle tomberait sur moi, raide morte ! Que Dieu me garde et me préserve de l'avoir couchée près de moi pour l'éternité.


Après avoir respiré comme un bœuf et crié comme un charretier, elle part retrouver ses acolytes dans la cuisine. Durant un instant, c'est le silence total, on n'entend pas une mouche voler. Puis, la harpie se remet debout, prête à un nouvel assaut. « Je vais inspecter la cour, la niche du chien, la basse-cour et le clapier. » Dans mon for intérieur, je lui souhaite de se faire picorer par les poules et mordre par Marcus. Ses deux frères eux ne bougent pas, préférant s'adonner à une sieste réparatrice dont ils sont coutumiers.


Dans l'angle de la fenêtre, je la vois aller et venir comme une lionne en cage. Sur son passage, les poules s'enfuient dans des battements d'aile, peu habituées à un tel charivari. L'œil morne et la truffe méprisante, Marcus n'oppose aucune résistance à la fouille de sa demeure. Il la regarde, à quatre pattes, ramener deux os rongés jusqu'à la moelle, une balle au ventre plat et le squelette décharné d'un rat des champs ; je ne la vois pas mais j'imagine la scène.


Une heure a passé ; elle entre dans ma chambre, l'air défait. Elle a tout ratissé, tout fouillé, pour rien. Et maintenant, elle doit tout ranger car en fin d'après-midi, on va venir me visiter. Ce n'est pas que cela me réjouisse mais je n'y puis rien et puis, ne suis-je pas dans mes plus beaux atours, vêtu de mon costume de noces, rasé de près et parfumé bon marché.


Après l'inventaire après décès, chaque objet retrouve sa place ou à peu près. Il y a quelques erreurs mais qui le sait, à part moi. Tout étant rentré dans l'ordre, Marianne et ses frères m'abandonnent pour revenir un peu plus tard, jouer aux enfants éplorés.


En attendant, j'ai quelques heures devant moi pour dire adieu à ma maison et à ma vie passée.


Je me revois quand j'étais petit, six ans à peine. J'allais garder les vaches, je ramassais les pommes de terre, je soignais les poules et les lapins, je participais aux moissons. J'étais, en quelque sorte, un fermier en herbe, maniant habilement la fourche et la pelle. Entre-temps, j'allais à l'école communale d'où je ramenais des images pour bonne conduite. Mes parents étaient fiers de me voir lire couramment eux qui ne connaissaient pas l'alphabet. De ma prime jeunesse, j'ai un grand regret, celui d'avoir été enfant unique. J'avais tellement eu envie d'avoir un frère ou une sœur que je m'étais promis, plus tard, d'avoir plusieurs enfants.

Maintenant, à mon corps défendant, je ne regrette pas ma progéniture car elle m'a apporté un bonheur immense, éphémère mais inoubliable.


Après le service militaire, j'ai connu Marie. J'ai ressenti pour elle une véritable dévotion. Mon amour pour elle n'a jamais cessé et j'espère qu'elle sera là au bout du tunnel à m'attendre.


La suite est une vie de hauts et de bas comme tout un chacun. D'abord, c'est la ligne droite, puis la descente en pente douce vers une vieillesse grisonnante, une sorte de toboggan qui pousse toujours plus bas au fond du précipice de la mort.


Perdu dans le labyrinthe des souvenirs, je n'ai pas entendu la porte s'ouvrir. Soudain, je découvre autour de moi des gens que j'aimais et qui me le rendaient bien. Il y a Charlotte, ma chère voisine ; Léopold le facteur tout droit sorti de « Jour de fête » de Jacques Tati ; le boucher au visage rubicond, la boulangère et bien d'autres encore. J'aurais été le plus heureux des morts, s'il n'y avait pas eu les trois chercheurs d'or avec leur mine défaite. Malgré leur rancœur de n'avoir rien trouvé, ils jouent la scène parfaite d'enfants malheureux. Je détourne mon regard de leurs visages faussement tristes pour m'accorder du bonheur. Je me noie dans la gentillesse de Jacques, la bonhomie de Tristan, la jovialité d'Henri et la générosité de Paul. Tous des copains de belote, de parties de pêche ou de causeries tout simplement. Ah ! comme j'aimerais m'asseoir une dernière fois au Café des sports pour prendre une petite rincette et discuter avec mes amis. Un jour, j'espère, on se retrouvera la tête dans les étoiles à siroter un bol d'air frais.


Après le recueillement, chacun rentre chez soi la mort dans l'âme, c'est le moins que l'on puisse dire. Marianne et ses frères n'ont pas quitté la chambre et se tiennent debout devant le lit. Ils ne disent rien mais je sens, au fond d'eux, une haine qu'ils voudraient me cracher à la figure. À cause de moi, ils ne seront jamais riches, ils ne pourront jamais se vautrer dans la fainéantise et passer leur temps à regarder les mouches voler. Ils vont devoir continuer leur triste vie de petits et de rien du tout, comme ils l'ont toujours été.


Je pourrais m'en vouloir d'être aussi dur à leur égard mais eux, vous savez, ne m'ont rien épargné. J'ai passé mon temps à raccommoder leur vie en payant leurs dettes et, en échange, ils ne faisaient que s'enfoncer dans le marasme pour que je les en sorte.

Et si, encore, ils m'avaient donné des petits-enfants, peut-être aurais-je délié les cordons de ma bourse. Je n'ai pas eu cette joie et je sais qu'après moi, notre patronyme s'éteindra.


La nuit a fait place au grand jour, celui de mon enterrement. Dans quelques heures, je ne serai plus qu'un nom gravé sur une dalle avec deux dates, signifiant mon passage sur terre. Au fond de la tombe, je vais retrouver Marie et maintenant que tout a été dit, je meurs d'envie d'être près d'elle.


Dans l'église, je repose au cœur de la nef et j'écoute religieusement l'Ave Maria. Malgré moi, mes yeux s'embuent et je me retrouve tout à coup dans une lumière blanche qui me propulse dans le tunnel de l'au-delà.


Dans le cimetière, les pas crissent sur le gravier. Quelques oiseaux perchés sur les croix s'envolent et s'installent sur un arbre centenaire pour voir arriver le nouveau locataire. Je descends dans le trou, comme on glisse sur une pente herbue en été. C'est très doux, très agréable, je me laisse porter. Soudain, ma pensée capte celle de mes enfants qui savent maintenant. J'emporte avec moi, dans la tombe, leur richesse envolée.


Je sens que l'on me tire par les bras et je ne résiste pas. Je distingue, au loin, ma chère femme, je cours vers elle, je vole. À quelques mètres d'elle, je veux me débarrasser de tout lien avec l'autre côté. Je sors de la poche de mon veston la grille gagnante qui ne me sera plus d'aucune utilité.


Je vois les numéros faire des cabrioles puis disparaître dans le néant.


Là où je suis, je n'ai plus besoin d'argent puisque ma seule richesse c'est l'éternité avec Marie.


 
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   maria   
4/10/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour,

Avec des mots simples, sur un rythme constant le narrateur raconte sa fin de vie dont la maladie ("le crabe") est désormais, maître.

Sa sérénité contraste avec l'agitation des enfants pressés de trouver le ticket gagnant de loterie.
Très vite le suspens est posé.
Où est le ticket de loterie ?

La fin de l'histoire me déçoit.
Ce monsieur de quatre-vingt dix ans ne laisse pas ses proches encaisser les gains !
De sympathique le personnage devient, pour moi, aussi cruel que le crabe et les enfants.

Je regrette que l'auteur(e) n'ait pas imaginé une cachette improbable pour le billet.

Cette nouvelle est agréable à lire mais la fin manque de piquant.

(Un détail me laisse perplexe : je ne crois pas qu'une fille secoue le cadavre de son père.)

Merci pour le partage et à bientôt

   ANIMAL   
5/10/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément ↓
Une nouvelle rafraîchissante. J’adore ce genre d’humour noir. D’autant qu’ici, c’est un bel exemple de réalisme vu sous le prisme d’un regard désenchanté.

Admettons qu’un mort ne parte pas tout de suite vers l’infini et garde ses facultés pour observer son environnement. Que verrait-il ? Des enfants éplorés le veillant avec amour ? Pas ici. Son chien, sa défunte femme et ses amis l'ont aimé, pas ses enfants.

La mauvaise blague du destin –gain faramineux au loto et impossibilité d’en profiter à cause de la fatale présence du « crabe »- se transforme en farce. Faut-il que ce coup de chance fasse la fortune d’enfants indignes ? Le père n’a pas du se poser la question bien longtemps si l’on en croit cette réflexion intérieure qui, à mon sens, résume toute la nouvelle :

« Plus je les regarde, plus je les trouve ignobles et indignes de porter mon nom. Comment ai-je pu engendrer de telles créatures ? »

Et en effet, l’attitude indécente et veule des enfants nous projette en plein Zola. Le sordide comportement de sa progéniture s’étale devant les yeux du mort. Et il s’amuse car il les a vus venir et a pris ses précautions.

J’aime beaucoup la parenthèse nostalgie, les souvenirs d’enfance puis des beaux jours de l’amour et de l’amitié. C’est bien écrit, avec un vocabulaire riche adapté à la circonstance.

Puis vient la cérémonie et la sépulture. Là, un passage me paraît moins clair :
« Soudain, ma pensée capte celle de mes enfants qui savent maintenant. J''emporte avec moi, dans la tombe,leur richesse envolée. »
Je crois qu’il serait bon de lier les deux phrases avec un « que » ou un signe « : » car ainsi, on croit d’abord que les enfants ont fusionné avec la pensée du mort au moment où il s’élève vers la lumière et deviné où était le ticket.
Par chance il n’en est rien. Le seul endroit où ils n’aient pas pensé à chercher était la veste qu’ils ont eux-même passé à leur père. Malin, celui-là et la morale est sauve : les bons à rien devront travailler de gré ou de force puisque papa n’est plus là pour faire la béquille.

Bravo pour ce texte bien écrit et réjouissant.

en EL

   cherbiacuespe   
6/10/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
Mazette, quelle histoire pour de simples numéros. Enfin, d'un point de vue de défunt, cela va de soit.

C'est une bonne nouvelle bien noire, bien pessimiste, bien dure à digérer. Avec tout ce qu'il faut pour le broyer, le noir. Des enfants indignes, envieux, vénaux, quelques inimitiés bien senties, des wagons de regrets finalement, et d'autres de joie perverses. Et, inévitablement, les quelques notes d'amours sincères, indispensables pour se rappeler que rien n'est tout à fait désespoir.

Un point"noir" cependant. Au tout début l'auteur dit du décédé qu'il ne peut bouger, puis, plus tard, explique au sujet de sa fille : "Je la suis dans ses pérégrinations domestiques". Il manque quelque chose ou je me trompe?

A l'opposé, la description de l'apparition de la maladie est excellente, une vrai leçon d'écriture d'après moi.

   poldutor   
10/10/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour,
J'ai adoré cette nouvelle. Bien écrite, avec du suspense, elle raconte l'histoire d'un brave homme victime de la maladie et du désintérêt de ses enfants...

Il les punit le jour de sa mort en leur cachant la grille gagnante du loto. Il "jubile" de leur désarroi, c'est sa revanche posthume !

De belle phrases :
" ... j'ai connu Marie. J'ai ressenti pour elle une véritable dévotion. Mon amour pour elle n'a jamais cessé et j'espère qu'elle sera là au bout du tunnel à m'attendre".
"Je distingue, au loin, ma chère femme, je cours vers elle, je vole..."
"... ma seule richesse c'est l'éternité avec Marie."
(belles déclarations de l'amour conjugal)

"La suite est une vie de hauts et de bas comme tout à chacun. D'abord, c'est la ligne droit, puis la descente en pente douce vers une vieillesse grisonnante, une sorte de toboggan qui pousse toujours plus bas au fond du précipice de la mort...(constat triste du temps qui passe)

Nostalgie...

Cordialement.
poldutor en E.L

   Tiramisu   
23/10/2019
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour,

Belle écriture travaillée. les descriptions sont soignées. L'histoire est bien construite. J'aime bien l'idée de ce mort qui assiste à son enterrement. La tendresse du chien fidèle.

Je suis moins convaincue par le fond, un peu trop de manichéisme à mon goût, des trois enfants, pas un pour relever l'autre. Est ce possible qu'un couple aussi aimant ait pu avoir trois enfants aussi caricaturaux ? Je trouve que cela manque de nuance dans leur description, rien ne les distingue.
En revanche, tout l'entourage est sympathique de la voisine au boucher en passant par Jacques, Tristan, Paul etc ...

A se demander si le plus grippe sou des quatre n'est pas le mort lui même qui emmène son butin au paradis ou en enfer ....

Merci pour cette lecture

   Hananke   
23/10/2019
 a aimé ce texte 
Passionnément
Bonjour

Superbe nouvelle jubilatoire. Riche idée de faire converser un mort,
on s'y croirait tellement cette fiction devient réalité.
Ces enfants qui cherchent la fortune, leur père à peine éteint,
sont décrits avec tant de vérité que chacun, ayant un peu de biens,
peut se faire une idée de ce qui l'attend.

J'aime bien, également, les retrouvailles finales avec la défunte
bien aimée.

Oui, un très bon moment de lecture.

   plumette   
23/10/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour Emju,

Souvent, j'ai du mal avec les histoires qui nous viennent d'outre-tombe. mais ici rien de tel, j'ai pu accepter votre parti-pris et même il m'a beaucoup plu.
Vous inventez un entre-deux avant le grand saut et il est jubilatoire d'imaginer que le défunt profite pleinement des différentes péripéties qui suivent immédiatement son décès.

Le personnage principal est bien campé, son univers, son amour pour sa femme, pour son chien, pour ses copains, sa détestation de ses enfants. Le récit est vif, vous nous faites entendre la voix de cet homme , assez caustique.

j'aime bien la mauvaise blague qu'il fait à sa descendance mais, car il y a un mais, je trouve que la barque est un peu chargée en ce qui les concerne. Ils sont moches fainéants et alcooliques -les 2 fils en tous cas- Et puis, je suis assez déçue de la cachette du billet de loto car en habillant le défunt, il n'est pas impossible que ses enfants lui ait fait les poches!!

Je chipote car j'ai lu les presque 20.000 caractères sans m'ennuyer une seconde, et avec le sourire, ce qui n'est pas si fréquent.

   ours   
24/10/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↓
Bonjour Emju

Ce qui m'a plu évidemment dans cette nouvelle c'est le concept, faire parler un mort avant l'entrée dans le tunnel, ce n'est pas une idée nouvelle mais votre version est particulièrement jubilatoire. Quant au style, c'est très bien écrit, on ressent l'amertume de ce vieil homme déçu par sa progéniture, le récit est fluide et le lecteur que je suis ne perd jamais son attention.

Un bémol, comme Tiramisu à la lecture je me suis demander comment un couple aimant apparemment plein de bonhomie aura pu enfanter de tels personnages, ce qui laisse planer un doute quant à la véracité du propos du vieil homme dont le regard posé est très acerbe parfois cruel. Quelle est sa part de responsabilité dans toute cette histoire. Si je devais finir ma vie comme cela, je me dirais certainement que j'ai probablement raté quelque chose dans la transmission de valeurs. Tout ça pour dire que j'ai été (un peu) dérangé par le côté manichéen des personnages.

Au plaisir de vous lire.

   Robot   
24/10/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Je ressors le sourire aux lèvres de cette lecture qui, malgré ses aspects sordides, a un coté hilarant.
Le vieux règle ses comptes post-mortem avec une famille qui l'a déçu. Il n'y a que l'amour de sa chère "Marie" qui apporte un peu de réconfort à l'idée de la rejoindre.
On ressent la jubilation du défunt à l'idée du bon tour qu'il joue à ses héritiers.
Si le vieux peut paraître acrimonieusement excessif dans sa vengeance, que dire du comportement hypocrite de ses enfants autrement plus détestables. Je pense que c'est une bonne idée d'être demeuré jusqu'à la conclusion dans la volonté méchamment affirmée de ce vieil acariâtre qui ne lâchera rien à sa vénale progéniture.
Une belle fin, un élan ultime de générosité, aurait gâché l'ambiance et l'humour du récit.
Un conte bien conduit par une écriture légère qui permet de demeurer dans l'histoire sans ennui jusqu'au bout.

   Shepard   
24/10/2019
 a aimé ce texte 
Bien
Bonjour Emju,

Sur la forme, je n'ai pas grand chose à dire, juste deux petits moments :

" Sa fidélité et son amour détaché me confortent sur le genre humain que j'ai toujours comparé à une araignée tissant sa toile pour avaler des proies."

Vu les trois oiseaux, ça me paraît un peu trop subtil pour décrire le genre humain... Donc je ne suis pas certain de saisir cette image.

"Tout en vitupérant, elle me secoue comme un prunier. Vainement, car je ne suis plus qu'un arbre stérile insensible à tout. "

Oui, il est mort... Je pense que la seconde phrase est une précision inutile.

Autrement, bravo, j'ai beaucoup aimé la ponctuation de certaines phrases. Je n'aurais pas du tout fait pareil mais justement. Ex ici :

"Marcus mon vieux chien attendait à la porte et, quand les gendarmes sont entrés, il s'est engouffré et m'a trouvé pétrifié sur ma chaise, la tête dans mon bol de café."

J'aurais vu la virgule à Marcus, mon vieux chien, (...) mais vôtre version donne un genre à vois haute, le style est très parlé.

Sur le fond. Bon, on a une sorte de chasse au trésor, qui se solde par un échec. Il n y a pas vraiment de rebondissement et la 'cachette' n'est pas une surprise. Ce qui me dérange, niveau cohérence, c'est pourquoi Antoine ne donne pas simplement l'argent à... Charlotte ? Ou ses autres amis ? Je l'imaginerais beaucoup plus amer et aigri pour emporter tout avec lui ainsi, ce qui ne semble pas être le cas puisqu'il semble être entouré de plusieurs visage amicaux.

Second point, pas grand chose pour nous aider à comprendre pourquoi ses enfants sont si horribles, pas un souvenir sur leur éducation ? Que s'est-il passé pour en arriver là ? La nouvelle a la place pour plus d'explications à mon avis, en passant moins de temps sur les recherches qui s'allongent un peu trop au détriment des relations entre les passés des personnages.

Le récit peint des images précises sur l'attitude des personnages, mais tout reste très en surface. Bien sûr, tout ne doit pas forcément être dit, mais il y a un équilibre à trouver.

Au final, une lecture agréable mais sans aspérités pour accrocher aux personnages.

   grandin   
24/10/2019
 a aimé ce texte 
Un peu
-Le mot crabe répété, que j'ai remplacé pour ma lecture par "maladie". (ce type de terme nuit au récit)
-La fortune par le loto, me paraît inutile pour le texte. Les économies d'une vie auraient été plus tangibles.
- L'amour qu'il voue à son épouse interdit la rancœur qu'il démontre envers ses enfants.

------Je suis mort suite à une LONGUE maladie.-Je le remercie toutefois pour sa courte villégiature ;TROIS mois ...------ ??

-Un mort qui fait le mort... humour noir inutile.
En résumé, le scénario est à peaufiner.

   mirgaillou   
1/11/2019
 a aimé ce texte 
Un peu
"Un cercueil n'a pas de poche" "on n'a jamais vu un camion de déménagement suivre un corbillard."
Ces expressions courantes peuvent être remisées au vu de cette nouvelle.

Votre personnage qui pousse la rancœur et l'avarice jusqu'à priver ses héritiers potentiels d'un gain qui ne peut plus lui être d'aucune utilité n'inspire guère la sympathie, pas plus que sa détestable descendance mais bon sang ne saurait mentir.

Un petite incohérence dans votre histoire qui, dans sa logique tout au moins, est bien tournée: je doute que le futur mort ait placé le ticket gagnant dans son costume où les enfants n'airaient pas manqué de le retrouver. Je pensais qu'il l'avait avalé! Cela aurait ajouté de la cruauté comique dans une histoire qui se lit sans mal malgré l’insistante présence du crabe...

   dream   
1/11/2019
 a aimé ce texte 
Beaucoup
A l’heure du "Chacun pour soi !" quasi généralisé, où l’amour et l’amitié sont en passe d’être des délits, et l’hypocrisie et la lâcheté des vertus, « le mort », à sa façon, après avoir planté le décor avec moult détails sur sa maladie, remet les pendules à l’heure. Puis émergent les trois enfants où se ruminent haine et dégoût (réciproques… avec le père), empêtrés dans leurs lâchetés ordinaires, mais animés surtout par l’appât du gain, dans la recherche d’un hypothétique magot.
Réinventant avec talent le scénario classique de la réunion familiale virant au règlement de compte, abordant des sujets toujours dans l’air du temps, EMJU nous embarque dans une chronique jubilatoire. C’est à la fois drôle et tragique, féroce et cruel, mais tendre aussi –souvenirs d’enfance du père lorsqu’il n’était encore qu’un petit garçon, tendresse infinie pour sa femme, père qui semble avoir été comblé par la présence de ses enfants lorsqu’ils étaient petits-. Quoiqu’il en soit, je n’apprécie pas du tout qu’il n’ait pas fait profiter de son gain ses bons amis et en cela, je me dis qu’il n’est pas illégal de penser que le personnage le plus honorable de cette histoire n’est pas celui qu’on croit.
Mais l’ennui dans ce monde, comme disait à peu près Jean Renoir, c’est que tout le monde a ses raisons. Car ce vieux père qui juge avec un désamour féroce ses enfants, on ne le voit à aucun moment ausculter sa conscience et prôner le retour sur soi. En effet, si l’histoire nous dit qu’il a été un bon mari, elle ne nous dit pas s’il a été un bon père. En cela, il choque notre désir puisqu’il oublie de nous épater… bien que ce récit soit tout de même, au final, ÉPATANT !


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