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Humour/Détente
ervian : Un vieux cousin
 Publié le 05/08/26  -  2 commentaires  -  7384 caractères  -  2 lectures    Autres textes du même auteur

Souvenirs d'été d'un jeune garçon chez un cousin éloigné.


Un vieux cousin


Si je n'ai jamais eu ni frère ni sœur, du côté de mon père, il y avait une nombreuse fratrie ce qui m'a permis de connaître une parentèle importante et surtout diverse. Le veuvage solitaire de mon père m'a laissé un peu livré à moi-même, surtout pendant les vacances d'été de sorte qu'il m'arrivait souvent de passer d'assez longs séjours chez un vieux cousin qui m'avait pris en amitié. J'ai ainsi chez lui et avec lui des souvenirs que je n'ai pas dans mon foyer à cause de l'absence de ma mère, morte très tôt d'une maladie mal soignée. Mon père a mis longtemps à accepter cette mort et s'est jeté dans le travail pour tenter une résilience qu’il n'a jamais vraiment trouvée. Ainsi voyait-il d'un bon œil mon séjour estival chez ce cousin qui est rapidement devenu pour moi un modèle et aussi un complice. À l'époque je n'étais pas très vieux et il avait pris l'habitude de m'emmener avec lui dans tout ce qu'il faisait, espérant que mon chagrin pourrait être ainsi exorcisé.


Il habitait une petite ville du centre de la France et son plaisir était de se rendre au marché. Il y passait un temps démesuré, parlait beaucoup avec les copains, serrait des mains parfois inconnues à la grande surprise de leurs propriétaires qui se demandaient qui était ce monsieur qui venait de les saluer. Il avait un côté théâtral jamais démenti qui tenait son origine dans la participation pendant plusieurs années à une troupe de théâtre amateur qui avait été son plaisir. Les rôles qu’il avait interprétés s'étaient bien souvent limités au théâtre de boulevard puisqu'il fallait faire rire les spectateurs qui venaient pour cela. Il aurait bien aimé des rôles plus dramatiques, plus classiques mais il avait dû se cantonner à la légèreté d'Eugène Labiche ou de Feydeau. Il s'était rapidement fait une raison en entendant les rires et les applaudissements des spectateurs. Il était resté célibataire, ce qui lui avait permis de s'investir complètement dans cette activité. Il en avait gardé une solide empreinte qui bien souvent marquait encore son quotidien, même après la dissolution de cette petite troupe.


Quand il arrivait sur l'esplanade du marché, c'était un peu comme s'il entrait de nouveau sur scène. Moi, comme d’habitude, je le suivais à quelques pas en prenant bien soin de ne pas le perdre de vue. Là il se redressait comme s'il faisait son entrée, observant si on le remarquait. Malheureusement pour les nombreux touristes présents à cette époque de l’année c’était plutôt un moment anodin. Il avait beau le savoir, il jouait quand même ce petit jeu, se disant sans doute qu'il se rattraperait. Il parcourait les étals, discutant avec les commerçants qu'il connaissait, achetait quelques denrées qui se retrouveraient sur la table car il était aussi un cuisinier fameux. En réalité, cette procédure avait certes pour objet de fournir l'ordinaire mais surtout de faire en sorte que chacun le voie et sache qu'il était là. Le spectacle pouvait donc commencer.


Mon cousin était un grand amateur de melons, mais se révélait incapable d'en faire pousser dans son propre jardin. Il était donc obligé de les acheter au marché. Il se targuait cependant d'être capable de déceler les critères de ce qui faisait de cette cucurbitacée un bon fruit. Pour moi, cette opération est toujours, même aujourd'hui, une sorte de mystère non élucidé. Après son tour des étals, qui ressemblait à s'y méprendre à un tour d'honneur anticipé, il s'approchait du présentoir de son marchand préféré qui venait tout exprès chaque semaine présenter sa production. L'air de rien, il faisait la queue comme tout le monde et attendait sagement son tour tout en observant du coin de l’œil si on avait remarqué sa présence. À mesure que la file s'étirait, il commençait à se manifester par des paroles amènes prononcées de plus en plus fortement, surtout à destination des dames, surtout si elles étaient jolies. À l’occasion il leur cédait sa place, tout en prenant bien soin qu'on remarquât son geste délicat. Quand arrivait enfin son tour, il avait déjà, subtilement, monopolisé l’attention du plus grand nombre sur sa présence et entendait bien profiter de cet avantage. Quand il était enfin en face de marchand à qui il avait préalablement serré la main et demandé des nouvelles de sa petite famille qu'il ne connaissait d'ailleurs pas, il se mettait en devoir de choisir un melon, seule raison de sa présence en ce matin ensoleillé. Il se saisissait d'un fruit, en appréciait la couleur, le palpait, tentait d'en détacher la queue, affirmant que cet élément était déterminant dans son choix, le sentait en prenant l'air inspiré d'un connaisseur, le retournait pour en examiner le cul, hésitait, laissait aller ses mains sur l'écorce verte de chaque fruit, s'emparant d'un et délaissant un autre avec un mouvement de tête négatif ou une expression du visage significative, prenait à témoin son voisin en sollicitant son avis dont par ailleurs il se moquait complètement, puis recommençait son manège pendant de longues minutes. On le connaissait ici et c'est tout juste si on ne venait pas exprès pour cela et personne ne se serait autorisé à interrompre cette saynète. Si un touriste montrait de l'exaspération, on savait, dans le petit aréopage de ce coin de marché, faire taire ses récriminations. Il n'avait qu'à aller voir ailleurs, ce n'était pas les marchands de primeurs qui manquaient. Même le maraîcher se prenait à ce jeu, après tout mon cousin lui attirait des clients. Cela pouvait ainsi durer mais mon cousin savait son monde et n'avait pas l'outrecuidance d'exagérer son talent mais il faisait quand même durer le plaisir, le sien et aussi un peu celui des chalands.


Après quelques minutes de ce manège, il finissait par choisir un melon, le palpait, le caressait, finissait par proclamer à l'entour qu'il n'avait aucun doute sur sa succulence, son goût sucré et le plaisir que nous aurions, lui et moi, à le déguster. Une dernière fois il le soupesait avec circonspection, lui flattait la peau comme il l'aurait fait de la croupe d'un cheval ou peut-être d'une femme, cherchant une dernière fois du regard l'approbation d'un connaisseur. C'est tout juste s'il ne le montrait pas à la foule de ses admirateurs en le portant au-dessus de sa tête pour les prendre à témoin de la pertinence de son choix. À ce moment, il y avait dans l'assistance un mélange de satisfaction pour le spectacle ainsi offert autant qu'une sorte de soulagement pour avoir ainsi attendu sous le soleil. Je suis sûr qu'il aurait sans doute voulu saluer et qu'il n'aurait pas refusé quelques applaudissements comme jadis les spectateurs de son petit théâtre. Il finissait par se retirer, comme un acteur le fait de la scène, à la fois satisfait de sa prestation et content d'avoir amusé son monde.


De retour à la maison, c'était toujours pour moi la même chose. Je me disais que la dégustation de ce melon serait le prélude au repas succulent qu'il avait préparé. J'aimais beaucoup ce vieux cousin et si j'ai toujours fort bien mangé à sa table, les melons qu'il apportait du marché ont toujours été mauvais, sans aucune saveur… Avec une parfaite mauvaise foi il n'a jamais voulu admettre le goût de citrouille prononcé qu'avait presque toujours l'objet de ses choix et moi je n'ai jamais eu le courage de le lui avouer, me contentant de garder en mémoire le spectacle qu'il offrait aux chalands du marché.


 
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   Passant75   
25/7/2026
trouve l'écriture
aboutie
et
aime beaucoup
Un joli souvenir d’enfance qui peint le décalage entre la représentation et la réalité. On ne peut qu’aimer, comme les habitués du marché, cet ancien comédien qui joue à vivre et qui vit son jeu. Serrant les mains, parlant fort, faisant comme s’il connaissait tout le monde, il multiplie les gestes d’expert, sollicite l’avis des autres sans d’ailleurs en tenir compte, faisant d’un banal achat un événement théâtre, il met en scène, de la façon qui semble être la plus sincère, ce qui n’est qu’une pseudo compétence.

Lisant ce texte, je n’ai pu m’empêcher de penser à certains responsables politiques et à certains experts médiatiques qu’on voit régulièrement sur les chaines d’information. Cette nouvelle dépasse largement le cadre d’une scène de vacances pour toucher à tous les domaines où l’image et la communication finissant par l’emporter sur le réel. Un bémol tout de même dans cette comparaison, je ne suis pas certain que ce cousin, contrairement aux précédents, cherche à tromper qui que ce soit et même pas lui, il finit par se convaincre de la réalité de son discours, c’est ce qui le rend touchant et non pas cynique.

   Cyrill   
2/8/2026
trouve l'écriture
convenable
et
aime bien
Un vieux cousin truculent. Son côté théâtral et son obstination absurde (le rituel du melon, avec une chute très réussie !) en font un personnage bouffon, proche du théâtre de boulevard qu’il a pratiqué. Un homme dont la vanité devient poétique aux yeux attendris de l’enfant. Votre cousin aurait tout pour plaire. En plus d’être drôle, il porte en lui une certaine mélancolie. Je regrette pourtant une syntaxe ampoulée qui nuit à la vivacité du personnage. Les phrases longues avec subordonnées imbriquées étouffent le dynamisme de la scène. Un personnage aussi physique et expressif mériterait un style plus nerveux.
« Le spectacle pouvait donc commencer » : oui, mais quand ? C’est par la parole directe que ce cousin s’animerait vraiment. Le style donne l’impression d’un portrait à l’huile, alors qu’il faudrait une esquisse au fusain, rapide et vivante, avec du dialogue et même pourquoi pas le présent de narration.
Merci pour le partage.


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